IS.'Ï
(légiTulf : — Et nulle erudimini ! ... lnstm\i>ii7.-\om uminteuuut. F'raiu;nis, mes frères, a ne pis insulter les policenien !
J'aime assez cette justice ; il faut pmilaiit anivenir que l'auecJote que voici mérite une mention, ne fùt-ee que jxiur confinner ce que nous avons dit de l'oliéissance de cliacun et de tous, pour cette loi dont chaque homme, vivant dans les trois royaumes, est naturellement, de droit et de fait, le protecteur et le gardien. Un des exposaus de cctti' année, un artisan célébré, un des capitaines de l'industrie, était, l'autre jour, à voir passer les voitures de la reine ; il avait un pied hors du trottoir ! Passe le policeman, qui ordonne a notre ami de poser sou pied sur le trottoir ! Alors, — oh ! la chose incroyable a qui connaît le vif amour pour l'ordre établi, dont cet homme est animé ! — voilà notre homme qui résisté, et qui déclare qu'il restera comme il est eu ce moment, un pied dans la rue et l'autre jiied sur le trottoir... Bon ! le policeman fait sa tournée, il revient, et il fiiit un nouveau signe : Ou marchez
dans la rue, ou stationnez sur le trottoir ! 11 fait plus ; comme
il voit ce Français, determin*^ à ne pas obéir, il tire son bâton de sa poche et il menace do le fra]>per d'un coup qui tueiuit un bd'uf ! Le (langer était grand ; mais, comme je vous l'ai dit. notre homme était butté à la résistance : on le regimlait, et il se serait fuit tuer sur place, un pied hors du trottoir, si le pdiccnmn ne l’eût pris en pitié ! — 11 remit son bâton dans sa poche, et il s'adressa à deux ou trois jeunes gens, leur demandant aide et protection contre cet obstiné.
Aussitôt, ces jeunes gens, fidèles à ce ri'spect de la loi, qui est une des gloires de leur nation, s'approchent de notre récalcitrant.
ot ilïme voix sévère ; — Monsieur, Uiseiit-ils. vous n'êtes pas ici en France, où chacun fait ce qui lui plaît ; vous êtes dans un pays où l’on s'honore d'olwir à la loi ; vous ferez comme nous,
Monsieur, vous obéirez. Et bon gré, mal gré, il fallut remonter sur le trottoir !
(iue dites-vous do cette main forte, ainsi prêtée à un agent subalterne de la paix publique ? A peine, chez nous, si l’on voudrait barrer le chemin à un voleur ! •
De la prison de Newgate à LincMs-inn-fields, il n’y a pas loin.
Lincoln a-iim-Jiehls, c’est le séjour de tous les hommes qui de prés on de loin, tiennent à l’admiiiistratiou de la justice. On respire, en ce lieu, une odeur de vieux procès et de vieille chicane qui ferait la joie du praticien françoîs. La place est vaste, les maisons sont antiques, l’écho est silencieux, le jardin est morne, le passage est désert ; on voit, appliqués aux fenêtres, en guise de rideaux, des rouleaux de procédmre ; un clerc ou doux, traversent ce désert, du pas d'un chat, en quête de sa chasse matinale. Au premier abord et du premier coup d’œil, vous reconnaissez cette place à l’aspect solennel, pour eu avoir rencontré la description daus tous les romans où le romancier fait agir tantôt un praticien célèbre, entouré de la considération et dos respects de son peuple, tantôt quelque bandit obscur de la robe suhaltenie, caché dans ses antres, ou le plus souvent un jeune avocat sans pain et sans cause, en lutte avec la misère et l’obscurité ! Voilà bien la place, en eifet, ou se sont passés tant de drames si divers, la place chère aux romancière et à leure victimes ! Voilà l'étude et voici la maison, et voici, dans le jardin, le banc où vient s’asseoir la jeune miss, aux yeux bleus.
aux cheveux bluiiJs ! Ces sortes Je Jécouvertes, à travers des villes remplies Je romanciers et Je poctes, ont un giunJ clianne et ne sauraient se comparer à lu joie fébrile J’un voyageur imprudent ijui s’en va chercher, à ses risques et périls, au fond des antres, des émotions dont il n’a que faire, et des récits qu’on ne lui demande pas.
Tournez à gauche, traversez deux ou trois rues, et vous voilà transporté de l'atmosphèro des procès, des longs procès, dans l’atmosphère savante de la Grèce et de Fiomc, aux temps de leurs splendeurs. Ce monument posé sur des colonnes antiques,
ou peu S’en faut, c’est le Mimum britannique !
En ces murs se sont rencontrés le Louvre, k Bibliothèque royale et les cabinets du Jardin-des-Plantes ; mi Louvre en raccourci, une Bibliothèque en abrégé, un Jwdin-des-Plantes en miniature ! On ne voit pas le Louvre, en deux endroits
dilférens ; on ne voit pas la Bibliothèque royale, des deux côtés du détroit ! Il faut dire aussi que ce musée est la fondation de quelques hommes d’élite ; le Louvre est l’œuvre de tout un peuple ! A quoi bon d’ailleurs la comparaison ? Elle est malhabile souvent ; elle est malséante plus souvent encore ; elle ne mène à rien, elle ne conclut à rien ! Elle est odieuse, à coup . sûr, à l'un dos points comparés l’un à l’autre ; la plupart du temps elle est injuste pour tous les doux !
Dans un très vaste rez-de-chaussée, élevé de douze à quinze marches, le Musée de.s antiques se prtisente à vous tout d’abord ! Je sais bien ce que cherche en ce moment votre regard ému et attentif ! Vous cherchez le Parthéuon et la Grèce ! vous cherchez les marbres fameux qui ont donné le signal à tous les art.s
lie la Renaissance ; vous clicreliez les fragmeiis île cet autel glorieux où s'inclinait la jK)ùsie homérique ; on vous salue et l’on vous appelle, ô dieux et déesses Je l’Ida, berceau de Jupiter : Thésée, Iris, Proserjnne, Minerve, Latone, et le Cécrops, et l’Aitollon, et les Centaures, heurtant les Lapithes ; on vous invoque aussi, métopes, frises, Uas-reliefs, colonnes, fragmens du Parthénon antique, souvenirs vivans de l’Acliaïe. marbres généreux où respirent encore les héros d’AÜiénes et de Spiule, et toi lljanon î Hercule aux jdeds d’Hébé ! et l’Ariane éplorée! et la liacchante succombant sous l’ivresse, et Thalie et Mnémosyne, et Vénus, et rAmoiu"!
Nous les avons saluées, ces merveilles d'un art qui n'a pas eu son égal sous le soleil ! Malheureusement les salles qui portent le nom de lord Elgin sont en pleine réparation, les métopes et les frises du Parthénon sont couvertiîs d’un voile. 11 faut encore un mois pour que ces chefs-d’œuvre ap[Hirdissent enfin dans le jdus beau jour que puisse leur promettre l’Angleterre. ■\u nom seul de lord lîlgin, c’est un usage consacré de hurler tontes sortes de malédictions. L’exemple en vient de son confrère lord ISyron, qui ne les lui a pas épargnées, et même en très baaux vers. Nous sommes ainsi faits, nous autres déclamateurs : nous arrivons, nou-s trouvons sur notre passage les monumens les . plus rares et les plus exquis de l’art athénien, et, pour peu que nous soyons intelligens, nous nous prosternons à ces autels, Oui, mais à jieine relevés, notre premier soin est de maudire riiomme hardi qui nous a fait ces loisirs. Le malheureux ! il a sauvé de rignorance îles Turcs, les restes du temple que fit sauter la poudrière de Venise ; et parmi les pauvres déshérités de
ce Ims monde, panni ceux qui n'avaient aucune chance de voir jamais les ruines d'Athènes, c’est à qui jettera la pierre à lord Elgin ! A quoi ce lord répondait (quand il s’amusait à répondre) qu’il s’était servi, pour enlever les .frises du Parthénon, des mêmes instrumens et des instrumens mêmes, qu’avait apportés M. le duo de Choiseul-Gouf&er pour le compte de la France. Au moment où les ouvriers français se mettaient à l’œuvre était venue la révolution française, et les hommes les plus amoureux do cette Grèce, à ce point belle et touchante en ses ruines, avaient désespéré d’en rapporter les fragmens dans cette patrie où tant de furieux brisaient toutes choses, et même les tombeaux !
Le Musée égjqitien du Mmeum britanniqve a été aussi, un instant, l'une de nos conquêtes, et les Anglais l’ont rapporté d’Alexandrie. Eh ! je donnerais tout le Musée égyptien pour une simple nymphe à la belle ceinture. Je donnerais toute la famille d’Aménophis II' ou IIP (on n’est pas sûr du titre) jx)ur un des bras de la belle Hélène ; à qui veSt me donner le talon ailé du Mercure, j’offre volontiers le tombeau de Memnon, le sépulcre de Thothmes III ou IV, les ruines de Thébes, si l’on veut, et par dessus le marché, les ruines de Memphis. Cet art égjqiticn ressemble aux rêves d’un géant malade ; il est triste, il est sombre, il est massif ; il se compose de sarcopliages, de momies, de cercueils, de cérémonies funèbres ; les dieux sont horribles, les hommes sont hideux ; les rois sont semblables à des tigres, les prêtres à des loups ! Le marbre de ce monde à piirt est purement et simplement du granit noir. On respire, à travers ces ruines liantes, l’odeur nauséabonde de générations tombées en jwussiére — Un profond silence s’est fait, depuis trois
mille amices dans ces hiéroglyiihes qui ne valent pas la peine que l’on se donne pour les déchiffrer. On les interroge, ils répondent à peine quelques noms sans vertu. Frappez le vide, rien n’en sort, à peine un' son plaintif.
Au contraire, et l'art des Grecs et l’art des Romiiins vivent encore et vivront jusqu’à la barbarie nouvelle qui nous menace ; alors les Grecs et les Romains disparaîtront à leur tour. En attendant, ne vous lassez pas d’admirer, dans les salles romaines du British Mmeum, l’Hercule romain et l'Hercule grec, le Vulcain et le Néron, la Junon et le Satyre, le .Jules César en bronze et la Diane en marbre do Paros. Ils possèdent, en ces deux ou trois salles d’antiquités, de très belles choses et très grandes, et plus séantes a voir que les mystères de la Cité ou du quartier des Juifs. On ne vous vole pas votre mouchoir, c’est vrai, et vous n’avez pas la joie de pénétrer dans le palais du gin ; mais, par la contemplation de ces reliques augustes du passé, vous vous élevez, vous-même, à un ordre d’idées inespérées, et vous êtes content de vous être accordé cette sainte journée de contemplation et de repos.
Chemin faisant, vous pouvez admirer [dusieurs beaux portraits des hommes importans de l’Angleterre: Henri VIII, Cromwell, M"« Henriette, une des têtes de mort les plus éloquentes de Bossuet ; le duc de Montmouth (on voit aussi la lettre qu’il a écrite pour demander sa grâce. — Perditur, inter hac, misera lux) ; — Louis XII, le chancelier Bacon, Newton, — Buchanan, poète en latin, Milton écrivait en latin mieux que lui ; — Shakspeare, — le grand duc Cosme de Médicis, — Locke, — Robert Walpole, qui eût été encore le premier homme de
] Angleterre, même ijuiiml il n'eût pas été son premier ministre. On n'a pa.s oublié dans eette liste illustre, Jean-Jaeipios Roiisseau, conduit en laisse par M. Hume, — et Voltaire, aimé des Anglais comme un héraut à leur gloire !
Jeune homme, il fut reçu à Londres, avec toutes les sympathies des plus hautes sphères. C'était à la fin de 1721) (et non pas 1722 comme l'a dit lord Broughani), l'esprit anglais était en pleine réaction contre l'esprit françiiis. Ce fut donc, entre le poète parisien et la ville de Londres, un vif succès de sjmipahic ! Elle aimait à être admirée, il aimait à admirer tout ce (jui sentait l'opposition au.t lois, aux mœurs, aux coututnes de la France, et ils s’entendirent, lui et la ville, à merv'eille. On faisait cercle autour du poète nouveau, on répétait scs bons mots et ses saillies ; c’éUiit à qui inscrirait son nom sur les listes de souscription à ce poème Je la Ligue, qu'il dédiait à une princesse anglaise, cette princesse de Galles qui fut bientôt la reine Caroline. En ce moment, rien ne manquait à la gloire de Voltaire jeune homme ! 11 aimait, il adminiit de bonne foi,
même Shakspearo, qui depuis Mais alors Voltaire ne
jiensait pas que cette admiration pour le sauvage ivre seniit prise chez nous au sérieux. Congrève raj)pelait son élève. Pope l'appelait son ami ; il apprit l’anglais de la façon la plus douce, dans les geu,v et par les lèvres d'une jeune beauté, en \Tai don Juiui ; et enfin, quand il revint en Fmnce, sa fortune bien commencée et entourée d’amitiés illustres, il eut la joie, ô comble de bonheur ! de voir son livre (Lettres sur les Anglais. 1731) brûlé par la main du bourreau.
11 avait donc tous les droits du monde aux honneurs du
Muséum britannique, entre Saint-Evremont et Rubens, un bel esprit et un peintre de sa famille ! — Il faudrait bien du temps pour vous raconter la bibliothèque ; elle se compose de plusieiuis fonds anciens, de tous les livres recueillis depuis Henri VII. Au reste, l'e.vemplo de ces livres, recherchés avec passion, fut donné à l'Angleterre par un de ses premiers rois, Henri-Beau-Clerc, et ce noble exemple de ce prince ami des poèmes, l’Angleterre l’a suivi avec une grande constance. — Ah ! les beaux Aides sur peau de vélin! ah! le mcrveilleax Horace de 15.51 sur vélin! Il est ouvert à cette page de l'Art poétique où il est écrit ; Mortalia facta peribunt ! Les œuvres do la main de l’homme n’ont qu’un temps ; co qui vivra, c’est la grâce vivace du discours ! L'Art
poétique ouvert à cette page, au seuil du palais de cristal, quel
étrange hasard ...et quelles consolations pour nous, écrivains jaseurs, qui n’avons rien inventé, pas même l’horloge qui voas réveille, qui allume votre feu, et qui vous fait la barbe tous les matins !
Quant aux galeries zoologiques écoutez ceci pour finir.
Dans ces galeries du règne minéral, végétal, animal, ou vous montre un aérolithc, une grosse pierre tombée du ciel, et la plus lourde tuile qui ait menacé le genre humain !
O vanité de l’aérolithe ! En voilà un qui est bien fier de sa taille cyclopéenne, et qui n’a fait de mal à personne ! Eh bien, je connais, moi qui vous parle, et j’en ai même un petit morceau dans mon musée, une pierre, — enfant bâtai'd des tempêtes et de l’orage, — qui a écrasé dans sa chute imprévue un des plus grands peuples qui aient honoré l'esprit humain!
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vin.
Adieux à la ville ! — L'Oronoque — Les toasts — M. Disraeli et te marquis de Clanricarde — Le banquet des commissaires anylais a Richmond — Les chants pacifiques ! — I^rd Ashburton — Les courses d'Epsom — Coriolan — La Oipisy ! — Le retour des courses.
22 Mai.
L’heübe avance, et j'entends déjà le signal du retour. A peine arrivé, il faut partir ; il faut prendre congé de toutes ces grandes choses, entrevues en courant, et sortir de cette ville immense, à peu prés comme on sort d’un rêve ! Ah ! c'est dommage, et je commençais à m'habituer à cette grâce hospitalière ! Inveni portum ! disait lord Il3’ron ; seulement il traduisait, en son ironie insatiable : J’ai trouvé du vin de Porto ! Grand bien lui fasse ! je préfère un peu d’amitié et do bienveillance à tous les vins de l’univers.
Donc, puisque je n'ai plus le temps de m’abandonner à la joie et à la consolation d’écrire, et puisqu’il faut se hâter absolument, laissez-moi vous raconter mes trois ou quatre deniières journées, vous verrez si j’ai le droit de m’écrier, moi aussi: “Une fois
dans Alep, je vis un Vénitien!’' Un Vcnitién! J’ai vu Venise et ses splendeurs, samedi [)assé, — en pleine Tamise, au moment où le fleuve va ressembler à l’Océan ; (l'Océan n'est pas loin, dont le flot monte et descend sous la pression des astres d’en haut!) J’ai assisté à un grand spectacle ! On devait lancer le plas grand bateau à vapeur qui fût sorti jusqu'alors des eliantiers de l’Angleterre ! On voyait, d’en bas, la merveilleuse machine dont les drajieaux, — Angleterre et France, jiar courtoisie, — agitaient leurs flammes amies, au-dessus des deux, tourelles gothiques (ouvrage d’hier) qui servent d’entrée a ces chiuitiers ! Tout était joie et fête, sur ces hauteurs complaisantes et sur ces ondes dociles ; fête calme et silencieuse, d'abord 2>wce que le silence est ici une des conditions de certaines joies rêveuses, et parce qu 'ensuite il est iuqtossible de ne pas rester frappé de stupeur à l’aspect de cette imj>osante machine, a peine créée et mise au monde, qui s'en va tout à l'heure affronter, pour la première fois, l'abiine des flots et les quatre vents du ciel ! On ne saurait avoir une juste idée d'une si vaste contruction, qu’en se ligurant quelque maison formidable, lUTachée soudain de ses fondation^, et posée sur un amphitliéàtre au penchant de la colline, afin que chacun puisse voir le travail souterrain de l’architecte, et se rendre compte de •l'édifice, de la cave au grenier, du faîte à la base. Ainsi nous apparaissait VOrimoque, avant d'aller rejoindre ses amis et ses ennemis, les flots, qui tantôt le berceront comme une mère son enftuit revétdie, et tantôt le voudront briser contre l’écueil, comme un enfant le jouet dont il est las ! Cette masse énorme de bois taillé, courbé, obéissant ; les trois étages de cette maison flottante, ce pont — grand comme le pont des Arts — cette
force et cette grandeur au repja, tout vous étonne, et vous attendez, avec une inquiétude sincère, le moment où le nouveauné de l’Océan, délivré des liens qui le retiennent à la teiTe, fera ses premiers pas dans ses domaines légitimes ! Telles étaient l'attitude et l'agitation de l’assistance entière, et lorsque enfin nous avons vu cette masse énorme, emportée à l’eau pai son propre poids, et la Tamise elle-même reculer, en gémissant, sous ce faix qui la frappe, alors enfin, de toutes ces poitrines oppressées, s’est échappé le hurrah universel.
Notez bien que ce même spectacle, qui était pour moi une grande fête, a passé inaperçu a Londres même, dans I histoire de chaque jour. Une maison entière s'était écroulée le matin même, emportant dans sa chute une quantité de malheureux : à peine savait-on cet accident terrible ! Un bateau de plus dans ces flots si cluirgés, une maison de moins dans ces rues si remplies, est-ce la peine qu’on s’eu inquiète ? On construit en ce moment, dans ce même cliantier, trois bateaux .semblables à VOrênoqiie, et cliacun de ces bateaux, quand enfin rien ne manquera à cette force, aura coûté 93,000 liv. st. (2 millions 300,000 fr.) ! La belle affaire ! Et vous verrez que c’est moi qui leur apprendrai que la chose vaut la jjeine qu’on l’admire ! Il est bien entendu que ces quatre léviatbans à vapeur appartiennent à de simples commerçans ; seulement, VOrénoque, en attendant ses trois camarades, sera commandé par un capitaine de la marine royale, qui a présidé à ces vastes constractions.
L’instant d’après, un immense salon, dans un vaste hôtel, accueillait le capitaine, les ingénieurs, les actionnaires, le panain et la munaine de l’ccuvre nouvelle, et je vous assure que
rOrénoque pourrait chanter la chanson que chante le petit [lagc à sa marraine :
J'avais une marraine !
Si rOrénoque n'a pas chanté, ce n’est pas faute que l'on ait bu à sa naissance, à sa fortune, et qu'on t’ait voué, mon beau navire, alcyon Attionis, à tous les sourires du soleil, à tous les astres favorables du Midi !
La cordialité anglaise n'est comparable à nulle autre ; elle est entière ; elle est complète. Vous arrivez au milieu de cette joie, et tout d'abord personne ne semble vous apercevoir; vous êtes un des leurs? tant mieux, placez-vous là; puis, tout d'un coup, au moment où vous vous croyez bien caché, bien oublié, voici qu’un orateur, le verre en main, se met à vous saluer au nom de la bande joyeuse, et il se trouve que chacun des convives vous connaît, vous salue et vous dit, d’un geste amical ; Soyez le bienvenu! Alors, c’est une nécessité de répondre au toast amical ; et, qui que vous soyez, répondez ; moins sera apprêté votre discours, et plus il sera applaudi ! J’ai remarqué déjà que ce ne sont pas les plus grands mots et les phrases les plus sonores qui produisent le plus d’effet ; au contraire, un mot gai, une repartie piquante, une allusion d’un bon sol soulèvent l’enthousiasme, et le speech qui fait rire, emporte la palme du discours. On a, du reste, toute liberté de maintien, d’attitude, de geste ; on peut chercher ses mots, tant qu’on veut ; on peut parler en bon français ou en mauvais anglais ; on peut même rester court en parlant, pourvu que l’on parle avec une certaine conscience de ce que l’on dit, et que votre front témoigne de la sincérité de vos paroles ! Enfin, ce n'est pas un médiocre contentement de
s'entendre applaudir, par tint de voix amies, do se sentir salué [«r tant de regards bienveillans !
Nous parlons de toasts ; j'en ai entendu qui étaient frappes au meilleur coin de l’ironie et du bon goût, celui-ci, par exemple, dans une maison charmante, au milieu des arbres et des lilas qui commencent à fleurir, enfin ! Un des chefs de l’Opposition, un écrivain célèbre, qui est devenu, chose assez rare en tout pays, un orateur formidable, JM. Disraeli, à la fin d'un repas où l'on avait beaucoup plus parlé de M“' Cruvelli et de (Jarlotta Grisi, les deux étoiles de la saison, que du Portugal ou de lord Paliucrston, se levant le verre en main : — “ C'est l'usage chez nous, dit-il en français, d’aborder de front, même au milieu d'un repa.s, les grandes difficultés de la politique ; c'est l’usage aussi de boire au gouvernement, quel qu'il soit ; et comme je vois ici un de nos hommes d'Etat, aussi distingué par l'esprit que par l’éloquence, je pro^wse que nous buvions à sa santé." La phrase était mieux faite que je ne puis la faire, le tour en était ingénieux et vif, et la réponse semblait difficile. Le marquis de Clauricarde, ministre des postes, a répondu avec cette bonne grâce qui est en lui : “ ...Enfin, dit-il, ce (jue j’admire en tout ceci, c’est la sincérité du talent et de l'esprit de notre illustre adversaire !" On ne pouvait certes se tirer d’affiiire avec plus de verve et d’àpropos.
C’est anisi que M. Paxton, au banquet donné avant-hier, le ‘20 mai, à Richmond, par les membres de la commission royale aux commissaires de toutes les nations, représentées à Londres en ce moment pai‘ leurs ambassadeurs, comme M. Paxton (l’architecte du palais de cr^tal) ne voulait pas accepter certains reproches do
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mauvais vouloir qu’uu précèdent orateur avait adressés aux belles dames et aiL\ jeunes gens a la raoile qui avaient lait une grande opposition au Louvre de Hyde-Park, s'est mis à raconter, le soiU"ire siur les lé^Tes, qu'entre autres inventions il y en avait une qui lui avait donné beaucoup do peine, — et iiu’il regrettait toutes les peines qu'il s'était données. “ J'avais imaginé, dit-il, un moyen excellent de faire disparaître la poussière de nos galeries, sans la rqjeter sur les chefs-d'œuvre qui les décorent, ruais voici que ces jeunes gens et ces belles dames arrivent, sous nos voûtes, en si bel équipage et si bien parés, que je n'ai l»s trouvé un grain de iwussiére sur nos parquets !” Mettez-y l’accent, le regard, l'intelligence, la bouté, et vous jugerez de l’effet de ce discours.
Ce diner à Richmond est digne d'être niconté. Depuis l'introduction de la Marwillaiie biâlante et du veau froid dans nos banquets, depuis qu’un banquet est devenu chez nous, le prétexte et le signal d'une si funeste révolution, ou n’ose plus {«trier de ces réunions de plaisir, devenues les festins des Centaures et des Lapithes qui se battent, comme des Thraces, avec la coupe enivrante dos festins. Kichniond, c’est tout dire. Une grande cité possède Richmond, quaitd elle n’a pas Saint- Genirain. L’auberge, ou, pour mieux dire, le château de Richmond c*st situé sur la Tamise ; le gazon s’arrête au Ilot bleu, et tout cliarrgé de barques légères faites pour la joute, et véritablement, quand je disais, tout à llieure ; “ J’ai vu un V’énitien,” je
ne pouvais pas mieux dire du sjrectaide de ces barques, de ces joutes, de ces guitares, de ces chansons. La ville entière de Richmond était puvoisée aux couleurs de toutes ces nations, dont
la Ijanniere heureuse flotte eu ee moment, aux mâts du palais de i-ristal ! Dans le jardin se faisaient entendre les musiques militoires ; sur le gazon se promenaient les dames qui venaient prendre leur part de ce beau jour. Chaque con\dve arrividt à l’heure indiquée, et, quand la réunion a été complète, les citoyens notables de Richmond, représentés pai’ leurs meilleurs magistrats, sont venus lire, aux étrangers conviés à cette fête, une Adresse de félicitations et de bienvenue. Ou ne saurait croire à quel point cette courtoisie était touclumte, avec quelle ferveur toutes les têtes se sont découvertes, chacun cherchant à comprendre dans les yeux de l’orateur ce qm lui éclwppait de son langiige. Une citation très heureuse de l'illustre Pope, une des gloires de ce paysage qu'il a ("hanté (la forêt de Windsor est si proche !) a été la bien accueillie et la bien venue, en (^ffet, |Mr les quelques invités qui n’avaient aucun droit à se trouver dans cette réunion des représentans de riudustrie universelle du genre humain. Les vers du poète semblaient leur dii'e : Entrez ! il y a place, ici, pour l’imagination, pour la rêverie, et nous ne reconnaissons pis seulement pour nos hôtes les métiers, les forges et les charrues ! — A six heures sonnantes, les cent soixante invités à ce banquet, présidé par lord Ashburton, se mettaient chacun à sa jilace, désignée à l’avance. A la table du président étaient as.sis les ambassadeurs ou les ministres de France, de Belgique, de Sardaigne, de Saxe, de Portugal, d’Amérique ; mie place avait été riwervée à lord Stanley, à lord Palmeraton, à lord (jrauville, à M. le baron Charles Dupin. I^e dîner a commencé par une prière prononcée à luuite voix, et la prière a été écoutée avec recueillement par rassemblée. En
ce moment les enfans même de Voltaire étaient forces de s'incliner, et comme disait Saint-Evremont à M"" de Mancini : — “ Rappelez-vous, Madame, qu'une femme bien élevée et de bonne compagnie est forcée de faire sou salut, si elle ne veut pas être confondue, en ce monde et dans l'autre, avec des femmes de rien !”
Je vous fais grâce du détail ; il n'y a que les cuisiniers qui publient le menu du diner qu’ils offrent ou qu’ils servent à leurs hôtes, et il faut être l'hôte d’un cuisinier, pour compter, en effet, les turbots, les saumons, les potages, les suprêmes, les filets, les chapons, les bavaroises, et autres hamoix de yueule, bons a tenir leur place dans le Gargantua. Ce qui lait l’étonnement et l’admiration d'une réunion de ce genre, c’est la bienveillance de chacun et de tous, c’est le sentimeut unanime qui agit et qui parle, en tant de langages si divers ; voilà ce qu’il faut raconter, et non pas une carte de restaurateur.
Le dîner achevé, on a chanté lex grâces au piano, en quatuor. Après les grâces, l’assemblée a chanté le Ood save the Queen, avec accompagnement de clairons et de trompettes. Heureuses les nations qui ont un chaut national, appris dès le berceau I Heureux les peuples qui, dans leur moment d’enthousiasme, s’adressent aux divinités pacifiques, et non pas amc furies des discordes civiles ! Autant l’hymne et le cantique ont de grâce et de charme dans la bouche d’un peuple, autant la menace et la violence nous inspirent d’éloignement et de pitié ! Laissez, laissez vos menaces de sang et de liaine, et tout au plus gardez pour les jours de bataille, ces ^couplets vengeurs ; mais que du moins vos heures réjouissantes, vos heiures hospitalières, vos
fêtes, so passent à chanter des refrains de contentement et d’espérance ; n'allez pas commander vos Te Deum ! aux muses ivres de carnage, à la muse de Tyrtée, à la muse de Kœmer.
En ce moment les toasts ont commence ; ils étaient réglés à l’avance et proclames par un maître des cérémonies à la voix de Stentor. Chacun a parlé à son tour, et, autant que j’ai pu comprendre ces paroles empreintes du goût et de l’accent anglais, chacun, dans ces discours improvisés, s’abandonnait à l’inspiration du moment. Rien ne ressemble moins à un discours et à ce que nous savons de l’éloquence, que cette libre parole où chaque convive, provoqué par un mot de louange, répond à son tour, par une provocation nouvelle. Un seul discours a été prononcé, dans le sens du mot employé chez nous ; c’est le très bon et très solide discours de M. le baron Clmrles Dupin, le digne frère de ces deux grands orateurs qui ont tant brillé, celui-ci à la tribune et au barreau, celui-là au barreau, qui le pleure comme un des plus nobles fleurons de sa couronne éloquente. M. Charles Dupin a fait^un résumé excellent des luttes et des triomphes de la commission royale, à commencer du premier jour où il fut question d’élever, à cette place illustre, un- rendez-vous général do toutes les forces de l’univers.
Chaque discours était accueilli par un toast plus ou moins prolongé, et plus d’une fois le hurrah ! s’est fait entendre ; trois foLs trois fois, par exemple, lorsque lord Ashburton a parlé, do sa voix douce et calme comme son visfure. Vous savez qui est lord Ashburton, qu’il s'appelle, de son nom, M. Baring, et qu 'après avoir été le premier négociant du monde, il a été créé pair d'Angleterre en récompense d’un traité qu'il a signé avec l'Amérique. A propos d’Amérique, il faut citer le discours
(lu ministre des Etats-IIiiis. — “ Nous vous avons apjwrté. disjiitil, entre autres produits, des vœux sincères et des louanges dévouées ; nous sommes nouveaux encore dans ces grands arts où voua êtes les maîtres, et nous venons les apprendre à votre école.” A la place la plits houomble éùiient assis, comme une augmentation de l’ordre excellent de cette fête, les éditeurs des principaux journaux de Londres : le Tim^s, le Mornituj Chrcmicle, le Dnihj Netvs, Yllliixtratcd Ijomlon News. En génénd, l’habitude est celle-ci, c’est de donner à la presse, et en tout lieu, la place où l’on voit le plus, où l’on entend le mieux. A la Cliambrc des Lords, par exemple, les rapporteurs sont placés à cette tribune dorée que l'on croirait élevée là pour les ambassadeurs des imtions.
Pour compléter le récit de ce festin, réglé comme une cérémonie publique au moyen-âge, nous devons signaler aussi tant d'intermèdes de musique ancienne, que chantaient entre deux toasts, les quatre voLx au piano 1 On a chanté, entre autres couplets, doux sonnets de Sliakspeare, quand Slmkspearc, amoureux et songeant à peine aux visions de son esprit, ne pensait qu’à chanter ses amours. Ces vieilles paroles sur ces vieux airs, qui ont inspiré à lord Byron cette douce élégie : Lorsqw le temps
s’envole avec nos années, nous ramenaient volontiers à ces fictions hardies dont l'ancienne Grèce a composé les chapitres de sou histoire :
Quidquid Gracia menâax Audit in historié.
Et je ne sache pas que pour un esprit peu habitue à ces surprises de la poésie et de la musique, en leur popularité naissante, quelque chose se soit rencontre de plus exquis et de inieiLx trouvé
que ces sonnets umoureux et <-es élégances juvéniles, soiulaincrnent niélés à ce concert «le louanges et de prières, en faveiu- de ce qu'il y a de plus positif en ce bas monde, la sueur du front de riiomnio et le travail de ses mains !
Et la fête achevée, nous sommes rentrés par ces doux sentiers où languit, sur le vert gazon, la lune de mai, dans les bruits, «bins les clartés et dans les tumultes de cette ville infatigable qui recommence à vivre à minuit. Que de fois, dans les rues de Florence ou de Pise, à pareille heure, nous avons clianté (nous étions jeunes alors !) le fa/rfia donnû ? au Wd de l'Amo silencieux !
•\prés ce grave récit de l'hospitalité, assise sur le trône éclatant lie cette île fameuse, il me faut raconter une de ces journées incroj-ables, même à celui qui en a partagé le délire pendant douze heures d’eni\Tement et de tapage — Et comment m'y pren<lre, et par où commencer?
Deux mots sulBront pour vous mettre nu courant de mon embarras et de mon impuissjince : les courses d'Epsom ! I,’Angleterre en parle trois mois à l’avance ; elle en parle encore apres trois mois d’admiration et d’enthousiasme. On se Imttrait sur les rives de l'Océan, elle serait à Epsom. Et jamais course de chars aux plaines de l’Elide, disputée par les rois ; et jamais las luttes glorieuses de Sophocle et d'Euripide, évoquant l'histoire en deuil ; ni les coursiers fameux que chante Pindare en ses vers, ni ces fêtes où se montrent les coéphores élégantes, des fleurs plein les corbeilles et des larmes plein les yeux ; lui-même, Aristophane, le censeur, lorsqu’il livrait à la risée immense des multitudes, leurs naigistrats. leurs prêtres et leurs ciqiitaincs (joie incroyable du
jietit. de rire à ses heures, et de se moquer des {dus grands); aucune de ces fêtes ou l’Attiquc entière était convoquée, a certains momcns choisis dans le calendrier des âges, ne réunissait a un plus haut degré, l’cnthousiasnie, l’intérêt et la passion de tout un peuple. Un Anglais se rend aux courses d'Epsom comme un Athénien se rendrait au temple de la sibylle ; il y va avec le même rectieillement, il on revient avec les mêmes transports, enivré qu’il est de la vapeur du trépied.
Dès la veille, on dirait que tout ce qui n'est pas Epsom est une chose d’hier, — et le prince Hamlet lui-même s'on viendrait pour démontrer à ces grands politiques gu tZ y a quelque chose de vicieux dons ht sitmtion du Danemark , — où prenez-vous le Danemark? S’il est situé dans les plaines d’Epsom, nous y serons demain au grand jour! fji nuit qui sépare l’Angleterre de ce grand jour, est une nuit d’insomnie ; on ne dort pas, on rêve! Il n’est pas en ce moment d’homme ou de femme, d’enfant ou de vieillard, qui ne s’enivre, à l’avance, des promesses de cette minute heureuse entre toutes ; pa.s de mortel si méprisé du sort, qui n’invente un moyen de se faire présent, à soi-même, de cette journée. — A qui veut la prendre, une livre de nui chair, pour une place au sommet de l'omnibus! Ainsi ils parlent! Celui qui n’a pas de place en quelqu’un de ces véhicules de rencontre, s’en va, en maugréant, par le chemin de fer; qui n’a pas de quoi prendre le chemhi, s’attache aux brancards des voitures ; on va à pied, on va comme on peut, pounai qu’on aille ! — On arrive enfin, , et tout d’un coup voici la plaine qui s’étend, çà et la, et se perd dans niorizon. Ce n’est pas le sol uni et sablé du Champ-de- Mars ; ce n’est pas la vaste pelouse de Chantilly que domiueni
ces écuries semblables à uii palais, les ilemiei's vestiges île ces princes de Coudé, illustres un instant, oubliés aujourdlmi. — Non, rien ne ressemble à ces plaines sans apprêt, tout au plus la Croix de Berny, quand c’était la mode chez nous d’arriver au grand galop, à ce ruisseau du chemin où tombaient, si souvent, le cavalier et le cheval ! Epsom n’est pas un carrousel, et ce n’est pas une embûche ! La plaine est remplie do ses accidena naturels, et tant mieux si l’obstacle se présente ; on ne cherche ]ias l’obstacle. 11 s’agit de courir et d’arriver naturellement, que la 'pluie ait détrempé la terre, ou que le sol résiste à ce quadrupedam xonitus dont il e.st question dans Virgile. — Autant que le regard peut s'étendre, on découvre des tentes éparses, des maisons, des collines, chargées de peuples, des mondes pleins de regards ! A cliaquc instant, et de chaque côté, eu haut, en bas, do la colline et do la plaine, de chaque village et de chaque comté, de la cab.ane et de la maison, du cabaret et de l’église on accourt, on vient, on arrive, on regarde, on tremble, on espère, on attend î Sliaksjieare, qui connaissait bien son peuple, a décrit cette fête des 3 'eux, dans son Coriolan, et la fête est restée aujourd’hui ce qu’elle était sous la reine Elisabetli : “Quel sera le vainqueur?
Où est-il ? Toutes les bouches s'entretiennent de ce mile jouteur; les yeux affaiblis de la vieillesse empruntent le secours des lunettes pour le mieux voir; la nourrice babillarde, tout occupée de jaser du héros, en oublie le boire et le manger. ..de son nourrisson ; la plus' maussade cuisinière arrange sou plus beau mouchoir sur sa gorçe enfumée, et grimpe sur le mur. — Lui-même le grand Soyer oublie et néglige ses fourneaux et sa gloire. — On se pros.se sur les échoppes, aux fenêtres, aux
ljouti(iuub, sur les toits ; les maisons sont couvertes et cliargées do spectateurs de toutes les classes... foule pittoresque et variée. — Les prêtres eux-mêmes out quitté leurs retraites paisibles, et confondus avec la multitude, ils se bâtent, pour arriver essoufflés à mie place vulgaire ; volontieis les plus belles dames de la vie élégante exposent aux injures de l'air les roses et les lis de leurs joues délicates, et livrent au soleil les charmes de leur visage. , C’est un bruit, un mouvement, une rage, un délire autour de ce com’cur des courses populaires ; ou diniit qu’un dieu est caché sous cette enveloppe mortelle, et qu’il en va sortir !”
Pour ma part, je suis bien heureux qu’un si grand poète ait décrit à l’avance, les sensations de ce jour des miracles, où l’oji voit le peuple anglais, à la suite d’mi cheval de course, se ruer soudain dans toutes les violences de l’enthousiasme. Tout d’un coup, au sigiud donné, au premier cheval qui entre dans raréne olympique, on sont surgir de ce million et demi do têtes en démence, un mumime. Ah ! si jamais un poète héroïque, ou si jamais un capitaine qui revient de l’armée, ou si quelque reine imi«)sante, tenant par la nuiin son fils aîné, et traversant les arcs de triomphe, arrivaient à soulever, ne fût-ce que le moindre do ces frémissemens, dans l'amo d’un peuple... Salut à toi, ô poète, et te voilà immortel ! Gloire à vous, héros couvert du laurier populaire ! Honneur impérissable à cette majesté qui revient, accueillie et saluée par de pareils suft’rages ! — Etre salué comme est salué ce cheval, il y aurait certes de quoi mourir de joie et d’orgueil !
Ce même spectacle de l’aréne ouverte, do la lutte entreprise, du beau cheval lance à tout hasard, des prix proposés au.x vaiiiquems,
des poils gigantesques, des coupes d'or et des boucliers d'urgent, ciselés par les maîtres, nous le coimaissons à Paris même ; et, nous aussi, nous pouvons nous glorifier do nos coursiers olympiques... Ce qui manque à ces fêtes du printemps, chez nous, c’est l’enthousiasme universel qui fait d’un spectacle frivole, une passion générale; c’est l’angoisse surexcitée do tant d’âmes souf&antes du même mal. Ici, le même feu brille dans tous les regards ; le même cri de défaite ou de triomphe s’exhide en hurlemens sauvages, de toutes les poitrines également oppressées ! Aux courses de Chantilly, par exemple, sous les yeux même des princes de la jeunesse française, le beau monde arrivait dans ses plus beaux atours : les dames, le sourire à la lèvre et l’ombrelle à la main ; les messioui's, pareils à ces jolis danseure qui donnent le bras aux marquises pour danser un menuet ! Do peuple, guère ; à peine quelques vdlitgeois, attirés par la beauté du spectacle ; on demandait, par liasard, le nom des coureurs, on l’écoutait d’une oreille inattentive, et vous ne saviez guère en quoi le turf do Chantilly dilTérait, par la curiosité ou le plaisir, des soirées équestres do M. Pranconi! affaire de mode et de parade, et rien de plus.
A Epsom, affaire d’enivrement et do violence ! Oh ! l’étrange chose ! 11 n’est pas un seul do cos milliers d'hommes, du petit
au grand, du lord au valet d’écurie, et de celui-ci au mendiant, et du mendiant au bohémien, enfant perdu de l’Espagne basanée, qui ne sache l’âge, et la taille, et la robe, et le nom des chevaux qui vont courir! Interrogez le promier venu, il vous dira, d’un air de mépris : voici Hernandez, Constellation, Thésée, Hippohjtc, Arioste, Midas: ils ont des chances ; voici Lamartine et Louis Napoléon:
je jMirie contre eux, vingt contre cinq ! C'est une science, cette science des jockeys, des livrées, des cochers, des diverses écuries, et pas un Anglais qui ne se retrouve très facilement dans cet océan de voyantes et cliangeantcs couleurs, de la manche droite à la manche gauche, du gilet à la cravate, de la casquette à la jaquette ; voas y mettriez les plus habiles coquettes de Paris, elles se perdraient dans cette confusion de nuances, agencées avec toute l’imagination du kaléidoscope ; et le noir, et le vert, et le blanc, et le bleu, et le jaune, et le lilas, et l'orange, et le tartan ; le pourpre et le rose, l’ambre et le gris, le jaune clair, et le bleu foncé, et le bleu sombre. — On sait aussi le nom des éleveure, des propriétaires, des entraîneurs de cliaque cheval, et le nom des jockeys et la filiation de ces nobles produits des plus nobles races et des plus illustres pareils,
destinés à agrandir l'illustration de leur maison c’est lui
tumulte ! Et puis, au fond de l’âme, et dans ce tumulte, chacun est occupé à étudier, à admirer, à saluer le cheval qui gagnera à coup sûr, l’enjeu de cette journée, et ce cheval chacun le nomme et le proclame en son par dedans : c’est TedeUngton !
A la fin donc, et quand toutes ces passions sont à ce point soulevées, au moment où chaque pari est accepté dans les proportions les plus diverses et les plus capricieuses ; quand ces vingt-neuf chevaux, semblables à Handel, fils de Godolphin, lequel Godolphin était fils de l'Eclair, ce furieux cheval que son maître abreuvait d’eau rougie avec du sang humain, se mettent à courir, légers comme ces chevaux, enfans de la bise ; et quand ces milliers et ces milliers d’hommes retiennent leur souffle, de peur de faire tomber le jockey de leur choix, appuyé
sur le Jidcrum de l'étrier luisant. ..il est impossilde do donner une idée approchante de ce drame. On dirait les peuples attendant la fin du monde, et prêtant une oreille épouvantée aux cris de la trompette du dernier jugement !
Cinq fois de suite se renouvelle, au même lieu, et le mèmè jour, ce jeu délirant du cheval et du liasard ; chaque fois grandit la passion, augmente le délire, et chaque fois des sommes immenses passent de main en main. ..des fortunes entières... qui vont et viennent à cluique pas de ce cheval ... Nous avons cependant chez nous, uxi proverbe qui dit : Un bel écu de
Dieu ne se trouve guère sous les pas d’un cheval !
Et pendant ces trois jours, où toute chose est suspendue eu ces trois royaumes ! et d’un bout à l’autre de ces royaumes, et cinq fois par jour, avec autant de coursiers nouveau.x, le drame recommence avec la même furie, et la foule, à la fin, s'en va lassée et non pas assouvie. ..Et non mtiata récessif.
Dans l’entr’acte...il faut le dire aussi, l’entr'acte est digne du drame représenté. La course achevée, aussitôt toutes ces âmes se débandent, et chacun s’en va dans l’espace, chcrcliant a bohe et à rire. On va au hasard, à travers ces rues et ces carrefours de voitures de tout genre et de toute espece : landaus et landaulets, calèches et berlines, omnibus et tapissières, brouettes et cabs, chariots et charrettes ! Tout est pris de ce qui roule, et môme les chars funèbres sont remplis de cette vie animée et joyeuse ! On se ferait porter dans son cercueil, plutôt que de ne pas venir ! J’ai vu de petits chevaux, grands comme de petits chiens de Terre-Neuve, attelés à des voitures d’enfant ; j’ai vu des tombereaux du temp.s de la reine Anne, où vingt
porsonnos se tenaient debout, comme autrefois au parterre du Tliéâtrc-Français ; ,j’ai vu des carrosses dorés et dédorés, tirés par des ânes ; j’ai vu des chevaux montés à cru par des gens qui avaient trouvé le cheval et pas de selle, et je me sui.s rappelé le nom du cheval do Goldsmith ; Fiddle-hack, à savoir mmichf de violon. Le gentilhomme qui montait ce nouveau Fiddle-hack. n'avait pa-s l’air humilié le moins du monde ; il allait dans cette foule, aussi fier que le soleil de Louis XIV : Nec pliiribuji
impur !
Dans l’intervalle, nn boit et l’on mange. Du fond de chaque voiture on voit passer des paniers remplis do La multiplication abondante des pains frais, des jambons, des poissons, des pâte-s, du vin de France, et l’on so demande, au bruit de ces bouchons délivrés de l’entrave, au pétillement do cette écume chajupeuoise, à l’aspect doré de ces longs verres, aussitôt vidés que remplis, si vraiment le vin d’Aï peut suffire h une seule journée des courses d’Epsom? — Il faut voir tout ce monde affamé dévorer, à belles dents, ces viandes arrosées de vin de Champagne ! il faut (uitendre ces cris et ces rires ! (Jue le bourgeois anglais soit venu en ce lieu de délices, avec sa femme légitime et les cinq ou six enfans issus do ses justes noces, sous l’autorisation préalable <lu lord-évêque de Londres, ou que le jeune homme amoureux ne soit attaché à la belle dame de ses pensées, que par les liens plus fragiles d’un mariage d’Ecosse : et l’honnête femme, et la femme légère, s’abandonnent également à la fête universelle, en, causant, en riant, en buvant, en trinquant. — Femmes au visage un peu fardé, à la voix un peu rude, celle-ci vêtue comme une duchesse de Milan, celle-là comme une princesse de Mytilène...les unes et
les autres, semblables aux armes d'Angleterre ; des roses eu peinture, des lions en action !
Dans l'intervalle encore, au moment de ce repis en plein air, entre les belles conversations et les poésies fugitives, et quand le plus pau\Te diable est tenté de se dire, comme le prince Henri, dans une pièce de Shakspearc {Henry IV J : Cela me rabaisse considérablement, cette envie que j'ai de boire de la petite bière, ou voit circuler des fantômes... dos femmes et des enfans qui tendent la main à ces viandes refroidies sur la table de Jules César! Pauvres gens, logés au château de la misère ! ils connaissent à peine le seuil du club de la Tranche-de-Bœuf : ce jour-là, du moins, ils ne sont pas exposés à dîner à la table impitoyable du duc Homfrny.
Dans cette foule d’ombres errantes se promène aussi la Gipsy, la Bohémienne, qui traîne avec elle, à la façon des Scythes, sa maison roulante à travers les genêts fleuris et les ronces incultes. Elle est de grande taille, elle est belle et fière, elle a des cheveux noirs, digne parure à ses yeiLX noirs ; elle porte sur son visage clair, le hàle frais de la jeunesse. Evidemment cette créature éloquente appartient à d’autres cieux ; elle a vu d’autres soleils. Dieu, qui n’a rien donné à la (iipsy, lui a fait le don de prophétie, et son sourire même est déjà une annonce de bonheur ou d’infortune.’ — Elle a pris ma main, et dans une langue sauvage, dont je n’entendais pas le premier mot, heureusement pour ma tranquillité et mon repos, elle m’a prédit je ne sais quelle histoire bunentable, quelle aventure horrible dont ellemême elle émit troublée ! Ainsi Cassandre a prédit la chute de Troie, ignorante de son sort. Ma Cassandre nistiqüe, me voyant
si tranquille, à l’anuonce de cette fin procliaino du momie croulant, a dû se dire à elle-même : Voilà un héros !
Heks ! notre héroïsme à nous tous, sur le bord de ces abîmes, c'est, en effet, de ne pas savoir aujourd'hui dans quel abîme nous tomberons demain.
Et puis, et enfin, quand le dernier vainqueur a remporté la dernière palme, aussitôt, — nouvelle et plus étrange furie, — on entend le remue-mén^e do tout ce peuple, aussi avide de rejKirtir qu'il était avide d'arriver. Allons ! laissez vos corbeilles et vos l)outeiUes à demi pleines au.x affamés qui vous tendent la main ! Allons ! remettez le timon à la voiture et le collier au cheval, et fouette cocher ! A présent c'est notre tour à coiuir, à ellleurer d'une roue impatiente la home glissante, à nous couvrir de la poussière glorieuse ! Allons, çà ! et puisque ce retour d'Epsom à k ville est une fête consacrée, et puisque ceci est un pou le mardi-gras de k nation anglaise, et k descente hurlante des Courlilles, agissons à l’iniglaise, et ruons-nous dans cette joie, afin d'apporter, des premiers, k nouvelle ardente do ces courses mystérieuses... Insensés que nous sommes! à peine gagnée, on a su k course et le vainqueur ! Vous n'avez donc pas vu, au-dessous des nuages, ces messagers ailés qui cherchaient leur voie à travers les airs ? Les uns j>artent d'un tmit, les autres hésitent et se troublent; celui-ci cherche à découvrir, d'un vol léger, le chemin qui conduit au colombier natal ; il plane encore dans les airs, pendant que iù-bas, à trente lieues d'ici, tant d'àmes impatientes attendent le volatilo qui porte un peu plus que k fortune de César !
Si donc ce monde et ces chai'S se mettent soudain a brûler
l'espace, c'est imiquemeut, croyez-le bien, pour le bonheur d’aller vite, et de passer à travers le danger, sans y tomber. En ce inomeiit, dans cette foule éprise du mouvement et de l’imprévu, c’est à qui s'abandonnera à sa verv'e fescennine, à qui débitera d’une voix plus animée, une plus grande quantité de quolibets et de saillies, à qui chantera, sur un tou plus liaut, la cluinson chère à Fiüstafl’, à savoir ; “ Le centième psaume, sur l'air des
Jupons verts!” Bénédiction sm‘ tes poumons! bon chevalier, tu devais eu avoir grand besoin au milieu de ces bruits, de ces tumultes, de ces eluuisons, dans cette bagiure smiuriâtre de joyeux Bretons arrivés si tôt, sans peine et sans remords, <»« troisième degré de Ut boisson !
Comment nous avons regagné la ville, à travers cette émeute, ce fouillis, ce choc, ce beurtement, ces cris, ces lires, ces chansons, ce centième psaume, cette fahtnfferie et cette soitl'eric, en plein harrah ! eu pleine clameur, entre ce char brisé et ce chariot renversé, par les vilL^es accourus pour nous voir, par les campagnes rugissantes, par les tavernes éclakées, par les jardins où la danse, où le ballon même s’arrêtent, afin de saluer cette bacchanale ; — par quel miracle nous avons évité ces ilangers, ces obstacles, ces chevaux ell'rayés, ces chevaitx épuisés, ces coups de foudre de l’apoplexie, en plein chemin foudroyante ; ces cochers, ivres comme leurs maîtres, ces orateurs en plein veut, postés sur la pointe du pied, à la pointe du timon, je vous jure que je n’en sais rien, et qu’en ce moment où l’extase s’arrête enfin, et fait place à quelque sang-froid, je me demande à quel songe, à iiuelle furie, à quel charme, à quel délire étrange, incroyable, inouï, anglais, nous avons ajqiartenu tout un jour I
Il faut me pardonner ces tumultes de l'idee et <lu style ; ils se sont emparés de mon esprit malgré moi ; j’écris d'ailleurs en pleine Angleterre, et, comme disait ce savant praticien d’Italie, Lancini, devenu Romain à Rome : Scribo in ayro roinano !
Le Tunnel sous la Tamise — La Tour — Shakspeare ! — Les ombres — La chambre des armures — La reine Elisabeth — L«s diamans de la Couronne — Les poëtes sont les vrais guides — Le château de Wmdsor — Van-Diek — Les écuries de la reine — Charles II et la Restauration anglaise — Le bal déguisé — M. Eugène Lami — Les Etoiles : Madame Sontag, Carlotta Grisi, Sophie et Marie Onivelli — Régnier, Mario et Massol — Conclusion.
26 Mai.
Adjourd'hui ma dernière lettre, et demain, ma lettre et moi, nous franchirons la plaine azurée et sa blanche écume ! Mo voilà donc, tout pareil à ces provinciaux d’autrefois qui se croyaient quittes avec la viUe de Londres, quaml ils avaient vu “ le roi, la reine, les lions, Bedlara et Westminster ! ” A quoi les badauds de ce siècle ajoutent :• la Tour et le tunnel sous la Tamise ! — Je l'ai vu, ce fameux tunnel, et j'y suis descendu, par liasard. On peut appeler cela ime men’cille, une merveille inutile, a coup sûr, inutile et maussade, et vraiment fallait-il que la ville eût beaucoup d’argent à perdre en folies, lorsqu’elle se mettait à
creaser, de chaque côté de la Tamise, ces deux giunds puits, que relie un passage souterrain. Il vous faut descendre, et longtemps, par un escalier à pic ; — à la dernière marche, vous apercevez une vaste galerie, éclairée à l’aide de quelques becs de gaz, et vous avez, pour toute satisfaction, le plaisir do vous dire à vous-même, que vous marchez à pied sec, ou pou s’en faut, audessous d'un fleuve habile à porter des navires, accourus des extrémités de l'Océan ! Ce n’est que cela! et si — par malheur — ce passage eût été, durant des siècles, la seule façon de traverser le fleuve, et qu’après bien des années on eût trouvé le moyen de pa.ssor la Tamise, non pas sous un pont, niais sur un pont, ou tout simplement sur une de ces barques légères qui imissent, sans tant de bniit et de dépense, une rive à l’autre, aussitôt figurez-vous l’enthousiasme et l'émotion universelle ! — On eût crié nu miracle ! on eût béiri le batelier qui affranchissait tant de passagers de ce grand ennui : descendre au fond d'une cave, et respirer, pendant vingt minutes, un peu do mauvais air, par ces deux grands trous, ouverts à chaque extrémité de l'abîme ! Alors, do toutes parts, se fût élevée une bénédiction solennelle, et lheure eût été louée à tout jamais, qui remplaçait, par une simple barque, ce fameux tunnel de douze cents pieds. Et pourquoi faire, un jouet de quinze millions de francs ?
Qui que vous soyez, méfiez-vous du tunnel sous la Tamise, et s'il vous plaît de passer l'eau, choisissez parmi tant de batejiux qui passent à toute vapeur! Ou aura beau faire, on ne fera jamais un plaish de l’abîme, de la nuit, du silence et de l’écho des profondeurs, à jamais séparées du soleil ! Le grand jour est déjà une grande fête, et quand je me vois à miUc pieds
au-dessous du fleuve qui mugit, il me semble que je descends malgré moi, dans quelqu’une de ces cavenies politiques ou se prêtent, sur des poignards ridicules, toutes sortes de scrmens abominables, arrosés d'un joli petit vin bleu, couleur du temps... “ Voilà du romarin, c’est pour la mémoire.”
Non loin du tunnel e.st ouverte une autre ciuiosité officielle de la viUe de Londres, et vous savez, Monsieur, si je me méfie des curiosités officielles. Le Guide est un traître ; il vous pousse à toutes sortes de vieux chapitres qu’il épide en âuounant, et vous restez, bouche béante, à écouter cet imbécile de livre mal fait, qui vous force à regarder on ne sait quels joujoux gotliiqucs, à travers une lorgnette d’opéra. Mais on a beau faire et se défendre contre les choses acceptées, il se rencontre parfois de mauvais jours où vous êtes accablés, eu dépit de votre prudence, des restes, des loques, des vanités, des feriuilles que les faiseurs de Guides et de caUilogues exhument, avec tant d’audace et d’imjiudence, de la garde-robe, de la hotte et du cenîticil des nations. — Ainsi est arrangé ce très vulgaire spectacle de la tour (le Londres, ouvrage informe de quelque antiquaire maladroit qui dispense au gré de sa fantaisie un nom héroïque à ces euhasses rouillées, à ces casques éteints, à ces lances inutiles ! On joue aux portes de la tour, un jeu guerrier qui consiste à ouvrir, cliaque matin, avec toutes les précautions de la guerre, ces portes vénales, et jamais du temps de Guülaume-lc-Caaju^raHt, qui fit bâtir ces tourelles sur l’emplacement d’une forteresse romaine, on ne vit une aurore plus guerrière ! A peine ouvertes, comme aux joiua d’un siège, les portes de la tour sont en elTet assiégées [lar toutes sortes de curieux au rabai.s, (jue le train de plaisir a portés
sur ce rocher poétique, enchâssé dans un cristal d'argent. — Vous êtes reçu, sur ce théâtre de tant d’abomiiiations et de douleurs> par des comparses, habillés à l’ancieu costume des Tudors ; le pourjioint rouge aux armes de la reine, la toque de velours et... que diras-tu, metteur en scène de l'Ambigu-Comique et do la Gaîté ? La toque et la houppelande sont complétées i>ar un pantalon noir, et une paire de hottes cirées, comme si tous les chamois étaient morts ! Eu vérité, voilà uno grave infraction aux habitudes conservatrices do ce grand peuple ! Il est le conservateur par excellence ! Avec lui, il suffit d’avoir été pour être encore. — Tu as vécu. ..donc tu vivras ! Tu as été le passé ...tu seras ravcnir ! Tu as été la couronne d'Elisabeth... tu seras la couronne de Victoria ! Ni le temps qui dévore toutes choses, ni les révolutions qui renversent, ni les émeutes qui brisent ne sauraient clianger une loi, une liabitudo, un usage do cette nation ! — A peine la mode, ohéie en tout lieu, vient-elle à bout des habits de chaque jour... Les vieux temps garderont leurs vieux costumes ; les antiques maisons, leurs meubles antiques. Les courtisans de Jean-sans-TeiTe passaient sous cette voûte, et c’est le droit de la voûte respectée, de voir passer, encore à cette heure, les courtisans de la nouvelle monarcliio. Ici l’on n’efface rien, ici l’on respecte toutes choses, et même la violence a ses respects : Charles I", sur l'échafaud, portait encore tous les insignes de la majesté royale ! Avec peu de soins et do peines, cherchez bien, vous retrouverez certaines mœurs, et certains hommes de l'un et Vautre intérêt au temps de Cromwell !
Tl faut donc s'etonner, et grandement, du jiantalon et des
bottes verniüs de ces messiem's, et je les dénonce comme des révolutionnaires qui porteront, si l’on n'y prend garde, un gi-and trouble dans ce drame monotone d’une prison d'Etat, devenue un lieu de rafraîchissement et de repos. Au plus vite, si vous voulez ne pas manquer de spectateurs, rétablissez au grand complet, le costume primitif des ballebardiers de la Tour.
D’un spectacle manqué, l'homme sage prend ce qu’il peut en prendre. Il écoute, à travers les murailles, le bruit des siècles écoulés ! Il cherche à reconnaître, à ces meurtrières, le visage de tant d’hommes emportes par la mort ! Ou lui a raconté des histoires, on lui a montré des tableaux, on a représenté, soas ses yeux des drames sanglans, et le diamo et l'histoire, et le tableau, il revoit tous ces reflets vivans des siècles passés, et pour une heure, il redevient rhistorien, le peintre et le poète de ces images funèbres! — Autant de tours en cette pri.son d’Etat, autant do noms, empreints de sang et de terreur ; à moins que la dérision ne vienne ajouter à l’horreur de cas bastilles ; par exemple, la Tour de la Liberté, à la gmndo Bastille, modèle de toutes les autres, et qui les a toutes écrasées dans sa raine. Interrogez, et l’on vous dira quelles étaient ces prisons, ou plutôt ces tombeaux ! Prenez une torche, et cherchez à l’intérieur do la muraille où suintent les larmes, le nom do ces divers captifs, voués à la luiche royale, au couteau populaire, et vous trouverez, ô douleur ! parmi les noms do tant de bandits, les noms les plus glorieux et les plus chaiTOans. Ici des poètes sont morts ! ici dos héros ! ici des beautés ! ici des martyrs ! Dans ces murs abominables, la libre jmrole fut captive ; le libre évangile fut chargé de fers, 1 épée loyal'.’ fut biiaéc, et l'on vit des- reines de vingt ans, trans-
jiortées, en deux tronçons, dans ce cimetière, la tète détachée du corps, la couronne arrachée à ce front royal ! — Sous ces voûtes sombres, le gi-and Sliaksjjeare a rencontré, ombres ei-rantes, plus d'une tragédie à peine vêtue de son linceul, et il s’est écrié, — âme ferme et généreux esprit ! — voyant ces ombres décapitées, ces reines détruites, ces rois massacrés, ces enfans égorgés : Que des omhres n' effraient pas Viime de
Bichard! Voilà un guide à la Tour de Londres, ce Shakspeare ! Je n’en veiLx pas d’autre, quand je devrais lui montrer, chemin faisant, les héros, les tyrans et les douleurs échappés à son génie : Essex, la fleur et le miroir de la jeunesse d’Angleterre; Warwick, Dudley, Thomas Morus, l’auteur d’un rêve aussi beau que le Télémaque; et vous aussi, comtesse de Salisbury, Jane Grey, Catherine Howard, Anne de Boleyn ! Seul, abandonné à soimême, à scs rêv^, on retrouverait son compte, à tout prendre, de la T<mr ensanglantée à la Porte des Traîtres; mais le Guide en chair et en hottes, en os et en toque de velours. s’enip.are de vous et vous parque, volens nolens, dans une troupe de visiteurs. Dès ce moment vous ne vous appartenez plus à vous-même, vous êtes la proie et la chose du cicérone gothique ; il vou-s tient, et 2>our commencer, U vous pous.se daiLs la chambre dos annurcs, pai’eillo au magasin de l’Opéra le matin du soir où va se jouer Bohert-le- Diable ou tout autre poème de chevalerie. A bon entendeur, salut! Il s’agit d'écouter ce bavard qui vous montre une centaine do vieilles armures dont notre musée d’artillerie ne voudrait pas. A ces armures il y a des noms : Edouard I", Henri VI, Henri VIII, Thomas Howard, et les autres; et ces noms-là sauvent quelque peu ces hauberts vermoulus, ces cotU's de mailles
démaillées, ces brassards, ces jambards, ces cuissards, tous ces vieux bagages des batailles ancienues, — c’est triste à voir et lamentable, ces armures où rien ne bat plus, ces casques vides, ce néant des forces anéanties et des gloires épuisées ! Passe encore si la beauté de l’arme et de l'armure, l’éclat des cuirasses, le fd des épées, la richesse de l'ensemble ajoutaient au souvenir la grâce exquise d'un art oublié; mais ici (ôtez la belle et riche armure milanaise do Charles I") tout est sombre, et triste, et sans éclat, et la rose rouge, et la rose blanche, et le lis de France,fleurs oubliées, ne suffisent plus à relever de leur grâce idéale, cet acier terni par le temps. — Un Bonaparte a laissé en ce lieu, parmi ces reliques guerrières, une armure de joûte et de tounioi, une des parures courtoises d’Eglington ! — Humble trophée, et qui nuit à l’ensemble de ce moyen-âge guerrier.
Une image affreuse et qui fait peur, en effet, c’est la reine Elisabeth en ses friperies, liamachée de perles fausses, et accroupie en ces liardes mal lavées, sur un vieux cheval que tient un vieux page, par sa vieille bride. On ne saurait rien voir de plus hideux, et j’imagine qu’elle se fût cruellement inquiétée de son image ainsi faite, cette reine superbe, si on lui eût raconté qu’un jour viendrait où, dans cette même tour qui lui servit de prison et do rempart, dans cette enceinte si longtemps obéissante à ses châtimens et à ses vengeances, elle serait représentée en haillons, elle-même, cette vestale assise au trône d'Occident , — tête immense et cœur perverti, — la vipère et l’or dans un vase d’argile !...Et de tous les courtisans de cette majesté flétrie, parmi ces fortunes et ces noms qu’elle a créés, personne qui prenne la défense du chevalier-viertje ; personne qui dise avec Hamlet : “ Que celui-là
qui joue les rois soit le bien-venu !” Etre reine absolue et femme adorée, et se montrer, après tant do gloire, sous ces vils liaillous, au bénéfice des hallebardiers de sa tour !
Eh bien ! ces armures, ces gantelets, ces rapières, ces armes, ces billots, où la tête tombée a laissé son empreinte, ces haches, ces canons, ces mousquets, ces machines de guerre empruntées aux Turcs et aux Maltais, et toutes ces façons de tuer un homme ; francisques, pertuisanes, espontons, épieux, martelines, tridens, javelots.. .c’est bien ennuj'eu.x à voir, tout ce résidu des passions d'autrefois... je le préfère pourtant à la contemplation extatique, au pied d'un escalier, des joyaux de la couronne d’Angleterre. Voilà un piètre spectacle! et l’on ferait bien de cacher ces choseslà sous le timnel, deux spectacles qui se compléteraient l’un par l’autre ! On vous montre donc, à travers une double cage, le bonnet du roi, si c’est un roi qui règne, et le bonnet de La reine, si c’est une reine. Ici se cache la sjiinte-ampoule des rois du [Msuple angkis, entre le sceptre et l’éperon ; en ce lieu reposent le globe et la salière, la cuiller et le bâton, les fonts baptismaux des enfans de la reine, et le bandeau du prince de Galles ; diamans, épées, housses, chardons, trèfles, croix, bracelets, fontaines, plus un certain diamant bleu, corbleu ! emprunté aux roues du char d’Apollon. Ce beau diamant brillait naguère d’un éclat sans pareil ; il était sans rival ; ü a été détrôné par ce diamant de barbare et de sauvage, le Koh-i-nor, la Montagne de lumière; et c’est ainsi que passe k gloire du monde, ô ciel ! Sie transit gloria inundi !
Croyez-moi, cette visite à k Tour vous comptera pour une journée assez mal employée, et d’autant plus mal qu’elle entraîne
une visite au tunnel. 11 ny a d’ailleurs que les poëtes qui aient le droit de vous montrer les vieux âges ; les vieux âges entendent la voix du poète ; ils respirent de son souffle ; ils revivent de sa passion ; il leur rend à son gré la forme, la force, la toute-puissance, la pitié, la terreur. “ La mort a passé dans ces murs, mais le souvenir de ces douleurs s’est apaisé et tourné en mélancolie, tant nous sommes loin de ces douleurs*.”
Reste le château de Windsor. A la bonne heure, il est vivant de sa propre vie ; il peut dire, à son tour : Moi et mon roi,
comme di^it le cardinal W’olsey ; Ego et reje meus. 11 règne seul au milieu de cette enceinte de verdure, au milieu de ce paie enchanté, à l’abri de cette forêt célèbre qui vaut seule un long pf)ümo ! Windsor so passerait de roi, plutôt que le roi de Windsor. Faute d’un roi est tombé Versailles, favori sans mérite; et la plus grande entreprise de notre roi Louis-Philippe, aidé de toutes les gloires de la France, ç’a été de faire revivre un instant le palais de Louis XIV. — Lo château de 'Windsor, placé lâ. aux premiers jours de la conquête, avec le génie particulier aux rois normands, les plus grands architectes et les meilleurs législateurs de leur siècle, a été grandissant et s’embellissant toujours, et maintenant il est à son apogée. ..On ne décrit pas cet ensemble de hauts faits, de hautes murailles, de grands noms, de passions illustres, de croyances, de victoires, de familles, de tombeaux, de souvenirs ; avec la simple chapelle où brillent, en un vif relief, les écussons des chevaliers du très noble Ordre de la .larretière, un homme habile écrirait un gros tome ! Le vitrail, les panneaux.
• Walter Scott, Old ilortaUly.
les amies, les chapelles, la voûte aérienne et les sombres voûtes, les stalles, les dais, les rideaux, les autels, les lumnicres, les tombeaux, les niches, les piliers, le marbre, et les bronzes, et la pierre, et la brique, et la terrasse, élevée au-dessus de ce paysage quelle domine de sa hauteur (la terrasse de Saint-Germain au printemps !) tout parle, en ces lieux solennels, de l’antique lùstoire de cette maison, aussi vieille que l’Angleterre elle-même, et qui résume, en ce vaste ensemble, et sa gloire et ses splendeurs.
Vous entrez, et tout habitué que vous êtes, dès la jeunesse, aux grandeurs ressuscitées de Fontainebleau ou de Versailles, ou même, en vous rappelant les anciennes élégances du château d’Anet et le paysage du château d’Eu, tout rempli de l’armée errante des ducs de Guise et de leur suite, et ces maisons vaillantes des bords de la Loire, où notre roi avait fini par porter sa truelle inspirée ; et enfin, quelle que soit la merveille, restée au fond de vos souvenirs, de l’art gothique à la Renaissance, du château des Tancarvillo, au manoir des archevêques de Rouen, à Gaillou, vous restez étonné de cette magnificence et de cette grandeur, car vous avez sous les yeux, toutes les passions et tous les âges. — Dans la salle des Gardes, se rencontrent François I" et Nelson ; dans la salle de saitit George, éclatent et brillent cinq cents années de chevalerie et de batailles. La salle de Bal inspire la fête, et l'on dirait que 8. H. M“' de Montespan va venir, menant en laisse de sa beauté, le roi de France et sa fortune. — A la salle du Trône appartient le lion britannique, entre saint George et le dragon... Voici, dans ce coin du jialais, la salle de Waterloo! A ce seuil funeste, un jour qu’il habitait
le palais de Windsor, s'est an-êté le roi Louis-Philippe, et il est revenu sur ses pas, refusant, en roi franc/ais qu'il était, de tniverser le plus douloureux souvenir de la France moderne. Ah ! que tu nous as fait de mal, horrible bataille de Waterloo ! Que de douleurs légitimes et que de haines, sont sorties do ces sillons engraissés de notre sang ! Notre roi eut raison de dédaigner les images de tous ces rois accourus à la curée de la France ! 11 fit bien de détourner sa tête affligée du spectacle
hihospitalier de ces désastres, féconds en discordes ! — Allons vite, et quand nous serons dans le grand vestibule et dans le grand escalier, entre les guirlandes et les étoiles, entre les fleurs et les armures, alors nous irons d'un pas plas calme, et loin do Waterloo, noua regarderons à loisir cette suite infinie d’appartemens superbes, tout remplis de chefs-d'œuvre : argent, bronze, et tableaux, et statues, et reliefs, et plafonds, et draperies, et candélabres, et enfin, ô merveille ! l'œuvre de Van Dyck, un des plus grands historiens de ce monde ! 11 a ressuscité, dans mie
résurrection admirable, les grandeurs emportées par les âges ! 11
a rendu la vie aux beautés éteintes ! lia sauvé la gloire ! lia replacé les héros sur son piédestal. Il a ranimé les royautés abolies ! 11 a racheté toutes les fautes ! Il a excusé toutes les
faiblesses ! Il a pardonné tous les crimes ! Il a replacé tous les voiles ! Il a décliiré tous les linceuls !...“ Salut, Rome victorieuse, dans tes robes de deuil !”
On se ix:rd dans ces cabinets, dans ces salons, dans ces vestibifles, dans ces chambres de la présence de la reine, comme on dit au château d'IIampton-Coml. ! Ou se perd aussi à vouloir raconter la tour d'York, de Clarence, de Cheater, de Lancaalre, du
prince Noir; et puis tâchez de suivre, au long de ce rivage, à travers ces verdures, au-dessus de ces vieux arbres, le vaste panorama de Londres à Windsor ; et puis, lorsque vous êtes descendu de ces hauteurs, essayez de vous retrouver dans ces allées du petit parc et du grand parc, dans ces jardins d'esprit et de courtoisie où les joyeuses commères donnaient leurs rendez-vous à sir John Falstaff, lorsqu'il s'amuse à mener la vie des dieux sylrains.
Ce qu’il faut admirer surtout, dans cet ensemble de magnificence et de grandeur, c’est la p<ufaite sécurité de ces palais, plus forts et plus respectés dans Iciu: eut:einte de verdure, que nos Tuileries entourées de gardes, de canons et de grilles de fer. C'est beau, certes, ce château de Windsor ; mais ce qui le rend companible aux plus illustres monumens, sortis de la main et du respect des nations, c’est de savoir qu'im jieuple furieux no viendra pas, demain sans doute, aujourd’hui peut-être, jiorter ses mains ignorantes, impitoyables, furieuses, sur ces chefs-d’œuvTe, l'omement du trône, et contre ces murailles où s’abrite la irwjesté des rois ! On ne verra pas, non certes, cette maison royale insultée par une multitude déchaînée ; on ne verra pas ce trône éclatant livré aux flammes sur les places publiques, pendant que le pillage s’empare de ces chambres dorées, et que toutes les immondices de la cité se ruent, en blasphémant, sur le lit mémo de la reine, tremblante pour son mari, pour ses enfans, pour les enfans de ses enfans ! Non, le palais de Windsor n’a pas à redouter les destinées brutales du palais de Versailles et du palais des Tuileries ; il est protège par la nation anglaise tout entière ; il fait [larlie de la fortune et de la gloire de ce grand peuple ;
et chaque paliüü, et chaque maison, et clinque boutique, et la voile errante sur les mers, et le flot de l'Océan, et le flot de la Tamise, les lleiu^ des jardins, et les étoiles du ciel, la voix de l'orateur, et la plume de lecrivain, le lord en son manoir, et le paysan sons son chaume : toutes les volontés, toutes les forces, toutes les intelligences de ce peuple, sont consentantes à respecter, à défendre, à protéger le trône et le palais, la tombe et le berceau do leurs rois. — Rois et peuples ils sont réservés aux mêmes destinées ; ils comprennent que leurs fortunes sont inséparables, et qu'ils marchent au même but, protégés par les mêmes lois ! Voilà ce qui fait aujourdliui la grande et sincère beauté des maisons royales : c'est le respect qui les entoure ! En vain vous admirez les plus rares chefs-d’œmTe de la pierre taillée et des nuarbres apportés à grands frais, si l'idée importune de ces beautés passagères, si la trace récente des violences passè'cs, si la menace furieuse qui monte jusqu’à ces voûtes superbes, viennent à chaque pas troubler votre admiration et gêner votre plaisir. Cet abandon vous blesse, et ce silence vous fiiit peur ! Où se tient donc la majesté qui naguère remplissait ces demeures ? Où sont les enfans dont les cris joyeux animaient ces jardins ? Qu’a-t-on fait du père de famille, du vieillard couronné, l'àme et la protection do ces murailles ? Qui nous rendra cette reine entourée do cette jeunesse dont la présence animait ces salons silencieux, dont le travail honorait ces tables superbes ? — On n'entend plus, dans ces appartemens déserts, que les pas du gardien, l’unique habitant de ce palais des absents ou des morts ! Pas un bruit au dedans, pas un bruit au dehors ! Ce n'est pas un palais que nous visitons à cette heure funeste, c’est un tembeau !
J'ai visité, à Londres même, les écuries de la reine ; elles sont
remplies des plus beaux ebevaux de l'Angleterre ; ou y voit, entre autres men'eilles, un attelage de huit clicvaïux-isabelle, appelés les chevaux du sacre, et véritablement ils ne servent qu’à eertaines heures choisies, où la roj’auté anglaise se montre dans toute sa fortune. Un cheval mort, on le remplace par un autre tout semblable, et cet attelage de fête et d'apparat se perpétue ainsi, dejmis l’année 1701, où fut constniit4ï la voiture de cérémonie, qui sert encore à la reine, au.x grands jours. Comprenez-vous cela, une voiture royale oniée et entourée de tous les attributs de la royauté : la reUyion, la justice, la force, l'abondance, le commerce ; une voiture oniée de lauriers et d'emblèmes, et surmontée de la couronne ; un chef-d'œuvre suspendu à des courroies de maroquin rouge, oniées de boucles d’or ; tant de chiffres et d’emblèmes, des roues triomphales, une poignée de lances pour timon, et jiour devise : Dieu et mon droit ! bref, un
meneilleux trophée à la fureur populaire, un monument royal, si facile à fouler aux pieds, à insulter, à mettre en pièces, à brûler au coin des bornes ; un meuble de Iwine et d'envie, qui, chez un peuple intelligent, ne vivrait pas dix années sans que les Catinats de l’émeute, les Lamoignons des barricades s’y fussent promenés en triomphe, eux et mesdames leurs épouses ; eh bien ! depuis l’im de grâce 1701, quarante-six ans après Louis XIV, cette même voiture a servi à combien de fêtes, à combien de couronnemens et d'ovations !
Ija reine habite, à Windsor, un vaste carré (le quadrangule ), et de ses fenêtres elle peut voir chaque matin k statue cquestre de Charles II. Le souvenir de ce roi des licences françaises est resté vivant à Windsor, le reste de l’Angleterre en a honte et s’en indigne encore comme d'une insulte à scs mœurs puritaines.
Huit jours avant qu’il disparût tout à fait de ce inonde, ce roi éphémère et charmant, que l'exil avait dégradé, et qui du milieu des grandeurs de Versailles naissant n’avait rapporté que des vices, il donnait uno fête, et cette fête a été racontée avec une rage et une indignation toutes bibliques par un écrivain contemporain ;
“ Je n’oublierai jamais la luxure, la profanation, le jeu, le mépris de Dieu (c'était un dimanche !) dont je fus le témoin, il y a sept jours. Le roi folâtrait avec ses filles de joie : la Portsmouth, la Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres à peine vêtues ; un jeune rimailleur venu de France, le luth en main, chantait de galantes paroles dans la salle adjacente ; . quelques favoris du prince, assis, ou plutôt vautrés autour d’une table chargée d’or, se disputaient, les cartes à la main, un rouleau
de 3,000 livres Six joiu'S après, chansons, maîtresses, argent,
favoris, faveur, tout était dit. Le roi Charles II n’était plus qu’une vaine poussière dans un cercueil.”
Que disons-nous? Ce même roi Charles II, entouré de ses parasites, de ses bouO’ons, de ses traîtres, jyrêts à vendre la patrie à qui les paie, il va reparaître avant peu, le 13 du mois de juin, dans tout l’éclat do sa grandeur éclipsée ! Elle-même, la reine d’Angleterre, dans ce grand bal costumé qu’elle donne à sa coiu et à ses hôtes, elle a choisi, pour texte à ces déguisemens, l’époque, le régne et la cour de Charles II. — Vous serez vêtus et hahillés à l'ancienne mode de la cour de Charles II, tel est l'ordre, on n’en peut pas sortir, et depuis tantôt huit jours, on ne parle plus dans la ville entière, que de ce kil à la cour du dernier Stuart ! On s'épuise en recherches, on se rue en dépenses ; un
artiste français, ingénieux s'il eu fut oneques, Eugène Lami, fem sji fortune à comj>oser des dessins pour toutes les belles daines et pour tous les gentilshonnnes de l’Angleterre. jVinsi le veut la reine ; elle commande, on obéit, [«iree que tel est son plaisir, et qu'il serait de mauvais goût de la chagriner pour tout ce qui regarde la fête et la joie do sa jeunesse. Aussi que de suppliai tiens et de prières chez notre artiste ! On lui écrit les lettres les plus cliarmautes ; on so rajqielle à son souvenir ; on le prie, un le supplie de composer un beau costume, exact, original, riche, unique, et qui convienne ù la beauté do la dame, à la taille du monsieur. Les femmes les plus revenues des vanités de ce bus • monde, et les hommes les plus considérables j«ir la dignité et pai' le caractère, ont accepté sérieusement cette corv'ée, et j’ai eu ITionneur, moi qui vous parle, de présenter un ministre d'Etat à M. Eugène T Ami ! — “O monsieur l’artiste! arrangez-vous de façon à ce que j’aie quelque plaisir à caresser du regard un miroir amoureux! — Et moi, dit l’autre, il faut trouver un moyen de sauver les favoris épais où s’encadre mon visage; j’aurais si mauvaise grâce, le lendemain de la fête, avec mes deux joues pareilles à un champ de chaume après la moisson /” Ainsi ils parlent les uns et les autres. Par les soucis de ces messieurs vous pouvez juger des inquiétudes do ces d, âmes jusqu’à l’heure où elles répandront, dans ces salles éclatantes, les dons brillaus de leur beauté !
Voilà donc à quoi ils s’occupent ! voilà leur vie à cette heure, qui se passe entre l’industrie et le bal, entre la fête et le triomphe, le matin au palais de cristal, à midi dans ces parcs et dans ces jardins où se cultive la douce violette intitulée ; l'amour dans l'oisiveté, et le soir, dans ces salons splendides où la reine donne le signal à ces
in
quadrilles des quatre nations, frétillantes d’or, de soie et de plaisir ! Le printemps de Windsor ou 1 été de iUchinond n'auront jamais vu de fêtes pareilles : ils n’auront jamais tiré de leurs serres et de leurs jjarterres plus de fleurs et plus de couronues ; ils u'auront jamais entendu plus de refiuins heureux et plus de louanges à leurs oreilles charmées, ils n’auront jamais assisté à une comédie plits galante : l'EpUoi/tw hahiüé en lady, le Prologue en habit de lord. Ajoutez toutes ces fêtes entassées sur ces fêtes. ..deux oi^ériis si vastes et si remplis! Ici la Grisi et Mario, et là, chez M. Lumley, cette admiralde et ravissante Sontag, le génie de la musique, allemande et italienne tout ensemble, et ces belles voix qui l’entourent : Lablache, les deux CruvelU, et Massol, Iwbile
et dramatique chanteiu’, renouvelé par son grand succès de VEnfaut 2 »'odigue, et cette charmante Carlotta, une des fêtes les plus aimées et les plus applaudies de cette ville heureuse ! Cependant, au Théâtre-Français de Londres, sous le règne intelligent de M. Mitchell, la comédie et le vaudeville, enfuit gâté de la gaîté peu vêtue, dispensent à la foule attentive leurs drames et leurs flonflons: tantôt Régnier et tantôt Levassor; aujourdliui M“” Judith et le lendemain M“* Scriwaneck, M. Scribe toujours! — en même temps, la comédie liourgeoise, faite et jouée par des jioi'tes au iKUiefico des gens do lettres de l'-Angleterre, aussi pauvres que leurs confrères les gens de lettres français ; Molière tiaduit en anglais, malgré l’anatlicmo de Voltaire contre ce pauvre Wicherley que protège la duchesse do Cleveland ; disons encore It^ émotions du tinf, la curiosité des régates, ces festins où chaque coqxiration déploie à l’envi ses magnificences, son éloquence et ses bannières : et ce tumulte à chaque instant grandissant, et ces
merveilles eliaquc matiu renouvelées, et cette Eunipe jalouse do
ce rendez-vous univemel des intelligences et des forces, auquel
elle accourt malgré elle, poussée qu’elle est par une volonté plus '
forte que sa propre volonté, tel est le spectacle incroyable d’une ,
prospérité, d’une fortune et d'une grandeur auxquelles on no pouvait
rien ajouter, sinon par comparaison et par contraste. Alors quelle
nation fera les fmis de ces contrastes? Quel peuple, eu ce
monde, assez malheureux pour ajouter par sa misère, à l’éclat
do cette fortune ; par son esclavage, à ces libertés ; pai’ sou i
désespoir, à ces e.spéranccs ? Et faut-il donc nécessairement que
l’esprit de ténèbres exhale en efl'et ses vapeurs mortelles, pour
nous faire mieux apprécier les grâces, les Heurs et les beautés du
mois de mai ?
Courbons la tête et résignons-nous ! L’heure’ approche qui nous dira où nous en sommes. “ Et, ou lin de compte, comme dit Cassio, le ciel est au dessus de tout !”