CHAPITRE IL
LE PETIT BILLET
La salle à manger, grande pièce toute blanc et or, donnait sur une place spacieuse, et de ses hautes fenê-
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très, le château étant situé sur une petite hauteur, la vue plongeait au loin sur la ville et sur tout le pays d’alentour jusqu’aux montagnes qui bornaient l’horizon d'une façon pittoresque. M. de Fernow, à peine entré, alla à une des fenêtres et soupira mélancoliquement en regardant les montagnes lointaines, sans accorder pour le moment la moindre attention au spectacle animé que présentaient la place et les rues adjacentes, non plus qu’au tohu-bohu des piétons et des équipages qui s’y croisaient en tous sens. Dans la salle, tout un petit monde de domestiques était occupé à mettre la dernière main aux apprêts de la riche table dressée pour le dîner du jour. L’immense surtout doré, qui ne servait que pour les dîners d’apparat, fut chargé de vases de fleurs fraîchement cueillies, et ces apprêts terminés, la table, avec son attirail d’argenterie étincelante et de cristaux éblouissants, posé sur une nappe de damas blanche comme la neige, offrit un aspect véritablement enchanteur.
M. de Wenden s’approcha de l’officier d’ordonnance et lui dit :
« Ces allées et venues continuelles de tous ces serviteurs, ces apprêts de table surtout, me sont assez désagréables. Si nous passions dans la pièce à côté, tu pourrais de là, mon cher, tout aussi bien que.d’ici, passer la revue de ces montagnes qui paraissent te tenir iort au cœur. Nous y serons d’ailleurs beaucoup plus à l’aise, et puis, c’est là qu’est notre place, lorsque la cour se réunira plus tard.
— Je sais bien, répliqua l’officier en souriant, pourquoi tu tiens tant à passer dans la pièce voisine; tu veux vraisemblablement me continuer l’exposé de ta théorie du bonheur. Si je ne me trompe, nous en étions au troisième point, lorsque nous avons été interrompus. »
Le chambellan releva les sourcils d’un air sérieux, fit une petite mené et répondit :
« Tu es vraiment une ingrate créature; sache donc accepter d’utiles leçons. Remercie-moi, si je t’ouvre les yeux.
— Il y a de quoi en effet, dit vivement M. de Fernow. Que je me tourne à droite, à gauche, comme une girouette, que je coure, comme un effaré, dans tous les sens à la poursuite du bonheur ! Le beau conseil que tu me donnes!... Mais bah! viens, tu as raison peut-être, nous nous trouverons là beaucoup plus à l'aise. »
A ces mots, il passa son bras sous celui du chambellan, et tous deux s’apprêtèrent à sortir. Aussitôt deux laquais glissèrent comme sur des patins vers la grande porte à deux battants de la chambre voisine, qui s'ouvrit devant eux sans bruit et se referma pareillement, dès qu’ils eurent passé. La chambre où ils se trouvaient maintenant était, de fait, un riche et magnifique salon : tenture de soie grise, tableaux de maîtres; aux deux angles, en face de la fenêtre, entre des plantes grasses et des fleurs odorantes, de petites statues de marbre délicieuses, et devant la cheminée de marbre blanc de Carrare un élégant et mignon paravent de palissandre, garni d'une forte étoffe de soie verte, sur laquelle une main savante avait brodé des arabesques du meilleur goût. Sur le plancher un épais tapis de Smyrne, où le pied s’enfonçait moelleusement jusqu’à la cheville. Quant aux meubles, de palissandre comme le paravent, c’étaient des tables, des étagères chargées de livres précieux et d’albums magnifiquement reliés, des chaises et des fauteuils de toute forme et de toute grandeur. Mais il y avait dans tout cela un goût si fiu et si délicat, un arrangement si parfait, qu’il était impossible de n’y pas reconnaître l’esprit et la main d’une femme.
Et il en était ainsi en effet. Cette chambre liait la salle à manger à l’appartement de la princesse Élise, bellesœur du duc récemment décédé. La duchesse, sa veuve, habitait l’aile méridionale du château, et au rez-dechaussée, où commence notre histoire, se trouvaient les appartements du régent, qui, en sa qualité d’oncle du feu duc, était pour le moment le chef de la famille et le souverain du pays. Nous disons « pour le moment; » car la veuve du duc défunt se trouvait alors dans un état in-
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pressant; et c’était une grave question de savoir si elle donnerait le jour à un prince ou à une princesse; dans le premir cas, le trône avait un héritier naturel ; dans l’autre, au contraire, le régent actuel, conformément à la loi salique, deviendrait de droit souverain du pays.
Que, dans de telles circonstances, la cour fût divisée en deux grands partis et même que ces partis fussent animés l’un contre l’autre des dispositions les plus hostiles, cela va sans dire. Il va sans dire également que la cour et le pays tout entier attendaient avec l’anxiété la plus vive la délivrance de la duchesse.
L’officier d’ordonnance n’eut rien de plus pressé que de s’approcher de la fenêtre pour jeter un regard sur la place. Quant au chambellan, immobile près de la porte qui venait de se refermer, il resta quelques instants debout, les mains sur les hanches; après quoi il se mit à dire en hochant la tête d’un air significatif :
« Je n’entre pas une fois dans cette chambre, par le temps qui court, sans revoir toujours la princesse Élise, allant, venant, sautillant dans tous les sens, sa petite tête intelligente toute pleine de projets et de plans de toute sorte. C'est dommage vraiment qu’elle ne soit qu’une femme et non un homme; je te le dis, Félix, en vérité, c’est dommage. Nous aurions en elle un duc accompli, un magnifique souverain.
— Oui, oui, ce serait en effet très-souhaitable pour toi, répliqua l’officier, et tu n’aurais pas à attendre longtemps le bonheur. La princesse te veut du bien extraordinairement.
— Extraordinairement n’est pas le mot; cependant elle connaît mon dévouement à sa personne.
— Voilà encore un des mauvais côtés de cette cour. On ne sait en vérité à qui s’attacher. Se montre-t-on ici trop empressé, trop dévoué, on se fait là mal venir et l’on déplaît, et vice versa. Sais-tu bien, cominua-t-il en se retournant vivement, ce que je gagne à servir Son Altesse le régent comme officier d’ordonnance?
— Allons, que veux-tu dire?
— Ce que j’y gagne, c’est que la princesse Élise ne me voit pas du tout de bon œil. Il est vrai que cela peut changer, et d’ailleurs on pourrait encore s’y habituer; mais croirais-tu, Édouard, croirais-tu que cette défaveur a une déplorable influence sur ma liaison.... »
Le chambellan, à ce mot, le regarda d’un air interrogateur et avec un sourire tout particulier.
« Eh bien! non pas sur ma liaison, le terme est impropre, reprit M. de Fernow, mais sur mon amour pour Mlle de Ripperda. Tu as beau hocher la tête, mon cher, par tous les diables, je sais ce que je sens et ce que je vois. N’est-il pas vrai que le grand veneur a été invité à cette excursion à Eschenburg, bien qu’il n’eût rien perdu à ne pas être de la partie? Je n’ai pas besoin de te le dire pour que tu le saches, mon clairvoyant ami. Lorsqu’on veut protéger un pauvre officier d’ordonnance, comme moi, on n*a besoin que de lui dire d’un air indifférent après le déjeuner : « Vous viendrez avec nous aussi? » Si la princesse Élise m’eût dit cela, je serais allé trouver le régent et je lui aurais donné h entendre que j’avais été commandé pour aller à Eschenburg.
— Il y a du vrai dans ce que tu dis, mais tu n’es peutêtre pas assez aimable avec la princesse Élise; puis tu auras boudé le grand veneur, ou tu auras fait de trop doux yeux à Mlle de Ripperda. Peut-être était-ce pour toi un moment de bonheur, et tu l’auras laissé échapper.
— Va-t'en au diable avec tes moments du bonheur I dit l’officier avec humeur. Le bonheur, s’il est si difficile à attraper, m’échappera toujours, » ajouta-t-il en soupirant.
Le chambellan secoua la tête à droite et à gauche plusieurs fois, comme un poussah indien.
« Hum, hum! fit-il, oui, oui, c’est vrai, c’est vrai. Ecoute-moi, Félix, dans les circonstances critiques où nous nous trouvons, il se pourrait bien que la fortune fût disposée à favoriser tel ou tel d’entre nous. Il ne s’agit que d’être prudent et de ne pas faire de faux pas.
— Pour ce qui est de la prudence, certes tu me laisses bien loin derrière toi.
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— Oh! tu entends bien aussi tes intérêts.
— Non, ce n’est pas mon fort. Faut-il donc te rappeler encore ce que je pourrais être et ce que je suis ? »
M. de Wenden fit un mouvement d’épaules.
« Certainement, dit-il après une pause; mais pourquoi, ajouta-t-il k voix basse, pourquoi n’as-tu pas depuis longtemps suivi mon conseil et déposé l’hommage de ton entier dévouement aux pieds de la princesse?
— Je suis avant tout soldat et officier, répondit M. de Fernow avec humeur, et, comme tel, je ne puis reconnaître qu’un maître.
— Dieu nous préserve d’en avoir deux à servir!
— Et ce maître est Son Altesse le régent, mon prince et mon général. Mais si tu crois, continua-t-il en rejetant la tête en arrière d’un air dédaigneux, que je consente pour un tel motif k me mêler k vos intrigues, et que je sois disposé dans ce but k travailler pour l’un ou l’autre parti, grande est ton erreuf. Je fais mon service, advienne que pourra.
— Veux-tu que je te parle en ami? Tu choisis lk la position la plus dangereuse. Les rouages d’une cour ressemblent k ceux d’un moulin. Il faut s’y mêler pour briser les obstacles, si l’on ne veut pas être brisé soimême. Pour ce qui est de planer au-dessus des partis, nous sommes pour cela, l’un et l’autre, des êtres trop chétifs; quant k prendre place entre eux, c’est, comme je te l’ai dit, trop dangereux. Nous devons donc, bon gré mal gré, nous décider nous-mêmes pour l’un ou l’autre parti.
— Il y a une ombre de vérité dans tes paroles, mais dans quel sens dois-je me décider? Je viens de te le dire, je suis officier du régent, et quant au parti de la princesse, parti dont je ne nie pas la puissance, eh bien !...
— Ne t’offre-t-il pas un gage attrayant? dit le chambellan en le perçant de son regard.
— Oh! silence sur ce point, mon cher, s’écria vivement le jeune officier. Pour la conquérir, je ne saurais me résoudre k m’engager dans aucune intrigue. L’amour germe et croît dans l’ombre et le mystère, c’est vrai,
mais il hait pourtant, selon moi du moins, tous les manèges souterrains. J’attendrai donc encore quelque temps avec patience et alors je tâcherai de savoir par expérience ce que vaut- l’amitié avec laquelle Mlle de Ripperda a jusqu’ici reçu mes timides propositions. Si son cœur ne parle point pour moi, eh bien! que puis-je iaire à cela? 11 faudra bien que j'oublie..!. Mais ce serait bien vraiment une autre affaire, ajouta-t-il avec une énergie croissante, si, du côté de la princesse Élise, on allait, comme je le crains presque, agir contre moi dans cette circonstance.... Après tout, que l’on soit mal disposé à mon égard, que m’importe? Je servirai aussi longtemps que je pourrai, et je me retirerai ensuite dans mes terres.
— Dans tes terres? dit le chambellan avec un singulier sourire.
— Ne connais-tu donc pas le bien que je possède dans la montagne, au milieu de terres fertiles et de magnifiques forêts à perte de vue? Mais, pour parler sérieusement, si l’on veut, Dieu sait dans quel but, peser sur la jeune fille et la détourner de moi, eh bien! alors.,., alors....
— Alors tu serais peut-être homme à te dévouer à un parti, dit le chambellan, et bien qu’en ce moment ce sourire amical que nous lui connaissons se jouât sur ses lèvres, ses yeux pourtant décochèrent à Fernow un regard si interrogateur qu’il n’eût pas manqué de surprendre tout homme moins naïf que le jeune officier.
— Dans ce cas-là, oui, vraiment, répliqua Fernow d’un ton ferme et résolu. Je vois ton sourire et je sais ce qu’il veut dire. Mais crois-moi, mon très-cher chambellan, quand je me suis une fois dévoué à un parti, je lui suis fidèle, je triomphe ou je tombe avec lui. »
Là-dessus, il mit son sabre au bras et fit une fois le tour de la chambre du pas cadencé d’une sentinelle. Lorsqu’il repassa devant son compagnon, il lui saisit le bras légèrement, le força ainsi à continuer avec lui sa promenade et lui dit, tout en marchant, de ce ton amical qui lui était habituel :
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« Vois-tu, if n'est jamais bon de causer d’affaires de parti. Notre conversation aurait bientôt pris, à notre insu, une tournure sérieuse. Revenons plutôt à tes idées sur le bonheur, c’est plus amusant et peut-être m’apprendrontelles quelque chose. »
Tout en marchant ainsi côte h côte, ils arrivèrent à une petite table, placée au milieu de la chambre, et sur laquelle s’étalait, dans un riche vase, un magnifique bouquet de fleurs fraîches. Chaque fois qu’ils passaient devant cette table, M. de Fernow se penchait Bur les fleurs pour en respirer le doux arôme,
« A quoi bon te rebattre les oreilles de mes idées sur le bonheur I dit M. de Wenden. Tu n’y crois point, et elles ne te sauraient être d’aucun profit.
— Mais je ne demande pas mieux que de me laisser gagner à tes idées, répondit M. de Fernow en riant. Je t’assure, Édouard, que tu as éveillé en moi un ardent désir de saisir au vol le bonheur qui, selon toi, voltige sans cesse autour de chacun de nous. Je veux dès à présent regarder autour de moi sans paix ni trêve et même, dans les circonstances les plus vulgaires, tenir mes dix doigts toujours prêts à happer la douce proie que je recherche. Je veux désormais épier les paroles de nos vieux oonseillers d’État et de nos dames de cour encore plus vieilles qu’eux. Je veux inviter à danser des comtesses de l’autre siècle, je veux-...
— Tu veux te moquer de moi, dit le chambellan avec son incomparable sourire, et pourtant j’ai raison. Fais comme je t’ai dit. Tel digne conseiller d'État, à qui tu auras peut-être sauvé un quart d’heure 'de mortel ennui par une aimable conversation, peut te recommander au ministre de la guerre comme un de nos cavaliers les plus instruits et les plus spirituels; telle vieille comtesse, à qui tu auras, sur le déclin de son âge, procuré l’inappréciable plaisir d’une valse, peut être avec le régent dans des rapports plus ou moins intimes et lui dire un beau jour que c’est une véritable honte qu’on ne t’ait pas encore élevé au grade de major. Au fait, ce que tu disais
tout à l’heure en plaisantant, je le crois,* moi, sérieusement. La chose capitale, la voici : Ne laisse pas échapper le bon moment, et tu as le bonheur dans ta main. Il s’approche de nous bien souvent, le bonheur, sous les plus étranges dehors. J’ai un ami, qui tenait beaucoup à ma théorie, et qui ne laissait passer aucune occasion de saisir le bonheur au vol. Un jour, il voit devant je ne sais quelle église une vieille carriole toute délabrée, arrêtée par une pluie battante, et remarque une petite main de dame qui, sous le cuir de ladite carriole, s’efforce en vain d’ouvrir la portière. Il ne fait qu’un bond vers la voiture et l’ouvre vivement. Une jeune dame en descend. Il l’accompagne sous l’abri du parapluie, dont il était pourvu par hasard, jusque dans l’église, et la remet de même ensuite dans sa calèche. Eh bien! Félix, au moment même où il ouvrait la portière de cette misérable voiture, il avait mis la main sur le bonheur. La jeune fille était une héritière immensément riche, et maintenant elle est sa femme.
— Voilà certainement une belle histoire, et qui donne à penser.
— Oh ! j'en sais beaucoup d’autres plus intéressantes encore, et même véritablement extraordinaires. Un soir, vers la fin d’un bal, dans le château royal de C... t un jeune gentilhomme, qui avait beaucoup dansé et qui ne tenait plus sur ses jambes, se reposait un peu dans la profonde embrasure d’une fenêtre. Il n’aurait pas demandé mieux que de regagner son logis, mais il n’avait point d’équipage à lui, et je puis bien aussi t’avouer qu’il eût été passablement embarrassé de se procurer en ce moment une voiture de remise, oui, ce lui eût été à peu près impossible. L’embrasure où il s’était retiré étant fort profonde et, d’autre part, aucune personne notable ne se trouvant à proximité, il ouvrit avec précaution un des compartiments mobiles de la fenêtre, et tendit la main dehors pour s’assurer s’il pleuvait encore. Or il sentit quelques grasses gouttes lui tomber sur la main, et comme il allait la retirer, il sentit encore quelque chose
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de tout différent. Un petit morceau de métal froid heurta ses doigts, et, en les refermant à ce contact inattendu, il se trouva tenir une petite clef sur laquelle était enroulé un papier à l’aide d’un mince cordon de soie.... Comment trouves-tu cela? »
A ces mots, M. de Wenden s’arrêta court, sourit d’un air satisfait, et toucha légèrement de l’index de sa main droite la poitrine de son compagnon.
« Pas trop mal, dit M. de Fernow.
— Ce que tu aurais fait en cette occurrence, je ne le saurais dire, reprit M. de Wenden ; quant au jeune gentilhomme, qui était un caractère résolu, il prit à peine une seconde pour réfléchir, tira tout doucement la petite clef à lui, et délia le cordon, qu’il vit remonter lentement en l’air tout aussitôt.
— C’était un moment du bonheur! dit l’officier en riant.
— Un moment capital! Que contenait le papier enroulé autour de la clef, c’est, à vrai dire, ce qu’on n’a pas su exactement; toujours est-il que le jeune homme devint en peu de temps chambellan, qu’il entra dans la carrière diplomatique, qu’il épousa bientôt une demoiselle de haut parage, qui n’était point, il est vrai, de la première jeunesse, et qu’il est maintenant, Dieu sait où, ambassadeur. Comprends- tu la morale de mon histoire?
— Oh! je la comprends à merveille, ta morale, et je veux dès aujourd’hui, à la fin de chaque bal de cour, pour peu que l’occasion y prête, tendre la main dehors à une fenêtre quelconque. »
Il avait dit ces mots avec une légère teinte d’ironie que M. de Wenden saisit fort bien, et comme ils se trouvaient tout juste en ce moment près de la petite table au riche bouquet, le chambellan resta planté là, hocha la tête légèrement et dit :
« En dépit de toutes mes belles leçons, tu es incorrigible.
— Non, non, en vérité, répondit l’officier; tu me fais injure. Je commence à croire à ta théorie. Seulement
tu m’as confessé tout à l’heure que le bonheur consiste à mettre la main sur le bonheur. Eh bienl je crois que je pourrais bien ceut fois ouvrir les portières de toutes les calèohes les plus délabrées, cent fois tendre la main à la fenêtre d’une^salle de bal, sans jamais réussir à rien attraper.
— Jusqu’à ce que le moment décisif, le moment propice soit venu, répliqua le chambellan en élevant la main. Mais vienne ce moment, il suffit alors de la circonstance la plus vulgaire, la plus insignifiante, pour que le bonheur s’offre à toi, pour ainsi dire, à ton insu. Il y a, je l’avoue, quelque mystère en tout ceci, mais ma foi sur ce point est ferme et inébranlable, et j’ai la conviction la plus entière, que, le moment décisif une fois venu, le bonheur ne saurait m’échapper. Pas n’est besoin pour cela de trouver sur mon chemin quelque vieille calèche, de tendre la main à la fenêtre ouverte d’une salle de bal, non, je puis tout aussi bien le rencontrer en posant les doigts sur ce bouquet, comme je fais à présent.... En un mot, et pour me répéter, le moment venu, mon bonheur est là, et.... je.... le.... tiensl »
L’espèce d’extase avec laquelle venait de parler le chambellan avait frappé M. de Fernow, qui le considérait en souriant. Mais à ces derniers mots : « Je le tiens 1 » prononcés tout à coup avec un accent si différent et articulés lentement d’une façon presque indistincte par M. de Wenden, Fernow ne put se défendre de regarder en face son ami avec un étonnement marqué. En effet, les joues naturellement pâles du chambellan, avaient soudain blanchi d’une manière effrayante, au moment où il posa la main sur le bouquet, et elles s’étaient ensuite empourprées jusqu’aux yeux d’une ardente rougeur.
« Que diantre se passe-t-il donc? lui demanda M. de Fernow. Te serais-tu, en essayant ta théorie, piqué le doigt à quelque épine, ou bien que t’est-il arrivé?»
M. de Wenden, qui avait retiré sa main du bouquet, répondit avec un sourire forcé :
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« Qui sait si je ne suis pas maintenant en mesure de démontrer ma théorie par mon propre exemple?
— Ainsi tu as mis la main sur le bonheur? s’écria en riant l’officier.
— Qui sait? Ma main n’a rencontré qu’un tout petit papier, soigneusement roulé et caché, non sans dessein, dans la tige d’une rose.
— Bah 1 un papier ! Je crains bien pour cette preuve que tu m’annonces que tu ne restes mon débiteur insolvable. Ce papier a été mis là vraisemblablement sans aucun motif.
— Ges sortes de choses n’arrivent jamais à la cour sans motif, répliqua le chambellan en s’efforçant de dé^ plier le petit papier. Yoyons d’abord s’il y a quelque chose d’écrit dessus,
— Naturellement. C’est là le point capital. — Eh bien?
— Pas une syllabe.... Voilà un beau bonheur, ma foil »
Ge papier, une toute petite bande de la longueur et de la largeur d’un doigt à peine, ne contenait en effet aucune écriture. M. de Fernow et bien d’autres l’eussent probablement pris tout simplement pour une fantaisie du jardinier et l’eussent jeté de côté sans plus s’en soucier; mais notre prudent chambellan ne lâcha pas si aisément ce qu’il imaginait être pour lui le bonheur. Il tourna la petite bande mystérieuse dans tous les sens, en considéra les bords attentivement pour voir s’il ne s’y trouvait pas par aventure des entailles qui eussent pu signifier quelque chose; enfin, n’y découvrant absolument rien de semblable, il s’avisa pour dernier essai de le déployer en face de la lumière du jour.
« Eh bien! tu ne trouves rien? » demanda l’officier; et comme il se trouvait en ce moment debout près de la fenêtre, il se mit de son côté à considérer la petite bande de papier avec non moins d’attention que son ami. Si cette opération ne l’eût occupé tout entier, il eût pu voir courir sur les traits de son compagnon comme une vive lueur de joie, comme un éclair de bonheur, qui disparut,
il est vrai, tout aussitôt pour faire place à une indifférence affectée.
* Comme je te le disais, pas la moindre trace, dit le chambellan après quelques instants de silence. Au fait, il est possible que je me sois trompé. Je commence à croire en vérité que tu avais raison; c’est quelque espièglerie du jardinier. »
Sur ce, il prit le papier tout doucement entre ses doigts et le roula de nouveau plus soigneusement que ne l’eût mérité peut-être l’espièglerie d’un jardinier. C’est là ce que put penser aussi M. de Fernow; toutefois il jugea qu’il valait mieux pour cette fois, sans trop savoir pourquoi, ne pas énoncer cette pensée; seulement il jeta négligemment ces paroles :
« Et tu vas remettre ce papier à la place où tu l’as trouvé entre les fleurs du bouquet?
— Pourquoi pas? dit M. de Wenden en haussant légèrement les épaules. Ou il s’agit ici, comme tu l’as dit, (l’une espièglerie du jardinier, ou peut-être encore est-ce une indication innocente pour quelqu’un, et qui ne nous regarde nullement. Il ne faut gâter la joie de personne.
— Oui, il ne faut gâter la joie de personne, » répéta M. de Fernow, qui, souriant d’un air parfaitement indifférent, vit le chambellan remettre à sa première place le petit papier replié avec le soin le plus minutieux.
M. de Fernow apprécia-t-il dès lors tout ce qu’il y avait dans son compagnon de finesse, de calcul et de mystère, ou avait-il remarqué quelque chose du fugitif éclair qui tout à l’heure avait brillé dans les yeux du chambellan, lorsqu’il exposait le petit papier à la lumière du jour? Ou bien enfin, ce qui est vraisemblable aussi, le soin minutieux avec lequel M. de Wenden avait remis en place cette trouvaille insignifiante, lui avait-il inspiré des soupçons?... Toujours est- il qu’il s’appuya d’une main sur la petite table, que ses traits prirent une expression sérieuse et pensive, qui ne dura guère qu’une seconde, après quoi il se mit à chantonner tout bas deux ou trois mesures d’un air connu, passa légèrement les
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doigts sur les deux bouts de ses moustaches, et attachant ensuite sur son ami un regard investigateur, bien que fort amical en apparence :
« Édouard, lui dit-il, tu es l'homme du monde le plus circonspect; mais, ou tu me caches ta pensée, ou tu ne , penses pas réellement qu’il y ait dans ce papier une plaisanterie à notre adresse. »
Le chambellan releva ses sourcils et pencha la tête sur son épaule droite, comme un homme qui veut purement et simplement parer un coup.
« Non, non, dit-il alors; s’il y a là-dessous quelque plaisanterie, que nous importe? Il ne faut gâter la joie de personne. Et puis au fait, ajouta- t-il après une pause, sais-je comment nous pourrions réussir à connaître à qui s’adresse ce papier? »
Il accompagna ces derniers mots d’un coup d’œil singulièrement interrogateur.
M. de Fernow l’avait fort bien remarqué; cependant il pouvait entrer dans ses vues d’exprimer ses pensées avec une entière franchise, car il répondit, sans que la moindre émotion se manifestât sur sa loyale figure :
« Eh bien! s’il ne te vient rien à l’esprit, laisse-moi te rembourser le prix de l’apprentissage que t'a coûté ta carrière à la cour.
— Je ne sais vraiment pas, dit M. de Weuden, dont le regard, d’interrogateur qu’il était d’abord, devint tout à coup presque inquiet.
— Allons, la chose est simple comme bonjour. Tu as caché là, dans ce bouquet, ce mystérieux papier, qui, à ce que tu m’as dit, ne renferme ni écriture ni signe quelconque.
— Ni écriture ni signe quelconque.
— Bien. Mais ce papier, par lui-même, peut être un signe, un indice, placé là exprès par quelqu’un, pour que quelqu’un le trouve. Or, pour le trouver, il faut le chercher. Ce que nous avons donc de plus simple à faire l’un et l’autre, c’est de faire bonne garde et de tâcher de surprendre la personne qui touchera à ce bouquet d’une
manière suspecte, enfin qui prendra le petit papier en question.
— Pardieu, tu as raison ! » s’écria le chambellan avec un étonnement joué ; mais il se mordit les lèvres tout aussitôt, évidemment contrarié d’entendre son ami exprimer une pensée qui depuis longtemps était la sienne propre.
En ce moment, le chambellan de service dans les appartements de la duchesse annonça à M. de Wenden que les voitures de Son Altesse venaient d’entrer dans l’arrière-cour du château. M. de Wenden tira sa montre et regarda l’heure.
« Cinq heures et demie, dit-il; une demi-heure de toilette ; nous serons à table à six heures. »