RÉDACTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS
Le Départ — Calais — Douvres — Le Passeport — Tendres — Tfyde Park — Le Palais de Cristal — La France — I! Angleterre — L’Amérique — Athènes — Le Turc-martyr — La Reine des Français et la Marseillaise — M. Paxton — La chanson de Mai — IjCS Emigrants.
Londres, le 30 Avsil, 18S1.
Cf. voyage à Londres, en ce moment, dans cette foule, dans ce bruit, dans ce tohu-bohu affairé et ambitieux de tous les peuples de Tunivers, est certainement la plus glorieuse entreprise que puisse tenter un galant homme, amoureux du bruit et de l'agitation heureuse des peuples civilisés, quand ils s’abandonnent librement à la verve, au génie, à l’inspiration du travail. Voilà enfin une émeute qui mérite à la fois les contemplations de la terre et les
sourires de là-haut ! Eu voilà des révolutions excellentes, dignes de nos sympathies et de nos respects ! On se bat avec les armes les plus courtoises. On dresse, l'un contre l’autre, des barricades de chefs-d'œuvre ; on n’entend retentir, dans ces peuples en travail, que le bruit du marteau frappant sur l’enclume, ou le gémissement de la vapeur, attelée à son cliar enflammé. Ecoutez ! ce bruit pareil au canon qui renverse les villes, c’est le bruit des métiers qui se fait entendre d'un bout du monde à l’autre ; c’est l'effort généreux des grandes nations qui ne veulent pas être vaincues dans cette lutte immense. Regardez ! tout au loin, sur tous les chemins, dans tous les sentiers, à travers les océans et les mers, du nord au midi, du lever au couchant, par les montagnes et par les abîmes, par le soleil et par les glaces, du sein des chartes et du pied des trônes absolus, de la sueur blanche et de la sueur noire, du soc de la charrue et du plus léger duvet que file le ver à soie à sa dernière heure, voas voyez surgir des armées de travailleurs, occupés à nourrir, à parer, à défendre, à protéger, à agrandir, à illustrer ce monde voué aux disputes, ce monde livré au hasard, ce monde abandonné si longtemps aux lâches théories, aiLX évangiles incendiaires, aux évangélistes oisifs, aux prédicateurs vagabonds, aux misérables qui voudraient changer ces outils en poignards, ces flammes laborieases en torches avides, ces ouvriers en émeutiers. Lâ<!hes flatteurs des plas viles passions des cœurs ignorans, laissez-les faire, ils vont faire de ces espérances, de ces gloires, de ces contentemens, autant de calomnies, de blasphèmes, de paijures, de menaces, de conspilations !
Oui, Monsieur ! et quand on a passé, comme nous y avons passé.
à travers ces menaces, et quand on vit, comme nous y vivons, au milieu de ces paradoxes, et quand on assiste, à chaque in.stant de sa vie, au travail souterrain du mensonge, roi de l’univers bouleversé et dégradé à plaisir, c’est une joie immense de se trouver transporté tout d’im coup, et par enchantement, dans ce palais ! dans ce bazar ! dans ce jardin ! dans cette fabrique ! dans cette forge ! — Dans le palais s’élève un trône ; dans le jardin, les vieux chênes montent hardiment à ces voûtes splendides, sans les toucher; dans ce bazar sont étalées, avec la profusion des nations elles-mêmes, toutes les richesses de la nature, mêlées à la fortune des beaux-arts ; dans cette fabrique et dans cette forge on entend tous les bruits, on suit tous les mouvemens de l’industrie humaine ! Ah ! que de fer, ah ! que de cuivre et d’acier, et que de roues et de rouages, que de machines infatigables et de chevaux invisibles ! Que d’événemens, combien de mirac les, quel avenir !
Essayons cependant de mettre im peu d’ordre et de suite dans mon récit. C’est beau, la confusion dont l’esprit humain s’empare en un clin d’œil ; mais l’esprit français est ami de l’ordre, il ne s’arrange pas longtemps de l’enthousiasme, il aime les explications, et dans l’admiratioti la plus légitime il a besoin de se reconnaître et de savoir où se retrouver.
Donc, nous sommes partis de Paris le dimanche 27 avril, à sept heures et demie du soir, par une pluie et un brouillard d’assez mauvais augure ; ou va vite, et l’on arrive à Calais si tard que l’on peut dire qu’il n’a jamais été plus matin ; ici, pour peu que vous ayez la prétention de prendre le paquebot à l'instant même, ami vo 3 ’ageur, je vous signale un double danger: vous
ja-rilf/ vingt minutes n ülitenir une jui»se à I niJe île votre jMtsseport; vous perdez vingt minutes à retrouver vos effets dans la confusion de l’arrivée ; et si, en fin de compte, vous êtes liien servi par le hasard, allez vite, hâtez-vous ; au bout de la jetée, et la distance est bonne, une petite barque vous attend pour vous transporter au bateau, dont la fumée monte en silence et s'en va du côté de l'Angleterre ! Quand je dis que cette barque inhospitalière vous attend, je dis mal, on n’attend personne à cette heure du ciel voilé et de l’Océan grondeur ; sur cette plage menaçante on vient chercher, non pas une vingtaine de voyageurs dont on n’a que faire, mais bien les bruits, les mouvemens, les agitations, les désespoirs et les colères de la P’ rance de cliaque jour! Que vous arriviez ou que vous n’arriviez pas à temps, peu importe à ce vaisseau anglais qui compte les minutes dans ces eaux françaises : il est envoyé par un peuple avide des nouvelles venues de Paris, afin de rapjKUter ati plus vite, ce que disait, ce que pensait Paris ce matin même ! Et voila pourquoi, ses dépêches obtenues, le vaisseau anglais s’en va, emjwrtaut à peine un ou deux d’entre nous, et laissant le reste de la caravane un pied dans l 'eau I
Vous voyez d'ici l'impatience et la colère de mes compagnons d’infortune ; vous entendez les exclamations, les üitcijections, les malédictions contre d’Angleterre, et l’appel au gouveniement français ; car en toutes choses nous ap}>elons le gouvernement à notre aide, comme un enfeut appelle sa bonne à son secours. Les plus sages avaient déjà pris leur parti de cette hâte du courrier de Iioiidres ; assis sur la plage, ils écoutaient, comme fait le prêtre d'Ajiollon, /e iiémissenient de la mer i^rofonde, ils
songeaient à tons les événemens, à tous les coups de foudre que ce courrier avait emportes déjà, à travers le flot gémissant!
Il pleuvait ; nous sommes entrés à Calais par un long sentier j)arqueté. et d’un effet pittoresque. L'Hôtel de Paris, qui est habitué à ces accidens, et qui ne s’en plaint pas, avait tout prépari'î pour bien recevoir ces voyageui-s naïfs qui croyaient l>artir, en dépit du vent, de la inaiée et du courrier de Londres. Peu à peu les colères s’étaut a[«üsées, nous nous sommes reconnus les uns les autres, et nous avons compris que le mieux et le plus simple, c’était d’attendre patiemment l’Océan et le bateau du lendemain. On s’est mis à table, on a cause- ; tous ces voyageurs étaient attirés à Londres par l'Exposition universelle, et meme le plus giund nombre se composait de fabricans et d’ouvriers qui s’en allaient rejoindre le travail de leurs mains. Si vous sjiviez. Monsieur, quel lulmirablc bon sens anime en ce moment ces esprits si divere; quel profond sentiment de leui-s devoirs, quel besoin d’ordre et d’obéissance, avec quel mépris et quelle indignation ils s’exprinwient. les uns et les autres, contre les fauteurs do nos discordes, et de quelles haines vigoureases ils poursuivent les misérables qui ont jioassé la France à ces abimes, vous resteriez |ierauadc, autant qu'on peut l'être, que la France ne peut pas mourir une seconde fois, quoi qu'il arrive, et que du sein de ces travailleurs s’élèverait un cri de haro irrésistible ! Ces hommes, sages et braves, ne demandent au ciel qu’un peu de sa paix et de sa bienveillance ; ils demanderont tout le reste à leur travail ! 1 Is sont contons s'ils ont devant
eux qticlques années de repos ; et si profonde, hélas ! est la blessure de la Fitincc, que les plus ambitieux n’oscnl pa.s espérer
(ILv années exemptes de fièvres et d’insomnies ! Rien que dix années de calme travail, voilà pourtant à quoi se réduit toute l’ambition de ce grand peuple. O misère ! ô vanité de tant de grandeurs !
La conversation allant toujours, j’admirais à part moi le zèle et l’ardeur de ces artisans, animés de tout le feu et de toute l’ambition de l’artiste ! Il y avait autour de cette table d’auberge, des teinturiers qui nous expliquaient avec l’enthousiasme de Marengo ou d’Austerlitz, leurs conquêtes récentes sur l’indigo ; leurs batailles, leurs triomphes, leurs défaites contre k pourpre d'Orient ou le bleu de Prusse. Il y avait des fdateurs, fanatiques de leur art, qui nous racontaient, à la façon d’im poème épique, les diverses transformations du coton et de la kine; celui-ci excellait à donner sa forme et sa grâce au tissu de celui-là ; cet autre, avec l’acier de son voisin, produisait des œuvres d’une précision inimitable ; les uns et les autres, à k veille de ce grand déliât qui allait s’ouvrir, ils se sentaient pris de l’émotion et du tremblement qui s’emparent du jwètc tragique, au moment fatal où, les trois coups étant frappés, se lève le rideau en frissonnant !
La nuit se passa ainsi à causer, chacun de son art, et sans un mot do politique ; au soleil levant, nous allâmes saluer, sur le bord de l’Océan, les traces effacées de tant de roLs et de tant de monarchies qui ont foulé ces sables mouvants, soit au départ, soit au retour ; et quand enfin l'Océan consentit à nous prendre, il arriva que le ciel se montra si doux et k mer si clémente, si vaste l’horizon et si ckires ces côtes de France et d'Angleterre, quo chacun se félicita d’assister à ce mervcilleiLx sjxîctaclc de l’eau, du ciel et de la terre, en si piu'faite hai nionic ! On est
arrivé déjà, que c'est à peine si l’on était parti. — Voici Douvres, et ici je vous signale encore en embarras de paquets et de passe ports. Oui, de passeports, à Douvres. C'était naguère un
triomphe de l’Angleterre sur l’étranger venu de France ; on ne lui demandait pas »es papiers ! — Tu as des papiers, mon ami, tant mieux pour toi ; quant à nous, nous n'avons rien à y voir : va, viens, arrive et va-t’en, tu es le maître. Or, ceci soit dit entre nous, le Français, au fond de l’âme, était fort humilié que l’Angleterre ne lui demandât pas à voir ses papiers.
Cette fois enfin le voyageur, venu de France, ne sera plus e.xposé à cette humiliation de ne pas montrer son passeport ; on le demande, et même on le contrôle, on le copie sur un registre, on vous fait signer ce registre, et l’on vous donne im certificat que vous devez remettre, en quittant l’Angleterre, à l’officier de la douane, au port d'embarquement ; ainsi le veut Valien act, et il n'y aurait pas grand mal â tout ceci, si la cérémonie du certificat et la cérémonie de la douane n’étaient pas si longues à subir. Pendant que vous signez, que vous ouvrez votre malle et que vous la refermez, le chemin de fer, qui n’attend personne, fait entendre son sifflet impérieux, et vous, accoiuant à perdre lialeine, vous arrivez, juste à temps pour voir le convoi qui s’évanouit dans le lointain! C’est la loi de la douane et de la vapeur ; il faut la subir I Vous partez de Douvres à sLx heures du soir, pour arriver à Londres à dix heures, ce qui vous donne un total de : une nuit, un jour et une demi-nuit pour un voyage de dix heures, en prenant, comme vous l’avez fait, avec une précaution très louable, sinon très habile, le chemin que prend le counier. 11 en est des prospectus comme des rcvolution.s ;
il ne faut pas toujours s'y fier ; la promesse est belle et vaste, le résultat est médiocre ; mais enfin une fois à Londres, et en possession de ce maudit bagage, que Jules César appelle avec raison un empêchement, impedimentwn, on se console facilement des tromperies du prospectus.
Je ne vous dirai pas ma stupeur, disons mieux, mon épouvante aussitôt que je me suis vu plongé dans cette immensité et dans ce tumulte, dans cette fumée et dans ce brouillard ! Toutes ces choses errantes et ce bourdonnement d'une si grande cité me produisaient l’effet d'un songe ; il me semblait que je dormais, les yeux ouverts. Cependant, chose étrange ! je n’ai pas été pris par ce profond désespoir qui s’est empalé de moi, toutes les fois que je me suis vu seul et abandonné à moi-même, dans une ville étrangère; et soit que la maison française où j’ai trouvé un bienveillant asile, soit que l’intérêt de la passion de ce que j’allais voir m’aient protégé et défendu contre ce désespoir de premier abord, je n’ai pas été trop mécontent de mon attitude intime. — Et le matin venu (c’était hier), une pâle et sombre aurore, qui portait encore dans ses cheveux négligés, quelques flocons de la neige tombée la veille, je suis sorti bravement de ma niche, et j’ai parcouru quelques uns des longs sentiers de la ville endormie. Elle dormait, fatiguée d’ambition et de travail, ivre de sa fumée et de sa gloire ; elle dormait du sommeil profond de ces nations heureuses qui sont sûres de retrouver à leur réveil les lois, les mœurs, les croyances, les habitudes et la fortune de leurs pères ! Dieu seul, et quelques policemen veillaient sur la ville endormie, et cependant de chaque côté de ces fermes, de ces maiais, de ces jardins arrivaient les provisions
de la journée. Encore un instant, et tout ce peuple va se réveiller et se remettre en marche comme un seul homme ; ici on ne s'arrête jamais, et chacun se dit à soi-même ce que disait M. Arnaud à M. Nicolle, qui lui conseillait un peu de repos avant la mort : “ Nous reposer, disait M. Amauld, y pensez-vous, Monsieur? nous avons l’éternité pour nous reposer! "
Sur le midi, et par un assez l>eau rayon de soleil, nous sommes arrivés enfin, à travers ce merveilleav Hyde-Park, à ce fameux palais de cristal qui est en ce moment le rendez-vous général de l'miivers. Malgré soi, quand on approche do ce solennel rendezvous de tant de labeurs, on se sent pris de cette angoisse sérieuse qui s’empare de l’âme humaine à l’approche de quelque événement considérable. Un grand poète — j’ai nommé M. Victor Hugo — a dit très bien que c’était déjà un spectacle de contempler une muraille derrière laquelle s’agite un de ces procès qui occupent l’attention du genre humain ; à plus forte raison, toutes les forces de votre regard et de votre esprit, sont-elles portées sur ces murailles éclatantes qui abritent, de leur ombre diaphane, ces vieax arbres étonnés de leur rôle nouveau. Vous voyez de très loin, pour peu que le soleil vous y convie, une espèce de Louvre, semblable à ce palais du Soleil que cirante le poëte des Métamorphoses :
Bsgia Solis erat sublirnihus alla columnis!
Autour de ce palais des fét*s s’étend le gazon de ce parc enchanté, et déjà s’annoncent à votre regard charmé, ces grandes merveilles. Vous entrez ; vous êtes reçu en ces lieux de féerie par un orme séculaire, {Courhex-vous, ô arbres très dédaigneux !
dit Shakespeare, à ce propos) un orme, contemporain de la reine Elisabeth, et jamais plus digne gardien ne s’est rencontré à la porte d’un plus grand temple. Du haut de ce vieil arbre, dont chaque branche a abrité une génération nouvelle, tombe la lumière, et soudain vous vous rendez compte, à vous-même, do ces grandeurs à peine entrevues. Vous voilà— d’un pas — au milieu de ce transept glorieux, pareil à la voûte du Panthéon, mais d’un Panthéon dont le fiûte éclairé se perd au plus liaut des cieiLx, laissant pénétrer dans l’enceinte qu'il abrite, tous les feux du Jour. De chaque côté de cette voûte aérienne, à votre droite, à votre gauche, sur votre tête, à vos pieds, se présentent les zones, les latitudes, les espaces, les déserts, les sables et l’oasis do ce chaos de machines, d’entreprises, de miracles, où peu à peu l’ordre se fait jour. L’industrie, elle aussi, a pris son mot d’ordre et sou point de départ ; dans ces abimes, elle a dit de sa voix souveraine : “ Que la lumière soit laite,” et la lumière s’est faite ; et dans ces caravanes, accourues de toutes les parties de la civilisation universelle, s’est établie une règle, une disposition, une loi uniforme, un ensemble, si parfait, que vous diriez des diverses parties d’un grand poème, éclos dans la tète d’un seul homme! Fervet opm! L’œuvre avance et marche à pas de géans. Vous avez vu, par ces pluies tiédes du mois de mars, l’arbre dépouillé se couvrir, d’un jour à l’autre, de ses feuilles naissantes, et véritablement on voit pousser la verdure. Eh bien I au palais de cristal, on voit pousser sur les monts, dans la plaine, à l’angle de chaque avenue, au coin de chaque carrefour, nue mois.son de belles œuvres que recouvraient, il n'y a qu'un instant, la toile et le papier de l’emballeur. On dirait d’un coup
de baguette, et c’est surtout dans le quartier français que s’accomplissent le plus facilement ces coups de baguette. A la place vide tout à l’heure, si vous repassez l’instant d’après, vous rencontrez. ..la France ! Elle a attendu le dernier moment, c’est son habitude, et elle est allée en avant ! A cette heure encore (et j’en sors), rien n’est fait de notre côté, rien n’est prêt, et cependant personne ne s’inquiète, tant chacun de nous est convaincu que nous serons prêts <lemaiu ! C’est notre force ! Et c’est notre devise : Toujours prêts ! L’Exposition la plus avancée jusqu’à ce jour, c’est l'Exposition américaine ; elle est complète, elle est largement et solidement établie. L’ordre règne dans l’E.xposition américaine, seulement on pourrait dire que la marchandise y manque ! Les Américains ont envoyé, entre autres produits, je ne parle pas des produits bruts, et pour cause, un grand nombre de perruques et de drapeaux de feutre ; entre autres chapeaux, on se montrait avec un vif intérêt, le fameiLx chapelier Geuin, célèbre dans tout l’univers, pour avoir acheté, au plus haut prix possible, le premier billet du premier concert de .lenny Lind ! Voilà la gloire. ..un grand nom ! Un grand nom, pour 1,200 fr., voilà le bonheur !
.Te ne fiarle pas de l'Exposition anglaise ; elle est à l’œuvre, elle est à sou poste ; elle est représentée par une foule de machines déjà formidables au repos. Il y a des presses à tirer vingt mille exemplaires à llieure, et l’on s’étonne à l’avance de pareils résultats pour l’avenir! — Une nouveauté digne d’intérêt, c’est que toutes ces machines, encore immobiles, marcheront au premier signal ! Ces puissances sont posées sur un plancher, sous ce plancher circule l’âinc luiissantc de ces roues inanimées.
et le même .souille leur Hura bien vite iiuliqué le travail a venir. — Ce qui est d'un effet très nouveau à mon sens, c'est le nom de chaque nation, écrit dans Li Lingue nationale du |Tcuj)le accouru à ces grandes joùtes. La Russie et la Pologne cette fuis ne iwrlent }>as le même langage ; l'Allemagne et l'Espagne ont employé l'alphabet qui leur est propre ; on ja'Ut lire en belles lettres grecques, l’inscription des fabricans d’Athènes. Athènes commen,-ante et fabricante ! O dieux et déesses 1 Athènes
envoyant ses tissus et scs ècharjies au.\ mêmes lieux où languissent, sous un ciel de nuages, les marbres inqièrissnblcs du Parthénon ! Qui eût dit cela de la jiatrie d’Homère et de Phidias '?
Non loin du commerce grec se tient l'art des Turcs. Le Turc est en effet un artiste ! Il parle aux yeux ; il recherche avant tout l’ècLtt et la richesse des prodidts ; il laisse l’utile à l'Angleterre, et la gi’âce à la France ! 11 croit à la broderie, à la jiouqjre, aux di.amans et aux perles ! Il donnerait tout le charbon de l’Angleterre, pour le fameux diamant, pour le Koh-inor, la Montagne de lumière ! — Je l'ai vu, ce bonhomme de Tiuc, assis mélancoliquement dans sa petite enceinte d'ambre, de musc et de tapis, les yeux à demi fermés, et dans l'atiitudc de la résignation. Sans doute il se demandait ce qu'il était venu faire parmi les infidèles, entre les chrétiens, les protestans, les juifs, les idolâtres, les renégats, les nouveaux prophètes et les prophètes anciens de chaque peuple dliier et d'aujouiil'hui ? A quoi bon l’amener dans cette lutte?,. .11 ne veut lutter avec personne! A quoi bon lui montrer nos inventions et nos machines? 11 n'en veut rien voir, il n'en veut rien prendre ; il nous laisse nos
métieni, nos marteaux, nos enclumes et les besoins que représentent tous ces labeurs! A quoi lui peut sen-ir la vapeur?... Il a le soleil! Le vin? Il a l’opium! Le journal? Il a le rêve ! La jx)ésie ? Il a le tabac !
Hélas ! le digne homme ! il est privé, en ce moment, de la fête étemelle de sa pensée et de sa vie ! L'étiquette et l’usage ont arraché de ses mains sa compagne fidèle, sa machine élégante a l’odorante vapeur, sa conseillère et son amie hospitalière, sa pipe!... On ne fume pas ici: telle est la loi de ce caravansérail de l’industrie humaine ; et afin que chaque nation soit la bien avertie, on a écrit en toutes les langues ; On ne fume pas ici ! — No smoking alloiced! — Non e permitto di fumare! et ainsi jusqu’à la fin, et — le pauvre Turc! — il a été forcé d’obéir! Dieu le veut ! l’Anglais le veut ! Si l’Exposition de l’industrie a ses martyrs, en voilà un !
Ce palais de cristal a été porté là, porté, c’est le mot, et chfu]ue partie ajustée au morceau voisin par un homme de génie, un jardinier de M. le duc de Devonshire, nommé M. Paxton. Ce M. Paxton avait passé une partie de sa vie entre les fleurs les plus rares et les plus délicates de la création ; l’expérience lui avait appris le grand art de mettre en belle lumière ces frêles chefs-d’œuvre du bon Dieu. 11 employait tour à tour, dans ses jardins, l’ombre et le soleil, et il savait l'influence toute-puissante d’un beau jour sur ces plantes venues des tropiques ! Quand le bruit de l’Exposition universelle commença à remplir l’Angleterre, à l'heure où tous les esprits en ébuUition s'inquiétèrent de cette idée admirable, le grand obstacle à résoudre fut celui-ci: Où trouver un emplacement convenable? et, l’emplacement
trouvé, quel édifice douner à cette place choisie ? et l'édifice, iwur le coustruire, comment se passer d'une armée do manœuvres? et quels matériaux choisir, pour être délivré du plâtre et du bois, de la pierre et de la brique? et si nous trouvons, en notre chemin, quelqu'un de ces vieax arbres, l'orgueil de nos parcs et les témoins des vieax âges, que ferons-nous de ces vieax arbres ? Autant de questions ! autant de problèmes ! En vain le concours était ouvert, on ne trouva dans ce concours, pour tout résultat, que des pfdais pour tout de bon, des édifices étemels, des constructions impérissables, des œuvres de la haute école d’architecture ; on n’avait pas trouvé le monument épheméro, la muraille légère et diaphane, le toit clair et réjouissant, la contrée dont parle Gœthe en sa chanson: Connais-tu la patrie où fleurit Coranger?
Bref, on n’avait pas démontré ce qu’il fallait démontrer; seul
peut-être entre les concurrens, notre compatriote, M. Horeau, esprit inventif et passionné, avait approché des volontés et des inspirations du programme, mais le malheur était que le programme même no savait pas au juste ce qu’il voulait.
Dans cette circonstance difficile, et serré de près, par le temps d’abord, et par tous ces problèmes envahissaus, M. Paxton fut frappé d'mi projet qui devait répondre à toutes les e.xigences de l'œuvre, et renverser, que dis-je ? et tourner tous les obstacles. — Ce n’est pas tme maison qu’il faut ici, s’est dit Paxton, c’est une serre! On portera ma serre dans Hyde-Park à la plus belle place, et les chênes seront respectés et traités comme des fleurs ! Tout sera fer ou vitrail, et mon fer viendra ici, tout forgé, et mes vitres viendront ici, toutes posées, et mon œuvre, une fois dressée à cette place heureuse, se montrem brillante, légère, aérienne.
et parée à la fois de sa beauté extérieure et Je sa magnificence au-dedans ! Aussitôt (on dit même le jour et l’heure où il découvrit son Amérique; c’était un vendredi, le 14 juin 1860, à deux heures de l’après-midi) voilà notre homme qui se met à l’œuvre, et qui indique, d’un trait vif et rapide, sa volonté et son espérance ! — Et le lendemain de ce fameux jour du 14 juin, on vit arriver M. Paxton portant dans sa tête et sur un morceau de papier tout ce palais, destiné à contenir pendant un jour cette œuvre aux cent mille têtes intelligentes ; et telle est la force de la vérité, et si gmnde est la splendeur du vrai, splendor veri, qu’aussitôt montré, aussitôt le projet de Paxton est adopté avec ce transport calme qui n’appartient qu’aux grandes nations, également capables de comprendre les grandes choses, et dignes de les accomplir.
Je voudrais en vain vous décrire ce bruit, ce tumulte, ces cris, cet empressement, cette activité, ce zèle ! A la tour de Babel on parlait autant do langues différentes, on était loin de s’entendre aussi bien. Pas de rivalités entre ces nations diverses, et chacime, au contraire, de s’entr’aider de son mieux ! Tout le jour la maison est ouverte aux visiteurs, et les curieux, mêlés aux hommes qui travaillent, ne gênent rien et personne. Les policemen prêtent la main à l’étranger ; les soldats du génie, les seuls qui soient admis dans ce lieu pacifique, sont occupés à déballer tous ces ballots qui arrivent en toute hâte. On cloue, on décloue, on déploie, on attache, on ajuste, on tend, on peint, on frotte, on polit, on imprime, on écrit des étiquettes, on se hâte ! A la plus belle place du transept, entre les deux ormes, dan s un massif de rhododendrons et de roses nouvelles, s’élève le
trône Je S. M. la reine. De chaque côté Ju trône, un jet d’eau jaillit et retombe dans un bassin Je marbre ; une rangée de statues sert d’avenue et de cortège ; un amphithéâtre de gradins, recouverts en velours, attend les spectateurs Je cette fête qui va signaler le mois de mai ; le mois de mai, si cher à la joyease Angleterre; ce mois, fêté plutôt, j’imagine, par amitié que par reconnsdssance. On aime ici le mois de mai comme nous aimons ces beautés de l’e.sprit et de la jeunesse que nous n’avons jamais vues et qui nous sourient dans le lointain des siècles: Aglaé,
la plus jeune des grâces ; Lais, Lasthénie, T3'ndaride, et ces trois grâces printanières que le poète Horace, au printemps, voyait danser sous les douces clartés de la lune de mai, et que le poète Thackeray cliantait dans le Times, ce matin même :
dratia eum Nÿmphis, geminisque sororihus, audet
Ducere nitda choros
Demain viendra la reine, entourée, autre merveille ! de tout l'éclat du trône et de toutes les majestés d’une couronne st-culaire ! Elle viendra, et nous entendrons retentir rh3rrone glorieux que les nations heureuses adressent aux fils des dieux, comme disait La Bru vôre. Hier, déjà, la reine est venue incognito ; et sans autre appareil, ainsi est venue à l’Exposition, l’autre jour, mie autre reine, et reine de ce grand peuple français qui l’aimait à l’adoration et qui cependant l’a laissée partir, elle et ce roi, son époux, et ses enfans, et les enfans de ses enfans. O reine auguste ! elle est restée, et elle sera jusqu’à la fin, notre reine ! Chacun l’a saluée à son passage ! Tous les fronts s’inclinaient devant cette majesté bienveillante et devant ce courage plus
qu’humain ! Ou dit cependant que dans la foule, une ou deux voix enrouées par le gin ont voulu munnurcr quelques couplets de la Marseillaise ! L’indignation les a fait taire et le mépris les a châtiées.
Hier aussi, une réunion de ces malheureux émigrans, qui chaque matin abandonnent la patrie et s’en vont chercher leur pain dans les terres lointaines, s’est présentée aux portes de l’Exposition ; les portes se sont ouvertes, et ces vieillards, et ces enfans, et ces misères, et ces larmes, et ces haillons, et ces jeunesses errantes, auront pu du moins entrevoir, avant de quitter le sol natal, ce monceau de merveilles que pas un de nous, les vivans de ce siècle épuisé, ne reverra jamais.
Etait-ce bienveillance, était-ce cruauté de montrer à ces infortunés le spectacle éblouissant de tant de grandeurs, à l’instant même où ils vont murmurer, sur les bords de quelque Euphrate inconnu, l’élégie plaintive où le cœur saigne, où les yeux pleurent parce qu’on se souvient de Sion ?
Telle est la première impression qu’a produite en moi-même lo spectacle de ces grandes choses ; je les écris comme j’ai l’habitude d’écrire à ce public qui me lit et qui se fie à moi, parce que s’il m’a trouvé souvent en défaut d’exactitude, il m’a toujours trouvé vrai et sincère.
Je vais demain à la cérémomie d’investiture de l’industrie, et je vous la raconterai demain à mon retour !
Marche! Marche! — IjC Palaü de Cristal, à minuit — La Beiiie Victoria et te printemps — Le Roi Ix)h{s ■ Philippe, à r Exposition de 1811 — Inauguration de F Exjtosition universelle, par la Reine Victoria! — I^e Cortège — Le “God Save the Queen!" — Le Duc de Wellington et M. Cobden — IjC Palais lie Versailles — Avantages de l'Angleterre sur la France — Parallèle — Les statues inutiles.
L 0 NDBE 8 , le 1" mai, deux heures de l'aprèf) midi.
Monsieuk,
Il ne s'agit pas aujourd’hui de bien écrii'e et d'arrondir avec grâce une période savante, il s’agit d'écrire et de se hâter, et nous voilà, nous aussi, nous les écrivains oisifs, les écrivaiiis do lu-xe, entrés et entraînés, forcément, dans cette carrière de vaj>eur et de charbon, et traînés à la remorque de toutes ces choses qui vont comme va la foudre. En vain voudrait.on demander grâce et merci : — “ Au moins accordoz-moi un instant, pour mettre en ordre ces visions, pour m’expliquer à moi-même ces fantômes ! une minute, une seule minute, afin que je puisse me retrouver moi-même, au milieu de ces délires de l'invention et du génie!”...
Fl faut aller eni»re, il faut aller toujours ! pas un instant, pas une minute ; te voilà engrené dans ces roues qui touniout, tourne à ton tour, sinon la roue, en te frôlant, te brise et {wursuit son chemin dans l’espace, aveugle et sourd.
C'est une chose étrange, cette nécessité d’aller si vite dans un lieu si vaste et si calme à la surface ! La vitesse est une maladie de cette ville de Londres, et elle s’empare à l’instant même, du rêveur, de l’artiste, des natures les plus opposées. Allez vite! et tout est dit. Marchez, et si par malheur vous vouliez revenir sur vos pas, voas ôtes perdu! Cette ligne écrite. ..essayez de la relire, elle s’envole indignée d’une précaution inutile ! Ce mot lâché, essayez de le rappeler, il est déjà loin de vous ! Le jour même est ainsi fait, à Londres, que la nuit s’en empare et l’emporte en courant ; la nuit bientôt est brusquement emporb'-e à son toiu’: il n’y a pas de crépuscule, il n’y a pas d’aurore; il n’y a pas d’intervalle, il n’y a pas de milieu. Ni relâche, ni répit ; et qui voudrait s’abandonner à la fantaisie en ce lieu de bruit, de tumulte et do fumée, aumit l’air d’un fou qui auniit abandonné le hêtre de Tityre pour les ormeaux de Charenton.
Quand je vous disais que la nuit est supprimée! Hier soir, par exemple, vers minuit, si vous vous ôtiez promené aux alentours du palais de cristal, vous eussiez vu, jiar les portes entrouvertes, se glisser des hommes et des machines, hommes lialetans, machines pareilles à (juolque léviathan essoufflé qui arrive au pas de course. Et l’homme et son œuvre, à la lueur d’un flambeau, cherchaient et trouvaient leur pltice, désignée à l’avance sous cotte tente hospitalière ; on entendait, du dehors, le bruit des marteaux. Ce dernier moment de l’activité européenne,
dans cette nuit, dans ce silence et dans ce brouillard, avait quelque chose de pareil à ces contes du palais de la fée qui se réveille en sursaut, après son sommeil de cent ans. Ce qu’on a fait, cette nuit même, dans le palais de cristal, est incroyable ; ce que ces voûtes ont reçu d’or, d’ai^ent et de fer ouvragé, ne saurait se dire ; il n’est pas besoin d’ajouter que toutes ces expositions en retard venaient du côté de la France ! C’est ime de ses prétentions de commander au temps, maître des rois et des dieux! — tT ai le temps ! se dit-elle à toute heure qui s’envole ; le temps arrive et la surprend... à l’instant même où elle allait accomplir son chef-d’œuvre. O tortue ! avec les ailes, la serre et le regard de l'aiglon !
Cependant le ciel était chargé de nuages; la pluie tombait par intervalles réguliers ; tous les signes du zodiaque annonçaient pour aiÿourd’hui l’orage et la tempête, et j’exprimais mes terreurs pour le lendemain..." Détrompez-vous, me dit un Anglais,
notre reine est heureuse, elle tient le soleil à son char ; aujourd’hui la pluie, et demain le beau temps. Elle a le privilège de l’empereur Auguste, et le mois de mai ne la trahira pas I " H disait cela en homme sûr de son fait, et l'idée ne lui venait pas, véritablement, que le soleil pût manquer à l’heure où S. M. en avait besoin, pour elle-même et pour ses hôtes. Ces Anglais se respectent et s’adorent, à genoux, dans la personne de leur reine I Ds la contemplent du même œil qu’ils contempleraient leur propre image, accomplie par un grand artiste, et encadrée dans im cadre d'or, tout chargé des armoiries de leurs maisons. Mal parler, ou mal penser do la reine, leur semblerait le comble de l’extravagance, et ils se compareraient à un homme libre, qui
va se souffleter sur son propre visage ! Ces sentimens d’un vrai peuple, ils nous étonnent aujourd’hui, et nous en sommes venus à les admirer comme quelque chose d’énorme, nous autres Français qui avons donné l’éveil à toutes les royautés de ce monde, et qui ne séparions pas jadis, ces deux forces : Dieu et le roi! — Toujours est-il que cette fête d’aujourd’hui manquerait de sa solennité et de sa grandeur, si elle n’était pas présidée par la reine ; que personne ne se fierait à ce pâle soleil, si l’on n’avait pas la conscience que le soleil obéit à la reine, et que pas une voix assez haute ne se rencontrerait pour dire aux peuples de l’univers : Peuples, la lutte est ouverte ! s’il n’y avait pas, pour le dire aux mondes, aux océans, aux étoiles, la voix de la reine !— La chose est ainsi : j’en suis fâché pour les démocrates ; mais il y a parfois dans la vie d’un grand peuple, certains signaux de la paix ou de la guerre qui ne peuvent se donner que des hauteurs, et U faudra attendre bien longtemps, chez nous, avant que nous cessions de r^etter, en nos solennités, ime puissance, souveraine un instant, qui marche à la lumière du jour, entourée de nos respects évidens et de nos S 3 rmpathies unanimes. Je me rappelle avoir assisté, après 1848, à l’inauguration d’un che min de fer important. La réunion était nombreuse et choisie, le temps superbe, et l’oeuvre très belle qui nous menait sur un des rivages de l’Océan ; eh bien ! je ne sais quel malaise et quel décousu se fit sentir toute la journée, non seulement parmi les voyageurs de CO premier convoi, mais encore parmi les populations accourues à
cette fête A cette fête, un chef manquait, un chef visible qui
fût l’ornement do cette journée. Nous étions conduits par un démocrate de ce temps là, mal vêtu, mal constmit, coilTé d'un
vieux feutre, et i)lus semblable u un buveur <li‘ bière dans un esluniiiiet, qu'à l un des ehefs d’une société élè{{aute qui compte parmi ses ancêtres Louis XIV, Voltaire et le nmrèelial de Richelieu : la grâce, l'esprit, la uuÿesté !
Iléliis ! nous avions naguère un roi qui représentait encore ces grandes choses françaises ; il était né sur les lis, il avait gnuidi dans les orages, et sa vieillesse conservait la double empreinte de la royauté et du malheur! Il allait, dans sa ville capitale, egalement entouré de haines et de respects, de blas[)hèmes et de colère, également souriant dans le jairil et dans le triomphe ! Aux jours de la dernière Exjxisition qui avait illustré ce règne heureax, et qui sera illustre entre tous, en 1844, je m'en souvien-s, nous avons vu notre roi j»énetrer dans l’enceinte de ce palais des Champs-Elysées ; il était tout ensemble le roi et le juge ; il comprenait toutes choses, il parlait, à chacun son langage ; il était dans le socret de bien des prosjà'rités et de bien des souffrances ; il allait à jais lents, comme le j>remier bourgeois do ce peuple (ju’il abritait à son ombre sacrée, et chacun, sur sa route, de recueillir avec un pieux respect, la moindre parole de cet homme excellent, qui s’était montré au niveau des fortunes les plus diverses. Telles étaient ses heures d’apiairat et de majesté ; voilà les pompes qu'il aimait, et sans bruit, sans escorte, sinon quelques savans et quelques industriels à sa suite, et la reine à son bras, il était facile de reconnaître le roi d’un grand peuple, et qui nous sauvait pour longtemps, si nous avions voulu être sauvés.
Aujourd'hui aussi nous avons assisté vmiment aux pompes et à l ajjpareil de rantique majesté royale ! Aujoiud'hui, cl tout à
l'heure, nous avons compris, nous autres hommes de cet âge rebelle, qui recueillons les discordes et les tempêtes semées par nos pères ; sceptiques, qui rougissons d’obéir à la loi, et qui coiu’Ikjiis nos fronts déshonorés devant la nécessité au joug de fer, nous avons contemplé, et de très près, cette chose sans nom chez nous : un trône ! cette grandeur oubliée : la majesté ! cette force divine, le respect ! Dès le matin, nous avons vu tout un [toupie, et de toutes les parties de la grande ville, accourir au rendez-vous que lui donnait sa reine, et, dans un empressement unanime, l’attendre patiemment à son passage, uniquement pour la joie et le lionheur de lui présenter ses hommages et scs respects ! Ce peuple angUiis est calme toujours ; il est patient même dans son enthousiasme ; il sait que cliacun doit passer et passera à son tour ! Comme il ne veut pas être gouverné, il se gouverne lui-même ; et quiconque désobéit à l’ordre indiqué, soudain le premier venu prête main-forte au policeman ! L'heure même est respectée ; on no dit pas, ici, onze heures pour midi, c’est pour onze heures! Et Li, reine, et son peuple, ont égidement cette p(ditesse de l’exactitude. A onze heures donc, S. M. s’est mise en route. Le cortt'ge, j)arti de Buckingliani-palace, a remonté Constitution-llill, et, traversant l'arc de triomphe chiugé de la statue équestre du duc de Wellington, est arrivé par Hyde- Park-gate jusqu'à la porte nord du palais de cristal. Le cortège SC composait de neuf voitures, escortées d'un détachement de life-ijuard* en grande tenue ; la voiture de la reine venait la dernière (il est facile de reconnaître les gens de la reine à leur toque en veloius noir) ; cette voiture était traînée par deux chevaux isabellc ; ces deux chevaux font partie du fameux attelage qui
servit au irouronneraent du dernier roi. En face de la reiue étaient ses enfans, le prince de Galles et la jeune princesse, sa soeur aînée, parée d'une couronne de roses blanches ; à la gauche de S. M. était assis le prince Albert. C'étaient de toutes parts des vivat! des hurras! des voix puissantes que soutenaient le canon et une immense cliamado de trompettes en vermeil, parées de leurs bandelettes héraldiques ; on eût dit, à voir et à entendre ces fanfares guerrières, l’entrée solennelle de ces antiques souverains anglais, dans un drame de Shakspeare ! La reine est entrée ainsi, amenant avec elle son mois de mai et son soleil ; les deux golden sticks (les deux bâtons dorés), portés par deux seigneurs de la cour, marchent devant la reine, à peu près comme chez nous marchait devant le roi, le directeur du théâtre, ses deux flamlieaux à la main. J'imagine que ces deux golden sticks (c’est le nom de la charge) aiuront dû trouver un peu longue cette promenade à reculons, et que jamais ils n’avaient fait une course pareille de toute leur vie ! Alors la reine, en saluant de droite et de gauche, plusieurs personnages de son intimité et de sa cour, est montée sur ce trône éclatant et ce trône même est ime des mer\-eiUes de l’industrie ! Sur cet emplacement, recouvert d’un dais, s’est placée la reine ; à l’instant même se sont posés au pied du trône les gentlemen-at-arms, c’est-à-dire la garde d'hoimcur bourgeoise, qui no fait de ser\'ico qu’aux jours de cérémonie, et diins l’intérieur du palais. Aujourd’hui ces gentlemen-at-anns avaient remi.sé leurs liallebardes à la porte. On distinguait aussi dans le cortège, mois porteurs de leurs hallebardes, cette garde de hcef-ealers (ou mangeurs de bœuf), liabillés à lu fa<;on dos soldats de Henri VIII., la fraise au cou, les bas rouges, les
souliers aux rosettes tricolores, et la toque enrubanée. On regrettait l’absence de tous les hauts dignitaires de la Cité de Londres et tout le luxe antique de la Cour des aldermen ! La reine est restée debout, au milieu de ce cortège d’hommes et de femmes, l’ornement de sa cour. Le chant national a commencé. Des centaines de voix, dirigées par sir George Smart, chef do musique de la cour, ont entonné le Ood save the Queen ! On ne saurait dire l’effet de cet hymne, chanté par toutes les voix et toutes les chapelles de Londres : Saint-Paul, Windsor, Westminster, confondues avec les chanteurs de l’Académie royale de musique et de la Société d’harmonie sacrée, auxquels s’étaient réunis un grand nombre d’artistes français et italiens, conviés à cette fête !
L’hymne achevé, l’archevêque de Cantorbéry, revêtu du surplis, a lu une prière, et la prière achevée, le fameux AUeluia de Hændel a retenti sous ces voûtes ! Le bâton du maître était tenu par un autre musicien anobli, sir Henry Bishop! Le silence le plus profond et l’admiration la plus sympathique circulaient, comme mi frisson, dans cette foule accourue en ce lieu, de tous les points du monde habité.
Vous lirez. Monsieur, dans les journaux anglais, les discours et les réponses qui ont été prononcés au pied de ce trône, entouré de tant do bénédictions et de tant d’hommages; mon œuvre à moi, c’est de vous raconter ce que j’ai vu et ce que j’ai entendu. J’ai vu pendant toute la durée de ce grande spectacle un peuple sérieux et attentif ! Pas un cri qui ne fût au gré do votre esprit, et pas un geste qui ne partît du cœur! Nous autres surtout, nous autres Français, émemilléç d'un spectacle dont nous
sommes privés depuis si longtemps, nous avions j>cine à contenir notre admirntiou, cl nous nous regardions les uns les autres, avec un étonnement indescriptible. Quand la reine est descendue de son trône, les hurra-s et les vivat ont recommencé do plus belle, et la reine et son cortège ont fait le tour du jmiais de cristal, (jid les contemplait de toutes ses hauteurs !
J’ai recueilli, au passage, plusieurs dos noms illustres de ce cortège ; en voici quelques uns parmi ceux qui m'ont frapisj le plus :
Le duc de Wellington (S. G., aujourd'hui môme, d’un pas loger et d’un air souriant, entrait dans sa quatre-vingt-troisième imnée ; il est né le 1*'' mai 1769, l’année de l’emiiercur Napoléon) donnait le bras au marqués d’Anglesey, qui a perdu sa jambe •droite à Waterloo. Lord Carlisle et lord John Russell, en liabit magnifique et doré comme un calice, marchaient ensemble ; le jeune Arthur-Alfred Paget, le beau danseur du château d'Eu, dominait de la tête tout le cortège. On se montrait aussi la princesse Miteie de Cambridge, S. A. R. madame la princesse de Prusse, et la giunde-nuiitresse du palais, M“>* la duchesse de Sutlierland. La reine était vêtue de rose, la tête omee d’un diadème en diamans, et donnait le bras au prince Albert.
En ce moment les musiques, les trompettes, les orgues, toutes ces voix ont fait entendre une immense clameur, pendant que la fontaine de cristal (en vrai cristal) laissait échapper le trésor de ses eaux longtemps comprimées. De toutes les parties de ce vaste monument on pouvait suivTe la procession royale à travers ces chefs-d'œuvre du bronze, de bi laine, do l’or, du fer, de la soie, et de toutes les forces et de toutes les grâces de l'univers !
N'oublioiis jius iliuis ce cortège un Chinois, un lettré, un niiiudariii à lu pluine Je pion, un grand seigneur de la politique et de la science ; il marchait d’un [mis grave au milieu de cette réunion imposante, et ce qui l'étonnait le moins, c’était de s'y voir !
N'oublions pas aussi (j’ai vu la scène) l’illustre Cobden, l’apôtre triomphant du libre écliange, présenté aujourd’hui môme, par le marquis d’Anglescy, à S. G. le duo de Wellington ! C’était la première fois que ces deux hommes se rencontraient, celui-ci, qui s'est battu pour la gloire do l’Angleterre, et celui-là, pour sa fortune ! Rencontre solennelle, et qui ne pouvait pas espérer un plus vaste, un plus digne, un plus grand théâtre que le palais de cristal !
Le plus grand ordre a présidé à cette fête, que l’on ne saurait comjxircr à nulle autre, et pour ma part, dans un autre ordre d’idées, je n’avais rien rêvé de i>areil depuis ce jour de gloire et de regret où le roi Louis- Philippe 1“ ouvrit à l’élite de sa nation, ce palais de Versailles, qu’il venait de sauver et de racheter au prix d’une partie de sa fortune ! Il s’agissait chez nous do saluer les gloires ressuscitées du temps passé ; il s'agit, ici, de saluer les forces du temps présent, et les es|)érances de l'avenir ! A remplir ce palais de Versailles et ses salons d'or et de cristal, la France suffisait, et suffisait seule ; à remplir le palais de Hyde-Park, l’Europe même n’a pas suffi, et il d fallu convoquer toutes les générations, présentes on ce moment sous le soleil ! — Telle est pourtant notre passion poiu' la inére-pati'ie, et si grande est noüo ambition [loui' sa gloire, pour ses labeura, que cela nous gêne
et nous peine, de savoir que la France n’est pas seule sous ces voûtes hardies, et quelque chose murmure et s’agite en notre âme étonnée, qui nous dit que tout ce qui s’est fait autour d’elle, elle aurait suffi à l’accomplir. Une fois ce moment de tristesse égoïste accepté, nous retrouvons la France avec joie, et nous la reconnaissons avec orgueil à ses efforts, à son intelligence, à son courage, à cette façon royale de préférer la gloire à l’argent, et llionneur au succès. Oui! et ceci soit dit à notre gloire, cette rencontre industrielle avec l’Angleterre, acceptée, par nous, en ces époques lamentables, à l'heure où pas un homme français ne peut se dire : demain est à moi ! nous fera, quoi qu'il arrive, un grand honneur. Dans ce combat des trente mille, nous avions contre nous le lieu, le temps, le champ-clos, la nécessité. L’Anglais combattait dans ses foyers, avec toutes ses forces, avec le génie particulier à sa nation, sous les yeux de ses compatriotes, en pleine lumière, en plein crédit, à l’ombre auguste d’un trône entouré de respects unanimes, à l’abri d’une autorité régulière et de deux législatures qui luttent d’esprit national et de volonté libérale. L’Anglais avait pour lui le passé, le présent, l’avenir; il marchait sur un terrain solide, U obéissait à des lois loyalement rédigées et sincèrement acceptées; il profitait de toutes choses et même de l’agitation, du tumulte, du malaise et des révolutions des peuples voisins.
La France, au contraire, elle arrivait, en ce champ-clos, avec les seules forces du moment qui passe, de l’heure à peine écoulée ! Elle donnait, à cette gloire de l’invention et des arts utiles, la dernière minute de cette existence factice que lui a faite la
révolution dernière ; elle travaillait agitée, inquiète, au milieu de pressentiraena ainistroa ; chaque coup de son marteau frappait dans le vide, et elle-même se demandait : “ Qui donc profitera de mes labeurs d'aujourd’hui? Quel sera l'héritier de ces vaines tentatives, quelles mains vont récolter les moissons de l’été de 1851 ?” Ce dernier coup du dé de son génie et de sa fortune, la France l’a jeté d’une main hardie et généreuse, et, quoi qu’il arrive, quel que soit le jugement qu’elle portera, elle-même, sur les résultats de cette entreprise, et même en comptant les comhattans qui ne se sont pas présentés aux jours de la lutte, elle pourra se rendre à elle-même, cette justice, qu’elle n’a pas reculé dans le défilé où il fallait combattre, abandonnée à ses propres forces, et appelant en vain ses dieux à son secours.
Ce qu’il y a de certain, ce qui est vrai, ce que personne ne peut mettre en doute, c’est que ce premier jour du mois de mai comptera parmi les grandes journées de l’Angleterre ! Elle s’est montrée à nos yeux et aux yeux de l’Europe, dans toute sa majesté, dans toute sa gloire ! Elle est devenue, en ce moment, l’hôte et le gardien de l'industrie française, elle lui a fait place à son soleil, et maintenant notre triomphe même serait empreint de la bienveillance de l’Angleterre! Ajoutez le bruit, le mouvement, l’agitation, l’admiration de cette Europe habituée à admirer la France et ses œuvres, à venir chez nous d’abord, sauf à poursuivre son chemin; en 1851, l’Europe commencera par l’Angleterre, elle viendra chez nous plus tard ; Londres d’abord, Paris ensuite; le palais de cristal aujourd’hui, le palais de Versailles demain ; laissez passer... la reine Victoria, et vous porterez ensuite les armes à la république française ! On sent
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ces tristesses, on ne les explique pas ! On ne nmrelie pus sur (les terrains brûlans, c’(jst à peine si l’on y pose le pied.
Incedo per ignés
Suppositos cineri doloso !
Cette grande aventure de l'inauguration, est, en ce moment, le sujet inépuisable de la conversation du monde civilisé! Tji ville entière la raconte à qui veut l’entendre : les ambassadeurs en parlent à leurs souverains ; les citoyens à leurs réj)ubliques ; les pères à leurs enfans, qui la rediront à leurs enfaiis ! Pas un cheval, et pas un brin de vapeur, et pas un flot de l'Océan qui ne so mette en route pour annoncer la grande nouvelle : L'Exposition est ouverte ! Déjà on en publie des histoires, déjà on en fait des images, déjà la peinture s’en empare, et j’ai sous les yeux un diorama représentant le passage et la procession de la reine ! Or puisque aussi bien ce sont là les vrais combats et les vrais cliamps de bataille, et puisque les yeux de l'espèce humaine s’ouvrent surtout à ces lumières, à ces bruits, à ces grandeurs de la matière obéissante, du fer dompté, de l’espace franchi, du temps vaincu, certes c’est un grand dommage et une profonde douleur (jue la Franco n’ait pas donné le signal, et que l’on n’ait pas vu son drapeau glorieux sur les premières lignes de cette mêlée ardente et pacifique ! La France n’est pas habituée à recevoir l’impulsion des entreprises illustres, et la voilà aussi étonnée, en ce moment, que Dieu lui-même, lorsque après avoir créé l’homme à son image. Dieu lui-même s’aperçut que l’idée et la pensée n’étuient plus en lui seul !
Dans le même ordre ou cette foule était vejiuc, elle s'est évanouie ! On n’eût jamais dit, à trois heures, que cinquante mille âmes, avides de tout voir et de tout entendre, étaient contenues dans cette enceinte. Los alentours de ce parc charmant étaient encombrés de belles voitures, remplies de femmes parées comme pour le bal ; ces frais sentiers étaient parcourus inces.samment par une foule de jemies gens à cheval ; autour de ces gazons, sous ces vieux arbres, se tenait cette foule heureuse : elle attendait sa reine au retour, et elle la remerciait de ses sollicitudes pour le travail humain ! Peu à peu le palais de cristal restait vide, et l’on n’entendait plus, dans ce vaste espace, que le bruit des exposans qui mettaient à l'abri de la poussière, cette part brillante de leur renommée et de leur fortune. L’exposition est proclamée, elle est ouverte, elle n'est pas complète encore ! Bien des cases sont à remplir ; bien des murailles sont restées nues ; telle nation qui demandait une place égale à l’emplacement occupé par la France, est forcée, en ce moment, de parer sa nudité de quelques produits étrangers, empruntés à la nation voisine ! Il y aura bien à comparer, dans l'étude qui va se faire de tous ces produits si divers ; il y aura bien des plagiats à signaler, bien des hardiesses à contenir, et plus d’une défaillance à combattre ! Une question même à se faire, et je la pose en tremblant : c’est de savoir si ce Louvre énorme aura longtemps ses curieux et ses flatteurs ; si la foule, et par ce mot : la Jotde ! il faut entendre des peuples entiers, accourra, comme c’était naguère son intention et son bon plaisir, à ce jubilé de l’industrie, à ce carmen seculare, à cetto antienne des peuples, qui ne se chante que tous les siècles. La question a son importance ! Otez, en effet, à cette oeuvre do tous.
pour tous, et par tous, le concours universel des nations, et vous n’avez plus, aux lieu et place d’un fait et d’une gloire, qu’un objet de curiosité assez frivole ! On a même vu avec peine, et je suis du nombre des gens qui voient ainsi, une armée de statues de bronze, de marbre et de plâtre, appelée en aide à tant de métiers qui se faisaient un honneur de se s uffir e à eux-mêmes, et qui se seraient parfaitement passés, j'imagine, de l’appui équivoque de tant de beaux-arts qui ne sont pas ici à leur place. Â quoi bon, en effet, ces Vénus à demi nues et ces nymphes peu vêtues, dans l'enceinte même où les canuts de Lyon envoient leurs plus riches étoffes, et quelle peur peuvent nous faire ces Centaures et ces Chimères, aux mêmes carrefours où Paris, Versailles et Saint- Etienne envoient leurs armes sans rivales ? Il ne s’agit pas ici, de nous montrer l'Héhé, de M. un tel, ou la Bacchante, de M. un tel, le Fou, le Jovial, ou le Taciturne de M. un tel, il s’agit d’exposer aux regards du fabricant et de l’ouvrier, les œuvres mêmes pour lesquelles Us sont accourus de si loin, afin que par l'étude et par la comparaison de tant de beaux ouvrages. Us puissent apprendre les nobles et rudes sentiers qui y conduisent. — Mais, nous dit-on, l'ornement le voulait, et U fallait nécessairement de quoi remplir les places vides... Des places vides ! y songez-vous, quand U s’agit du jugement dernier de l’industrie, et de la sueur des travaiUeurs sous le soleil et dans les entraUles de la terre ! Des places vides, quand c’était, il n’y a pas longtemps, le grand souci de tons les maîtres, de savoir où se placer! Des places vides... le triste aveu que ce serait là de l'impuissance du genre humain, et, en fin de compte, le beau métier pour l’art scrieiLX, pour les artistes sérieux, de servir
d’oniemeiit et de jouet à l'œuvre de l'artisan ! Allez donc asseoir, maladroits, la Vénus de Milo sur ime enclume ; attelez l’A{X)llon du Belvédère, à un ballot de marchandises ; faites une enseigne à bière, du Jupiter de Phidias !
C’est un mauvais mélange ce marbre taillé et ce marbre brut, ces blocs, et ces statues : il faut laisser les œuvres de l’artiste aux musées qui les réclament ! O la belle idée, en effet, si vous alliez placer un lit en acajou, dans le musée des antiques, un châle de cachemire dans le grand salon du Louvre! Il faut laisser à chaque œuvre, ici-bas, son ciel, son asile, son soleil !
Sotte db Chapitre II. f Ecrit ce mime jour du l" Mai.j — n faut rendre à tous les travailleurs de ce bas monde les respects qui leur sont dus — Conseils à la Critique — L'Orient et l'Occident — Histoire du premier châle de cachemire — L'Impératrice Joséphine — Froment-Meurice et la toilette de S. A. R. la duchesse de Lucques — L’Amphore du Toboso — Rivalités de la France et de l'Angleterre — Plusieurs soldats manquent à l'appel — Ouvrier ! — Artiste ! — Sidoine, tailleur de pierres — Les mirlitons de V Exjmsition.
Adjoubdhui, 1“ Mai 1851, par oue de ces belles matinées, le plus charmant spectacle que le ciel puisse donner à la terre, nous avons assisté à l’une de ces cérémonies augustes dont l’impression reste impérissable, dans la tête d’un esprit libre, qui sait rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. Il y a, dans la vie des individus et des peuples, certains moments de passion et de gloire qu’il est impossible d’oublier, et pourtant les témoins oculaires se demandent à eux-mêmes, s’ils ne sont pas les jouets d’un songe frivole, sorti par la jwrte d’ivoire ? En ce moment, la pensee universelle du genre humain se porte avec anxiété, autour de ce palais de cristal, dont la renommée a raconté toutes les splendeuiiï ; sur tous les points du globe
habité, il n’est pas une famille qui ne s'inquiète des destinées de quelque ouvrier, dont la bataille se li\Te en ce moment sous le ciel de l’Angleterre. — -C’est l'heure solennelle, où chaque métier va réclamer son salaire, où chaque marteau va demander sa gloire, et chaque enclume sa récompense ! C’est l’heure solennelle, où le mineur, dans les entrailles do la terre, sa captive, et le laboureur, dans le sillon de la terre, son esclave, relèvent la tête et se demandent ce que va penser le monde attentif, quand il verra le fruit de leur patience et de leur génie? Heure savante, entre toutes, cette heure du dix-neuvième siècle, entré avec tant de gémi-ssements et de peines dans la seconde moitié de son existence, si agitée et si pénible ; heure glorieuse ! et qui, certes, ne pouvait pas plus glorieusement commencer.
A l’heure où j’écris ces lignes, dans la fièvre même du spectacle et avec la bonne foi d’un fanatique des belles choses, toutes les plumes de l’Angleterre, et bientôt toutes les plumes de l’Europe, et, tout à l’heure, la voix entière de l’univers, vont raconter ce rendez-vous général des forces, des inventions, et des puissances du genre humain !
La voix de tous, rox clamantis ! dira à tous quelle est cette merveille au milieu de ces frais gazons, et plus haute que 'les plus vieux chênes. Elle racontera par quel effort de l'inspiration et du génie, un homme audacieux a posé, sim le bord de ce parc royal, cette suite infinie de colonnades, de voûtes, de chapiteaux, cette grande serre, éclatante de tous les feux du jour, où les chefs-d’œuvre de l’Orient s’épanouissent comme ces fleurs fabuleuses, qui grandissent dans le jardin des fées. Et tous les esprits les plus divers, llnstorien sérieux, le conteur frivole.
le rêveur fantastique ii la façon <rHoflFmann, le fantaisiste, obéissant à l’inspiration de l’heure présente et à la passion du moment, n’auront qu’un esprit et une âme pour décrire et raconter ces miracles du goût et de la force, ces poèmes de la grâce, ces Odyssées de la violence, ces tours de force de la toutepuissance, qui a trouvé le point d’appui, que cherchait Archimède, en disant: Un point d'appui, et je soulève le monde! Eh bien! le inonde est -soulevé ! Il a laissé à nu tous ses mystères, et par ses gémissements mêmes, il a révélé son impuissance ! Il est dompté ; il est vaincu ! L’homme sait à fond toutes les forces de l'univers créé, et il les emploie à son usage, les soumettant à l’infini dans un agencement inépuisable de roues et de rouages, qui ont pour âme absolue la vapeur !
Tels sont les discours du monde entier ! Et plus la confusion est grande de tous ces échos qui s’entre-choquent dans une étincelle électrique, et plus facilement on peut comprendre la grandeur du monument, dont il est question d’un pôle à l’autre ! Sous ces voûtes superbes et calmes, le rendez-vous général de quiconque sait tenir d’une main intelligente un des grands outils d’où dépendent le bien-être, la force, la santé et le bonheur des peuples, tous les regards se sont portés, parce que toutes les nations accourues à ce rendez-vous immense, entraînaient avec elles des craintes et des espérances unanimes. Songez donc à tout le chemin parcouru avant d’arriver à ce but glorieux ! Rappelez-vous combien d'hommes sont partis et sont arrivés par les sentiers peu frayés par les temjiétes, par les orages, par les abîmes ! Figurez-vous que de soins, que de peines, que de sueiurs, combien d'inquiétudes et d'insomnies, avant d’avoir
entrevu cette Tamise superbe, devenue le fleuve de toutes les nations civilisées ! Puis, aux fatigues du voyage, ajoutez le labeur infini, les difficultés de l’entreprise, le capital absorbé et dépensé, le malaise de l'heure présente, les inquiétudes de l’heure à venir! rappelez-vous que chaque homme, ici présent, laisse derrière soi une maison dont il est la vie, une famille dont il est l'amour, ime race d’ouvriers dont il est le père, une armée de travailleurs dont il est le chef, ime ville entière dont il est l’exemple ! Et toutes ces pensées réunies au fond de votre âme, ajustez-les de façon à vous représenter en bloc, tout ce que ce vaste espace de vingt-deux arpents, peut contenir d’angoisses, d'espérances, de regrets, de terreius ! VoUà, voilà le point capital de cette œim-e que pas une nation n’eût osé entreprendre, pour peu qu’un seul homme, dans cette nation, se fût rendu compte des difficultés de l’entreprise. Et voilà aussi, sous quel point de vue il faut étudier, il faut contempler, il faut respecter ces Argonautes nouveaux, qui s’en viennent semer sur la terre hospitalière, non pas les- dents du monstre venimeux, mais les faits, les idées, les inventions généreuses, les plus chers et les plus intimes résultats de leur pensée et de leur travail. Alors, cette œuvre, ainsi étudiée, avec toutes les sympathies généreuses des âmes honnêtes et des cœurs dévoués, vous comprendrez que ce serait mal agir d’apporter à cette étude patiente, les habitudes ordinaires de la critique, et de traiter ces âmes et ces esprits venus de si loin, avec tant de confiance et de bonliomie, comme on traiterait un manœuvre que l’on paie à la journée, et qui, son œuvre achevée, et son .salaire accepté, ('st sûr de rentrer, chaque soir, en sa maison, pour se remettre le lendemain au travail.
Non ! Pk si j’ai peu d'autorité dans ces matières, j’ai, du moins, l’autorité du bon sens et de la justice, et peu d’exemples me sulfiront pour expliquer ce que nous entendons par ce mot ; sympathie, appliqué au jugement de tant d’œuvres si diverses, apportées de si loin, et par des ouvriers si différents.
Prenons, si vous voulez, des exemples, et venez avec nous, dans le premier fietit recoin de ce résumé de l’univers. Voici, par exemple, un homme de l Orient, un fils de Mahomet, un fataliste, qui, pousse par je ne sais quelle inspiration surnaturelle, se dérange, une fois pour toutes, des habitudes de sa vie ordinaire, et s’en vient, dans le pays des Chrétiens qu’il n’aime pas, parmi ces vices qu’il méprise, et dans le vaste milieii de ces grands arts, dont il n’a pas besoin ! De quel œil pensez-vous qu'il faille regarder ce héros involontaire, ou plutôt cette victime d’une idée qui n'est pas la sienne, et qui ne peut pas être la sienne? Irezvous à lui, la toise à la main, pour juger ses produits par doit et avoir } lui dem;uiderez-vous son prix de revient — ^pardonnez-moi ce mot barbare, ô fils de Maliomet ! — et tenterez-vous de lui exphquer par quels procédés, plus ou moins ingénieu.x, U pourrait donner, à tel prix, ce qui lui coûte tel prix aujourd'hui ? Il me semble que j'entends d’ici cet homme, qui vous regarde avec étonnement, et qui vous écoute avec stupeur. Que lui parlezvous de vos usages, de vos procédés, de votre façon de fabriquer, d’acheter et de vendre ? Il n’en sait rien, il n’en veut rien savoir ; il est venu, à votre prière, à vos ordres, pour vous montrer ce qu’il sait faire. — Me voilà, dit-il, me voilà, moi et mes œuvres ! 'Vous êtes des raffinés ; je suis un barbare ; il faut me juger, comme je veux être jugé : par l'éclat de mes produits, par le brillant de
mon or, par la richesse de mes habits, par la beauté de mes costumes. Je n'ai que faire des tailleurs de Paris ou de Londres ; le dernier sellier de vos bazars d’Oxford-Street en sait plus long que l’ouvrier qui a brodé d’or cette selle arabe ! le dernier forgeron de SheflBeld rirait de pitié, à l'aspect de mes étriers d'argent. Oui ! mais cette selle éclatante qui vous fait rire, portera les enfants du prophète ! Mais ce mors qui vous fait pitié, guidera, à travers les déserts, la cavale hennissante de l’Arabe victorieux, et du haut de cette cavale lancée au galop, l’Arabe, au fil du vent, aiguisera son glaive d’or ! Ne me jugez donc pas par vos lois, par vos règles, par vos habitudes ; je suis venu ici, pour être admiré, et non pas pour être compris.
Cet homme dirait ainsi ! il dirait vrai. — Il aurait même pour lui, s’il voulait se donner la peine de raisonner avec les Francs, une histoire orientale, à propos d’un magnifique produit do l’Orient, qui. à cette heure encore, inquiète, agite et tourmente les plus habiles, les plus savants, et les plus ingénieux à donner à la laine des toisons, la fonne, la vie et la couleur !
Je veux parler de ce famemx produit de l'Orient qui n’a paa été égalé et qui ne le sera jamais, par les nations occidentales, — j’en fais juges toutes les femmes de Paris à Londres, de Londres à St.-Pétersbourg. — C’est le produit de la douce vallée de Cachemire ; c’est le dernier résultat de ses rosées et de ses vapeurs ; c’est le poème ingénieux de cette race d’enfants-poètes qui vivent de peu, et dont la vie se passe à embellir toutes sortes de beautés invisibles. Le châle de cachemire était, depuis longtemps, une des merveilles de ce pays de l’ombre et du soleil ; et la France, si glorieuse de ses sciences et de ses modes, n’avait
jamais entendu parler de cette «‘uvre sans nom, qui s'accomplissait si loin d'elle. A la fin, un homme se rencontra à la tête d’une armée, qui découvrit l’Orient, et qui s’en fut saluer, du pied des pj-ramides, les quarante siècles qui le regardaient pas-ser. Cet homme, qui devinait et qui pressentait toute-s choses, envoya à sa femme — une élégante Parisienne, une cliarmante fleur d’esprit et de ht«uté, une co(juette aciioraplie dont chaque sourire était une esjièrance et clanjue regard une promesse, créole frileuse qui ne trouva de heau,\ soleils, au-delà de son monde natal, que le soleil d’Austerlitz, — un de ces tissus de Csichemire, lui disant qu’elle ferait bien de s'euvelojiper'le soir dans cette laine attiédie en sortant du bal et de la fête, et que ces vives couleurs iraient à merveille à sa tête éveillée et resjilendissante de toutes les joies de la beauté présenté et de la royauté à venir !
CeUo qui allait être bientôt, — trop tôt, hélas ! pour elle-même, pour sou bonheur, — l’imjx’ratiice Joséjihine, accepta avec empressement, ce prasent que lui envoyait son mari, parmi ses présents nombreux — et pour lui obéir, janir lui jdaire, même de loin, la coquette ! elle s’enveloppa en effet dans ce chaud tissu, et, le soir venu, elle se rendit, entourée de sa cour (elle avait déjà une corn-!) et en grand uj)pareil, ibins sa loge à l’Opera. Cette femme jemie et l)clle était dijà l'amour tle ce peuple dont son mari était re.sjx;rance. Elle s’était moutrt-.e au milieu d’un nuage sanglant, comme l’aurore qui éclaire l’abîme et qui avertit le voyageur. Elle avait éti'; le premier sourire de cette nation au désesjHiir; elle avait été la première consolation de ce peuple fran(;ais livré au bouiTcau et aux barbares ; le premier cri de pitié était i»arti de cette amc généreuse ; 1a première larme de
sympathie était tombée de ces beaiLv yeux. On l'aimait donc, comme on aime l'aurore après Li nuit, le calme après la tempête, et le paisible réveil après un horrible cauchemar. On l'aimait ! et chacun lui faisait fête ! et, quand elle pa.ssait dans les rues, tous les regards étaient fixés sur elle ; et quand elle se montrait dans la fête ardente, elle éclipsait facilement toutes les beautés d’alentour. Elle était déjà reine, pendant que sou mari gagnait tant de couronnes et tant de batailles ! et l'on jieut dire qu'elle est montée avant lui, sur le trône de la France, dans un chemin où il avait jeté les huniers, où elle avait semé les fleurs. Donc, elle s'attendait, ce soir-là, au triomphe accoutumé. De bonnes nouvelles ébiient venues de l’armée, augmentant la gloire de Bonaparte, et Joséphine, en effet, à son entrée, fut saluée d’applaudissements unanimes. On eût dit, à entendre ces hurras et ces vivat ! et cette exjdosion de tout un peuple, qu’elle ouvrait, elle aussi, son jialais de cristal... Elle ouvrait mieux encore que le palais de cristal, elle ouvrait une ère nouvelle à la génération nouvelle ; elle se tenait debout sur les sentiers inconnus, où les enfants allaient marcher, l'anne au bi-as, innocents des crimes de leurs pères, et délivrés de leurs erreurs.
Mais, après la première explosion, — jugez de l’étonnement et de la douleur de cette femme, qui étidt, avant tout, une femme, et c'est pourquoi nous l’avons tant aimée et tant pleurée, — elle s'aperc;ut bien vite, que ces hommes et ces femmes, également prosternés devant elle, la regardaient avec uno surprise inquiète, et comme si déjà ils ne la reconnaissaient plus. — Pounjuoi cela? Pourquoi cette hésitation et ce doute, et quel accident est donc, arrive a ma beauté '? Ainsi elle s'inquiétait elle-même, cherchant
dans tous ces regards ébahis, le secret de ces mystères... Elle comprit, bien vite, que ce peuple, son peuple, n’était pas fait à sa nouvelle parure, qu'il ne comprenait rien à ce tissu mystérieux que lui avait envoyé son mari du fond des sables ; alors, par un geste charmant, elle se dépouilla de cette robe de Déjanire, et, montrant à nu son beau sein triomphant de son voile diaphane, elle sembla leur dire : “ Me reconnaissez-vous ?”
Elle fut reconnue, en effet, avec transport, et saluée avec enthousiasme, et la Branchu qui chantait déjà ; “La victoire est à nous !" s’arrêta, emportée aussi dans ce mouvement irrésistible. Ah! le beau triomphe pour cette femme, attendue au chœur de Notre-Dame de Paris, et par la couronne des Césars !
Oui ! mais aussi, quelle défaite et quelle misère pour l’humble châle de cachemire ! Il fut traité comme on traite la vérité à la cour des rois, on le foulait aux pieds, on l'accablait de mépris et d’in-sultes. A peine si quelque femme de chambre sur le retour daigna le ramasser et couvrir sa table de ce méchant tapis, qu’elle croyait encore honorer.
De cette défaite incroyable, le châle de cachemire fut longtemps à se relever, bien longtemps ! et le général Bonaparte lui-même, quand il eut été couronné empereur, ne se crut pas assez fort pour protéger cet humble tissu, hii qui était pourtant le protecteur suprême de la Confédération du Rhin ! Il fallut des années, et des années, pour qu’une femme hardie, une de ces glorieuses insolentes du grand faubourg, qui jwuvent tout, parce qu’elles osent tout, osât s’envelopper, un soir d’hiver, dans le châle de l’impératrice Joséphine, et, voyez la chance et la destinée des œuvTes humaines ! il arriva que la noble dame, fièrement
drapée dans ces palmes savantes, parut belle, et plus belle que de coutume. Ils s'étalent compris, elle et le châle ! Il s’était attaché ardemment à cette dernière espérance, à cette taille de salut, et ils avaient triomphé, l’un portant l’autre, sans y songer ! C'est l’histoire de bien des triomphes et de bien des batailles, gagnées par hasard ! Alors, et tout d’un coup, se déclara la victoire. Ce châle, indignement traité, devint une rage, que dis-je, une rage ? une mode ! Et le pauvre fabricant hindou, assis sur son métier inutile, apprit avec im étonnement mêlé de reconnaissance, qu’il était devenu, subitement, un objet d’enthousiasme, et que l'œuvre de ses mains était passée dieu, comme Napoléon était passé empereur. Ce fut alors, au fond de toutes ces vallées, aux bords de tous ces fleuves, au courant de tous ces ruisseaux, à l’ombre de tous ces arbres, la nuit et le jour, un travail immense, incessant, perpétuel. La France d’abord, et bientôt l’Angleterre, et l'Allemagne ensuite, et l'Espagne enfin, l’Espagne, vêtue d’un bout de dentelle ! firent un appel énergique et passionné a tous les ouvriers qui savaient donner à la laine, ces longs phs flottants et ces suaves couleurs. On n’en voulait plus d’autre, et les femmes se séparaient de leurs maris, et les filles brisaient l'alliance commencée, faute d’un châle de cachemire. Et du fond de ces vallées heureuses, amies du soleil, c'était, chaque soir, dans chaque maison, une prière unajiime, adressée au Tout-Puissant :
Seigneur ! Seigneur ! disaient ces bonnes gens, enrichis par les passions de nos villes, — Seigneur ! excusez-nous ! entretenez dans les femmes d'Europe la coquetterie universelle. Ledssezles, telles qu'elles sont. Seigneur : amoureuses de ce qui est
étrange, avides de ce qui est inconnu, et charmées de l’impossible ! Maintenez-les. telles que vous les avez faites ; impatientes, jalouses, superl>es, audacieuses, avides de plaisir et de passion !
Telle était la prière de cliaquo soir, et chaque soir la prière trouvait grâce, et montait glorieusement aux pieds de l 'Etemel !
Par cette histoire, un peu longue et très véridique, vous pouvez voir qu'il faut bien se défendre, même avec les lumières dont nous sommes si fiers, do juger tout d'un coup, certains produits, étranges au premier abord, et que ce serait une injustice, de les condamner sans attendre le juge suprême : la mode et le goût public. Un autre danger à éviter, c’est de se laisser prendre, comme dans un piège, par l'éclat et la beauté extériem-e de certains produits. Le peuple tient de l'en&nt et du sauvage ; U aime tout ce qui brille, et il va tout de suite à ce qui frappe ses regards. Nous avons été témoins plusieius fois, dans nos e.xpositions françaises, des dangers de cette hâte ; mais ce qui n'était qu'un danger, sans conséiiuence, quand il ne s'agit que d’mie nation qui se juge elle-même, deviendrait une injustice grave, lorsqu’il s’agit de pointer un jugement sérieux et réfléchi entre tant de peuples si divers, obéissant à des besoins si différents. Telle nation mérite autant d’encoiuagement et de respect pour un bois grossier, qu'elle aura façonné à son usage, que telle autre nation pom‘ quelque bijou merveilleux, frivole ornement de sa beauté passagère. Pendant que l’on admire ici cette coupe d'or, embellie des perles d’Orient, on ferait peutêtre aussi bien d’admirer là-bas ce morceau de cuir et cette paire de sabots ; car ce vêtement et cette chaussure d'un peuple piimilif rendront, certes, plus de services que cette coupe d'or.
On admire à bon droit, et je l'admire autant que personne, le chef-d’œuvre de Froment-Meurice, l'orfèvre painsien. C'est une merveille d’architecture, d’art et de goût. Figurez-voas une table de fer, niellée, et couverte des ornements les plus exquis. La table est portée sur .^quatre pieds, ornés de pampres, et parmi ces pampres éclatent soudain les lis de France, les uns entr’ouverts, et les autres fraîchement épanouis par le premier soleil du printemps. De souriantes figmes, empruntées à la fantaisie du j)oéme héroïque, se montrent gracieusement, audessous et au-dessus de cette œuvre imjMrtante, et soutiennent une glace bizeautée à la vénitienne, pendant que, tout autour de ce cadre somptueux, resplendit de son antique éclat, l’écusson royal, entouré de ces vieilles armoiries, venues des croisades, qui ont brillé si longtemps sur tous les drapeaux, et sur tous les champs ! de bataille, de Philippe-Auguste à Louis XV, de Bouvines à Fontenoy. Tout ce que la patience du ciseleur, l’art de l’orfèvre, le goût de l’architecte, la passion de l’ouvrier qui s’enivre de son ouvrage, et qui obéit patiemment à la voix intérieure, peuvent produire de plus vif, de plus éclatant et de plus charmant, dans un en.semble plus beau et plus varié, se rencontre au-dessus, au-dessous, sur les côtés, sur toutes les faces, du pied au sommet de ce monument d'une orfèvrerie à laquelle on ne peut rien comparer, sinon les œuvres des Florentins, au moment de la Renaissance, et quand régnaient, assis sur les sacs de laine, ces rois de l'Italie nouvelle, ces heureux, ces riches, ces habiles, ces éloquents Médicis !
Telle est l'œuvre de Froment-Meurice, et, sur cette table, déjà si chargée, avec tant d’art et de goût, et de chaque côté de ce
miroir, destiné à cette fille de la maison de France, à ce lis exilé et cliarmant, madame la princesse de Lucques, l’artiste a déposé deux coffrets, enrichis des plus riches émaux, chacun de ces émaux représentant un des vieux soldats de la France : Duguesclin ou Bayard. On dirait d’un poëme, écrit à la louange de cette glorieuse chevalerie que Froissart a célébrée dans ses histoires, et pour- quiconque tient encore au souvenir de la patrie adorée, et pour qui se souvient des hauts-faits de tant de grands hommes qui ont porté si haut le nom de la France, c'est une joie immense de les voir servir de cortège à ces devises, à ces renommées, à ces images précieuses d’mi passé qui n'est plus.
Certes, je ne suis pas suspect, et je ne saurais dire à quel point ces deux coffrets, crénelés à la fa^on des créneaux de Chambord, que l’on dirait commandés p>ar François 1"' lui-même pour la belle duchesse d'Etampes, me paraissent une chose complètement belle et parfaite. Eh bien ! je m’arrache volontiers à la contemplation de ce miracle, pour m’arrêter devant ce grand vase de terre, d’une terre agreste, et je me demande s’il n’a pas fallu autant de volonté et de génie pour arriver à ce résultat grossier, que pour ciseler ces délicates caryatides et ces fines guirlandes. — Certes, ma vieille amphore, venue en droite ligne du Tuboso, la patrie de Dulcinée, vous voilà triste, et bien pauvre, et bien seule, et bien nue à côté de l’œuvre de notre Florentin, Froment- Meurice. Les hommes pu.ssent et vous regardent à peine, et les femmes défendent leurs dentelles de votre approche. Qu'êtesvous donc venue faire en ces lieux du luxe souverain, de la puissance élégante ? Que cherchez-vous dans cette ville, reine de tant de contrées, et de tant de royaumes, qui compte des rois parmi
ses marchands ? Que demandez-vuiLS à cette aristocratie anglaise, inscrite en traits de feu siu- le livre de la conquête, et dont les conquêtes ont été grandissant toujours? Je vous plains et je vous admire, humble amphore de quelque potier inconnu ! Je vous plains, quand je songe aux difficultés de votre entreprise, et j’admire votre courage à affronter ces sjilendeura.
Pourtant, ma naïve amphore ! il ne faut pas se désoler trop vite ; votre heure viendra, et vous aurez sans doute votre tour dans la reconnaisance, sinon dans l’admiration des humains. Attendez seulement qu'un bon homme, qui ne sera pas un grand seigneur, un poète, ami du vin chanté par Homère, un vieux soldat brisé par la guerre, un voyageur, lassé de courir d'un pôle à l’autre, voua rendant enfin justice, fasse de voua son empiète et son amie. Attendez qu’il confie à votre sein grossier, mais chaste et virginal, sa liqueur généreuse, mûrie au soleil des vieux coteaux, et laisse dans votre jeune sein, mûrir la vieille liqueur. Aussitôt, mon pauvre vieux vase méconnu, isolé et triste, vous entendrez retentir autour de vous mille chansons joyeuses. De ce vin fermenté en vous-même, comme la poésie au cerveau d'un jeune homme amoureux, vous verrez surgir des contes charmants, de galantes histoires, et mille souvenirs de la jeunesse errante sur vos bords, et qui trempe sa lèvre rose dans votre écume enivrante. Oh ! les belles et douces heures qui vont surgir de cette terre méprisée ! Oh ! les cantiques sans fin, dans les longues nuits d'hiver, et comme la chaude maison s’estimera heureuse et fière d’abriter ce trésor divin, tout rempli des oublis de la vie qui s'enfuit, et de la vieillesse qui s’avance î A chaque souci, à chaque bonheur, a la naissance de ton fils, au mariage de
ta tille, ami inconnu qui prendras soin de l'amphore inconnue ! ta première pensée sera, J’en suis sûr, poiu ce compagnon assidu, pour cet hôte favorable du toit domestique ! Tu lui demanderas ces conseils et ces espérances que l’on ne demande à personne. Tu l’invoqueras dans tes doutes, tu la consulteras dans tes joies ! Même un joiu" viendra, où cette coupe d'or, superbe, étincelante, cette merveille qu’on dirait faite plutôt pour l’autel des dieux, que pour la table des mortels, s'en viendra, humiliée et repentante, implorer la vieille amphore. A quoi bon la coupe d’or, sans la liqueur généreuse? Une perle d 'Orient n’est, après tout, que l’ornement de la coupe ; un peu de bon vin en e-st le contentement et la joie. Vous voyez donc, humble monument de quelque potier rustique, qu’il ne faut pas déses^rérer de la sym]iathie et de la justice des hommes : Je suis noire, mais je suis belle ! ! 1 s’écrie en son patois l'Epouse du Cantique. Vous êtes .sans grâce et sans fonne au dehors, vous serez un jour la gloire même et la force même, et le courage ! Vous enveiTez le soldat à la bataille, l'amoureux à la conquête ! vous forcerez l’avare à tendre la main au pauvre qui l’implore ! vous ferez du lâche un héros, du malade un bien portant, du vieillard un jeune homme ! V'ous serez toute bénédiction, et le poète, en ses vers impérissables, oubliant la coupe d'or que lui a donnée Mécène, te chantera, ô ma vieille amphore ! et te posera, fièrement couronnée du lierre des buveurs, entre le buste de Lydie et l’image adorée de Néobule ! Nous disons, nous aussi, comme les gens de l’école brutale ; A chacun selon ses capacités, et selon ses œuvres.
Un autre point. — et celui-ci est très difficile, — qu’il faudra aborder cependant, et aborder de front, comme le taureau que
l'on prend par les cornes, c’est la grande question, la question majeure, quoi qu’on fasse, la question si longtemps débattue, et qui sera un débat étemel, la rivalité de la France et de l'Angleterre. Elles se sont rencontrées, ces deux forces, qui, réunies, domineraient le monde, et l’écraseraient sous la masse romaine, dans tous les champs de bataille, et dans toutes les questions qui ont agité le genre humain. Elles sont nées rivales ; elles vivront rivales, et ce serait peut-être le plus grand malheur qui pût frapper le inonde, si cette rivalité n’existait pas. Les voilà maintenant qui, lassées de la gloire des armes et de tant de sang répandu tlans tous les Océans et sous toutes les latitudes, se rencontrent dans un champ de bataille où elles se battront, sans nul doute, à armes courtoises, cliacune d’elles disant à l’autre, comme les Gardes-Françaises à Fontenoy : “ A vous, messieurs,
le premier feu." A peine cette arène nouvelle s’est-elle ouverte, que les deux peuples s’y sont élancés avec la meme ardeur, mais, non pa.s, il faut le dire, avec les mêmes chances de succès. Le combat est le même, la gloire sera grande des deux parts ; de chaque ei)té de ce détroit, représenté par un cordon de soie, se trouveront l’invention et le génie, la force et le goût, le beau et le joli, la fantaisie et le bon sens.
Malheureusement la France, à cette bataille, n’a pas amené toutes ses forces, et plusieurs combattants, décorés dans les liataUles précédentes, ont manqué à cet appel loyal, dont ils n’ont pas compris toute la portée. Après s’étre refusés résolument à entrer en lice avec des rivaux qui combattaient chez eux, sous leur propre drapeau, dans leur propre foyer, ils ont fini par comprendre que ce dépit était de mauvais goût, que
cette opposition ressemblait à une fuite ; ils se sont repentis, et quelques-uus sont revenus sur leurs i>as. Mais ceux-là avaient perdu bien du temps dans ces hésitations, et ils n'ont pu aniver qu’avec des œuvres incomplètes, faites à la hâte, et qui donnent tout au plus une idée juste de ce qu’elles pouvaient être, si elles avaient été entreprises à l’instant même. Quant au.x autres, dont les regrets ont été tardifs, il n’était plus temps de revenir sur leur décision, et ils ont vu partir, non |>as sans des regrets profonds, leurs rivau-x et leurs émules des Ijatailles précédentes. C’est un peu l’histoire de ce héros grec qui boude sous sa tente, et qui attend que Patrocle soit mort, pour comir à l’ennemi.
Cette division de nos forces, et ces hésitations, amx commencements d’une si grande entreprise, ont dû iK)rter un certain préjudice aux eflforts de la France. Encore, si elle avait été dans un de ces moments prospères, où la fortune de chacun devient, par le crédit, la fortune de tous; si elle s’était sentie entourée de cette sécurité au dehors, et de cette paix profonde au dedans, dont elle a joui si longtemps, sous le règne d’un roi juste, et intelligent de tous les besoins de son peuple, cette hésitation de la France et cette abstention de plusieurs chefs de son industrie, auraient été neutralisées et combattues à force de zèle et d’ardeur. Il faut être, avant tout, une nation heureuse, pour être une nation habile. Il faut savon- à qui profiteront ces pénibles travaux, ces dépenses énormes ; et, si le père de famille est en doute de voir le fniit de ses labeurs passer à ses enfants ; et, si le fabricant se demande avec terreur si quelque tempête soudaine ne va pas tomber sur la moisson qu'il a semée — il arrive
alors que renseml>le n’est pas le même, et que le doute des uns, l’inquiétude des autres, le malaise de tous, rejaillissent nécessairement sur ces grandes entreprises, qui ont besoin, pour réussir, d’être unanimes, et de marcher, comme marche une armée, avec, armes et b^ages, à la voiv de son général.
Nous exposons nos réserves en toute humilité. Nous ne savons pas encore l’œuvre entière de la France, au Palais de l’Industrie. Elle est arrivée un peu tard. En vain, le
gouvenieinent français, représenté à Londres même par des hommes intelligents autant qu’habiles, que préside, avec une courtoisie et une fermeté digne des plus grands éloges, un des plus Ulustres fabricants de la France, M. Sallandrouze, un de ces hommes excellents et jeunes, qui donnent, tout à la fois, l’exemple et le conseil, et qui ont le droit de dire, comme ces anciens preux en leurs devises : Fais eomi/ie moi — activait de toutes ses forces
cette France en retard ; il est arrivé, cette fois comme toujours, que nos compatriotes n'ont obéi qu’à la seule autorité qu’ils reconnais-sent : à la nécessité, à l’heure qui les presse ; et alors, enfin, on les a vus accourir et se pres.ser avec une hâte facile à comprendre, dans l’espace qui leur était désigné. De cette hâte, et de ce retard en toutes choses, il est résulté que nous avons perdu, en partie du moins, ce rare et merveilleux ensemble, à l’aide duquel nos artisans et nos artistes font valoir leurs moindres créations. Arrangez, en effet, avec l’art, le goût et le soin qui sont innés dans la nation française, ce rare assemblage de tant de belles œuvres, éclatantes de nouveauté, où la beauté de la matière le dispute à l’élégance de la forme ; airangez à la façon française, ces tissus, ces étoffes, ces rubans, ces velours, ces bijou-x, ces armes, ces dessins, ces vastes machines, ces instiu-
mente d’une précision égale à l'ordre même des constellations qui accomplissent là-haut leur cours régulier; mêlez dans une harmonie savante et graduée avec art, ces formes, ces couleurs, ces grâces flottantes, ces forces énergiques, ces exquises recherches de tant d’ouvriers savante a chercher et à trouver toujours ; faites, en un mot, que cette variété, cà et là diffuse, éparse et qui se cherche, finisse par composer quelque ensemble pareil à ce grand chœur de Handel qui se chantait, ce matin même, par toutes ces voLx réunies au pied du trône de la Grande-Bretagne, — et vous verrez combien est vraie, pour nous, cette parole, qui pourrait nous sauver : que l'union fait la force ; Vis unita fortior. En un mot, nous sommes un peuple qui vaut surtout par l’ensemble : chez nous une idée éveUle une autre idée, et chaque idée éveillée réveille à son tour sa voisine : et la chose est si vraie, que l’on a composé de gros livres sur cet enfantement des idées, lesquels livres n’ont pas enfanté une seule idée. Et voilà pourqtwi votre fille est muette.
Il faudra donc donner à la Fmnce le temps de se reconnaître, et de s’appeler, et de s’arranger dans ce chaos ; la lumière n’est pas faite encore, elle sera faite bientôt. Nous avons entendu, ce
matin même, plusieurs ouvriers et plusieurs fabricants très considérés, se réjouir de deux ou trois jours de répit, comme d'une grande victoire, et blâmer eux-mêmes leur précipitation, en même temps qu’ils rendaient toute justice au sang-froid de leurs voisins, à cette patience, qui est la sœur du génie, à cette grandeur dans le projet, à cette lils'ralité dans l’exécution, à cette volonté implacable, et surtout à ce respect du temps, qui nous manque à nous autres, par la raison que nous ne respectons plus rien ni jversonne. A peine cut-il entendu parler de ce projet d’une
représentatiou universelle des forces de l’industrie humaine, que soudain l’Anglais se mit à l’oeuvre ; il ne renvoya pas au lendemain cette alSiire, sérieuse pour lui entre toutes les afiaires sérieuses ; il commença tout do suite, à l’instant même, et, comme U s’agissait d’une grande bataille, il appela à son aide toutes ses forces, il mit à l'œuvre tous ses ouvriers, il prodigua l’ai’gent, comme fait un peuple riche, qui ne craint pas que la terre lui manque, et qui marche sur un terrain ferme. Ce sont là, sans nul doute, de grands inventeurs ! mais, comme en tin de compte, nous pouvions nous y prendre aussi vite que nos rivaux, et que nous étions parfaitement avertis par l’expérience ancienne et continue de leurs façons d’agir, il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes, si nous n’avons pas été prêts aussitôt qu’eux. Heureusement nous allons vite en besogne, quand nous sommes une fois à l’œuvre, et cette parole d’un homme d’Etat au Chancelier de l'Echiquier : “ Voulez-vous m’accorder un petit
quart d'heure pour m’e.xpliquer le système financier de l’Angleterre?” n’est pas pour nos industriels, une parole aussi insolite qu’elle le paraît au premier abord.
Qui dit un ouvrier, chez nous, dit, en même temps, un artiste. Ils sont tous un peu plus, mi peu moins, semblables à ce taill eur de pierres, qui taillait sa pierre dans la cour de l'Institut de France. Un savant géomètre s’approcha du jeune manœuvre, et lui demanda pourquoi donc il s’y prenait d'une telle façon, qui n’était jias la façon habituelle de ses compagnons de travail. Le jeune homme répondit au vieux savant, qu'il avait invente lui-même ce procédé, et il donna ses motifs. '• Vous serez mon confrère quelque jour,” s’écria le savant homme. 11 disait viui ;
seiilemuiit le jeune tailhiur de pieires entra, non pas à l’Aiadeinie dos Sciences, mais à l'Académie Française; U s'appelait Sedaine : il a fait, entre autres drames, un drame, cher aux deux nations : liichnrd Cœur-de-Lion.
Il sera donc d'une boime et loyale justice, de tenir compte à nos compatriotes des difficultés de l’entreprise. Cependant, ils ne demandent pas d’indulgence ; ils sont forts à la fois et de leur succès d'hier, et de leur travail d'aujourd'hui. Ils se rendent à eux-mêmes cette justice, qu'une fois leur tâche acceptée, ils l’accomplissent en toute conscience, et qu'ils auraient honte de rien négliger de ce qui peut contribuer à la perfection de l'œuvre corameucée ; rien ne leur coûte, ni le temps, ni l’argent, ni la peine, pour arriver au but que se propose leur légitime orgueil.
On tiendra compte aussi aux nations voisines de tant d'efforts tout nouveaux pour elles ; on aura soin de ne pas exiger plus qu’on n'était en droit de leur demander ; on se rappellera que, parmi ces nations laborieuses, il y en a plus d’une, hélas! qui est en doute de l’avenir, et qui cherche dans les ténèbres, ce but lointain de liberté, de prospérité et de fortune, auquel si peu de chemins conduisent. Tel peuple a produit peu, parce que sa terre est riche; et tel autre, parce qu'il a peu de besoins. Il en est qui se fient, pour vivre, à la Providence ; et ceux-là, il faut le dire, ne sont pas les plus mal traités. Quelques-uns ont tenté, pour paraître un peu plus avancés qu’ils ne sont en effet, des efforts inaccoutumés; ils ont pris l'imitation pour le génie, et la copie servile pour l’invention qui leur était permise. Ils trouveront leur châtiment dans leur témérité meme, cl ils
comprendront que celui-là arrive toujours le dernier, qui va toujours après les autres. Tant pis pour ceux qui ont envoyé à cette exposition solennelle, où ils seront jugés par leurs pairs, des choses absiurdes ou ridicules ; ils seront récompensés par le ridicule. Ils seront traités, comme autrefois, chez nous, les inventeurs de tant et tant de perruques, de tant et tant de béquilles et autres instruments orthopédiques, que l'on eût dit que la nation entière était composée uni(juement de manchots, de chauves, de bossus. C’était autrefois, avec les pommades, les graisses, les onguents, les cheveux postiches et les dents osanores, la partie plaisante de notre exposition, comme les pianos, les harpes, les liautbois, les clarinettes, et les guitares, en étaient le fléau : on n’entendait, en certains moments, que le bruit des cors, le son des trompettes, le mugissement des orgues, et toutes sortes de cordes frôlées par de rudes archets, qui n’étaient pas des archets d’Eolie. Il faut dire, à la louange du Palais de Cristal, que les faux cheveux et les fausses dents s’y cachent, honteusement, dajis une ombre salutaire, et que, si l'orthopédie a apporté dans ce lieu, ses ceintures et ses coussinets, on ne les voit guère, on est le maître de ne les pas voir. Il y a bien aussi, çà et là, certains petits morceaux par trop enfantins, certaines inventions puériles tout-à-fait indignes de la mqjesté do ce grand lieu, mais ces tristes machines se perdent et s’enfoncent dans cet imposant ensemble de tant de merveilles, et produisent, tout au plus, l'effet que nous produisit un jour cette brave mailame Saqui, dansant sur sa vieille corde, un vieux menuet, en un coin de ces arènes de Nîmes, où les anciens Romains déployaient toutes les grandeuiTs de la conquête et de la souvemine autorité.
Au reste, il ne faut j>as trop se fâcher de ces petits incidents qui amusent le parterre, comme fuit le clown dans un entracte des tragédies de Shakespeare. Il y aura toujours, à côté des grands inventeurs, de petits inventeurs de petites choses ; à côté de la statue, ime poupée ; à côté de la chaudière aux huit cents chevaux, une marmite autoclave, et non loin du trône, une canne à fauteuil ! Nous avons excellé, nous autres, dans ces sortes de bouffonneries qui notaient rien à la grandeur do nos expositions, et l'on se souviendra longtemps, chez noms, d'un certain billard, dont les quatre pieds reposaient sur quatre bocaux remplis d’eau dans laquelle nageaient des poissons rouges. L'univers éprouvait depuis longtemps le besoin de posséder un billard orné de poissons rouges, nous avons eu l'honneur de combler cette lacune. ..et de rire ! Ce n’est pas un malheur de rire un peu, même au milieu des études les plus sérieuses. Autrefois on s'amusait beaucoup des fabricants de serrures et de coffres-forts, et nos serruriers étaient passés à l'état de bouffons. Que de gorges chaudes nous avons faites, dans notre jeunes.se, de ce coffrefort, qui criait: An roleiir! aussitôt ipi'on introduisait une clef dans sa serrure épouvantée. Et combien nous nous sommes amusés de cette caisse qui vous enveloppiit dans une cage de fer, pour j>eu que vous présentassiez un billet faux à l'encaissement. Et coffre-fort merveilleux qui vous prenait au collet par ses deux nuiins crispées ! En vain vous vous débattiez, vous étiez un homme mort, car, au bout de dix minutes, en rabsence du gendarme, le coffre luinait son propre pistolet, et vous brûlait la cervelle à bout jxjrtant. On citait même le nom d’un usurier qui était mort de cette façon, en s'écriant : Bravo, mon coffre!... (Relaient la nos plaisirs.
Au premier abord, les industries ijui sont logées au palais de cristal nous ont paru exemptes de ces tristes tours de force. On voit que la chose a été sérieusement comprise et dignement exécutée. 11 faudra bien du temj)s pour suivre dans tous ses détails, cotte œuvre de géants, et ceux-là en }>arlerout un peu vite, qui en parleront demain.
Un dimanche à Londres — Le dimanche à Paris — L'homme qui a perdu son ombre — La fête du Roi — Une tombe d'emprunt — L'abbaye royale de Westminster — Le Château de Claremont — Le jardin de Chistcick et l'exposition des fleurs — Souvenir à la Reine des Belges ! — La Reine des Français ! — Lady Byron — Le Château de Hampton Court — Les cartons de Raphaël.
Lundi, 5 moi.
Au premier rang des monstres que se forge, chemin faisant, le voyageur à Londres, il faut placer le jour du repos, le jour de la méditation et du silence de chaque semaine. — Ah ! s'écrient les habiles, nous voyant partir les uns et les autres ; surtout prenez garde au dimanche ! Alors les voilà qui vous font une de ces descriptions lamentables, dignes des premières pages du Décaméron, lorque Boccace se met à raconter la peste de Florence :
Un mal qui répand la terreiu'. .
le dimanche, s’il faut l'appeler par son nom !
— Encore une fois, disent-ils, prenez-y garde ! On n’entend pas un bruit, on no voit pas mie âme dans toute la ville ! On
(liiuit les limbes, et leurs nuages, remplaçant, tout d'un coup, les flammes et les bruits de l’enfer! A peine obtiendrez-vous, de quelque enfant de Voltaire et de Diderot, esprit fort, perdu dans cette atmosphère biblique, un morceau de pain cuit la veille. Il ne faut ^pas songer à sourire, il ne faut pas, sur vos lèvres closes, fredonner une seule des chansons de la patrie absente ; et si par hasard vous voulez mettre le nez dans la rue, on vous regarde avec horreur ! Ainsi parlent-ils, et ceci, et cela, et la suite de la description de ce fléau ; le dimanche !
Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. ,
Plus d’amour, partant plus de joie !
Et les plus hardis, oj'ant ces misères, courbsdent la tête et s’en allaient, à l’avance, pensifs et dans l’attitude de la résignation.
Eh bien ! quand je devrais passer au.x yeux de l’univers pour un esprit fort, j’avoue hautement que je me réjouissais enfin de ne plus entendre retentir, à mon oreille occupée ailleurs, les bruits, les mouvemens, l’animation du dimanche parisien, lorsque la ville, ivre à l’avance de cet air printanier, se précipite, ardente et parée, aux bois de Montmorency, aux lilas de Romainville; ou bien, voyez-la grimper lestement, sur les calmes hauteurs de la forêt de Saint-Germain ! Le dimanche, en ces momens heureux, se réveillait pour chacun et pour tous ; il conviait ses fidèles siÿets à la fête universelle, il attelait tous ses chevaux à tous ses chars, et dans ces chariots du mois de mai il entassait toutes ses jeunesses!... Cependant une douzaine de malheureux, oubliés dans toutes ces joies, restaient seuls dans la ville abandonnée, occupés à quoi faire, je vous prie? A chercher des
paroles sonores ! à raconter mille choses fragiles ! à tourner sans cesse et sans Un autour du même vaudeville asthmatique et poussif! à disséquer des comédiens éteints, des comédiennes enterrées et des chefs-d'œuvre morts en naissant ! La belle œuvre ! et que de fois le joyeux dimanche, passant sa belle tête enjouée à travers noti’e fenêtre entr 'ouverte : — Tu ne viens pas avec nous ? disait-il ; le lilas et l'aubépine sont en fleur ! Tu ne viens j»s avec nous '? le parc de Siiint-Cloud sera plein de danses et de chansons, et, nous voyant venir, les eaax des jardins do Versailles éclateront soudain, comme si le roi Louis XIV allait paraître ! Allons, mou pauvre serf, plante là ta besogne accoutumée, et t'en viens fêter quelque saint de village dont c'est la fête ! Ainsi parlait, en nous narguant à travers sa couronne de feuillage, le dimanche parisien. Nous, cependant, nous résistions courageusement à ces provocations et à ces rires, et noas nous mettions avec rage à ce travail de la critique légère, qui se fait le dimanche, ornement futile des journaux du lundi !
Vingt ans dînant, nous avons supprimé ce beau jour de notre vie, et c'est un souvenir et c'est un regret, ce beau jour jeté dans l’abime ; et maintenant que le pas joyeux du dimanche est devenu lourd, que sa taille est épaissie, que ses cheveux ont blanchi, et que son front, étroit naguère, s'est élargi en perdant son ornement bouclé, nous nous rappelons tant d'avances et tant de promesses, tant de prmtemps et tant de gaîtés que nous avons repoussés, laissant partir, sans nous, nos amis, jeunes alors, qui s'en allaient le sourire à la lèvre et la joie plein le cœur ! Dimanche de Londres, en toutes vos tristesses, en toutes vos menaces, vous êtes une fête, compaié à cette torture volontaire
d'un pauvre diable de poëte qui reste seul, obstinément courln; sur son œuvre, pendant que tous les mortels s’en vont, au dehors, saluer la fête étemelle du printemps !
Donc, moins que tant d’autres voyageurs, j’avais à redouter ce mal qui répand la terreur à Londres. Après avoir perdu un millier (tout autant !) de ces joiu^i choisis, et des plus beaux, un de plus ou de moins, la belle affaire ! Et pourtant, voici dans ma vie (à Londres !) un dimanche qui sera honoré par moi, comme le jour le plus rempli de mes jours ; j’en veux faire un monument de marbre, une apothéose d’airain, pour le placer sur le tombeau de mes beaux dimanches envolés, et celui-là désommis me consolera de tous les jours que j’ai perdus.
Certes, mon premier devoir, et mon plus vif penchant, et toutes mes obéissances, et tous mes respects, à peine à Londres, devaient me pousser à Claremont, dans ces lieux solennels où le roi est mort, il n’y a pas encore une année ; dans cette maison de deuil et de silence, où notre reine accomplit glorieusement toute sa destinée ! Plusieimî causes majeures ont retardé de quelques jours cette visite si remplie d'émotion et de charme ! Le l" mai était la fête du roi, et sa famille en deuil, sa femme , — sa reine ! comme il l’appelait, ses enfans, ses petits enfans, ses princesses, avaient voulu consacrer le jour de sa fête au roi qui n’est plus ! Ce cercueil exUé repose, en ce moment, dans une petite maison nommée Weybridge, non loin du château de Claremont ! La maison appartient à deux vieilles dames qui ont fait disposer une chapelle pour abriter leur père et leur frère, morts avant elles. Et qui eût dit à ces morts qu’un jour viendrait ou il leur faudrait se presser un peu, au fond de leur tombeau, pour faire place à l’un des phis grands rois, et sans contredit au roi le plus utile de
la France ! Oui, faites place à ce prûice Bourbon, et soyez assez bons, Messieurs, pour accorder l’hospitalité au cercueil du petit-fils de Heiiri-le-Grand, en attendant que la France le réclame !
Pauvre grand roi, qui n'a pas eu de tombeau ! Il avait cependant disposé toutes choses pour l’instant de la mort ! Prudent et sage au delà même de la mort, il n’avait pas voulu se confier aux tombes royales de Saint-Denis ; il savait que les morts, ensevelis sous ces voûtes, n’étaient pas à l'abri de l’insulte, et que la couronne des rois, l’épée des capitaines, le voile des fiancées et les vertus des reines sont des défenses impuissantes contre les vautours... Il s’était bâti à lui-même et pour les siens, loin de Paris, une tombe où déjà étaient descendus, avant lui, tant de chères parties de sa vie et de son âme.. .sou prince royal, sa princesse Marie, sa sœur!... Il avait désigné, à l’avance, l’emplacement de son repos étemel, et près de lui il avait dit : Voilà où sera la reine !... Vain espoir! et quelle chose étrange que ceci soit devenu le comble de l’ambition des rois d’un si grand peuple... un coin de terre en terre française, où ils puissent reposer, après tant d’angoisses et de labeurs !
Quel contraste ! J’avais vu, la veille, à Westminster, sous ces voûtes sereines, dont le pied touche à l’abîme et dont le faîte se perd dans les deux, cette réunion de tombeaux, à jamais respectés où dorment en silence les héros de la poésie et de l’histoire, de la politique et de la guerre, mêlés à quelques morts parvenus, dont la vie à peine était digne de ces honneurs suprêmes accordés à leurs cendres. Dans cet entassement de renommées éteintes et de gloires épuisées, j’avais admiré ce caractère de force et de grandeur imprimé aux tombeaux. — Des pierres séculaires ! des
noms gravés sur l'airain ! des armoiries resplendissantes de toute la majesté des vieux âges ! Et 'voici qu'aujourd’hui le roi Louis- Philippe I", escorté de dLx-huit années de bonheur qu'il a données à la France, de dix-huit années pacifiques qu'il a données à l'Europe et au monde, obtient par charité, par compa-ssiou, sous une voûte sépulcrale, empruntée à un gentilhomme du voisinage, un humble espace où déposer sa bière ! Westminster, tombe glorieuse. Saint- Denis anglais ! vous êtes bien fière de vos cendres, et vous voilà vaincue (ô mort ! où est ta victoire ?) par cette humble cliapelle de Weybridge !
Ainsi la reine, et ses eufaus, et ses pctits-onians, ont fêté dans cette chapelle la fête de ses rois et seigneurs ! Ils ont déposé sur sa tombe, ces mêmes fleurs qu'ils offraient naguère au père de famille, et, dans la sincérité de la commune douleur, ils ont oublié qu’en ce moment même s’ouvrait, sous les pas glorieux de S. M. la reine d’Angleterre, cette grande bataille que livre la France laborieuse à tous les peuples de l’miivers !
Par un long sentier, à travers les prairies, on arrive au château de Claremont. Le château de Claremont est posé au sommet d’une coUine, au milieu du parc, et ce beau parc s'étend tout au loin, dans un vaste espace, parsemé de ces arbres sombres que font valoir ces longs tapis de verdure. Ce beau lieu, qui appartient au roi des Belges, se ressent de la prédilection de son propriétaire. C’est là qu'il s’était retiré, après la mort de sa première femme, la princesse Charlotte, et il y avait porté cette grande passion pour les fleurs, qui est une des plus vives passions de l’Angleterre, hollandaise en ceci, et qui cherche le dahlia bleu, comme les Hollandais la tulipe noire ! Avant-hier, pas plus tard.
il nous a été peimis de visiter l’exposition floréaJe (pardon de ce mot qui sonne mal !) d'un certain jardin noininé Chisuick, à quatre milles de Londres, et nous avons sur un espace vaste à peine comme le transept du Luxembourg (le mot est à la mode), réunies dans un ordre merveilleux, les plus lielles fleurs de la création. Tout était fête et joie en ce moment, où le soleil (il est rare) éclairait de son vif rayon tant de petits pieds et de robes printanières circulant sur le gazon, pendant que ces merveilles de la flore britannique attirent à elles tous les beaux regards, émerveillés de ces splendeurs. Jamais cet encliantement du regard n’a été plus loin ; rarement la sui-prLse a été plus grande, et l’on se demande, par quel miracle, ces grâces, ces beautés, ces rêves des soleils et des floraisons dans toutes les latitudes, se montrent soudain embellis et agrandis de toute la patience savante de ces illustres jardiniers ?... Pour animer cette promenade silencieuse et ces jardins doucement éclairés, la musiqire d’un régiment de la garde se faisait entendre, et complétait l’ensemble de cette minute heureu.se. On compte en effet par minutes, depuis deux jours, les rayons de ce soleil, qui se montre et qui se cache, avec une coquetterie à désespérer les hommes les plus amoureux et les plus patiens !
Que me voilà déjà loin du château de Cloremont! C’est qu 'aussi nous marchons, à pas comptés, et déjà l’émotion nous gagne, et nous allons en silence, cherchant les traces royah's, sur les sables, sur les gazons. C’est un usage de l’Angleterre, lorsque le chef de la maison vient à mourir, de placer sur la faça/le de sa maison, dans un cadre noir, en losange, les armoiries de l’homme emporté par la mort, et, toute cette année de deuil.
lecassou mortuaire est attaché à cette place ! Ainsi les Romains conservaient dans ïatrium, l'image des ancêtres, et quand venait quelque joiu" solennel, on portait à travers le peuple, ces inuiges vénérées ! — J'ai vu, non loin de “WTiitehall, sur les muniilles de la maison de sir Robert Peel, l’écusson du maître ! Ou salue, en passant, la maison du grand .ministre si l'on est im homme politique ; im simple artiste salue aussi ces murailles qui contiennent, entre autres chefs-d’œiuTe, le chapeau de paille de Rubens !
Mais l’écusson de cette fille de France, noble fleiu’ enlevée à ces jardina, cet écusson royal, chargé de porter les armoiries de la France, de la Belgique et de la maison de Bourbon, que vous découvrez tout d’un coup, sur cette muraille, exposé à riutemj)érie de ces changeantes saisons, pauvre, seul, et nu comme ime créature sans asile ; le contraste frappant de ces grandeurs, greffées sur ces grandeurs ; ces lis de France éclatant soudain dans ce gazon anglais, la perte récente de la fille du vieux roi, qui fut le roi de notre âge mûr et notre dernier rempart contre les viles passions qui nous perdent et qui nous tuent, voilà certes un do ces spectacles inattendus, contre lesquels il est difficile de se roidir ! On s’arrête, on s’étonne, et c’est à peine si l’on ose aller plus loin.
Un perron de vingt-cinq à trente marches entourées d'une lourde colonnade vous mène à l’antichambre du château. La reine des Français était, en ce moment, agenouillée au petit autel qu’elle a dressé dans un salon du rez-de-cliaussée ; elle entendait la messe que lui disait un prêtre de campagne. Autour de Sa Majesté se tenaient ses enfans et ses petits-enfans à côté de leurs
mères ; quelques serviteurs à genoux, complétaient cette réunion do tant de cœurs brisés. Rien n’est plus simple que cette chapelle : on a tendu sur les murailles, une toile verte, afin de voiler quelques portraits profanes ; même un de ces portraits, \me princesse do la cour de Charles II, est resté en un coin, sans mouchoir et sans voile ! La reine priait, avec cette ferveur qui appartient aux passions même du ciel. Elle est vêtue à la façon des veuves françaises, et dans toute la rigueur de ce costume austère, où la laine noire prend la forme d’un linceul. Ah ! qu’elle est belle, de cette beauté qui vient de l’âme ! Et nous qui l’avons vue, hélas ! dans toutes les splendeurs do la majesté royale, heureuse et fiére de tous les bonheurs, de tous les orgueils, jamais nous l’avons vne, à ce point grande et superbe ! Elle est semblable à ces têtes touchantes de l’école italienne, à l’aurore de la Renaissance, et l’on voit du premier coup d’œil, que cette mère, cette femme et cette reine, éprouvée et frappée à tant de reprises, s’est relevée sous la main de Dieu qui l’a frappée, et qu’elle n’a pas perdu l'espérance ! Elle a voulu demeurer forte en ces adversités surnaturelles, afin de jeter sur toutes les forces et sur toutes les grâces qui l’entourent, cette majesté unie au malheur, qui brille d'mi éclat irrésistible ! Elle est venue à moi, son humble sujet, et tout de suite, avec des paroles vivantes, avec cet accent qui porte si loin, de ce geste de commandement, de ce regard tout rempli de l’énergie des âmes fortes, elle s’est fait reconnaître une reine adorée, une femme admirée entre toutes ! C’est qu'elle a, en effet, la conscience de ses destinées accomplies ; c’est qu’elle est animée par le sentiment do son utilité ici-bas ; c’est qu’elle se sait nécessaire pour
l’exemple, pour l’encounigeinent et jxiur la eoiisolation île tous les siens !
Elle 80 tenait sur le perron d’un escalier qui conduit au premier étage ; et ce costume lugubre, et ce visage serein, et cette parole austère dans ime bouche qui sourit, et ces yeux qui ont tant pleuré, et ces mains, qui ont soulagé tant d’agonies, et ce cœur qui a tant prié, et ces genoux qui ont usé les dalles du temple, et ces bienfaits, répandus par une main prodigue, sur cette ingrate et chère nation, et le bonheur de dire à cet homme incliné, à cet écrivain obscur venu de France, tant de bonnes paroles si peu méritées, ..telle était cette audience royale, pendant qu’autmir de la reine se pressaient ses enfans, attentifs à ses moindres paroles, et qui semblaient les confirmer toutes.
S. M. déjeune après la messe. A ses côtés sont assis M. le duc de Nemoius et M. le comte de Paris, jeune enfant qui sera Marcellus ! De l’autre côté de la table avait pris place la princesse royale, M” la duchesse d’Orléans ; à côté de M. le prince de Joinville, M“* la princesse de Joinville et M"”* la duchesse de Nemours, veillant chacune sur leurs enfans bruyans et jaseurs. On eût dit un déjeuner au château de Neuüly le jour où le roi, où le père, retenu par ses grandes affaires, a fait dire qu’U ne viendrait que pour le dîner.
La conversation a été générale ; on a parlé beaucoup de l’Exposition universelle dans le palais de cristal, et vou.s eussiez vu, au moindre doute des victoires de la France, ces jeunes femmes et leurs jeunes enfans prendre en leurs belles mains la défense de nos industries et de nos beaux-arts. Avec quelle énci-gio elles proclamaient notre supériorité sur nos rivaux, et
comme elles étaieiil convaincues au fond de ràrue que nous étions les plus grands artistes et les meilleurs artisans de l’Europe ! A la bonne heure, un jieu de partialité est bien permis à ces jeunes esprits sevrés de la France, et depuis si longtemps !
Apres le déjeuner, dans un grand salon où se tient la reine, on a parlé de la France, et pas un mot qui ne fût une sympathie ; et si quelque reprocdie a semblé obscurcir cette causerie généreuse, ce reproche tenait aux plus vifs et aux plus sincères regrets de ces portes de la jiatrie absente, un instant entr’ouvertes et brusquement refermées par le zèle de tant d’amis maladroits ! pieu merci ! je ne suis pis un homme politique, je suis quelque peu un poète ; je n’écoute pas, je regarde, et je m’incline !
A une heure S. M. a demandé sa voiture pour aller à vêpres dans la chapelle française de Richmond. L;i reine part demain pour Bruxelles, où elle trouvera encore un tombeau et des petitsenfans, les deux cultes de sa vie î..,Et quand on songe que cette sainte est forcée de faire un détour dans l’Océan, afin de ne pas toucher ces côtes do France, sa patrie adoptive et son royaume, devenues pour elle un écueil !
Nous avons traversé tout le parc de Claremont, et, par un chemin frayé à travers un océan de verdure, nous avons gagné à pied l’antique palais de llampton-Court. Notre émotion était vive, et nous gardioas le silence ; bientôt cejiendant le charme du voyage, la nouveauté de ces beaux lieux, la grâce enclianteresse de ces frais jwysages, les souvenirs évoqués à cliaque pas, nous eurent tirés de notre contemplation. Deux Français qui voyagent, à pied, dans une région étrangère, c’est une année ; on s'étonne et l’on admire de compagnie ! et cliacun se raconte ce
qu’il sait. — La maison que voici, perdue et cachée au milieu des arbres est la maison même où s’est recueillie, en ses colères inflexibles, lady Byron, la femme du pocte, indignée de porter ce grand nom. Dans ces mmailles sileneieases, elle se venge de la gloire de son mari, et elle lui inflige le seul châtiment que redoutait lord Byron, le silence. Il est défendu de prononcer dans ces mvu^ le nom de ce glorieux Erostrate, qui a brûlé le temple d’Ephèse, j'en conviens ; mais avec les matériaux du vieux temple U s’est construit à lui-même, il a élevé à sa nation un monument plus durable que le marbre mêlé à l'airain. V’ous aurez beau faire. Madame, et beau chasser le portrait de votre mari des murailles que vous habitez, et fermer votre oreille à ce nom qui a rempli le monde, autant que le nom même de Voltaire, il n’y a pa.s de silence possible avec ces renommées ! Sm’ les ruines du monde, elles vivront ! Lord Byron est absent de ce temple funèbre appelé Westminster... 11 n'est pas une pensée qui ne conduise à la plus belle place, les restes du poète absent ; il brille à Westminster, comme brillaient par leur absence, aux grandes funérailles romaines, les images de Brutus et de Cassius.
On s’avance à travers ces campagnes fertiles, par la pluie et par le soleil riant et clair, par le sourire mouillé de cette paisible nature, jusqu'au château de Hampton-Court. Voilà, pour le coup, un reflet de Versailles ! un reflet ancien, c’est viui ; mais aussi le jmlais de Henri Vlll ressemble au imlais de Louis XIV comme l’enfant à son aïeul, comme le jeune comte do Paris ressemble au roi Loui.s-PhUippe. Le manoir de ïïampton-Com-t est inscrit dans le livre de la Conquête, il a appartenu au cardinal V’olsey, qui en fit présent n son célébré souverain Henri Vlll.
Ne tremblez pas, je ne veux pas faire ici une description inutile. C’est une remarque à faire, on ne décrit pas bien ce qu’on a sous les yeux ; il faut à l’art de l’écrivain, comme au peintre, un certain lointain favorable à l’ensemble ; trop proche de l’œuvre représentée, il arrive que vous vous perdez dans les détails. Je n’essaierai donc pas de vous raconter ce vieux palais qui semble achevé d’hier, tant la conseivation en est scrupuleuse et fidèle. C’est un des mystères de ce pays sage, où l’on conserve toutes choses, de ne pas connaître d’autres ruines que les ruines faites à jilaisir. Dans cette patrie du respect universel, avoir vécu, c’est un motif pour vi\Te toujoui's ; on ne touche à rien, ni aux lois, ni aux mœurs, ni aux usages, ni aux monumeus, à rien de ce qui a été. Ici, il n’y a pas de prescription ; c’est bon pour nous cette parole attristante, que la prescription est la sauvegarde des sociétés ! Et puisque le roi conservateur devait momir, loin de la France, il ne pouvait pas mieux faire que de mourir parmi le peuple conservateur par excellence. Ainsi c’est un vrai château, ce Hampton-Court, et les rois d'Angleterre n’ont pas eu à le retirer du néant, comme notre roi le palais de Versailles. La cour même n’a jws un brin d’herbe qui s’amuse à désimir ce pavé royal, où se mire en son élégance, une belle colonnade à demi athénienne, autant que l’Angleterre ait jamais été athénienne. Dés la première marche de l’escalier, commence c*tte suite non interrompue, de châteaux histori(jues. La mithologie et le drame se heurtent et se mêlent ! Lq Tamise éjwuse im dieu indien ; Amphitritc et Neptune invoquent les douze Césars (c’est trop) il leurs banquets ; le roi (Juillaumc et la reine Mai'ic s'avancent, précédés de rernpercur Julien et de Proserpine ! Au
vitrail sont représentées les six femmes... les victimes de ce Néron du Nord, Henri VIII, et, non loin de ces têtes coupées, l’armoirie étincelante de leurs maisons ! La salle des Grardes est décorée de sujets militaires ; à côté de l’amiral Beaumont est placé le portier de la reine Elisabeth, le nain près du géant. Bientôt s’ouvre devant vous la chambre de la présence du roi, ce qu’on appelle encore les grands appartemens à Versailles ; et ces chambres de la présence du roi sont remplies des faits et gestes des rois d’Angleterre ; ils vous disent leurs batailles. Us vous racontent leurs amours. Tout le grand jeu de l’amour et du hasard est décrit ad vivum, sur ces muraüles anglaises, et la pudeur nationale, dont on nous faisait autant de peur que du dimanche, n’en paraît nullement affectée. En tout pays, c'est la beauté qui est reine, s’écrie Euripide. U y a aussi ce passage et le cri de cette njunphe. — Où vas-tu? lui demande le poète. — Je vais, dit-elle, rejoindre Egée, fils de Pandion, et le mettre dans mes bras !
Dans cette suite infinie de peintures, attachez-vous au nom et à l’image plus qu’au peintre ! Le nom est beau ; l’image est parfaite, fidèle, et souvent le peintre est im pauvre artiste affublé des plus grands titres de son art. Allons ! allons ! quoi qu’il arrive, inclinez-vous devant ces beautés et ces intelligences des âges qui ne sont plus ! llendez les armes à ces beautés qui ont brillé, tout un long jour d’enivrement et de bonlieur, et qui ont laissé... un sourire ! Ce Musée est un peu fait sur le modèle du Musée de Versailles. Notre roi y venait souvent ; ces murs lui rappelaient son œuvre inten'ompue ! son Panthéon de la gloire franc, uisc ! son Versailles ! 11 retrouvait dans ces murailles
imprégnées de royauté, de rébellion, de résistance, où retentit le bruit lointain des dogmes et des batailles en tout genre, je ne sais quel goût de vieux peuple vaillant et brave qui le charmait comme un parfum des temps passés, des temps français. Bien plus, il savait sourire, en chevalier courtois, à ces déesses que lui-même il n'avait pas cliassées de Versailles, car il respectait, en vrai roi, jusqu'aux broderies du manteau royal, et jusqu 'aax fleurs fanées de la couronne ! Ainsi vous avez pu voir qu'il vous nommait et vous reconnaissait à vos belles grâces, vous les beautés des anciennes jeunesses : ducliesse de Portsmouth, duchesse de Richmond, duchesse de Cloveland, comtesse d'Ossoiy, comtesse de Gramniont, et toi aussi fougueuse et volontaire Nelly Gwynne, bel orage aux yeux bleus, aux cheveux blonds, la terreur et l'amour du roi Charles, qui jette son sceptre à tes pieds ! — Ça n’en finit pas, ce château de Hampton-Court ! Au dernier seuil des appartemens du roi commencent les appartemens de lei reine : apothéoses, mariages, allégories, rencontres, ambassades, terres découvertes, traités de commerce, batailles gagnées, le camp du Drap-d'Or, les favoris et les poètes, le duc de Buckingham et Robert Walpole. Quoi encore ? les meubles, les glaces, les lits, les paysages, les reliefs des maisons de plaisance ; et enfin, ô merveille ! digne certes d'un plus beau ciel et d'un jom: plus favorable, ces merveilleux et authentiques cartons de Raphaël, sa pensée à demi naissante ! son trait indiqué ! son cœur ! son supplicœ ! sa fantaisie et ses jnéditations ! Rubens lui-même les proposa au roi Charles 1", — sept cartons, les sept miracles de Hampton-Court !
Et cette féerie, et ce château, ces mixiailles ou le pa-sse et
le temps présent se donnent la main dans une étreinte fraternelle, sont contenus dans un jardin français planté sous Guillaume et Marie ; et vous pensez, si ces murailles ont été respectées, à quel point de force et de puissance se sont portés ces arbres, ces vignes, et ce labyrinthe de Crète où retentit parfois le grand cri ; Ariane, ma sœur!
Entre deux ondées, ou plutôt d’une ondée à l'autre, nous sommes revenus par une suite de paysages (Bushy-park, un chef-d’œuvre de Lenôtre !) jusqu’à la douce colline de Richmond, en passant par Twickenham ; mais alors notre curiosité lassée, et nos yeux éblouis, et la fatigue, et la nuit qui s’avance, et l’orage qui gronde au loin, et les souvenirs de cette matinée glorieuse nous avaient jetés dans cette stupeur voisine du rêve ; on n’entasse pas en un seul jour plus de visions et plus de souvenirs !
VoUà mon premier dimanche à Londres, et fasse le ciel que j'en aie un ou deux, en toute ma vie, qui ressemblent à celui-là !
Le Baise-main et le dixième bidletin — Le Palais de Westminster — La Chambre des Lords — La Chambre des Communes — L’apprentissage des hommes d'Etat — L'exposition de peinture — La chapelle de Whitehall — M. Mottez et le portrait de Madame la Duchesse d’Aumale — Les peintres Anglais — Architecture — Sculpteurs — M. Fontaine et M. Barry — Les métiers passent, l’Iliade est étemelle — L’inutile, c’est le beau ! — La Montagne de Lumière ! — Et la France se montra, le septième jour ! — Où prenez-vous l'Angleterre ? Où prenezvous la France ?
9 Mai.
Vot’s savez quelle est cette cérémonie intitulée dramng-room? Elle remplace, avec certains avantages, ces bulletins furieux, sortis des fanges et des abîmes, qui portent si haut, en ce moment, la gloire et la sagesse du nom français. Drawing-room ! Qu'est-ce à dire, et comme ces grands esprits vont sourire de pitié, lorsqu’ils pourront comparer cette fête de la royauté anglaise, au dixième bulletin, au vrai dixième bulletin qui tranchait, avec tant de bonhomie et de rage, toutes les difficultés et toutes les têtes! Oh ! Iheimeuse nation que nous sommes I être décimée à chaque instant pur la volonté de cos bandits, n’entendre que le bruit des
couteaux que l’ou aiguise sur les places des révolutions ; assister au glas funèbre de ces Quasimodo de l’émeute ; et, pour nos jours de fête, nous contenter du frôlement des chaînes et du bruit des verrous. ..Telles sont les promesses du dixième bulletin ! Voilà, en ce moment, notre poème unique; voilà notre idylle printanière ; tels sont nos élégies et nos bergers :
Dans ces prés fleruîs Qu'arrose la Seine,
Cherchez qui vous mène,
Mes chères brebis !
En attendant le vingtième bulletin, qui sera quelque chose de très rare, si la chose s’en va augmentant toujours (et c’est grand dommage, avouons-le, de nous être arrêtés en si beau chemin), je suis allé voir, avec mes yeux d’esclave, mon âme de crétin et mon esprit de courtisan, ce dravnng-room, disons le mot enfin (avec la permission du dixième buUetin), ce baise-main solennel, à la face de la ville entière qui ne semble pas se douter, la malheureuse ! que ces hommages évidens à l'aspect de tout un peuple, et ces respects unanimes à la clarté des deux, vont mettre l’Angleterre au ban des nations libérales, et rayer ce peuple lamentable du catalogue glorieux des peuples libres ! Encore si la reine avait soin de se cacher au fond de son palais, pour recevoir en g|and mystère, ces hommages gothiques, ces hommages qui remontent aux premiers temps de la monarchie ! si elle avait au moins le bon goût, cette jeune femme, entourée à ce point dos génufle.xions do tant do peuples, de respecter un peu plus, ne fùt-cc que pai- égard pour le dixième bulletin, le progrès
universel, le dixième bulletin pourrait former les yeux, et à toute force on tenterait de le fléchir ! — O dixième bulletin ! lui dirait-on, pardonnez à cotte reine éblouie un vain reste de prestige dont elle rougit la première, et pardonnez leins génuflexions à ces Anglais agenouillés ! Ils ne savent pas ce qu’ils font ! Ils n’ont pas compris, les maUieureux, vos loyales espérances et vos innocentes promesses, ô dixième bulletin !
Mais non ; la reine Victoria, en ces jours de salutations et d’audience publique, s’en vient, le croirez-vous, races futures? en grand appareil, et sans respect pour le dixième bidletiu, au vieux palais de Saint-James, et du haut de son trône, elle reçoit les respects qui lui sont dus ! Elle se glorifie hautement de- ces têtes inclinées devant elle. Et quelle affaire ! tous ces courtisans stupides, tous ces esclaves maladroits, ces hommes et ces femmes, indignes de vivre, quand ils devraient avoir la pudeur de s’envelopper dans leur manteau couleur de miuaille, et de se cacher comme s’ils allaient à un crime, les voilà qu’ils se montrent dans leur pins riche appareil, les hommes en grande tenue, et les dames en habit de cour ! Ils ont même la funeste habitude (estce possible?) de se faire traîner, au pas, dans mule voitures à leur livrée et à leurs armes, afin que chacun puisse les voir, les reconnaître et les nommer en passant! On dirait, à voir la beauté de ces chevaux, l’éclat des ces équipages, le nombre de ces valets armés d’un bâton, la poudre aux (heveiLx, le bouquet au côté, que ces insensés se complaisent à cette dégradation publique I Ah ! crois-moi, secoue à la porte de cette vüle. qui n’a pas de portes, la poussière de tes pieds poudreux ; voile ta face indignée, infortuné dixiéme bulletin ; ferme tes oreilles à
ces joyeuses acclamations, ù ces glorieux inumures, aux fanfares éclatantes des home-giumls dans leurs trompettes d'or!
C’est un bon moment, et bien choisi, quand on a vu passer, au bruit des fanfares guerrières, dans cette mêlée admirable de toutes les beautés, tous les grands noms et tous les grands titres de la royauté, pour aller visiter le palais... disons mieu.x. le Capitole où se tient cette république do l’Angleterre, la Chambre des Lords et lu Chambre des Communes ! L’incendie a dévoré, au mois d’octobre 18!M, l’antique édifice échapjié aux fureurs de la consphatiou des poudres ; — et si vous demandez à un lord d’où le feu est parti : — La belle question ! vous dit-il, ce sont les Lon^ qui ont brûlé les Communes ! Quel que soit le premier qui ait brûlé, tout a brûlé, et le lendemain de l’incendie ces biuves gens se sont entendus bien vite, afin d’élever à celte place incendiée un de ces monumens glorieux que l’âge présent transmet fièrement aux siècles à venir, en témoignage de sa force et de sa grandeur I C’est une grande œuvre et conduite liardiment à ses fins, cette double maison où sont réunies, sans se confondre, les deux puissances de l’Angleterre ; et celui-là serait bien liabile qui, pour l’avoir parcourue un instant, serait tenté de la décrire.
Ce monument, consacré au,x Chambres des Parlemens, présente en façade, sur la rivière, mille pieds anglais. 11 recouvre, sur un terrain de neuf lU'pens, une suite infinie de salles diverses qui prennent Jour sur la mer, sur la rivière, sur onze à douze cours ! Ou pénétre eu ces lieux, ou du moins on y entrera bientôt, par un vestibule semblable à une catliédnde et ce vestibule conduit à droite, à gauche, et de tous les côtés, dans toutes les [xirties de
ce vaste édifice. — Ici la Chambre des Lords tient ses séances, — et là, avant peu, entre ces murailles eu chêne sculpté, la Chambre des Communes tiendra les siennes. Pour lune et l’autre Chambre la division est la même: le même espace pour la double bibliothèque ; les mêmes salons pour les divers comités ; une salle commune est destinée à recevoir les membres des deux Chambres, quand les deiLX Chambres ont à s’entendre sur quelque point difficile ; on comprend, d’un coup d’œil, l’excellent développement et le merveilleux ensemble de ce vaste édifice, ime fois qu'il sera complètement achevé et qu'on le pomra parcoiuir d’une tour à l'autre tour. Il est situé entre la Tamise et l’abbaye de Westminster; entre le fleuve tout chargé de la fortune et des idées du monde moderne, et le vaste cimetière tout rempli des souvenirs et des enseignemens du passé ! Une statue en bronze, et de grandeur surnaturelle, semble veiller à la porte de ce sanctuaire, et la sentinelle est digne en effet de monter cette faction imposante : elle s’appelle George Canning ! — Le nouveau bâtiment a déjà coûté 2 millions de livres sterling (50 millions de francs); U en faudra, au moins autant, pour l'achever. Et nous autres qui nous glorifions d’avoir mené à bonne fin, la sacristie de Notre-Dame de Paris, et d’avoir lestement payé le million de franc», que cela nous a coûté !
J’ai eu l'honneur de pénétrer dans l’enceinte même de la Chambre des Lords! Figurez-vous une chapelle éclatante de tout l’ornement et de toute la richesse de la Renaissance. A la place de l’autel, et derrière une balustrade s’élève le fauteuil de la reine ! J’ai vu le fameux sac de laine où s’assied le chancelier ; figiuez-vous un vaste canapé paré d’un drap d'écarlate. Partout,
aux plafonds, aux lambris, sur les parquets, entre le lion et la rose, dans ce pêle-mêle d’armoiries saxonnes et normandes, des Plantagenets amx Tudors, des Stuarts aux Brunswicks, — dans ce fouillis de bustes, d’emblèmes, de devises, de cris de guerre, d’omemens, entre les douze fenêtres à l’est et à l’ouest, du comble au faîte, apparaissent l'histoire, le roman, le poème, la chevalerio de l’Angleterre ! — On trouverait difficilement un lieu plus propice à l’œuvre de chaque jour, dans un monument mieux disposé et plus complet. La pierre est une pierre française : elle vient de Caen, elle a été indiquée aux Anglais d'aujourd'hui, il y a huit cents ans à peine, par leur maître et seigneiur, Guillaumele-Conquérant, Guillaume-le-Bâtard, comme il s’appelait luimême: Ego Giiillelmus cognomine Batardm! L’abbaye de
Westminster a été bâtie à l’aide de cette pierre du duché de Normandie, et l’on voit encore à Caen, sur la petite rivière, la brèche énorme d’où Westminster est sorti! — Vhi Trojafuit !
Des tailleurs de pierre, venus de chez nous, s’étaient chargés do faire de cette pierre, un marbre. On avait promis de respecter leur secret. Us s’étaient enfermés dans une salle et l’on peut voir un grand pan de muraille, en effet, tout semblable à ces murailles des palais génois, que la douce pluie et le chaud soleil, la tiède haleine des siècles, font reluire comme autant de miroirs. La réussite était donc complète, et nos artistes ne demandsdent qu’à poursuivre. On trouva malheureusement que cette transformation de la pierre en marbre coûterait trop cher, et la métamorphose en resta là.
Messieurs des Communes ne sont pas encore en possession de leur nouvelle salle, qui sera tout en chêne et d’un aspect
imposant. Ils se réunissent dans la vieille salle, dont on ne voudrait pas, chez nous, pour y tenir quelqu’une de ces assises où les grands coupables viennent payer le prix de leurs crimes. On
entre en cette Chambre par un couloir obsciu", et j'hésitais à
entrer, savez-vous poiffquoi ? Parce que c’était vraiment la première fois de ma vie que j’allais entrevoir une assemblée délibérante, et je tenais, comme un enfant tient à un jouet, à conserver cette heureuse ignorance. 11 me semblait en effet que c’était chose assez rare, un enfant de la presse active, un ancien de la presse, qui n’a jamais respiré que l’air du Luxembourg, qui a vu tant des siens parvenir aux honneurs parlementaires, un homme, après tout, amoureux d’éloquence, et qui s’enivre de belles paroles comme il s’enivrait de vin d’Aï dans la coupe d’or de ses vingt ans, se rendre à soi-méme cette justice qu'il a vécu, si complètement en dehors des colères et des violences, qu'il n’a même pas entrevu une seule fois l'enceinte où s'agitent les passions politiques. ..Et j’espère bien mourir dans mon impénitence, comme j’y ai vécu !
Toutefois (le peu d'instans que j’ai passé dans la Chambre des Commîmes ne peut pas me compter, j’imagine), soit que mon peu d'habitude ou que mon inclination rebelle ait dérangé l’effet d’un spectacle nouveau pour moi, je me suis senti fort peu intéreasé par cette réunion de législateurs, le chapeau sur la tête dans toutes sortes de postures malséantes, et prêtant une oreille inattentive à je ne sais quel discours monotone ! On eût conduit en ce lieu le Chinois de l’autre jour, on lui eût dit: “Vous voyez ces braves gens, à demi couchés sur leurs banquettes, dans ce sombre réduit, eh bien ! ces gens-là sont occupés en ce
moment des affaires et des intérêts de l’Angleterre : à cou]) sûr ce Chinois ne saurait que dire et que penser! A moins, cependant, que la grandeur de l'entreprise no soit encore agrandie et relevée par le sans-gêne apparent des entrepreneurs. Un peu de vapeur, et le temps est vaincu ! Un brin de salpêtre, mêlé, selon la formule, à un brin de soufre, et les plus hautes citadelles tombent écra-sées ! C’est une chose assez glorieuse, ce me semble, pour un pays comme l’Angleterre, d’être gouverné avec aussi peu de cérémonie, et moins de bruit, à coup sûr, que s’il s’agissait de réparer quelque éboulement dans quelqu’une de nos trente mille communes, ou de tout autre débat de même importance dans un conseil municij>al.
Ce qui m’a le plus frappé à cette Chambre des Commîmes, ce sont de jeunes législateurs de dix ans, plus d’un Pitt en herbe, et plus d’un Canning en fleur, assis sur les hauts sièges et commençant de si bonne heure, les pauvres petits ! leur éducation politique. A cet âge si tendre ils ont déjà l’intelligence de ces
grands débats, ils en comprennent la portée ; ils savent que le
devoir de leur naissance, dans une patrie ainsi faite, sera plus tard de la défendre avec le zèle, l’énergie et le talent des chefs légitimes, d’une société qui ne veut pas mourir, emportée à l’abîme par les commissaires de l’émeute, et traînée dans tous les hitsards pir les politiques du carrefom- ! Dès l’aurore et dans leurs berceaux, ils ont entendu retentir la voix qui dit : Souvienstoi qtie tu es né pour le commandement !
Tu rege.re imperia populos. Romane, memento ! et de bonne heure ils obidssent à cette voix salutaii'p. Telle
étiiit !ui veste ro])iiiioii de Cicéron lui-même. Il ne croyait pa.s. ce grand lioinme, aux révolutions pour enfanter des hommes d’Etat ; il ne croyait pas qu'à certaines heimes de la vie agitée des peuples, ces jieuples en démence veiraient surgir du fond des antres, des clubs et des cavernes, une foule de Gâtons, do Ciuius, de Soipions, de Fabricius, de Lælius ; souvent, au contraire, il avait à la bouche ces bonnes plaisanteries d’une comédie do Mœvius : Pourquoi, demande un des interlocuteurs du poète
comique, un si grand établissement est-il tombé, si bas, en si i>eu d’heures? — Parce que, dit l’autre, un si grand établissement a été envahi, en si peu d'heures, par des insensés et des hommes d'Etat imjunvisés la veille ; proveniehant oratores novi, stnlti, adolencentuli 11 se moqimit agréablement des ardélions de la politique, de ces affairés qui fout si peu, de ces vantards qui disaient à Paul-Emile ; “ C’est à nous que l’on doit la tranquillité et le calme. — Oui, répondait Paul-Emile, et à coup sûr; car si vous n’aviez pas insulté et renversé la paix publique, je n’aurais pas eu l’occasion de la rétablir."
(fêtait donc pour parer aux désastres des gouvomomens improvisés par des orateurs éclos le matin même, que le jière ])révoyant de la patrie désignait aux jeunes gens de son temps, le Sénat même comme la meilleure des écoles : — Que tout jeune homme, disait-il, s’habitue à ces combats dans lesquels il doit prendre sa part : Fiet cerlaminh, cui destimitur, freqiiem spectutor.
K’oublions pas de le dire ici, l’architecte illustre du nouveau palais que l’Angleterre élève à ses législateurs présens et à venir, a fait leur l>onne jiart aux peintres et aux sculptems de sa patrie. 11 a ))lacé partout des j>iédestaux ; il a ouvert des cadres sur
toutes les murailles! 11 a prodigué roccaaion à ipii sauiu s'en bien servir, et certes voilà des chances qui ne viendmieiit pas à nos artistes ; à M. Ingres, a M. Paul Delarocho, à M. Scheffer, a M. Eugène Delacroix, a M. Flandrin, à ces maîtres oisifs, faute de travail, qui demandent à combattre à la clarté du jour ! Malheureusement il est douteux, si l’on en juge par la présente Exposition des |ieintres modernes à Londres, que les peintres de l’Angloterre se montrent dignes de la décomtion des nobles murailles de Westminster. Cette Exposition de peinture s’est ouverte avant-hier, et naturellement elle a été inaugurée par la reine ; on y voit beaucoup de choses, et peu de tableaux dignes d’un vrai pemtre ; M. Macnee, M. Baxter, M. Maclise. sir E. Landseer, M. We.stcott, M. Scott, M. Faed ont envoyé des portraits, des tableaux de genre et des tableaux d’iùstoire ; mais couvrir ces nobles murailles de peintures dignes de ce glorieux monument, voilà la peine ! En revanche, ils excellent dans l’aquarelle et dans la miniature : de Mirbel et M. Vidal
dominent sur toute la ligne ! Or on ne fait pas de mignardises sur les murailles du palais de Westminster; il y faut d’autres forces et d’autres puissances. On voit à Whitehall, dans le palais môme, un plafond de Piena-Paul Rubens ; sur ce plafond éclatent en mUle beautés, la couleur et le soleil de cette palette illustre. Ce plafond meiveilleux a vu passer bien des fêtes de la royauté et do la jeunesse r ou y dansait jadis, on y prie aujourd’hui ; la salle de bal est devenue une chapelle. ..et la clmpellc a consené précieusement le chef-d’œuvre peu vêtu de Rubens ! Voilà l’exemple a donner aux murailles de Westminster ; elles attendront longtemps encore, si elles veulent un peintre anglais qui soit à la hauteur du monument.
A cette Exposition de peintiu'e on remarque plusieurs artistes français. Notre compatriote, M. Mottez (on lui doit, à Paris, le.s très belles fresques de Saint-Germain l’Auxen-ois) a envoyé deux toiles channantes et bien dignes de sa renommée. Il avait exposé, l'an passé, un très beau portimt de M. le duc d'Aumale, et M. le duc d’Aumale a voulu avoir, cette année, le jKirtrait de sa duchesse, et de son jeune fils, le prince de Condé. C'est la première peinture qui frappe vos regards à l'instant mémo où vous entrez dans ce lieu choisi, que l’on peut appeler le Salon carré de ce I,ouvre en bien petit. — L'autre portrait de M. Mottez représente mie jeune femme d’Angleterre, demi-vêtue et jolie à ravir, et chacun de s'arrêter devant ce portrait charmant. — Plusieurs autres tableaux portent dos noms français, des noms aimés chez nous, et à bon droit : Edouard Dubuffe, l'auteur de la Dame rose à notre pâle Exposition de cette année ; i\I Alfred de Dreux, qui fait tout ensemble le portrait de l'homme et du cheval ; M. de Ilaussy, un bon peintre d’aquarelles ; M. Ary SchefTer lui-méme ; et comme il eût bien fait d’envoyer à cette Expo.sition de Londres cette brillante et jeune composition que vous avez vue naguère, représentant, ici la vertu austère en son voile un peu roide, et là la jemiesse complaisante et sans voile, jeunesse aux choveiLX d'or, la petitefille do ce WUlelmus Eufus, le Guillaume-le-Roux, un des premiers rois de l’Angleterre 1 On eût applaudi bien fort à ce tableau de M. Ary Scheffer.
Parmi les portraits et les bustes de cette année, on remarque plusieurs images qui tiennent à l'histoire de ce temps-ci ; l’archevêque de Cantorbéry, le vicomte de Ponsonby : un très joli jxjrtrait de miss Bertrie, )>ar M. Baxter; un bon et solide
}X)itrait de M. John Wilson, professeur de philosophie à rUnivorsité d'Edinbourg ; — un portrait du duc d'Argyll, de lord Hrougliam, — homme éloquent à la Chambre des Communes, son éloquence éperdue s’est arrêtée au seuil de la Cliambre des Lord.s. Qui donc encore ? Sa Grâce La duchesse de Manchester, Wordsworth le poëte, le feld-maréchal marquis d’Anglesey, en grand uniforme ; la belle comtesse d'Oxford, lady Ilclena Netvnham. — Los aquarelles et les miniatures vous représentent en gTiind imndire, ces beautés à part du monde anglais que l'on entrevoit à peine à l’ombre naissante de ces grands parcs. Winterhalter, adopté à la cour de la reine Victoria comme à la cour du roi I^uis-Philippe, a donné le signal à ces miniatures, à ces dessins, à ces pa-stels. C’est là, encore une fois, la partie inq>ortante et charmante de cette Exposition, Les jolies têtes ! les beaux sourires ! les longs cheveiux ! les grands yeitx, un peu trop glands : où est le mal ? Ces femmes sont belles et bien vêtues ; elles ont l’ornement et la parure : elles aiment les fleurs, les bijoux, les beaux meubles. M. Tliorbum nous a montré, dans un ciwlre étincelant, la vicomtes.se Melbourne ; sir W. Ross a représenté la petite princesse royale d’Angleterre en odalisque, un turban à sa tête, des perles à ses pieds, des perles à ses mains ; M. Lock et M. Haag, M. Bertocq, autant de fraîches palettes, dignes des jardins et dignes des consuls. Il faut applaudir, et beaucoup, des Paijsam nisses, par 51. Yoon : c’est la vérité même.
On écrirait un feuilleton rien qu'avec le salon d’architecture. On voit qu'en ce moment les nrcliitectcs anglais sont à l'u’uvre ; ces dessins c( ces jilans respirent le tmvail i>lus encore que
la fantaisie : églises, maisons, hôpitaux, cliapelles. (thàteaux, cottages, manoire, jardins des divers comtés, hôtels, tliéâtres, tombeaux, clubs, chemins de fer ; l’Angleterre est riche : elle bâtit, elle répare. Des villes entières, à Londres même, semblent éclore sous le souffle puissant de la paix : les architectes anglais sont vraiment des matons, des serruriers, des menuisiers, pendant que les nôtres sont réduits à l'état brillant, mais inutile, de poètes et de rêveurs !
On peut remai'quer, dans la galerie où git la sculpture {hic jacct, c’est le mot), que la plupart de ces bustes, qui restent chez nous à l’état de plâtre brut, et c’est tout ce qu’ils valent d’ordinaire, reçoivent ici les honneurs, peu mérités, d’un marbre solennel. La statuette et le médaillon, dignes compagnons de ces bustes bourgeois, remplissent suffisamment l’office du buste pour la plupart des visages qu’ils sont destinés à représenter. — Quelques grandes figures se montrent çà et là dans un modelé quasi-académique ; en tout ceci l’on trouvera difficilement l’artiste destmé à parer de ses marbres, le nouveau Westminster.
Voici ce qui m’est arrivé, comme je sortais de ce double (lalais de l’autorité anglaise. Un homme regardait ce vaste monument dans une contemplation sérieuse. Cet homme avait le regard, la cravate, l'habit et le cliapeau de M. Fontaine, l’architecte et l’ami du roi des Français, qui l’appelait son confrère. ..Sic orn ferehat ! — Ne serailce pas là, dis-je à mon guide hospitalier et bienveillant, l'architecte de votre nouveau Westminster? — C’est lui-même, me dit-il, c’e.st le savant M. Bairy.
Vous le voyez, je vais au jias, et je tourne tant que je peux autour du palais de cristal I On a beau faire, ou a beau dire.
l’effet de l’Exposition commence à peine ; nous avons le temjjs il’attendre que les nations s’y rendent en foule et nous fassent l>artagcr, à nous autres historiens à la suite des peuples, cette émotion vivante dont l’innueiice est si grande sur le jugement de l’écrivain. Les plus hiibiles à juger une pièce de théâtre, et ]>ennettez-moi de me mettre au nombre de ces Iwbiles, si vous les convoquez à une répétition générale et dans l’absence com- [déte du publie : umhratilk exercitatio, dit l’orateur romain, ceiLxdù hésitent, ils se troublent, ils attendent, pour porter leur arrêt, que le vrai juge-anive, dont après tout ils ne sont que les greffiers. A plus forte raison, s’il faut se rendre compte de l’d'uvre universelle du genre humain. Voilà un drame, l’Kxposition, qu'il sera bien difiicile de saisir dans son ensemble et de raconter dans ses détails ! On se promène dans ces divera royaumes, comme se pi-oménent les ombres, dans un dialogue de Lucien ! On mène une vie errante, à travers ces royaumes, ces iléserts, ces sables, ces chw'bons, ces fumées, de l’utile à l’agi’éable, et de l’agréable à l’inutile : la chose inutile, qui restera toujours l’ccuvro par excellence de l’homme et du bon Dieu ! Prenons poirr exemple VUimle et ce diaumnt, fils du soleil, intitule le Koh-i-nor, c’est-à-dire un monde de lumière !
Avec Vlluule étemelle, la Grèce, à jamais triomjduinte, se jütssera jusqu’à la fin des siècles de l’honneur d’avoir inventé des machines poiu: liabiller des peuples ijui sont morts. Avec le Koh-i-nor. le plus beau lleuron de son diadème. l’Orient se peut bien passer de la gloire d’avoir inventé la machine à filer le lin et à décortiquer les pois. Disputez-vous, nations rivales, à (jui possède le plus grand nntillnije do runivera, a qui fabrique au plus b.o
prix, le drap et l'iiidicmie; anivez u la bataille ardente et retentissante des enclumes et des marteaux : Imphi, Fourclminbault, Creuzot, Saint-Etienne, contre Manchester, et luttez entre vous, à qui travaillera le mieux et à plus bas prix, pour ce terrible consommateur, l'homme million et milliard ; d’autres générations viendront, qui prendront en pitié votre humble vapeur, vos humbles métiers, vos petites forces, et vous rendront les méj)ris industriels que vous avez accordés à vos pères. Cependant, après quatre mille années, le monde, oublieux de nos petites théories, de nos petites statistiques, de nos petits arrangemens avec la matière brute et le tiavail qui la fait valoir, se redira l'histoire de la belle Hélène et du berger phrygien au sommet de rida. Encore bien des siècles, et les couronnes royales, et les épées guemères, et les beautés superbes, rêveront hi moii1a;jne de lumière, le Koh-i-nor 1
Ce produit de l'Orient, le Koh-i-nor, semblable à l’AngleteiTO elle-même, en ceci que sa base est un charbon, est placé sur un socle mécanique, une sensitive de socle, à ce qu'on dit, qui doit, au premier souffle, traiter son précieux dépôt comme la baleine a traité le prophète Jonas ! Au-dessus du Koh-i-uor est posé un globe en cristal (un autre mot à la mode), et le globe en cristal est imé dans une cage do fer doré, mais foi-tc et solide. A toutes ces précautions est ajoutée une suneillanco de nuit et de jour ; on n’en ferait pas tant, certes, pour une chose utile, et l’on aurait gnmdement raison.
Approchez-vous et regardez ! La montngne de lumière est, dit-on, le plus gros diamant qui ait brillé à la couronne d’un peuple : malheureusement, il y un si pour le Koh-i-nor comme
pour toutes les choses hiuuaiues. — Si le Koh-i-nor ii’était pas toiul>é entre les mains d'un lapidaire maladroit, il serait en même temps le plus gros et le plus Iieau diamant du monde. — Il y a cependant mi diamant sans si, le sans si, ou le Sanci, nous l'avons vu naguère resplendir en mille feux sur le front do Paul de Demidofî, et jamais, que je sache, le diamant de Oiarles-le-Ténicndre (c’est le même) n'(tvait onié une plits nolde
tête Pourtant le Sanci lui-même a un si. — Quelle œuvre
divine, eu eflct, si le Sanci était aussi gros que le Koli-i nor !
Et les curieux et les savons, et les hommes graves, et les femmes futiles, attirés les uns et les autres par l'attrait de tant de fortunes entassées dans cette petite étoile terrestre, arrivent autour du gros diamant comme le papillon airive au flambeau, et l’alouette au miroir ! En vain les plus rares produits que cache la terre en ses entrailles, ou qu’elle mûrit à sa surface, appellent l’attention du visiteur; en vain la chimie étale ses decouvertes, en vain les plantes du globe racontent leur puissance, en vain l’Océan obéit à ces forces, en vain les manufactures olxnssent à l’outil : rien n’y fait. Les vingt-cinq ou trente mille visiteurs de chaque jour (la belle iifiTidre !) jettent à peine un regard distrait sur l’architecture navale et sur l’architecture mécanique. Que leur imjwrtent les anues, les équipages, les charrues, les compas, les horloges, les pianos et les liarpes, les cotons et les cordages, la laine tissée et la laine filée? ils n’ont des yeux que pour la montagne de lumière! entourée de ses deux satellites: Sic fratres llelenee,
hicida nidera !
Le Koh i-nor! on n'a des yeux, de l’attention, de la curiosité
que pour le Koh-i-nor ! (}ue me j)arlez-vous dos soieries et des velours, des tissus de liii et des tissus de dianvre, des peaux et des fourrures, des plumes et des cuirs, et de toutes ces vulgaires choses, tissées, filées, imprimées, foulées, feutré&s. reliées, quand nous avons sous les yeux, ce chef-d'œuvre de l'Orient pour lequel tant de peuples ont donné leur vie, et tant de rois ont IHjrdu leur couronne! «Ai-je le temps de m’occuper de vos broderies et de vos dentelles, de vos manteaux et de vos habits, de vos couteaux et de vos fourchettes, de vos faïences, de vos porcelaines, de vos poteries, de vos tentures ? Laissez-moi adorer, à mains jointes, le Koh-i-nor ! Il a tout, la lieauté, la grâce, la force, la faveur ; il est le plus riche produit du monde ! On l’a adoré longtemps; il était un des yeux du veau d’or! Il s’est enivré d’ambroisie et de licence à la coupe de Cléopâtre, et il a résisté vaillamment à ce volcan où la perle disjjaraissait (K)mme une vapeur! Par grâce et par pitié, laissez-moi à ma contemplation ! Un autre jour, peut-être, à nos heures, nous accorderons un coup d’œil à ces pauvres petits matériaux avec quoi 80 bâtissent les temples des dieux et les palais des rois ; le marbre et l’ardoise, le ciment et le porphyre, la pierre et la brique; en ce moment de rêve et d’idéal, je ne vois et je ne veux voir que le roi des étincelles d’ici-ba-s, le Koh-i-nor !
Si le public ne parle pas ainsi, il agit ainsi ; alors enfin, dans l'intervalle , — 6 miracle ! — éclate et se révéle, en merveilles inespérées, inattendues, cette France un peu trop lente à se montrer. La voilà, enfin, cette merveille qui nous apparaît dans toute sa splendeur. — Ah ! reine adorée, que vous avez attendu longtemps, avant de déchirer les voilc.s qui couvraient votre
licauté ! La voilà donc ! c’est elle ! Elle se montre aux peuples, elle sourit, elle marche, et vera incessii patuit Beat
C'est un miracle, et ce miracle a demx jours de date, et déjà nos espérances se relèvent, notre cri de triomphe nous revient, notre drame est en belle lumière. On demandait : Où
se tient la France? Eh bien! la voici enveloppée dans ses tissus, parée de ses dentelles, ornée de son diadème de fleurs, un pied sur renchuno, un pied sur le velours, la main à toutes les œuvres viriles, à toutes les œuvres élégantes. Je ne saurais vous dire on si peu de temps, dans l’espace qui sépare liier d'aujourd’hui, avec quelle fimeur enthousiaste nos mécaniciens, nos forgerons, nos tisseurs, nos doreurs, nos fouleurs, nos imprimeurs, nos orfévTes, nos luthiers, nos joailliers, nos mineurs, nos fleuristes, nos jardiniers, nos dentelles et nos indiennes, nos draps et nos fers, nos orgues et nos vitraux, nos verres et nos toiles, nos magots et nos dieux, nos fumiers et nos parfums, toutes nos forces et toutes nos grâces, hésitantes un instant, se sont mises à entrer dans cette lice éblouissante, où déjà se murmuraient tout bas mille tristesses incroyables, et l’on salue avec transport cotte Jérusalem nouvelle.
Qui sort de ces déserts brillante de clarté !
Ecoutez ! Saint-Etienne arrive, Mulhouse éclate, Paris se révèle ; Lyon, qui se cachait pour éviter la poussière du premier jour, Lyon nous apparaît dans ses plus précieux et ses plus rares ornemens; en même temps le bois et l’ébène, l'or et l’iu'gent, le cuivre et le fer, l'étain et le bronze, embellis, domptiw, obéissans, marchent en Ixitiiille rangée à la conquête, et chacun de s'étonner do cette furie. .V la bonne home ; il était temps !
A dater Je ce moment, et seulement de niciire que voici, la batjiille coraraenee, sérieusement, entre les deux grands pcuiiles industriels: la France et l’Angleterre sont vraiment aux prises. C'est l'histoire de Marengo : à trois heures, la bataille était perdue ; elle était gagnée à quatre heures ! Par les terreurs cachées dans les premières pages de ce récit, le lecteur [>eut .juger de la sincérité de notre joie et de notre orgueil.
Donc, soyez fiéres, ô nations ! avancez hardiment l’une contre l'autre, et tirez un profit égal de vos victoires et de vos défaites ; so3’ez fiéres, ô nations !
Soyez fiéres. et cependant soj'ez modestes, car voici une anecdote qui sufliiuit à faire rentrer en elles-mêmes les superbes pensées ; l'anecdote est singulière ; elle engage les deux nations à la même humilité, et je la raconterai très simplement.
Des pêcheurs de lloulogne, il y a (juelques jours, un matin, ont été hélés par une fri:gate...une frégate; ils ont obéi à cet ordre souverain ; et savez-vous la question qui fut faite piu cette frégate à ce bateau jiêcheur ?
— Où prenez-vous la France? demandait le gros navire au bateau pê^cheur. — Où prenez-vous l’Angleterre ? Ainsi je pourrais demander, moi qui vous parle, lîegent Street ou Regent’s Park!
La frégate étidt un navire turc, un vaisseau amiral, monté par Mustapha, capitan pacha ; elle jiortait à Londres M. Mussurus, ambas.sadcur de Turquie, et avec M. Mussurus la paisible indiLstrie de ce pays du soleil !
Où prenez-vous la France?. ..L’étrange question! A quoi donc cela peut-il servir de jeter au monde tant de révolutions
et tant J’éineulos, tant J'ineendies et tant d'évangiles, tant de misères, tant de menaces, tant de ruines et tant d’oxils, pour (ju'un amiral demande. ..Où est la France?
Où prenez-vous l'Angleterre ? Autre question non moins étrange, à l'heure de ces splendeurs; où prenez-vous ce point unique, ce lieu choisi, cette terre solide, ce peuple à l’abri des révolutions ? Où prenez-vous ce bon sons, cette volonté, cette fortune, cette majesté ?
Soyez humbles, soyez modestes, soyez sages, ô nations !*
* A ce propos nous avons reçu une lettre, où il est dit que l’on avait pris le bateau pêcheur pour un pilote. Nous sommes, du reste, tout à fait de l'avis de notre honorable correspondant, quand il parle de son Excellence l’amiral Mustapha, en ces termes :
“ Car, il faut que vous le sachiez. Monsieur, avant d’avoir été promu au grade d’amiral, Mustapha-Pacha, que vous prendriez pour un véritable anglais si vous l’entendiez parler, a fait ses études et parfait son éducation en Angleterre, cette terre solide dont votre feuilleton lui fait bénévolement chercher la situation géographique ; il a pendant nombre d’années sern comme officier dans la marine royale anglaise, et fait en cette qualité plusieurs voyages en Amérique et aux Indes ; enfin, ù son retour ù Londres, il a subi ses examens avec tant de succès et d’éclat qu’il a obtenu les plus pompeux éloges et le grade d’officier supérieur de marine. Il ne saurait donc en aucune façon avoir adressé les deux fameuses questions : Où prenez-vous la France 1 Où prenez-vous
l'Angleterre î
“ L’amiral Mustapha-Pacha ne commandait pas la frégate, il n’était à bord que comme passager, chargé d’imc mission particulière à Londres ; il n’était même pas sur le pont au moment de la rencontre du bateau pêcheur.”
L'Exposition vm à trat'ers l'ornge — Txs divers Royaumes de l'Industrie — L'inventaire — Les portes du Baptistère à Florence — JjC Cabinet des Rois! — La Toilette des Reines ! — Les Machines au travail — La naissance du journal en Angleterre — Les premiers journalistes Anglais — Sèires — La Chapelle.
12 Mai.
Je veux, cette fois, raconter l’Exposition comme je l'ai vue, à travers un nuage et de la façon la plus pittoresque ! En vain j'entends d’ici retentir à mes oreilles peu charmées la grande accusation d’anglomanie : il faut bien qu’il y ait au fond de mon enthousiasme et de ma joie un certain coin de vérité, puisque me voilà enchanté, même du nuage et de la pluie à torrens ! Eu vain me voudrait-on persuader que j’appartiens, conune tant d’autres de mes compatiiotes errans à Londres, au spleen, le plus méchant des dieux infernaux ; je puis répondre comme ce héros de Sliakspeare, que si je suis triste, c’est sans le savoir : “ Ma mélancolie est vraiment une mélancolie originale ; elle est formée de plusieurs ingrédiens extraits des plus charmans objets ! ” et véritablement je m’accommode à ce point au métier de faiseur
(Ve.rlrdits êli-tjann, qu'il me seintilc que je n’ai fait que cela toute imi vie ! Après tout, où est le mal de s’accommoder volontiers aux usages, aux habitudes, aux opinions, aux préjugés, aux volontés du pays dont on est l’hote, en ]3assanf? Il n’y a que le prince de Danemark qui puisse dire (encore le dit-il en se moquant) : “ Vous et moi, mou maître, nous ne sommes pas faits pour nous tenir dans le cercle étroit des mœurs d’un royaume ! ” Certes, les voyageurs, les historiens, les politiques, s’épargneraient bien des peines inutiles, s’ils consentaient tout bonnement à se contenter des mœurs du pays qu’ils visitent, ou a no pas quitter le pays dans lequel ils sont nés.
Ici, il faut s’accommoder de tout, et môme de la pluie ! Elle tombe, à la bonne heure : elle a frappé des têtes plus liantes que les nôtres ! 11 faut compter avec la pluie et le brouillard, quand
ou visite ces rivages où la Tamise contemple avec orgueil les vwiiiimens de Londres, comme disait Monsieur Pope, et je no sais rien de plus niais que de se fâcher contre l’impossible. Aujourd’hui donc, par le froid et le brouillard, je me promenais dans le palais de cristal, et j’admirais cet entassement de confuses merveilles. On a beau venir eu ce lieu tous les jours, et procéder par ordre et par royaume, aller d’un peuple à un autre peuple, passer de l’Occident à l'Orient, traverser les Océans, franchir les montagnes, parcourir le désert, et s’aiTÔter à chaque ville célèbre, dans ce parcours de l’univers en travail, il arrive toujours qu’à telle latitude, au penchant de ces cordilliéres, au courant de ce fleuve, au flot de cette mer initée ou pacifique, on s’arrête, on hésite, ou se demande : Quel est ce peuple nouveau, et quelle est cette caravane inattendue’? — C’est si grand, le
inonde en ce résumé, quand toutes les causes sont supprimées, et que l'effet seul est sous vos yeav !
Je ehercliais donc à me retrouver, à me reconnaître à travers ces mitions, moi, l’humble pèlerin de leurs sueurs et de leim génie, et peu à peu, à certains signes, je retrouvais le chemin que je m'étais tnicè la veille ! Ainsi je reconnais la Rassie à ses dépouilles opimes, à l'excellente odeur de ses cuh’s, chers à la race honorable des amateurs de bons livres.*
Je reconnais l'Orient à son or, la Suède à son fer, les Etats-Unis à leur solitude ambitieuse, la Suisse à ses jouets, l'Allemagne à ses retards, l’Angleterre à sa hâte immense, la France à cette élégance des moindres détails, la Belgique à cette habile et savante imitation qui est une part de son génie ! Et, rassuré à chaque pas, je poursuis mon chemin à travers ces machines et ces feuillages frémissaus, très heureax et très fier de m’assurer, par moi-même, que la nature entière est une forge, un métier, im jardin ! Tout à coup la nuit profonde envaliit le palais du soleil ; le nuage, qui meiuiçait dès le matin, éclate et tombe en torrens ; on n’entend plus, sur ces milliers et ces nüllions de vitres sonores, que les millions et les milliers de gouttes bruyantes de cette eau furieuse. ..un déluge au dehors, mi élysée au dedans! A nos pieds, le calme et la paix, des arts utiles et des beauxarts ; sur nos têtes, l'ouragan et la fin du monde ! C'était
• A la fin du mois de mai S. E. le Prince de Demidoff apportîüt à l’Exposition de Londres, les plus rares et les plus exquises merveilles de ces mines célèbres auxquelles il a su donner à force de zèle, d'activité et de travail, un développement incroyable, et qui va prandissant toujours.
lu un (le ces contrastes irrésistibles que les poètes ont cherché si souvent dans leurs poëmes : Qimm juvat immites ventos mulire !
L’artiste — c’est son droit — profite de toutes choses ; pas d’accidciit qui ne lui serve et dont il ne tire im effet utile à son art. J'ai donc mis à profit cet orage, et j’ai fait ma revue à la lueur vacillante de ce demi-jour. — Ainsi vue, il faut dire que l’œuvre est belle, d’une beauté suruaturelle : on diiait de quelque ville endormie, et disparue, il y a longtemps, sous bi lave. ..Une fortune, un Iwsard nous a fait retrouver cette ville enfouie, et à cluKjue pas que nous faisons (bms ces ténèbres à demi éclairées, nous nous demandons : (juel était ce peuple qui vivait, qui
travaillait, qui régnait sous ces voûtes, pareilles au temple d’un « dieu? — (Juelle nation ludiitait cette oasis ? — Ce peuple aux génies
si divem étai^il païen ou croyant ? fils de Jésus-Christ ou de Maliomet? .\ppartenait-il à Voltaire ou à saint Paul, à Martin Luther ou à Xe^vtou ? Quelle était cette civilisation avancée à ce point incroyable, qui rend les hommes pareils à des dieux? A quelles lois, à quel sceptre absolu, à quelles licences appartenait cette nation atix mille têtes que la trompette d’airain aura surprise au plus beau moment de son travail de cliaque jour? — Autant de questions auxquelles il est impossible de réjwndre, autant de problèmes sans solution !... On a retrouvé si facilement les origines de Ponipeïa et d'Herculanum !
A mesure que tombaient la pluie et les ténèbres au-dessus de ces cinq parties du monde, vivant à la sueur de lem front, je chercluiis à saisir quelques-unes des fax'es de ce vaste poème du travail humain, afin de pouvoir raconter au moins Vnrgument de
ces chants si divers; j’entrevoyais dans le lointain, ces colonnes massives, ces flèches élancées, ces cathédrales, ces forteresses, ces hautes montagnes, ce Mont-Blanc, ces Pyrénées ! Je voyais briller encore, au milieu de cette nuit profonde, les buffets chargés de vaisselle d'argent, les toilettes chargées de bijoux d'or ! Je pénétrais à la façon d’un homme qui marche dans la ville abandonnée, au milieu de ce luxe intérieur dont personne n’a l’idée, quand il n’a pas été le témoin de cette obéissance absolue de toutes les grâces et de toutes les parures de la création divine.
Entrez avec moi ! La maison est déserte ; les liabitaus se sont enfuis, abandonnant à qui veut les prendre, leurs meubles et lem's effets les plus précieux ! — Entrez ! Voici l’apjMTtement des rois et le salon des reines ! Le roi peut venir, tout est prêt ! — L’ap- (mrtement est tendu des plus riches tapLsseries ; vous foulez aux t
pieds les tapis splendides ; le bureau de S. M, est chargé de pajtiers ; la bibliothèque regorge de livres, de bois le foyer, de tableaax la muraille, de statues le perron, la cour et le jardin ! \toyez-vous, dans ces appartemens dorés, ces fauteuils semblables à des montagnes, ces canapés qui invitent au repos, ces lits au sommeil, ces tables chargées d’argenterie plate et montée, ces parquets aux armoiries du maître, ces solives à son blason ?
L’art, et le goût, et la fortune intelligente n’ont rien oublié de tout ce qui jK)uvait charmer les yeux et flatter les sens d’un mortel ! Des nations entières se sont apphquées à fabriquer une étoffe ; des hommes ont veillé et cherché, vingt ans, pour trouver cette nuance à cette couleur; on a poussé le luxe à ce point incroyable, que les portes fameuses de Ghiberti le Florentin, — les portes du Paradis! s’écriait Michel- Ange en son entliousiasme
écilatant, réduites à la taille d’un roi, vont senir d’entrée au cabinet où se tiennent ses conseils. Les jwrtes du bapLstÎTe de Florence ici posées, est-ce po.ssiblo ? co chef-d’œuvre tout en bronze et dans une telle ressemblance, qu’à l'aspect de ces drames divere, vous retournez la tête, espérant que vous allez voir le Dôme, à sa place éclairée ! — Ici, à Londres, entre le Koh-i-nor et deux blocs de houille, /«.« portes du baptistère ! Ghiberti lui-même, dont j’aperçois la tête, encadrée dans son œuvre, semble nous demander quel est cet endroit inconnu où l’a poussé la fortune ? Depuis le joiu où la seigneurie de Florence était venue à son atelier, chercher en grand triomphe son œuvre à peine achevée, le maître Ghiherti n'avait jamais été enivré d’un pareil spectacle. Honneur aux portes du grand baptistère, en ce pays où c’est à peine si l’on ose prononcer le nom du successeur de Léon X ! — Scœæque amplector Hmina porltr !
VoUà pour les rois, voici pour les reines. — Notez bien qu’à mesure que je marche en ces royaumes de la chose créée à main d’homme, la nuit marche avec moi. La reine, elle aussi, peut venir; elle trouvera que rien no manque en ces lieux, à l’oruement légitime de sa beauté. Reine ou femme. Pietés, Frau(;aises ou Bretonnes, c’est tout dire ! Essayez maintenant de décrii'e ces satius, ces velours, ces guipures, ces dentelles, ces parfums, ces oniemens, ces pierreries, ces fourrures, ces fleurs, ces élégances, ces gazes, ce vent tissé et brodé par les fées ! Essayez de raconter cette suite infinie, incroyable, de diadèmes, de sceptres, d'éventails ; prenez garde à la forme de ces colliers, de ces bracelets, de ces fantaisies ! Sous la main ingénieuse de l\Iorel, le grand 'ciseleur, nu simple anneau d’or
vaut un diamant, un morceau de fer vaut mieux que l’or. Sous le travail disparaît la matière, et personne, pas même l’usurier, ne songe à demander quels sont les matériaux de ces œuvres délicates ! On ne pèse plus même l’argent : plus légère est la forme, et mieux vaut l’œuvre, entourée de l’acanthe atliénienne. Ah! les reines, ah! les femmes !...Laissez-les faire, il n’est pas nécessaire de les y conduire, elles savent bien trouver dans ces univers, les belles choses qui sont à leur usage, et soudain elles s'en emparent par .droit de conquête. Ont-elles assez admiré ces vastes trumeaux où se reflète leur image triomphante ! ont-elles assez battu des mains à ces recherches de la vie élégante, oisive, oublieuse de l'heure qui passe, meme à l’instant où chantent tant dheures charmantes à tant dhorloges qui sonnent, à coup sûr, une fête, ou un jilaisir.
Des pieds à la tête, on a songé à parer, à protéger, à conserver, à sauver cette beauté passagère : le brodequin et le bas de soie, la robe et le .jupon brodé, la ceinture et le corsage, les mains et les cheveux ont trouvé leurs artistes ; l’éclat de ces regards et la blancheur de ces dents, faites pour le sourire, ont rencontré leurs défenseurs ! Et maintenant, pour peu que la bonne mère-nature y mette de complaisance, chaque femme, ici-bas, peut compter d’être belle une heure et de plaire un jour. Et voilà certes, manœuvTes et artistes de ce monde, vous qui fabriquez la gaze et la paille de vos mains calleuses, et vous qui les mettez en œi«Te de vos mains légères ; chasseurs qui courez après la martre-zibeline ; jardinier qui cultivez les lis et les roses; et vous chimistes qui s,aturez l’eau distillée de ces douces odeurs ; vous tous et vous toutes, rudes métiers.
aiguilles complaisantes, oiseaux de l’air qui donnez votre plumage à ces jeunesses ; coquillages entr 'ouverts qui leur prêtez la blancheur do vos perles ; lo pauvre petit ver qui file sa tombe afin de fournir une soie abondante aine métiers où se produisent les riches brocarts ; aihres lointains, qui livrez votre duvet aux quatre vents du ciel ; agneaux-primes, morts eu naLssant afin de préserver ces belles mains parisiennes ; panthères, tigres et lions, dont ces beautés foulent les dépouilles complaisantes à leur petit lever de chaque jom, c’est votre œuvre et votre destinée: vous avez été mis au monde pour servir de panure à la beauté, d’oniement à la jeunesse, de consolation aux printemps envolés !
Cette confusion de tfint de miracles et de tant d’elforts n’est pas une chose sans charme. On se perd ù vouloir saisir tout cet ensemble, et cependant on s’y plaît, fiuit la confusion même ajoute à cette grandeur éparse en tant de zones différentes. L’œuvre éclate et brille, ou bien elle agit, et alors vous suivez d'un regard étonné cette œuvre, inerte il n’y a qu’un instant, et qui soudain se met au travail comme un manœuvre qui a besoin de sa journée ! — .Aussitôt ce sont des roues qui tournent, des machines qui gémissent, des forces qui marchent, des puissances qui se révèlent ; et telle est la rage laborieuse de ce pays laborieux, que ces Anglais n’ont pas voulu accorder à leurs associés de fer et d’airain une heure de trêve et de répit. A peine achevée, il faut agir! En vain le nouvel esclave, tout brillant de sa force naissante, demande à son maître un moment de silence, afin que les visiteurs le puissent voir dans toute sa parure..." Attendez au moins quelques jours, raaitre ! Voyez!
U08 sœurs rivales, nos sœurs de Fiunce et de Belgique sont au repos ; chacun les peut approcher et toucher de ses mains ; ou les étudie, on les admire, on les trouve belles, on les explique, elles ont leur Imbit de fête ; et comment lutter avec elles, si vous nous remplissez de fumée et de charbon !” Ainsi parlent les machines gémissantes : gémissemens inutiles, vaines prières ! — Ta beauté, malheureuse ! c’est le travail ! ta parure, c’est le charbon ! Tu marches et tu t’expliques toi-même ! Ainsi le philosophe grec dêmontmit le mouvement ! Marche donc et travaille, et laisse à tes rivales leur vaine beauté ! — C'est ainsi que, dès le premier jomr de l'Exjwsition, pas une des machines anglaises n’était oisive ; la machine était logée, éclairée et chauffée aux frais du public ; c’èbiit une raison de [dus pour que ces belles choses ne fussent pas perdues en vaines parures ! Et les voilà qui accomplissent, chacune de son côté, leur travail éternel : celle-ci file, celle-là tisse, et cette autre, à tour de roue, imprime au pa{>ier, que son coumut emporte et contient, ces hiéroglyphes d'Etat, comme disait Daniel de Foë dans son hymne au pilori où il était attaché, pour avoir fait rouler, lui aussi, une presse-enfant, un fantôme, un petit métier à imprimer vingt feuilles volantes dans un jour ; mais ces vingt feuilles volantes et fécondes, attachées à ce poteau infamant, et flagellées par le bourreau, dans la personne de Daniel de Foë', ont enfanté les premiers martv-rs de la libre parole, illustres et énergiques fondateurs de la presse d'jVngleterre, a laquelle ils ont prêté leur esprit, leur grâce, leur force, leur observation, leur sagesse, leur violence et leur courage. Une profession de cette taille ne pouvait pas avoir des commenceincus plus hardis, et des aïeux
plus dignes de nos louanges unanimes. A cette œuvre importante ils ont joué leur vie et leur fortune ; que disons-nous ? leur liberté, tant la royauté et le gouvernement de l’Angleterre s’opposaient, avec mie énergie voisine de la rage, à l’établissement de ce quatrième pouvoir sorti des entrailles même de l’esprit et du génie anglais. En ce moment de la lutte suprême, toute parole était prise au pied de la lettre, et toute ironie était vivante ; toute menace était suivie d’effet ; Newgate, les confiscations, les amendes, le pilori, l’exil, le bûcher, rien n’y manquait; l’écrivain était destiné à toutes les violences d’une loi implacable : omnia citra mortem ! comme disait le Parlement de Paris. Eux, de leur côté, ces grands poètes, ces héros du joimial en Angleterre, ils répondaient à ces violences par des violences et des audaces incroyables ; et quand ils avaient demandé à leur esprit tous les trésors de leur colère, ils arrivaient à la malédiction et à l'injure. On sait les noms de ces conquérans d’une si grande conquête, et par un hasard singulier les noms des premiers journalistes anglais sont des noms célèbres ; — tels les compagnons de Pizarre, et tels les capitaines d’Alexandre ! — Addison, Congrève, \Valsh, Arbutlmot, Gay, King, Prior, le docteur Friend, More, Sun'ey, Rivers, ces langues de feu, les Attilas et les Alcides qui faisaient passer tant d’heures mauvaises aux Bolingbrokcs, aux Godolphins, aux Walpoles de ce temps-là, n’épargnant pas le duc de Mailborough lui-même, en dépit de toute sa gloire. Ils marchaient à cette bataille, la tête levée et le cœur en avant ! Sursum corda. Les uns et les autres, ils pouvaient dire comme Shakspeare en son dix-septième sonnet : Chaque mot de, mon discours porte mon
nom ! Et ce nom-là ils le signaient de leur sang. X’oublioua pas dans cette liste excellente de philosophes, de poètes, d’artistes, de sceptiques, de railleurs, ce courageux Montgomery, écrivant dans un cachot du comté d'York son poème des Plaüirs de la prison, lequel iwème a enfanté, en Angleterre, les Plaisirs de l'imagination, les Plaisirs de l'espérance, et autres plaisirs! Déjà même, en ce temps-là, la presse avait ses bandits et ses voleurs de grand chemin (chaque profession a les siens), et l’Angleterre se souvient encore des excès de ce lord Warton, lord-lieutenant d'Irlande, l’implacable ennemi de la reine Anne et de ses ministres, le plus scandaleux des hommes jmissans, disait Jonathan Swift en ses pamphlets ; le vrai Breton de ce lord Warton est resté un modèle de cruauté, de mépris, d’ironie et de cette espèce Je violence qui ressemble à des coups de bâton bien upphqués... Voilà les vrais rouages, voilà les vrais mécaniciens de ces presses lancées à toute vapeur, actives et toutes-puissantes machines de progrès, de gouveniemcut, de résistance, plus rapides que l'éclair, plus puissantes que le feu, ingénieuses, passionnées et Imbdes à ce point que c’est uniquement par un reste de considération et de respect si elles laissent à l’écrivain quelque chose à faire. Il faut savoir les difficultés de ces formidables engrenages, pour se rendre compte de la docilité, de l’obéissance, de l’imperturbable sang-froid, de l imposante majesté de ces grandes mécaniques, où la pensée humaine s’enroule et se déroule avec tant de vcr\’e, d’abondance et de sécurité. — Une fois à l'œuvre, il n’y a plus de repos à attendre ! Le haut-foumeau où bouillonne le minerai en fusion peut s’arrêter, l’eau qui fait tourner la roue hydraulique se repose ; le vent qui agite l’aile
active du moulin se joue à peine au-dessus de l’herbe naissante ; une fois lancées, la roue et l’aile de la presse marchent incessamment comme la pensée humaine, et vont du même pas à ce but inconnu et lointain que Dieu lui-mêiine aurait peine à prévoir. — Les presses nouvelles de l'Exposition sont à l’œuvre, elles marchent, elles volent, et c’est à peine si elles peuvent suffire à ce flot d’encre et de papier qui roule incessamment dans le torrent de la vente, et dans la tête de ces millions de lecteurs, d’un bout à l’autre du monde anglais. C’est à éblouir l’homme le plus habitué à ces vastes entreprises, ce torrent de choses imprimées en un clin d’œü, à l’aide d’un enfant qui a moins de peine et de souci à gouvenier cette machine, pareille à un vaisseau de guerre, qu’un berger son troupeau d’une vingtaine de moutons ! Où donc s’en va ce monceau de faits, d’idées, de menaces, d’événemens, d’espérances? et quel royaume du globe habité pourrait suffire à contenir, en surface, ces montagnes, ces pliûnes, ces landes, ces océans, ces campagnes, ces solitudes de papier imprimé? — Un monde posé sur le monde? — ^En dépit do la nuit et de l’orage, marcliaieut en hurlant, en criant, en gémissant, toutes ces fournaises où se fabrique, à si grands frais, Vecce sû/num ! du peuple le plus actif et le plus entreprenant de l’univers.
Mais les regards et l’esprit d’un seul homme ne supportent pas longtemps le spectacle de toutes ces puissances en pleine bataille; et moi-méme, qui prenais en si grande pitié ces outils agissans de la presse du monde, moi, leur cousin et leur frère, qui travaille à la même heime, et dans les mêmes conditions, je me suis senti pris de vertige à voir tourner en grondant toutes ces idées sans
cesse agissantes, et je me suis enfui dans un espace plus calme, un espace cliarmant, Sèvres, la patrie étincelante de l’émail étemel.
Ah! que de belles choses, et quels frêles chefs-d’œuvre!... Un souffle les peut détruire, et le temps avec ses seules forces ne pourrait venir à bout de la plus délicate de ces vives couleurs emprantées à la palette des génies aériens. Un peu de terre, un jet de flamme, un peu d’or, un peintre habile, et l’œuvre est accomplie à jamais ! C’est l’œuvre française pai' excellence, comme la mosaïque est l’œuvre de Florence ou de Rome ; et ce marbre enchâssé dans ces marbres, et ces tendres couleurs, sur cette pâte tendre auront la même durée ! On dirait d’une joute entre cette tasse aux longs flancs, et cette table aux vives arêtes, à qui l’emportera de la porcelaine ou de la pierre dure, en magnificences, en richesse, en éternité. Autant Florence excelle à reproduire, à l’aide de ces cent mille fragmens imperceptibles de pierre, de verre et de marbre aux mille couleurs, incrustés et rabotés, vigoureusement, à la surface du même bloc, l’œuvre périssable des plus grands maîtres, autant Sèvres est habile à jeter, dans ses moules, victorieux du temps, les plus belles formes des plus e-xcellentes époques de l’art : en Etrurie, en Grèce, à Home, à Bysance, et formée à peine, l’œuvre se recouvre des omemens les plus exquis. Parmi les mosaïques de cette année, on admire ime table ronde où resplendit la Méditerranée aux flots d’argent; sur les bords de ce lac français, où l’antiquité a passé dans ses triomphes, dans ses beautés et dans ses gloires, le mosaïste. ..le poète a représenté les "plus glorieux monumens de l’Italie. Etemelle beaute ! Le nuage qui passe,
en ce moment, au dessus de ce flot limpide, ne saurait effacer ce ciel bleu, ces monumens aériens, ce rivage enclianté, et notre regard charmé glisse doucement, en dépit de l'orage qui gronde, sur lu surface polie de cette mer paisible, pour parler comme le don Juan de Byron.
Sur les vases de Sèvres, nos artistes, aidés de leur collaborateur capricieu.x et tout-puissant, le feu, ont représenté les portraits de Rubens, les vierges de Raphaël, et pour cadre excellent à ces chefs-d’œuvTe ils ont retrouvé ce vif émail qiÿ brillait à Limoges, aux anciens jours. Ici est le règne de Watteau : on y retrouve ses jardins de gaze flottante, ses ruisseaux d’azur, et ses paradis de velours. Eu même temps, et comme s'il voulait ravir toutes les . gloires, Sèvres s’empare, eu souverain, de la poterie chinoise, et ces vases au gros ventre, et ces coupes profondes, il les copie, il les imite, il les agrandit, il les décore, il enlève à cette vieille inconnue, la Chine, le grand art qui la faisait recommandable aux nations. C’est ici smtout que l’Angleterre s'étonne et s’inquiète ; elle n’a pas assez de tous ses regards pour admirer cette argile brillante de tous les feux du jour, et déjà l’on peut dire que l’e.xposition entière de notre fabrique de Sèvres a rencontré des amateurs. — Pas un de ces précieux morceaux ne reviendra à Paris, soyez en sûr.
Les tapisseries de Beauvais, les tentures des Gobelins, im très riche tapis de M. Sallandrouze, servent de décoration à la salle où resplendissent ces chefs-d’œuvre ! A qui les veut tenir dans ses mains, ces œuvres délicates sont confiées : on ne saurait les voir de trop prés ! — Et voilà donc où la France en est venue, à se glorifier d’une tasse à café ! — Une si grande mition, qui a
gagné tant de batailles, qui laissera tant de beaux vers ! voici l>ourtant de quelles gloires elle se contente : une tasse d’argile, un vase d’or, un ruban de soie, une épée, un fusil, un fauteuil, une dentelle, un tapis, une robe d’hiver, une robe d’été, quelques fragmens de laine signés Paturle ou Kœchlin, du bois sculpté, une enclume, une chaudière, un livre, les ipiatre tomes du Trésor grec de Henri Estienne, par exemple, ou le Tm Fontaine microscopique de M. Plon, relié par Niédrée, nu chiffre de M. le duc d’Aumale ; — des châles à rendre l’Orient jaloux ; une vieille amphore, remplie sous le eonstdat de Plancus, en 1^44, des vins charmaTis. des vins jaseiua de la Gironde, amie et souveraine de nos cluinsons. — Quoi de plus ? le piano et les harpes d’Erard, et les trompettes sonores, bonnes à la paLx, bonnes à la guerre ; les papiers, les tentures, les vitraux de Maréchal (de Metz), art perdu, qu’il a retrouvé dans les flamboyantes visions du quatorzième siècle français. Ajoutez, si vous voulez, à cette gloire, ime montre, un compas, un sulfate, un cristal, une fleiu, un outil, une encre, un pastel, un crayon, une raine reparéo, une étoile découverte, un sentier plus direct pour aller d'un pile à l’autre, un chemin de fer, un moyen de prolonger d’une heure la vie et la santé de l'espèce humaine, une charrue ornée à son sommet d’un seul épi «ÿouté aux moissons jaunissantes, un vêtement donné aux pauvres gens, un centime épargné à leur fortune, une sueur à leurs fronts, une fatigue à leurs bnus, une larme à leurs yeux; autre gloire, un peu de gloire ajouté au drapeau national, de force à nos canons, de sécurité à nos remparts, de vitesse à nos voiles, d’espémnee à nos cœurs ; quelque puissance nouvelle tirée de la houille en
bloc, quelque vertu inconnue armchée aux calices de nos fleurs, quelque problème impossible, résolu à l’aide d’une vapeur — l’iode et le soleil !... Grâce à ce travail de ses mains, la France n'aura pas perdu sii journée ! — Et les révolutions insatiables, les révoltes menaçantes, les abîmes” entr’ouverts te salueront do leur bonnet rouge, ô majesté ! que rien ne peut abattre ; ô laborieuse I que rien ne décourage ; aubépine des bords de la Seine qui fleurit en hiver !
Mon orage grondait toujours ; plu-s que jamais tombait la pluie, et les visions grandissantes me suivaient jusque dans cette salle anglaise, où le vieux culte des anciens catholiques étale ses omemeus les plus rares. En ce moment les deux orgues, réveillées par ime main puissante, faisaient entendre, celle-ci les soupirs de ses flûtes limpides, celle-là le fracas de ses tonnerres, pendant que le tam-tam chinois éclate en bruits lugubres ! N’est-ce pas une illusion, ou bien, par hasard, serais-je transporté dans la Sainte- Cliapelle au temps du roi Louis IX ? L’autel est dressé ; sur l’autel sont posés les candélabres, et dans les candélabres les' cierges I L’ostensoir darde ses rayons sur les saintes images ; au lutrin, en chêne sculpté, est ouvert l’antiphonaire, à la page du Te Deum des nations victorieuses ; sur le prie-Dieu, agenouillé, se tient l’évêque en grand liabit sacerdotal, la mitre à la tête, et la crosse à la main. Levez les yeux ! les lustres en cristal de la chapelle se balancent à la voûte aérienne ! On respire en ce lieu l’odeur de l'encens; on foule les dalles des tombeaux; le confessionnal est ouvert, la cloche va tinter son angélus ; le prêtre va venir ; voici les buires, et voici la pitène d’or; voici les cluisubles et les encensoira ; dans leurs reliquaires émaillés reposent les
inartjrrs de la foi antique ; les vitraux sont chargés des fleurs de lis et des armoiries de la croisade où tomba le Cœur-de-Lion ; nue grille en fer ouvragé annonce dignement le sanctuaire ; un escalier en style ogival conduit aux tribunes supérieures ; sur une tombe est étendu un chevalier, mort 'en Palestine ; la visière de son casque est baissée, il ne reverra la France, que du haut des deux !
Telle est cette chapelle catholique, au milieu du palais de cristal ; et, chose étrange, en ce moment surtout où notre saint père le Pape est devenu, sur toutes les murailles, un cri de guerre ; une déclamation dans toutes les écoles ; du haut de toute chaire protestante une malédiction ; un embarras, un obstacle pour tout ce qui gouverne, et, peu s’en faut, un abîme. ..ce sont des Anglais, et non pas les fils aînés de l’Eglise, ou des sujets do S. M. très catholique, qui ont envoyé ces évêques, ces crosses, et ces mitres, et ces parures ecclésiastiques à l’Exposition universelle ! Ou parle d'impré vu... le voilà !
Puis, quand vous avez parcouru les royaumes d’en bas, l’Italie et l’Autriche, la Russie et l’Allemagne, les terres et les mers du rez-de-chaussée ; quand vous avez vu s’agiter, sous vos yeux, ces porcelaines passées de mode, ces cristaux à la vieille forme, ces zincs qui veulent ressembler au plomb, et ces plâtres qui usurpent le poli du marbre ; quand vous avez jeté un regard distrait sur ce peuple de statues grecques, ou peu s’en faut, qui semblent regarder avec mille contorsions de joie et de douleur, do haine et d’amour, ces épaulettes, ces liauts-de-chausses, et cette Léda toute nue, tournée du côté de Doucet le chemisier, qui semble l’implorer pour avoir une chemise ; quand vous avez frémi de ce piano à
ni
double détente — (ô funeste invention 1 — autant vaudrait la guillotine à quatre têtes, inventée naguère par un bourreau prévoyant) ; quand vous vous ôtes réjoui de ce tombeau qui est un lit, de cet autel qui est une table de nuit, do ce pupitre qui est un lavabo, de cette corbeille qui est un fauteuil, de cette table ronde qui est une table carrée (et réciproquement le carré devient rond, à la volonté des personnes); — quand vous vous êtes rendu compte de ces “ boîtes si petites qu'elles sont une des plus grandes curiosités de l’Angleterre !” au dire d'une comédie ancienne ; et quand rien ne vous a échappé de ces folies, de ces grâces grotesques, de ces flatteries de tant de pauvres diables qui devraient être honteux d'avoir oublié si vite les chifEres et les devises de 1844 ; — et quand aussi vous avez jeté un regard reconnaissant sur les souvenirs de tant d’artisans qui ont pensé de si loin au jeune comte de Paris et à sa noble mère {You are ueicume. Charles Stuart!) eh bien ! rien n’est fait encore, et c’est à peine si vous avez vu et parcouru la moitié de ces royaumes de l’industrie I allez encore ; il vous faut maintenant, par ces escaliers vastes comme le grand escalier du Louvre, monter aux royaumes superposés à ces royaumes, aux nations superposées à ces nations ; le chemin est facile, il s’agit seulement de monter aussi haut que monte le vieil arbre, enfant vigoureux du Nord, qui se voit traiter, eu ce moment, comme une plante délicate du Midi. Il e.st vert, il est gai, U est léger, il s’anime au bruit de l'orage qui gronde ; il sait encore la chanson des tempêtes, numéros inernhn ! il en a oublié les paroles, si rerba tenerem!
Et de ces hauteurs tout recommence ; et la ronde industrielle, interrompue un instant, reprend, de plus belle, le cours échevelé
de ses triomphes ; et plus que jamais on dirait d'uu conte fantastique au milieu de toutes les forces sérieuses et de toutes les ironies do la chose créée ou fabriquée, fille de Dieu, enfant des hommes, science, travail, liasard même, car le hasard est accepté sous ces voûtes, et il compte comme une œuvre à celui qui le fait obéir!... Ne craignez pas que je reprenne sur ces hauteurs ma description inassouvie, inépuisable I 11 faudrait tout recommencer ot tout reproduire; j'aime mieux, penché sur la balustrade légère, suivre d'iui regard ému et charmé ces ombres qui passent, ces hommes et ces femmes qui admirent ce que nous admirions tout à l'heure : ce nuage sur nos têtes, cet univers à nos pieds !
Ces hauteurs du palais de cristal vous représentent la partie la plus brillante de l'Exposition tout entière ; elles méritent certes un vo}'age à part; elles sont pareilles à ces montagnes choisies que le voyageur tient en résen'e poiu: les derniers momens de son séjour. “La plaine est le bon pays!” disent en leui' patois les bons paysans de l'Auvergne ; ici, à l'Exposition, la montagne est un aussi bon pays que la plaine. — On dirait ce mont Atlas, du liaut duquel le démon tentateur montre à nos regards éblouis les royaumes de l'imivers !
Cependant l'orage, vaincu, avait fini par céder la place au rayon du soleil. Le palais do verre était sorti de ses ténèbres ; ce toit, plus brillxmt, resplendissait des douces couleurs de l'arcen-ciel, et déjà reparaissait dans ces galeries à l'infini, la vive lumière, si chère à l'artiste et aux beaux-ails. — Cette nuit profonde, qui a passé un instant sur ces merveilles brillantes, et qui, après tant de bruit, de tumulte et d'orage, a rendu si vite la lumière et la paix à l'univers représenté par ses chefs-d'œuvre.
n'est-ce pas comme qui dirait l’heure funeste de 1848, cliasséo par l'indignation et le mépris de tout ce jwuple, honteux de s'être prosterné aux autels de la peur. ..le dernier des dieux?