Le moment du bonheur F. Hackländer
Connaissez-vous déjà, chers lecteurs, par votre propre expérience, ce que c’est que l’ennui? Je serais fort aise, à vous dire vrai, qu’il en fût ainsi, mais en revanche je serais désolé si je devais vous faire connaître pour la première fois ce cinquième élément, comme l’a nommé je ne sais plus qui excellemment. Cependant vous savez peutêtre ce que c’est que l’ennui, sans vous être jamais donné la peine de l’approfondir et de l’étudier sous ses diverses formes. Il y a en effet des variétés d’ennui innombrables. D’abord cet ennui vulgaire et banal, au sein duquel on peut vieillir et prendre de l’embonpoint; puis cet ennui calme et méditatif que l’on éprouve après un grand dîner, et qui tout doucement nous mène à la sieste. Sommesnous forcés d’attendre quelqu’un entre quatre murailles nues, notre ennui tourne à l’impatience. Il devient une
véritable torture, si, retenus dans la chambre par une indisposition, lorsque tout fleurit au dehors et que l’air s'imprègne des senteurs du printemps , nous sommes réduits à tuer le temps en tournant sans fin sur notre tapis, comme un ours en cage. Un ennui mortel, qui s’annonce par les symptômes les plus dangereux et qui peut aller jusqu’au désespoir, c’est celui que nous cause une grosse dame réjouie de notre connaissance, que nous rencontrons dans la rue, qui nous arrête au passage, et nous sourit de sa figure luisante et grassouillette, juste à l’angle où vient de disparaître, à quelques pas de nous, la dame inconnue que nous suivions depuis près d’une heure à travers la ville. L’ennui a parfois aussi sa douceur. Par exemple, lorsque nonchalamment étendus dans le coin d’une voiture bien suspendue, sommeillant à demi sur de moelleux coussins, nous pénétrons insensiblement dans le pays des rêves et finissons par être assez heureux pour voir voltiger devant notre imagination les gracieux fantômes de jours depuis longtemps envolés.
Autre remarque à faire. On peut s’ennuyer dans la compagnie d'une douzaine de personnes atteintes de ce même mal. On peut s’ennuyer à trois, mais on s’ennuie aussi à deux, et cet ennui-là est le pire de tous en de certaines circonstances. Je tiens de quelqu’un, qui devait bien le savoir, que le plus affreux de tous est celui d’un couple amoureux qui, même avant le mariage, commence à se lasser du tête-à-tête : le fiancé parle de la pluie et du beau temps, et, pour toute réponse, la fiancée fait la bouche en pointe, grimace déplaisante qui gonfle le nez notablement et à l’aide de laquelle on cherche à dissimuler un bâillement involontaire.
Cependant, si nous nous sommes permis d’entamer la présente histoire par une dissertation sur l’ennui, nous devons ajouter qu’il n’est point question, du moins dans ce premier chapitre, de cette effrayante variété d’ennui que nous venons de décrire en dernier lieu. Cela pourra bien venir plus tard. Mais un narrateur doit se conformer avant tout à la vérité, et quand, par malheur, l’histoire
UNE APRÈS-MIDI DE DIMANCHE. â
qu’il veut raconter commence tristement, que peut -il faire, sinon d’entrer, lui aussi, d’un cœur triste dans son sujet?
Oui, chers lecteurs, telle est la dure loi imposée à un narrateur véridique. Autrement, quoi de plus agréable pour moi que de pouvoir, de l’air fringant d’un hardi cavalier qui fait caracoler sa monture, faire courir vivement ma plume sur le papier et dire gaiement au public : Nous voici tous deux, mon histoire et moi I Je pourrais, par exemple, débuter ainsi :
c C’était par une soirée d’été nuageuse. Le ciel, qui promettait une nuit claire et transparente, s’était peu à peu couvert d’un voile grisâtre. L’orage ne s’annonçait pas seulement à l’horizon par de fréquents éclairs, il se lisait encore sur les traits du jeune baron Kalb de Kalbsfell, qui, etc., etc. »
Un autre début qui ne ferait pas mal, c’est celui-ci, je suppose :
« Dans la direction du soleil levant, dont les premiers feux égayaient d’une teinte rose les montagnes et les vallées, roulait une élégante calèche. Le beau jeune homme aux cheveux blonds bouclés, qui la conduisait, fumait un pur havane, dont il soufflait devant lui avec une satisfaction indicible les petits nuages gris et crêpelés, lesquels, à mesure qu'ils montaient dans l’air, se doraient aux clairs rayons de l’astre matinal. »
Ceci encore :
« Mille millions de tonnerres! s’écria le lieutenant de Sperberbach, en s’éveillant de grand matin et remarquant à son grand dépit qu’il avait manqué le départ de son régiment. *
Ceci enfin, si l’on veut :
a Maman, dit Louise.
— Mon enfant 1 répond la mère.
— Je ne l’ai point vu au théâtre. »
La mère retient un léger soupir.
« Ni à la promenade.
— Tu n’as pas bien vu.
• — L’amour a des regards perçants, chère maman.
— Dieu le sait, ma pauvre enfant.
— Il n’a pas non plus passé à cheval devant nous.
— Bonne Louise !
— O ma mère! »
Et toutes deux poussèrent un profond soupir, et la chambre eût été attristée d’un morne silence, si, en ce moment même, un orgue de Barbarie n’eût fait retentir sous les fenêtres cet air si connu : « La Pologne n’est point morte encore.... » Consolation inespérée pour le cœur blessé de la mère et de la fille.
Voilà à peu près, chers lecteurs, ce que nous aurions pu vous dire, nous aussi, au commencement de cette histoire véritable. Mais loin de nous la pensée de vouloir piquer votre curiosité par ces moyens factices! Nous vous conduirons donc, sans plus de préambule, dans la salle des gardes du château du régent de ”**. Cette salle fort spacieuse est richement décorée. Les murs en sont tapissés d’une tenture de soie claire et resplendissante, d’où se détachent, dans des cadres aux fraîches dorures, de magnifiques tableaux représentant des batailles, des paysages et des marines. Sur la cheminée colossale en marbre blanc, sans feu en ce moment, se dresse une glace immense dont l’extrémité supérieure touche la frise dorée, à quelques pouces du plafond. Au centre de ce plafond richement peint pend un lustre de bronze massif garni de toutes ses bougies. Le plancher parqueté reluit comme un miroir. Quant à l’ameublement, riche, mais sans faste, il consiste en une douzaine de chaises rangées le . long des murs et une grande table posée au milieu de la salle. Ajoutons à cela, dans les profondes embrasures des deux fenêtres, deux fauteuils, devant l’un desquels est une petite table avec du papier et tout ce qu'il faut pour écrire. Les fenêtres donnent sur une cour fermée, où régnent à l’heure qu’il est un calme et un silence absolus, aussi bien que dans les corridors et les escaliers du château. Hôtes assidus de ces lieux, il semble que ce serait un crime de les troubler le moins du monde, et le simple
UNE APRÈS-MIDI DE DIMANCHE
bruit d’un pas d'homme ou d’une toux légère éveille dans ces profondeurs un écho clair et sonore qui le répète d’un air irrité.
Dans cette salle se trouvent deux jeunes gens. L’un est un officier d’ordonnance du régiment des dragons de la garde du régent. Il se promène, le sabre au poing, devant les fenêtres, tandis que son compagnon, qui porte le frac brodé d’or des chambellans, fait une promenade semblable du côté de la cheminée. Ils n’ont guère plus de vingt ans l’un et l’autre, et s’ils paraissent effroyablement s’ennuyer tous deux, c’est du moins d’une manière différente.
Le chambellan, M. de Wenden, est un homme de taille moyenne avec quelque prédisposition à l’embonpoint. Il a des cheveux blonds, qu’il porte bien unis et trèslisses, et qui s’harmonisent à merveille avec son menton et ses joues soigneusement rasés. Pour achever son portrait, un nez pointu, une bouche aux lèvres fines et pincées , des yeux vifs trahiraient en lui une finesse presque suspecte, si elle n’était tempérée par un agréable sourire, qui vient k chaque instant éclairer sa figure transparente. Il se promène devant la cheminée, le chapeau sous le bras et les mains croisées derrière le dos. Mais cette promenade, il l’exécute avec un calme parfait et une tranquille uniformité, d’un pas légèrement sautillant, je dirais presque d’un air satisfait, n’étaient certaines marques d’impatience qui de temps en temps lui échappent comme k un homme qui a pour mission d’arpenter si souvent en un quart d’heure un si petit espace.
Son compagnon, l’officier d’ordonnance, M. de Fernow, est plus grand; sa taille est élancée; et tout en accomplissant une promenade du même genre, il le fait avec l’impatience la plus marquée. Son visage ouvert et plein d’expression paraîtrait peut-être un peu sombre, si des cheveux d’un noir lustré ne contribuaient k l’éclaircir. Il a le regard vif et hardi, et s’il porte ses moustaches si retroussées, c’est pour mieux montrer sa petite bouche et ses jolies dents d’une blancheur de nacre.
Comme nous l’avons déjà dit, il allait et venait devant les fenêtres, mais sa démarche n’avait rien de régulier, rien d’uniforme. Après deux ou trois pas précipités, il s’arrêtait tout court, demeurait un instant immobile, regardant vers la cour, puis il considérait son compagnon, rejetait la tête brusquement d’une épaule à l’autre, se mordait les lèvres à plusieurs reprises, relevait sa moustache, chantonnait ou sifflait tout bas l’air de quelque chanson favorite, mais jamais il n’allait au delà de deux ou trois mesures, et toujours il les terminait par un ah! prolongé, qu’il faisait le plus souvent suivre de cette remarque :
« Une après-midi de dimanche dans ce château maudit, c’est pourtant d’un ennui mortel ! »
Là-dessus, le chambellan souriait doucement à part lui et disait quelquefois :
« Oui, oui, j’ai, moi aussi, passé des heures plus agréables.
— Si seulement j’avais ton tempérament! reprit M. de Fernow après une certaine pause et en s'arrêtant^ brusquement que la poignée de son sabré heurta avec un bruit désagréable les boucles de son ceinturon. Vraiment, je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir ton sangfroid dans de tels jours de service.
— Les autres jours aussi, un peu plus de calme ne te nuirait pas, répliqua M. de Wenden. Tu es un excellent garçon, mais tu as toujours le sang en ébullition, tu te montes, tu t’irrites, tu éclates, ce qui n’est pas précisément fait pour plaire à ceux qui t’entourent.
— Ah ! fit l’officier d’ordonnance, et en prolongeant cette interjection, selon son habitude en de pareils moments , il s’étira les membres comme quelqu’un qui s’éveille d’un profond sommeil.
— Il faut pourtant bien t’accoutumer, reprit le chambellan, à dominer l’ennui. Te voilà maintenant à la cour, et si tu veux , sur ce terrain uni et glissant , devenir quelque chose, tu dois prendre garde de laisser voir à personne que tu t’ennuies, fusses-tu quatre semaines de
Diç
UNE APRÈS-MIDI DE DIMANCHE
suite de service comme aujourd’hui, ce qui certainement a bien ses côtés ennuyeux....
— Eh bienl apprends-moi alors à chasser l’ennui, s’écria l’officier avec impatience. Ou tu connais cet art, ou tu es un hypocrite raffiné; car voilà près d’une grande heure que tu montes la garde devant cette cheminée, et ta figure respire une intime satisfaction, je dirai même un bien-être, qui me désespère.... Y a-t-il donc rien de plus ennuyeux au monde qu’une telle après-midi de dimanche? Ce château, avec son morne silence, n’a-t-il pas l’air d’un cloître abandonné? Là, dans cette cour maussade, on ne voit pas une âme, que dis-je? les chats eux-mêmes semblent craindre d’y mourir d’ennui ; aussi restent-ils sur leurs toits, sans que pas un se hasarde d’en bouger.... Voyons, parle, comment passes-tu ton temps?
— Je pense à ceci et à cela, répondit le chambellan ; et puis je me perds dans toute sorte de réflexions et de combinaisons, ce qui m’aide à trouver le temps supportable. »
L’officier avait arrêté sa promenade monotone, et, avec toutes les marques possibles de la plus vive impatience, s’était jeté sur un des deux fauteuils, devant la petite table où il s’occupait à tambouriner avec les doigts sur les papiers qu’il avait devant lui.
« Eh bien! pour l’amour de Dieu, communique-moi tes pensées , s’écria-t-il après quelques instants de silence; peut-être me seront-elles profitables. Vraiment, je t’envie fort ton talent de pouvoir ainsi t’entretenir seul avec toi-même.
— Moi du moins, j’y trouve mon profit, répliqua M. de Wenden; car c’est souvent en de telles heures que je prends mes meilleures résolutions ; ou bien, quand je n’ai pas d’affaires sur lesquelles j’aie besoin de prendre un parti, je m’entretiens avec mes rêveries, je bâtis des châteaux en Espagne et je me consulte en silence sur ce que j’aurais de mieux à faire, si tel ou tel cas se présentait.
— Oui, cela doit être vrai, dit l’officier avec un profond soupir. Tu es un homme prudent, tu iras loin. Eh bien! il faut que tu me promettes une chose, c’est, si jamais tu deviens ministre de la maison du régent, de me faire décorer d’un misérable ordre quelconque; car, si je n’ai pas un ami qui s’intéresse à moi tout particulièrement, je ne suis pas en état d’arriver à une distinction d’aucune sorte; je n’ai pas de bonheur. »
Le chambellan sourit à part lui, se caressa le nez tout doucement et souffla quelques brins de poussière qui s’étaient logés sur la broderie d’or du parement de sa manche.
« Tu n’as pas de bonheur! dit-il alors à son compagnon. Voilà un mot que l'on répète cent fois et le plus souvent à grand tort.
— Allons, tu ne diras peut-être pas que je suis un enfant gâté de la fortune, moi, Fernow, dont le père, il y a quelques années encore, était ministre tout-puissant à cette cour?
— Fernow! reprit le chambellan en secouant la tête : un cavalier dans la belle acception du mot, jeune, aimable, soit dit sans compliment, ajouta-t-il en souriant et en jetant un regard de côté sur son ami; avec cela, un officier distingué....
— De grâce, laisse tout cela, s'écria Fernow en l’interrompant avec impatience. J’ai déjà, à l’heure qu’il est, une demi-éternité de service, et je suis encore officier d’ordonnance, tandis que des camarades plus jeunes que moi sont depuis longtemps déjà adjudants. Au diable un si rare bonheur !
— Si tu n’étais pas toujours prêt à sortir des gonds pour un rien, répliqua M. de Wenden avec un grand calme, je me ferais un plaisir extrême de t’initier à ma théorie sur le bonheur, mais je crains de t’ennuyer.
— S’il en est ainsi, dit M. de Fernow, ce sera comme si tu me traitais par l’homœopathie, et nous vaincrons l’ennui par l’ennui.
— Je te remercie de ta bonne remarque.
le
UNE APRÈS-MIDI DE DIMANCHE. 9
— Sans rancune ; de grâce , fais-moi connaître tes yues. »
Le chambellan s’était arrêté près de la cheminée, il avait posé son chapeau sur le chambranle et s’y appuyait le dos.
« Tu me disais tout à l’heure, commença-t-il, que tu n’avais pas de bonheur, et à ce propos je faisais cette remarque, que c’était là un mot répété sans cesse, mais parfaitement faux le plus souvent. Certes, il faut reconnaître qu’il y a des gens privilégiés, auxquels le bonheur vient pour ainsi dire en dormant....
— Oui, à qui les alouettes, comme on dit, tombent toutes rôties dans la bouche....
— C’est cela même, des gens qui ne font pas une chute sans retomber sur leurs pieds comme des chats, et qui ont l’air de glisser sur des patins, quand ils montent un escalier. Mais on ne saurait nier qu’il y en a d’autres en revanche que le destin semble toujours prendre à contrepoil, qui doivent suer sang et eau pour obtenir quoi que ce soit, auxquels rien ne réussit sans des fatigues et des peines énormes, en un mot, qui comme tu aimes à le dire, n’ont pas de bonheur.
— J’en connais un de ceux-là pour ma part, dit Fernow d’un air sombre, et tu conviendras que mon mot s’applique bien à lui. S’offre-t-il une occasion, n’importe laquelle, de se distinguer, il survient toujours quelque obstacle qui m’empêche d’en profiter. Y a-t-il dans un régiment un bon avancement, tu peux parier cent contre un que ce régiment n’est pas le mien. Recevons-nous la visite dt quelques princes, de quelques hôtes augustes, jamais, non, jamais je ne puis réussir à être commandé pour cela, et pourquoi? parce que je suis de service auprès de mon très-gracieux souverain. Il en est de même pour les voyages dans les cours étrangères. Je sais fort bien que l’on n’a rien contre moi, mais le sort veut que je sois toujours devancé, qu’un autre me soit toujours p’éféré. D’autres reçoivent des ordres, des distinctions, v*ient le monde, et moi, non-seulement je ne reçois rien,
mais je me vois condamné à n’avoir sous les yeux que les murs d’une cour d'écurie, et le plus souvent, quand quelque chose d’agréable m’appellerait dehors. Aujourd’hui, par exemple, la cour est à Eschenburg, et je m’étais fait une joie, tu peux m’en croire sur parole, en pensant que je n’aurais pas trop mauvais air sur mon cheval noir. Hélas 1 oui, j’aurais été particulièrement heureux aujourd’hui de paraître à mon avantage, continua-t-il, avec un soupir. Qu’arrive-t-il? Son Altesse le régent se trouve, h point nommé, souffrir de son ancienne blessure, et moi, le diable m’emporte ! je dois par contre-coup rester à la maison.
. — Et moi donc, dit en souriant le chambellan.
— Toi aussi, certainement. Mais toi, tu ne trouves sans doute aucun plaisir à te camper en voiture à côté de quelque vieille dame de la cour. Ohl je te le déclare, continua-t-il avec dépit, quand je songe que je pourrais, à l’heure qu’il est, chevaucher à travers les bois et les prairies, peut-être à son côté, car on a préparé aussi des chevaux pour la duchesse et pour ses dames, je me donnerais au diable bien volontiers. »
A ces mots, il fit un bond, et se remit à marcher à pas précipités, faisant avec son sabre et ses éperons un tel vacarme, que toute la salle en retentit. Après avoir ainsi fait quelques tours, passant et repassant comme un fou devant le chambellan qui le regardait en souriant, il s’arrêta de nouveau brusquement en face de lui, tendit vers lui ses deux mains et lui dit avec un amer sourire :
« Et tu voudrais encore me défendre de parler de moi, comme de quelqu’un qui n’a décidément aucun bonheur ?
— Sans doute, répliqua M. de Wenden avec obstination ; de toi, comme de tout autre, je pense tout le contraire. Le bonheur, il est là, il voltige, il plane autour de chacun de nous....
— Où? où? s’écria M. de Fernow avec une colère comique. Je veux, jour et nuit, tendre les deux mains
UNE APRÈS-MIDI DE DIMANCHE. H
autour de moi, pour tâcher de le saisir enfin une bonne fois.
— Ce serait peut-être un moyen, dit en souriant M. de Wenden ; mais crois-moi, ma théorie est juste. Le bonheur voltige, s’ébat, danse autour de nous tous tant que nous sommes, s’approchant, il est vrai, des uns plus que des autres, et quand tu me parles de gens qui n’ont point de bonheur, tout ce que je puis t’accorder sur ce point, c’est que la plupart des hommes sont, hélas ! assez malheureux pour laisser passer le bou moment où ils devraient le happer au vol.
— Eh bien ! cela revient finalement au même, » di l’officier en secouant la tête.
Puis, après avoir jeté un coup d’œil dans la glace, il se mit à rajuster un peu sa toilette, releva ses moustaches en les étirant plusieurs fois entre ses doigts, et se serra la taille, — sa taille naturellement svelte et élancée, — de manière à rabattre le plus possible sur ses hanches son ceinturon et la poignée de son sabre.
Quant au chambellan, il eût fait infailliblement un professeur accompli, car il s’adossa de plus belle contre la cheminée, pour continuer le développement de sa théorie, avec toute l’aisance d’un docteur dans sa chaire, et promena ses regards dans la salle, comme s’il eût eu sous les yeux un auditoire de cent personnes. Puis, étendant en avant ses deux main6, il rapprocha significativement l’index de sa main droite du pouce de sa main gauche, de manière à pouvoir énumérer ses preuves une à une, à l’aide de ses cinq doigts.
« Nous en étions donc, dit-il, au moment où il s’agit de saisir le bonheur au vol.
— Oui, il s’agit pour cela de n’avoir pas la vue faible. C’est là certainement, à la cour, une règle importante.
— Le moment où la fortune nous sourit, — et elle a un sourire pour chaque mortel, — je me permettrai de l’appeler le moment du bonheur. Je dis « le moment, » car le bonheur ne fait pas d’habitude élection de domicile parmi nous; il passe, il voltige à nos côtés, à droite, à
gauche, sur nos têtes, à nos pieds. Aussi faut-il le happer au moment précis où il est à notre portée.
— Oui, le happer, comme tu dis, répéta en riant l’officier d’ordonnance, qui fit un mouvement en l’air avec sa main droite, comme pour attraper une mouche. Le moyen de saisir l’invisible déesse!
— Généralement notre mauvais destin, continua le chambellan d’un ton doctoral, veut que nous portions la main à faux le plus souvent, — et en disant ces mots, il avait rapproché l’un de l’autre ses deux index — et on pourrait dire qu’il y a des gens qui ont un talent tout particulier pour manquer le bonheur. Il se montre k ta droite....
— Et je me tourne à gauche, dit M. de Fernow.
— Précisément. Il paraît k gauche....
— Et je porte la main à droite. Oh ! nous connaissons cela.
— C’est parfaitement exact. La fortune s’offre à toi directement, elle se place en face de toi, sur ta route, et, bonté du ciel, au même instant il te vient à l’idée de te retourner, de revenir sur tes pas, et par lk tu tournes le dos au bonheur qui te tendait les bras. Oui, je le répète, il est devant tes pieds; mais, au lieu de te baisser pour le ramasser, tu t’imagines voir devant toi un fossé profond, et tu le franchis d’un pas démesuré.
— Parbleu ! ce que tu dis n’est pas tout k fait inexact, s’écria l’officier; et pourtant ta théorie est évidemment faite pour brouiller la cervelle aux gens. Laisse-moi donc en paix avec ta philosophie du bonheur. Je m’accommode beaucoup mieux de me dire, avec mon simple bon sens, que je n’ai point de bonheur du tout, que de croire que le bonheur folâtre sans cesse autour de moi, sans quo je le puisse voir ni atteindre, et d’avoir k m’adresser ce reproche k chaque instant : Si pourtant, au lieu de porter la main k droite, tu l’eusses portée k gauche, si tu avais fait ceci et négligé cela, tu serais heureux k cette heure ! — Ah ! c’est lk une pensée intolérable et capable de faire perdre la tête k l’homme le plus sensé. » -,
UNE APRÈS-MIDI DE DIMANCHE
Le chambellan était en train de passer au troisième point de son discours, c’est-à-dire de poser l’index de sa main droite sur le doigt du milieu de sa main gauche, lorsqu’une des portes à deux battants de la salle parut s’ouvrir d’elle-même, sans le moindre bruit, et comme touchée par un fantôme. Mais lorsque les deux battants furent tout grands ouverts, on vit paraître le valet de chambre de service. C’était un homme de haute stature, fort de membres, avec un perpétuel sourire sur le visage, la bouche légèrement en pointe, et dont les yeux, tant qu’il se trouvait dé service, semblaient nager dans un océan de bonheur et de joie. Il regarda l’horloge placée au-dessus de la porte, et dit avec un doux sourire :
« Son Altesse le régent est allé faire un petit tour de
promenade dans le parc, et il ne rentrera pas avant •
dîner; je me permets de l’annoncer à Vos Seigneuries, ]
en ajoutant avec le plus humble respect qu’il vous serait peut-être plus agréable de passer dès à présent dans la salle à manger que de vous morfondre à attendre inutilement dans cette chambre maussade. »
Tout en disant cela, il fit une révérence jusqu’à terre qui n’en finissait pas, se tordant les mains d’un air embarrassé.
« Voilà un bon conseil, monsieur Kindermann, dit l’officier d’ordonnance en prenant son chapeau à plumes.
La salle à manger donne sur la place du château. Là du moins on voit le soleil, du monde, des arbres verts et au loin, à l’horizon, les montagnes où s’élève Eschenburg. »
11 prononça ces derniers mots tout bas et avec un soupir imperceptible.
« C’est étrange, dit en souriant le chambellan, que tu ne puisses entendre un entretien tant soit peu sérieux sans t’ennuyer. Et pourtant je t’assure que tu aurais pu apprendre quelque chose en m’écoutant jusqu’au bout.
— C’est bien ce que je veux faire, oui, vraiment, dit l’officier; mais pour le moment, viens, sortons de cette chambre morne, de cette tombe silencieuse, et passons dans la salle à manger ; je serai là beaucoup plus en état
de goûter les profondes idées que tu cherches à m’inculquer avec tant de générosité. »
Le chambellan prit son chapeau sur la cheminée en souriant, mais non sans hausser légèrement les épaules, et M. Kindermann qui venait de prendre une prise en cachette, et qui alors, comme effrayé d’une si grave infraction aux règles de l’étiquette , s’essuya le nez en grande hâte, se dirigea solennellement, la tête haute, vers la porte de sortie, l’ouvrit à deux battants avec une majestueuse lenteur et s’inclina profondément au moment où nos deux amis mirent le pied dans le vestibule.
Là, dans un coin, sur une banquette, était assis un laquais, un seul. Bercé par le silence et l’ennui, il s’était tout doucement endormi, mais à peine eut-il entendu le bruit des pas qui s’approchaient, qu’il se leva brusquement, et avec une mine aussi riante que s’il eût été occupé de méditer sur les choses les plus intéressantes du monde et qu’il eût fermé les yeux pour autre chose que pour dormir. Mais quand nos deux jeunes gens furent hors de sa portée, il se mit à bâiller fortement, à s’étirer les membres tout à son aise et à grommeler à part lui, d’un air bourru :
« On n’a pas un moment de repos dans ce château ! »
Puis il se laissa retomber sur la banquette et reprit le cours de ses intéressantes méditations en ronflant comme un soufflet d’orgue.
Au bout du vestibule, nos deux amis se trouvèrent face à face avec un cavalier qui faisait faction tout seul, d’un air aussi endormi que le laquais, ce qui l’empêcha de tirer son sabre avec l’énergie accoutumée.
A vrai dire, un calme de plomb pesait sur tout le château. C’était comme un morne, désert où l’on ne respirait que l’ennui.
Dans les corridors spacieux, sur les larges escaliers on ne découvrait que bien rarement une créature vivante, et si par hasard on apercevait de loin en loin un serviteur, un chat, un oiseau, le premier sommeillait, la tête appuyée sur le rebord d’une fenêtre, le chat dormait couché
UNE APRÈS-MIDI DE DIMANCHE
sur une toute petite place égayée par un rayon de soleil, etCoiseau, si vif et si gai d’habitude, était perché dehors sur un barreau, la tête inclinée, comme s’il fût lui-même sous le coup d’un insupportable ennui. Le chat seul donnait de temps à autre quelques signes de vie, en entr’ou- , vrant paresseusement un œil étincelant et en bâillant à demi du côté de l’oiseau, avec l'idée manifeste de quelque grasse proie à dévorer. Mais quand ils n’eussent pas été séparés par l’infranchissable obstacle des vitres de la fenêtre, il est vraisemblable que le chat n’eût pas eu le courage d’interrompre sa sieste pour faire un bond vers la proie qu’il avait devant lui. Le fait est qu’il s’allongea en ronronnant et parut bientôt retomber dans un profond sommeil.
Bien que les tapis des corridors amortissent le bruit des pas de nos deux compagnons, cependant le sabre de l’un et la petite toux de l’autre résonnaient dans ces espaces déserts et silencieux avec une telle force que c’était presque effrayant. Ils entrèrent bientôt dans de vastes salles, dont les murs étaient tapissés de paysages sombres et presque noirs perdus dans do riches cadres d’or.
A tous les angles de ces salles s’élevaient des vases antiques aux formes sévères. Tout cela avait un aspect si solennel, si grave, que le sourire d’une Vénus de marbre, fourvoyée là par je ne sais quel hasard, y paraissait parfaitement déplacé.
Ils arrivèrent enfin dans la partie ouest du château. Quel changement! Le soleil, alors au plus haut point de sa course, dardait ses rayons de feu dans les grandes fenêtres, dorait, animait, égayait tout, tout jusqu’à la poussière des chambres. Partout où une ouverture quelconque donnait passage à un maigre filet de lumière, des millions d’atomes poudreux dansaient, tourbillonnaient, comme dans une joyeuse mêlée. Dans une longue galerie étaient suspendus à la file les portraits des aïeux de la maison ducale, et le soleil, en y lançant ses rayons obliques, semblait prendre plaisir à caricaturer de la plus plaisante façon toutes ces graves et vieilles figures. Ici
citaient les joues basanées d’un vieux guerrier sur lesquelles il faisait rayonner une petite tache lumineuse ;4à une figure, obliquement éclairée d’un seul côté, avait l’air de sourire. Ailleurs on ne voyait qu’une tête, qui se détachait brillante de son cadre, comme d’une sombre nuée, et dans un coin en face, étincelait une cuirasse; mais la tête était tellement perdue dans l’ombre que le vieux et digne guerrier faisait l’effet d’un tronc décapité.
Nos deux amis étaient enfin arrivés près de la porte de la salle à manger. Malgré le peu de bruit de leurs pas, qui ne semblait pas avoir dû trahir leur présence, cette porte s’ouvrit devant eux comme d’elle-même. Toutefois, chers lecteurs, gardez-vous de croire à quelque enchantement; dans ce château, comme dans tous, les portes ont des serrures par le trou desquelles des serviteurs •prudents et zélés savent épier dans l’occasion l’approche d’un personnage important.
Gela équivaut, dans les circonstances capitales, au télégraphe le mieux organisé. Des deux côtés d’une salle, on met à profit les fentes des portes et les trous des serrures. Il suffit d’une toux légère, d’un certain petit mouvement de main pour avertir les gens qui se trouvent dans la salle de l’arrivée de telle ou telle personne, et quand cette personne entre enfin par la porte toute grande ouverte, un valet de chambre expert et des laquais intelligents se trouvent à point rangés debout à tous les coins de la salle, jouant la surprise d’un air parfaitement innocent.