‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 19 sur 19 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

CONCLUSION

Nous aurions encore bien des choses à vous dire, chers lecteurs, peut-être même de fort intéressantes; nous pourrions vous décrire des fêtes splendides, de brillants mariages, des feux d’artifice, des illuminations.... Mais à quoi bon fatiguer plus longtemps votre patience par des descriptions qui, dans le temps agité oii nous vivons, ne sont plus que des lieux communs? Parmi les mariages auxquels nous venons de faire allusion, il va sans dire que celui de M. de Fernow et de Mlle de Ripperda est compris, et par là tombe de soi-même la crainte que vous pouviez avoir que le duel du major avec le baron Rigoll n’eût eu des suites sanglantes. Ce duel eut lieu en effet. Mais, après un échange de deux balles sans résultat, le baron Rigoll tendit la main à son adversaire, en rétractant de la manière la plus complète toutes ses paroles offensantes, après quoi il quitta la ville, en compagnie du comte Hohenberg.

Il faisait une belle et magnifique soirée de printemps lorsque le titulaire provisoire de l’emploi de grand veneur rentra en ville avec le futur conseiller d’ambassade après cette rencontre. Un parfum délicieux s’exhalait non-seulement des arbres, des buissons et des fleurs, mais de la terre même. Tous les êtres semblaient heureux

de vivre sous un si beau ciel, de respirer un air si pur. Devant la porte de la ville, nos deux cavaliers trouvèrent un équipage, la voiture de voyage du baron de Wenden, qui, pour toutes les éventualités, avait été commandée; mais, par bonheur, elle n’eut à recevoir aucun blessé. Le baron de Wenden, arrivé à la petite auberge où la voiture attendait, sauta gaiement à bas de son cheval, tendit la main à son ami, qui le remercia cordialement, et se laissa jeter sur les épaules un bon manteau par son domestique avant de se mettre en route.

« A envisager les choses à leur juste point de vue, ditil alors en riant, c’est pourtant moi qui suis proprement la cause de tout ton bonheur, mon cher Fernow, et, si tout sentiment de reconnaissance n’est pas mort dans ton cœur, tu n’auras rien de plus pressé que de faire peindre pour tes enfants et les enfants de tes enfants cette scène où, il n’y a pas déjà si longtemps, je t’exposai en détail ma théorie sur le moment du bonheur.

— Oui, oui, s’écria gaiement le major, et comme pendant de cette scène, celle où je faillis me voir forcé de t’arrêter dans la grande salle d’audience du château. Voilà encore un moment du bonheur!

— Ehl cela a mieux fini que je ne l’avais espéré. Si ma mission a un plein succès, ajouta Wenden avec une grande importance, et que....

— Et que quelques petites étoiles, semblables à celles qui brillent ce soir au-dessus de nos têtes, émaillent ton frac, tu pourras me dire au retour que c’est une sensation singulièrement agréable de se sentir guéri d’une grave maladie.

— Oui, mais une maladie de ce genre, dit le chambellan avec un soupir, pendant que le postillon se hissait en selle, une telle maladie peut souvent avoir de tristes suites.

— Ah! tu m’effrayes! s'écria M. de Fernow d’un ton légèrement ironique et avec un sourire malicieux, car il savait fort bien ce que voulait dire Wenden. Est-ce que réellement, par hasard .

CONCLUSION

— Non pas moi, dit vivement le baron, mais je crains que cette pauvre jeune fille, dans son inclination pour moi, n’ait pris la chose beaucoup plus au sérieux que je ne le voudrais.

— Là-dessus, tu peux être parfaitement tranquille, répliqua le major en s’efforçant de ne pas éclater de rire. Je tiens de source excellente qu’elle s’est pleinement consolée de t’avoir perdu, et qu’elle est sur le point de se marier avec une passion plus ancienne. Ce que je puis aussi t’assurer, c’est que je m’intéresse fort à ces jeunes gens et que je ferai tout mon possible pour les pousser et leur procurer des clients. »

Cette promesse sembla alléger d’un poids de cent livres le cœur du nouveau conseiller d’ambassade, et ce fut en effet un spectacle comique de le voir tendre les deux mains hors de la portière avec une émotion affectée, pour presser une dernière fois la main droite de son ami.

« Mais il est grandement temps que tu files ! s’écria Fernow. Tu devais partir à sept heures, je ne veux pas abuser davantage de ton amitié pour moi. Adieu!

— Adieu, mon cher Fernow, et pense à moi à ton plus prochain moment du bonheur. »

La voiture roula, le major la suivit des yeux quelques minutes, puis, tournant bride aussitôt, au lieu de prendre la rue qui conduisait à la ville, il lança son cheval au galop sur la route d’Eschenburg.

Que pouvait-il donc aller chercher là?... Ah ! ces équipages sans doute qu’il rencontra sur son passage une petite demi-heure après. Il laissa passer fort respectueusement la première voiture où se trouvaient le duc et la princesse Élise, puis il poussa son cheval tout écumant contre la portière de la calèche qui venait ensuite, et d’où on lui tendit une jolie petite main qui s’enlaça à la sienne avec une pression pleine d’angoisse.

c Est-ce bien vrai ? demanda Hélène de Ripperda d’une voix tremblante. Vous vous êtes battu? Êtes-vous blessé?

— Ni l’un ni l’autre, répondit M. de Fernow. Son Excellence le grand veneur baron Rigoll et moi, nous nous

sommes séparés, après avoir échangé deux coups de feu insignifiants, ou plutôt qui ont eu un excellent effet, c’est que nous nous sommes quittés sans haine, et que désormais nous ne nous envierons plus l’un à l’autre nos moments de bonheur. Et ces moments-là, ajouta-t-il d’une voix attendrie en se penchant près de la portière, ces moments-là ne nous manqueront pas, à nous du moins, je l’espère. N’est-il pas vrai, ma chère Hélène? »

Hélène ne répondit pas, mais il sentit une douce pression de sa jolie main.

Et ils cheminèrent ainsi, elle dans la calèche, lui à cheval tout près d’elle, par cette belle soirée de printemps, sous un ciel étoilé, entre deux haies de fleurs embaumées, aux doux accords du chant du rossignol. Ah ! pour eux, n’était-ce pas déjà le bonheur?

Oui, M. de Fernow était heureux et il aimait à penser à ceux qui l’étaient moins que lui. Aussi n’oublia-t-il point plus tard ce jeune homme qu’il avait rencontré récemment sur la terrasse du jardin ducal, et avec qui il avait eu cet entretien singulier, où les vers luisants jouaient un rôle spécial. Il fit nommer ce brave artiste inspecteur du cabinet de gravures du grand-duc, et quand Henri Boehler fit part de cette bonne nouvelle à sa mère, et qu’ils descendirent la porter ensuite à la veuve Weiher, celle-ci ne put s’empêcher de faire pour la première fois de sa vie, à l’ex-pholographe une profonde révérence. Quant à Rose, elle se jeta dans les bras de son fiancé et lui dit entre autres tendresses:

« Te rappelles-tu, Henri, cette soirée, où tu courus dans le jardin du château, le cœur gros de chagrin, et où tu rencontras ce jeune officier qui te montra tant d’amitié et à qui nous devons tout aujourd’hui?... Oui, ce fut un moment béni du ciel, continua-t-elle en regardant son amant dans les yeux avec une tendresse passionnée. Ce moment-là, jamais nous n’eussions cru qu’il dût venir pour nous. Ta mère avait pourtant dit bien souvent que le ciel ne le refusait à personne ici-bas,... C’est le moment du bonheur. »

CONCLUSION

« Et M. Krimpf? » nous demandera-t-on peut-être....

Henri Boehler lui avait laissé son atelier photographique avec tous ses appareils, et le petit peintre en tira parti, bien que d’une manière tant soit peu étrange. Ainsi, il s’entendit avec un spéculateur en objets d’art, pour lequel il organisa une galerie de toutes les difformités et de toutes les laideurs dè la race humaine, — collection amusante en son genre, dans laquelle le portrait de l’artiste lui-même était très-fréquemment reproduit sous les formes caricaturales les plus variées. Cependant M. Krimpf devint de plus en plus misanthrope. Il ne sortait que très-rarement, et, quand cela lui arrivait, il regardait tout le monde en face avec une expression de méfiance et dé haine. Seulement, lorsqu’il était seul, il se livait parfois à d’étranges accès de gaieté, et on l’entendait chanter pendant des heures entières le refrain de la fameuse chanson : « Chantons, buvons, traleralera ! »

Nous voici arrivé au terme de celte histoire. Pour peu que vous y ayez trouvé d’agrément et d’intérêt, chers lecteurs, le moment où nous avons pris la plume pour vous la raconter aura été pour nous aussi — un moment

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