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CHAPITRE XVII

LES PARTIS EN PRÉSENCE

Quand il y a fête k la cour — nous entendons par là une fête bien ordonnée et paisiblement préparée d’avance, un dîner d’anniversaire, par exemple, ou un bal comme il y en a deux ou trois dans le courant de l'hiver, ou une représentation de grand gala, en un mot, dans ces circonstances solennelles où chacun est en mesure de faire commodément et tout k son aise tous les préparatifs nécessaires; où chacun sait qui il aura pour voisin k table,

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pour vis-à-vis à l’Opéra; quelle robe et combien de faux brillants portera la baronne X.... ou la comtesse Z.... — le château de la Résidence ressemble alors à une ruche d’abeilles par un beau jour d’été. Tout suit une marche régulière. Point de précipitation, point de presse. Les voitures pleines se succèdent dans un ordre parfait pour s’en retourner vides quelques instants après. C’est, je le répète, comme dans une ruche, avec cette différence toutefois que les abeilles de la cour distillent plus de fiel que de miel.

Cette procession sans fin des équipages, en de telles occasions, a quelque chose qui réjouit le cœur et calme les nerfs. Le trot cadencé des chevaux, le doux balancement des voitures, le maintien assuré et plein de dignité des cochers et des laquais, tout semble alors vous disposer à une douce quiétude d’esprit. Le cocher, sur son siège, assis un peu de côté avec un abandon distingué, sait l’heure sur le bout du doigt, et la certitude qu’il a de ne pas arriver au perron une seconde avant le temps prescrit, donne à sa mine une calme assurance, à son sourire une expression d’agréable béatitude. Le laquais, debout à sa place, se suspend aux houpes de la voiture d’un air qui dit clairement qu’il est content de lui; il suit, en se balançant gracieusement, chaque mouvement de l’équipage. Il n’est point pressé, et s’il regarde autour de lui et que ses traits semblent se rembrunir tant soit peu, ce n’est que parce qu’il voit que son collègue du ministère du commerce ou du ministère de la guerre a un galon neuf qui étincelle ou quelque broderie usurpée.

Les maîtres, dans leurs équipages, ont absolument le même air satisfait, nous allions dire ennuyé, que leurs serviteurs. Les plaisirs au-devant desquels ils vont leur sont aussi connus, aussi habituels. Ils savent aussi bien qu’eux, d’avance, les mets qui seront servis après le potage; ils connaissent avec une égale précision les questions qui leur seront adressées, et les réponses qu’ils auront à y faire.

Mais ce sentiment de l’habitude, cette fadeur de l’éti-

quette se trahissent jusque dans la manière froide et compassée dont les portiers saluent, dont les laquais ouvrent les portes, et dans le doux sourire avec lequel les chambellans de service se pavanent, en se frottant les mains, dans les appartements les plus intimes.

Tout autre est l’aspect, tant intérieur qu’extérieur, du château, quand un événement important, annoncé avec la rapidité du télégraphe aux hauts dignitaires de la cour, réclame immédiatement leur présence. La cour, dès lors, n’est plus cette ruche bien ordonnée dont nous parlions tout à l’heure; c’est une ruche encore, si l’on veut, mais une ruche en révolution, où tous les habitants se pressent de rentrer avec une précipitation effarée, sous la menace d’un orage. En bas, dans les écuries, que de coups et de bourrades, jusqu’à ce que les chevaux soient harnachés ! En haut, dans les chambres où l’on fait sa toilette, que de paroles mal sonnantes, jusqu’à ce que les gentilshommes et les dames de la cour se soient mis en état de paraître à leur avantage 1 Que de contre- temps, que de maladresses de toute sorte! Ici, c’est un cocher qui se hisse sur son siège, sa livrée boutonnée de travers, là une camériste qui a mis un voile bleu sur une robe vert de mer. Malheur à lui et à elle 1 Fautes irréparables! L’heure presse. Déjà les chevaux piaffent devant la porte. En toute hâte, on demande ses gants et son éventail, une décoration oubliée, voire même son épée. A peine a-t-on le temps de se composer un visage pour la circonstance. On pense à ceci, à cela; on combine des plans, et l’on voudrait donner des ailes à la voiture, qui semble se traîner d’un pas de tortue.

Le cocher, sur son siège, ne trône plus, cette fois, avec ce noble abandon ; il tient les rênes d’une main ferme et roide; il n’attend même pas que le laquais lui crie : « Au château ! » A peine a-t-il entendu refermer la portière, que, d’un énergique claquement de langue, il enlève ses chevaux. Il les conduit d’un air sombre, épiant de tous les côtés si quelque autre équipage ne déboucherait point d’une rue latérale pour essayer de prendre le pas sur lui.

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Il jette aussi de temps à autre un coup d’œil sur l’horloge de l’église et ne se fait pas faute d’un léger coup de fouet pour accélérer le trot de ses deux bêtes.

Quant au laquais, il ne se dandine plus avec cette légère et gracieuse aisance; il se dresse sur la pointe des pieds, tendant le cou en avant avec une crispation nerveuse et regardant par-dessus le coupé vers le château, où se rend une foule innombrable d’équipages emportés d’une course effrénée. A le voir en même temps remuer les bras comme des rames, on pourrait croire qu’il veut aider les chevaux, tant il est impatient d'arriver. On monte la rampe en un temps de galop, mais arrivé en haut, il faut attendre quelques moments, parce que la foule des voitures qui stationnent est déjà nombreuse et forme une longue file, et qu’il n’est possible d’avancer que pas à pas et au fur et à mesure que chaque équipage a mis son monde à terre. A voir l’empressement que mettent les laquais à tirer des voitures les manteaux et les châles, à refermer les portières, on s’étonne qu’il n’y ait personne de blessé et qu’une seule garniture de dentelle reste intacte....

Mais ce n’est point aujourd’hui un événement ordinaire qui met tout le monde de la cour en émoi et le précipite vers le château. L’heure si longtemps attendue de la délivrance de Mme la duchesse, veuve du prince défunt, est enfin arrivée. Les médecins se sont réunis depuis six heures du matin, les hauts dignitaires sont là depuis huit heures, causant et chuchotant ensemble avec des figures singulièrement allongées. Tous se promènent deux à deux sur la pointe du pied dans la chambre d’attente, les sourcils relevés avec une expression inquiète, et, chaqutToTft qu’un des chambellans de service vient à franchir l’antichambre d’une course effarée, toutes ces Excellences on habit de gala pressent leur chapeau contre leur corps d’une main crispée, avec un serrement de cœur manifeste.

Tout le château se trouve dans un état d’excitation fiévreuse. Le chef de cuisine a pris son air le plus impor-

tant, car c’est de son savoir-faire que vont dépendre tout k l’heure les destinées de l’État. C’est un homme d’un embonpoint excessif, ce qui donne lieu k un de ses jeunes aides, fort espiègle, de lui décocher une remarque assez déplacée dans une si grave circonstance. Cette remarque attire au mauvais plaisant lé plus magnifique soufflet, dont il n’a pas l’air, il est vrai, de se soucier le moins du monde. Les portiers traînent sans bruit leurs longues cannes sur le plancher avec une solennité vraiment risible. Tous les laquais, même dans l’aile du château la plus éloignée des appartements de la duchesse, placent leur main devant leur bouche en parlant. Les valets de chambre de service tiennent leur mine k deux mains, aussi prêts k rire qu’k pleurer.

Cependant, un frôlement de soie et de velours remplit les escaliers. On échange de courts saluts, on passe à la hâte les uns devant les autres, pour arriver au plus vite dans la salle de réception, où se tiennent le maréchal de la cour et la grande maîtresse, chargés de recevoir les hommes et les femmes, roides l’un et l’autre et empesés, sérieux, presque assombris par le souvenir du temps calme qui vient de s’écouler et le pressentiment des jours de joie et de fête dont le son des cloches va donner le signal d’un moment k l’autre.

Comme on le pense bien, les groupes les plus divers se forment dans cette grande salle d’attente. Les vieux courtisans se rappellent encore avec une précision parfaite le jour où le prince, si prématurément enlevé, vit pour la première fois la lumière. C’était un dimanche matin, il pleuvait k verse, les canons ne voulaient pas partir, et la nourrice de l’auguste enfant avait commis l’imprudence de le présenter en gants noirs k son augusïé'pêre, c’estk-dire qu’elle, la nourrice, avait en ce moment-là des gants noirs, car, en ce qui concernait le petit prince, ses charmants petits pieds étaient emmaillottés dans des langes brodés d’or.

« Ah 1 dit en soupirant une vieille dame de la cour, je me souviens encore parfaitement, k propos de ses langes.

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que feu ma vénérable mère en avait brodé un de sa main,

— Oh ! cela est tout à fait impossible, » réplique d’un ton galant un vieux gentilhomme, bien que tout le monde sache fort bien que cette digne dame, vu son âge connu, eût pu broder elle-même un de ces langes.

De tels propos et d’autres semblables sont tenus aussi par les plus jeunes dames et demoiselles, mais seulement quand il n’y a près d’elles aucun homme à portée de les entendre; car, sitôt qu’elles voient venir un chambellan ou un autre dignitaire quelconque, elles changent brusquement d’entretien et ne parlent plus que du temps qu’il fait, du théâtre ou de n’importe quel sujet aussi innocent que futile.

Dans ces groupes isolés, dispersés dans toute la salle, un œil exercé eût pu remarquer deux partis bien tranchés : le parti du régent et celui de la princesse Élise. Pour l’un et pour l’autre, l’heure prochaine devait être tout à fait décisive; la balance allait nécessairement pencher dans un sens ou dans l’autre. La duchesse devait infailliblement donner naissance à une fille, ainsi l’avaient assuré de vieilles dames fort expertes, qui avaient assez de routine en ces sortes d’affaires pour fonder leur assertion sur une foule de petites circonstances en apparence insignifiantes, e Oui, ce sera une fille; certainement, une princesse! » entendait-on chuchoter en maint endroit de la salle ; et c’étaient autant de coups portés au cœur des partisans de la princesse Élise. Dans ce cas-là, en effet, ils n’avaient rien à espérer, ils avaient tout à perdre; la régence cessait, et le régent devenait, de fait et de droit le duc régnant du pays. Qu’il donnât alors à la princesse Élise le conseil amical de se retirer à Eschenburg avec la duchesse, sa sœur, c’est ce dont ne doutaient pas du tout les partisans du régent ; ils l’espéraient du moins, tandis que ceux de la princesse n’exprimaient tout bas que comme une crainte une telle éventualité.

Pour un observateur indépendant, rien de plus amusant que l’aspect de ces deux camps. Ici, l’espoir du

triomphe se trahissait par des mines rayonnantes, des rires sonores, des mouvements d’éventail tout à fait excentriques; là, on ne riait point, mais on souriait seulement, et ce sourire avait quelque chose de contraint, presque de triste, et, au moindre pas qui s’entendait au dehors, on braquait les yeux vers la porte d’entrée avec une anxiété qui allait jusqu’à l’angoisse. Quelques âmes faibles du parti de la princesse se glissaient dans l’autre camp pour y lier des conversations fort innocentes; mais ces timides transfuges ne tardaient pas à s’apercevoir qu’il était trop tard, au clignement d’yeux et au sourire particulier de quelque vieux courtisan ou au coup sec d’éventail d’une vieille douairière indignée; et si, dans leur voisinage, il arrivait à quelqu’un de dire : « Ah ! c’est trop fort! » sans allusion visible à leur personne, ils comprenaient bien vite ce que cela voulait dire.

Il y avait bien, il est vrai, parmi tout ce monde quelques privilégiés qui étaient restés en dehors des deux partis, ou que l’on croyait tellement en faveur auprès de l’un et de l’autre, que personne n’osait les regarder de travers, que tous même avaient pour eux une parole agréable, un sourire gracieux.

De ce petit nombre était le major de Fernow, qui, présent au château depuis le matin de fort bonne heure, avait pour ainsi dire fait les honneurs avec le maréchal et la grande maîtresse. Tandis que tous les esprits étaient tendus et inquiets, il circulait au milieu des groupes de causeurs des deux partis, sans but et sans plan en apparence, mais pourtant, bien que par-ci par-là il liât quelques conversations, les personnes qui le connaissaient davantage remarquèrent qu’il était fort distrait et ne prêtait l’oreille qu’à demi aux réponses qu’on lui donnait. U paraissait surtout occupé de la fenêtre d’où l’on pouvait voir sur la place du château, et il regardait souvent de ce côté avec une vive attention. Enfin, ce qu’il attendait sembla arriver. Une voiture, qui venait de monter la rampe, s’arrêta sous le grand portail, et le baron de Wenden entra presque aussitôt. Fernow s’empresse de le prendre

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par le bras, et ils vont de compagnie, à travers les groupes, du pas le plus lent possible pour ne pas éveiller les soupçons, jusqu’à une des fenêtres de la salle.

« Eh bien! lui dit Fernow avec impatience, après l’avoir poussé tout au fond de l’embrasure, quelle nouvelle? Tu es resté bien longtemps.

— C’est possible que le temps t’ait paru long, répliqua le chambellan; je ne me suis pourtant guère amusé, mais j’ai fait tout ce qu’on peut faire avec une langue et deux chevaux. Ouf! acheva-t-il en soufflant comme quelqu’un qui étouffe et en s’éventant de son chapeau d’uniforme.

— Tu ne l’as donc pas rencontré ?

— Oh! si, je l’ai rencontré, mais seulement après bien des allées et venues. Chez lui, on me dit qu’il vient de partir, il y a un quart d’heure, pour l’hôtel Warrens, où loge le comte Hohenberg. Je cours à l’hôtel au grand galop. Devaut la porte stationnait la voiture de voyage du comte, les domestiques étaient en train de charger ses effets. Quant à ma question, ils répondent que le comte et Son Excellence viennent de retourner chez ce dernier, il y a de cela un quart d’heure. Le moyen de savoir où ils se sont arrêtés chemin faisant l Bien. Je retourne chez Son Excellence. Personne. Le valet de ehambre du baron me l’assure, en levant les épaules jusqu’aux oreilles. Tu connais mon phlegme imperturbable en de telles occasions. Je dis au valet de chambre : « Bien, s’il n’y a personne ici, « je me permettrai d’attendre jusqu’à ce que quelqu’un < vienne. » On me conduit alors au salon, où je m’assieds dans un fauteuil, et me livre à toutes sortes de réflexions sur le passé de toute la terre.

— Très-belles réflexions assurément ! repartit le major avec impatience. Tu m’en régaleras plus tard, je l’espère. Mais plus tard, plus tard!

— Quand nous nous retrouverons de service ensemble, dit le chambellan en riant. Oh! tu es l’enfant gâté de la fortune! Me voilà donc assis dans le salon du baron, et, pour montrer que je ne suis pas du tout pressé, je m’installe aussi commodément que possible ; je prends un

journal, et je me mets à lire, en commençant par les dépêches télégraphiques.

— Après, après?

— Que diable! Ne me pousse donc pas ainsi. Ce que je te rapporte ici fort succinctement m’a tenu vraiment bien plus longtemps.

— Je te crois volontiers, répliqua le major en secouant la tête avec humeur, et je t’écouterai ce soir, sans t’interrompre, si tu veux, durant six heures d’horloge. Mais songe donc qu’il faut que je sache où j’en suis, et que nous pouvons être interrompus d’un moment à l’autre.

— Bah! sommes-nous réellement déjà si près du dénoûment?

— Tiens, regarde cette aile du château, répondit le major. Vois-tu là-bas, à cette fenêtre ouverte, le comte Schuler? Ne remarques-tu pas comme le chirurgien lui adresse des rapports à chaque instant? Il s’apprête, je crois, à donner un signal.

— Ah 1 et quel signal?

— Cela dépend du prochain quart d’heure. Si nous avons une princesse, il agitera un mouchoir blanc; si c’est un prince, un mouchoir rouge. Aussitôt, derrière la place du château, partiront des fusées, et, devant la grande porte, le canon annoncera l’heureux événement. Ainsi, je t’en prie, dépêche-toi d’achever ton rapport.

— Je le veux bien. Après donc que j'ai attendu un bon bout de temps, et, nota bene! sans avoir entendu le roulement d’une voiture quelconque, le valet de chambre m’annonce que Son Excellence est de retour. Son Excellence parait en effet tout aussitôt au salon, mais l’air tout fatigué et fort abattu.

— Eh bien? demanda le major vivement. Et pourquoi n’a-t-il pas envoyé hier chez moi, comme il l’avait promis?

— Il prétend avoir envoyé, répliqua le chambellan avec un ironique sourire, mais que l’on n’a pu te rencontrer.

— C'est un infâme mensonge ! s’écria le major avec

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tant de violence que deux ou trois dames de la cour, qui se trouvaient près de là, se retournèrent tout étonnées et que M. de Wenden fit signe à son ami de se taire.

— Mais cela me révolte, continua Fernow. Je suis resté hier chez moi jusqu’à quatre heures passées, et ensuite j’ai laissé par écrit l’endroit où l’on pourrait me trouver jusqu’à mon retour. Mais à quoi bon me mettre en colère? Et lui, pourquoi n’a-t-on pu le rencontrer, quand, après deux heures, comme c’était convenu, je lui envoyai un message?

— Comme tu avais manqué à ta promesse, répondit le chambellan en haussant les épaules, il ne s’est pas tenu pour obligé de rester chez lui.

— Bien, bien! Et alors tu lui as parlé sans doute?

— Comme Cicéron, répliqua Wenden d’un ton décidé et la tête haute. Non pas à vrai dire comme Cicéron, mais je m’exprimai très-brièvement et je lui exposai mon message en termes pressants.

— Et il a tout accepté?

— Tout.

— Ce soir?

— A cinq heures, derrière le parc.

— Dieu soit loué! dit impétueusement le major. Voilà une affaire du moins dont nous allons nous débarrasser. Si cela le va, nous dînerons à trois heures, et d’ici là tu as grandement le temps de faire tous les préparatifs.

— Cela s’entend, ditM. de Wenden. Seulement il pourrait arriver que le régent me commandât pour un service quelconque. Tu sais, ajouta-t-il en faisant l’homme d’importance, ma disgrâce parait finie, le soleil luit de nouveau pour moi. Mais je suis oublieux, dit-il en s’interrompant lui-même brusquement. Ton affaire finie avec le baron Rigoll, il me remit cet écrit pour le régent. Tu sais que j’ai des pressentiments qui ne me trompent guère. Cet écrit, crois-moi, contient des choses importantes. Puis, Son Excellence me pria, au nom de notre ancienne amitié, de le remettre le plus tôt possible à Son Altesse.

— C’est étrange. Et vis-tu le comte Hohenberg ? »

Le chambellan secoua la tôle de droite à gauche, puis il répondit :

« Il était vraisemblablement dans la chambre à côté, mais il ne se montra point.

— Et le baron Rigoll ne te dit rien de l’affaire manquée?

— Deux mots seulement. De ce ton désagréable que tu lui connais, il me fit cette observation à peu près en ces termes :

« Il s’est répandu à la cour un bruit étrange, c’est que « Son Altesse le duc Alfred de D.... se trouve incognito « dans la ville. Je puis vous assurer, monsieur le baron « de Wenden, que ce bruit n’a pas le moindre fonde- « ment. »

— Avis au lecteur I dit Fernow.

— Certainement. Et moi, en m’inclinant profondément, je lui fis cette réponse : « Si Votre Excellence me « l’assure, je dois naturellement le croire. * Mais le sourire dont j’accompagnai mes paroles disait assez le fond de ma pensée.

— Je crains, dit M. de Fernow tout pensif, que le moment où le baron Rigoll a commencé à ourdir toute cette intrigue, n’ait pas été pour lui un moment du bonheur.

— C’est tout à fait mon opinion, repartit le chambellan, mais il l’a été peut-être pour d’autres, ajouta-t-il en regardant son ami d’un air fin.

— Eh ! ainsi va le monde, dit le major, et il se détourna de la fenêtre pour jeter un coup d’œil dans la salle. La fortune tient une balance dans les mains, et quand un plateau de cette balance monte, l’autre descend.

— Puissions-nous être dans le premier des deux ! * reprit en riant le chambellan.

En ce moment on entendit à une assez grande distance le sifflement d’une fusée, puis d’une seconde, d’une troisième, et aussitôt après on distingua le bruit sourd d’un coup de canon. D’innombrables éclairs auraient sillonné tout à couji l’azur du ciel, un jet de feu et de flamme aurait surgi produit par une masse de soufre ou de poix

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embrasée, le plafond de la Balle aurait soudain vacillé et menacé ruine, que tout ce monde de cour eût été moins agité, moins tumultueux. De jeunes et robustes demoiselles d’honneur pâlirent et rougirent tout à la fois, et leurs compagnes plus âgées en eussent sans doute fait autant, sans le fard dont leurs joues étaient couvertes. Cependant ces dernières du moins se tournèrent vers les croisées en retenant leur respiration ; les natures plus vigoureuses affectaient un sourire indifférent, les plus faibles cherchaient pour point d’appui un dossier de fauteuil ou un coin de table.

Boum! — Boum! — Boum!... Le canon continuait à envoyer ces sons du dehors à intervalles égaux.

Dès le premier coup, toute conversation avait été subitement interrompue. On n’entendit plus le plus petit chuchotement, le plus léger murmure, le moindre frôlement d’éventail, et si par hasard quelque dame venait par un mouvement inconsidéré k faire crier la soie de sa robe, aussitôt deux douzaines d’yeux tournés vers elle avec colère lui commandaient de se tenir tranquille. Des chambellans, qui depuis longtemps avaient désappris la sensibilité, qui, même sous le coup d’un regard de disgrâce, savaient conserver assez de sang-froid pour porter haut la tête, tenir leur chapeau sur la hanche avec ostentation et demeurer impassibles et immobiles à la troisième position, ces natures de fer elles-mêmes ne pouvaient se défendre d’un peu d’émotion. De vieux généraux blanchis sous le harnais, qui avaient affronté les décharges d’artillerie les plus meurtrières, sans sourciller, sans battement de cœur, sentaient maintenant chacun de ces coups inoffensifs ébranler leurs nerfs de la façon la plus fâcheuse.

Boum ! — Boum 1 — Boum !

Déjà le sixième coup. A partir du vingt-cinquième, ' c’était le moment décisif. Si le canon se taisait alors, le parti du régent avait tout droit de lever la tête haut, celui de la princesse était abattu, anéanti, disparaissait, n’exislait plus.

L’intervalle du vingt-cinquième au vingt-sixième coup parut une éternité pour toute l’assistance.

On pouvait presque entendre battre les cœurs sous les uniformes et sous les robes. Tous les yeux étaient ouverts, tous les regards fixes, toutes les poitrines haletantes ; un sourire crispé se dessinait sur toutes les lèvres. Mainte dame se sentait trop serrée, maint gentilhomme passait sa main froide sur son front humide. L’attente et la tension étaient au comble. On pouvait craindre des crises nerveuses et des pâmoisons. Une seconde encore et tout fut décidé.

Le vingt-sixième coup avait retenti.... La duchesse avait donné le jour à un prince, le trône avait un héritier, le pays un souverain!... ,

N’était-ce point une erreur? Le canon n'était-il pas parti une fois de trop par mégarde? L’officier qui commandait les salves n’avait-il point mal compté? « Non! non 1 disaient en jubilant les partisans de la princesse, l’officier n’a point mal compté; écoutez 1 les salves continuent. » Et elles continuaient en effet.

Mais qui pourrait encore compter maintenant? Ceux qui voyaient leur salut dans la naissance d’un prince ne se possédaient plus de joie. Les autres avaient le cœur trop serré. Lorsqu’il fut bien avéré qu’un prince était né, les conversations recommencèrent avec plus de vivacité que jamais. On avait bien distingué deux ou trois faibles cris au vingt-sixième coup, on avait bien vu quelques dames chanceler et près de tomber en faiblesse, si des voisins empressés n’eussent ouvert les bras à temps pour les recevoir et les soutenir; mais ces rares indices d’une espérance déçue disparurent bientôt dans le concert des félicitations que s’adressaient à haute voix les uns aux autres les partisans de la princesse. Du reste, l’autre camp fit contre fortune bon cœur et montra une contenance assez ferme. Après tout, le régent, après comme avant, tenait le sceptre dans sa main, et l’on avait, jusqu’à la majorité du nouveau-né, la perspective de dix-huit longues années. La duchesse, il est vrai, et sa

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sœur, la princesse Élise, prenaient dès ce moment une importance toute nouvelle, et comme cette dernière était femme, au su de tous, à revendiquer dans toute sa plénitude le droit dont elle n’avait eu jusque-là qu’une vaine apparence, son parti se croyait autorisé à relever la tête et à regarder le camp opposé avec un sourire de superbe dédain.

Déjà depuis longtemps le canon s’était tu, et l’on attendait toujours la confirmation officielle de la naissance de l'héritier du trône. De vieilles dames de la cour et des chambellfftis blanchis au service commençaient à hocher la tête et à prophétiser à leurs voisins quelque accident extraordinaire, quelque malheur dont ils ne se rendaient pas bien compte. Et, au fait, ils pouvaient avoir raison. Quelques rares curieux, qui se trouvaient près de la porte, épiant en cachette le moindre bruit qui se faisait dans les pièces attenantes, parlaient à voix basse de la course effarée des domestiques qu’ils entendaient aller et venir sans cesse. Il y en eut même un qui prétendit avoir vu le vieux Kindermann disparaître dans le corridor secret qui conduisait aux appartements du régent, et non plus cette fois le vieux Kindermann au sourire stéréotypé que toute la cour connaissait, mais un Kindermann méconnaissable à la mine sérieuse et presque mélancolique.

Jamais la cour n’avait été mise à une épreuve si crublle. On commençait dans certains groupes d’amis intimes à trouver la situation singulière, absurde même. On s’était cru du moins assez de considération pour être en droit d’apprendre par un message officiel ce qui s’était passé dans l’aile du château où résidait la duchesse. On en venait déjà à secouer la tête et à hausser les épaules d’une façon fort significative, et la conversation était bien près de languir et de cesser tout à fait, lorsqu’on remarqua soudain que les chambellans de service à la porte d’entrée de la salle faisaient une mine qui annonçait manifestement quelque chosed’extraordinaire. Ils levaient la tête, rajustaient tout doucement leurs cravates blanches, et se tournaient à mi-corps vers la porte. Leur

oreille exercée avait évidemment distingué un bruit de pas au dehors. Bientôt ils posèrent leurs mains sur les battants de la porte, qui n’étaient fermés qu’à demi, puis ils les ouvrirent tout à fait, et dans la seconde des pièces attenantes on vit le régent qui venait — enfin, enfin! A sa gauche marchait la princesse Élise, et derrière eux, les dames delà cour, suivies du premier adjudant de Son Altesse, des hauts dignitaires, des ministres et de deux chambellans.

Aussitôt on entendit dans la salle ce petit bruissement de toux par lequel on se prépare d’habituda à quelque scène extraordinaire. Les hommes rajustèrent d’un léger mouvement de mains leurs fracs d’uniforme, les femmes jetèrent un dernier coup d’œil sur leurs toilettes, et, quand le régent parut, ce fut par toute la salle une révérence, une génuflexion universelle. Il y avait dans le regard du duc quelque chose de sombre que remarquèrent fort distinctement tous ceux devant lesquels il passa pour se rendre à l’estrade élevée à l’extrémité de la salle, oü se dressait un fauteuil doré sous un dais de velours rouge.

Aux yeux des partisans de la princesse, la mine assombrie du régent eût été un heureux présage , s’ils n’eussent remarqué le même air sur la figure de la princesse. Quelques-uns même, plus perspicaces que les autres, crurent deviner dans ses yeux des traces de larmes récentes.

Le régent conduisit sa cousine par la main jusque sur l’estrade, et, dès qu’il l’eut fait asseoir, on entendit un léger murmure de surprise. Quant à lui, il resta debout, la main appuyée sur le dossier du fauteuil doré, et, après avoir promené ses regards sur l’assemblée, il dit d’une voix haute et ferme :

« Il est enfin arrivé ce moment si longtemps attendu et désiré de nous tous qui sommes ici réunis, et du pays tout entier. Mais ce moment, hélas ! n’es’t point un mo- i ment heureux. Le ciel, qui préside à nos destinées, qui j nous dispense les joies et les peines au gré de ses sages

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desseins, a jugé convenable de nous donner ces deux lots en même temps. Notre auguste nièce, la duchesse veuve du prince défunt, n’a joui qu’un instant bien court du bonheur de serrer dans ses bras un héritier du trône. Dieu a voulu que l’heure de la naissance du nouveau prince ait été aussi l’heure de sa mort. »

Pendant que le régent parlait, la princesse Élise cachait son visage dans ses mains, et dans l’assemblée attentive et recueillie régnait le plus profond silence.

Après une courte pause, Son Altesse continua :

« Par suite de ce malheureux événement, et conformément à la constitution du pays et aux statuts de notre famille, le trône devenait vacant et la couronne ducale passait de droit sur la tête du plus proche parent mâle du feu duc, c’est-à-dire sur ma tête.... Ni pour vous, qui avez toujours été si fidèlement dévoués à notre maison, ni pour le reste des habitants de ce pays, je ne suis un inconnu, un étranger. Ma manière d’agir et de gouverner restera la même, et comme je veux être pour chacun de vous un juste et gracieux seigneur, j’attends aussi que le dévouement, l’amour et la fidélité que vous avez jusqu’ici montrés au régent, vous les reportiez désormais sur le duc régnant. »

Il est impossible de peindre le mouvement qui se produisit dans l’assemblée après un tel discours. Ce mouvementée traduisit moins par des paroles que par des mines et des gestes. Qu’étaient devenues ces hautes espérances dont les partisans de la princesse avaient salué la naissance d’un héritier du trône ? Le petit prince mort, ce parti cessait d’exister; il n’avait plus rien à espérer, peutêtre avait-il tout à craindre. Un profond silence régnait de ce côté de la salle, et les regards qu’on y échangeait entre soi en disaient plus que mille exclamations. D’autre part, les partisans du régent, tout en promenant autour d’eux des regards de joie et de fierté, étaient cependant si surpris, si déconcertés de ce qu’ils venaient d’apprendre, d’un bonheur si inespéré, que pas une exclamation ne vint sur leurs lèvres. On souriait à la dérobée

en se regardant mutuellement, on se serrait les mains en cachette. Puis chacun reporta les yeux, avec une expression d’attente inquiète, vers le duc, qui s’était penché vers la princesse et lui avait pris la main droite, qu’il pressa longtemps sur ses lèvres. Ensuite il se releva ; un léger sourire, presque imperceptible, éclaira sa figure sévère, et, regardant de nouveau l’assemblée suspendue presque sans souffle à ce qu’il allait dire :

« En ce moment pour moi si solennel, dit-il, où le ciel m’a tant donné, je ne puis m’empêcher de vous informer, vous, mes loyaux et fidèles amis, d’un bonheur plus grand encore qui m’échoit en partage. Notre auguste cousine, la princesse Élise, a consenti ù me donner sa main, et en serrant devant vous cette main chérie, je déclare ouvertement la princesse ma chère fiancée, et je recommande de nouveau ma future épouse ainsi que moi à votre fidélité et à votre amour. »

Ce fut alors une scène comparable à celle où les deux frères ennemis de Messine, oubliant leur haine invétérée, tombent enfin dans les bras l’un de l’autre, et où leurs partisans, si longtemps divisés, imitant spontanément un si bel exemple, se tendent mutuellement les mains et se jurent avec des paroles sorties du cœur que désormais toute inimitié et toute haine doivent cesser entre eux. On semblait de part et d’autre chercher à dessein ses ennemis les plus acharnés, ses plus irréconciliables adversaires. On eut alors le spectacle des embrassades les plus incroyables, on vit plus d’un couple de frères ennemis échanger les paroles les plus amicales , des yeux pleurer, des lèvres sourire, qui depuis des années en avaient tout à fait perdu l’habitude. Mais, après ce premier moment donné à la joie d’une réconciliation , aussi sincère qu’inespérée, toute la salle, d’un élan unanime, se tourna vers l’heureux couple qui toujours occupait l’estrade, et un vieux général ayant poussé un vivat chaleureux à l’adresse de Leurs Altesses, toute l’assemblée y répondit d’un seul cœur et d’une même voix. Cette acclamation enthousiaste trouva un

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puissant écho sur la place du château et dans les rues avoisinantes.

La plus grande partie de la population s’était en effet hâtée d’accourir sur la place du château, dès les premières salves de l’artillerie; et par toute la foule s’était répandue comme une traînée de poudre, non-seulement la nouvelle de la naissance du petit prince, mais encore celle de sa mort, mort qui du régent universellement honoré faisait le souverain légitime du pays. Aussi maintenant des milliers de voix demandaient-elles à le voir, et lorsque, cédant au vœu unanime, le nouveau duc parut sur le grand balcon du château, l’air retentit d'une acclamation immense de joie, à laquelle se mêlaient le son joyeux des cloches et le sourd mugissement du canon.

Faut-il donc que la joie et la peine se succèdent et se mêlent si souvent dans cette vie? Les larmes de la pauvre duchesse coulaient encore sur le front déjà froid de son enfant nouveau-né , qui n’avait fait que paraître au monde pour le quitter aussitôt; la malheureuse mère entendait maintenant les cloches sonner à toute volée, le canon tonner avec le fracas de la foudre ; et pourtant, loin d’éprouver aucun sentiment amer, elle se réjouissait au fond du cœur du bonheur de sa sœur chérie. Elle demanda une feuille de papier et y écrivit d’une main tremblante : « Mes souhaits les plus ardents et les plus sincères pour le bien-être du duc et le bonheur de ma sœur chérie. »

Son valet de chambre emporta ces lignes, et de tous les compliments que reçut le couple auguste en ce jour fortuné, ce fut certainement le plus touchant.

Cependant tout ce monde officiel, qui tient à la cour de près ou de loin, ayant quitté le château, le duc suivit la princesse dans son salon, en compagnie de Mlle de Ripperda. La princesse alors, oubliant toute étiquette, serra chaleureusement dans ses bras sa jeune compagne, et, la tête familièrement appuyée sur son épaule, elle laissa couler librement les larmes que lui arrachait l’excès de son bonheur.

Les seules personnes qui fussent restées dans l’anti-

chambre étaient le major de Fernow et le chambellan de Wenden. Ce dernier voulait remettre entre les mains du régent le billet du baron Rigoll, conformément à la promesse qu’il avait faite h ce dernier.

« Tu es de service, dit-il à son ami, et par conséquent tu peux te permettre sans plus de délai de m’annoncer.

— J’y répugne assez, répondit Fernow ; ce moment est un moment délicat, et je dois, avant tout, prendre garde de rien faire qui ressemble le moins du monde à une indiscrétion. Toute réflexion faite, mon cher Wenden, il faut que je me fasse annoncer moi-même d’abord, je ferai ensuite volontiers la même chose pour toi. »

Que le bon major cherchât une occasion convenable d’entrer dans le salon, où il savait que se trouvait Hélène, nous n’avons pas besoin de le dire. Le tout était pour lui de rencontrer quelqu’un qui pût décemment l’annoncer. Il se serait peut-être à la fin contenté d’un laquais des plus insignifiants, lorsque, en ce moment même, M. Kindermann entra dans la salle avec le dessein de se rendre auprès du régent.

Le vieux serviteur n’avait plus cet air mélancolique qui avait frappé un des assistants tout à l’heure, comme nous l’avons dit. Bien loin de là, sa figure rayonnait d’une satisfaction indicible et son sourire était si franchement joyeux que le major ne put s’empêcher de sourire lui-même en l’abordant. Il lui tendit amicalement la main et lui dit que M. de Wenden et lui avaient absolument besoin de s’entretenir un instant avec Son Altesse, et qu’ils le priaient d’être assez bon pour se charger de les annoncer. M. Kindermann, qui voulait extraordinairementde bien à son protégé, comme il appelait l’adjudant, et qui savait d’ailleurs qu’en annonçant M. de Fernow à Son Altesse, il ne risquait pas de lui déplaire, répondit avec une profonde révérence qu’il s’estimait heureux de pouvoir servir M. le major; après quoi il disparut comme une ombre dans le salon de la princesse, en jetant sur le jeune officier un regard plein de bienveillance.

La profonde révérence et, en général, l’air tout à fai*

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respectueux dont M. Kindermann avait accompagné la réponse qu’il venait de faire à l’adjudant de Son Altesse, s’expliquaient par la présence de M. de Wenden. En effet, bien que nous sachions que le major et le valet de chambre se parlaient d’habitude avec beaucoup plus de sans-façon, quand ils étaient seuls ensemble, et sans témoins, cependant M. Kindermann était trop homme du monde pour ne pas montrer aux yeux de ce monde de la manière la plus manifeste la différence qu’il savait mettre entre lui, simple valet de chambre, et l’adjudant de Son Altesse.

Bientôt le vieux serviteur reparut sur la porte du cabinet, s’inclina de nouveau respectueusement, et dit avec un geste significatif:

« Monsieur le major Fernow ! »

Comme le major s’approchait en toute hâte et se trouvait tout contre M. Kindermann, celui-ci continua tout bas, avec un léger soupir :

« Ah! monsieur le major, je souhaiterais bien que feu M. votre noble père vécût encore !

— Et pourquoi, mon bon Kindermann?

— Le régent — je voulais dire Son Altesse le duc régnant, dit-il en se reprenant, — est extrêmement bien disposé pour vous. A moins que tout ne me trompe, vous devez fournir une carrière extraordinaire.

— Cette opinion vous vient de votre amitié pour moi, mon cher M. Kindermann. Cependant je suis heureux que vous ayez l’idée que je dois réussir.

— Dans peu d’années, vous serez Excellence, » reprit M. Kindermann avec une importance presque comique, tandis que l’adjudant entrait au salon.

Au bout de quelques instants, Fernow reparut, fit signe h son ami de Wenden et l’introduisit, tout en restant luimême dehors avec le valet de chambre.

M. Kindermann avait pris une prise en cachette, puis secoué les bouts de sa cravate, pour en faire disparaître le peu de tabac qui s’y était répandu; après quoi il se frotta les mains, et dit en souriant :

« Qui aurait pensé à tout cela, il y a trois jours ? Que de changements ici, et tout à coup!

— Il y en a eu tant, répliqua M. de Fernow, que l’on a peine à les comprendre. Quant k moi, quelque joie que j’éprouve des changements opérés dans les hautes sphères de la cour, je suis pourtant assez égoïste pour m’occuper de moi avant tout, et je me demande encore comment ma position a pu si rapidement changer. Vous rappelez-vous ce soir où je me trouvais dans l’antichambre, et où, entendant sonner Son Altesse, — vous étant absent, par hasard, — j’entrai dans son cabinet.

— Si je me le rappelle? reprit M. Kindermann en remuant la tête tout doucement. Combien, à votre place, se fussent dit : « Bah! est-ce que cela me regarde? » Vous en eussiez peut-être fait autant vous-même en d’autres circonstances; c’est-à-dire que vous auriez tranquillement suivi votre chemin et laissé échapper un moment d’où dépendait peut-êre tout votre avenir.

— Oui, un moment bien important, dit l’adjudant tout pensif. Mon ami Wenden dirait....

— Un moment du bonheur! s’écria M. de Wenden, qui sortait juste k cet instant du salon de la princesse, d’un pas leste et la ligure rayonnante. Ah! cela a trèsbien fait. Je t’assure, Fernow, Son Altesse est d’une grâce, d’une bonté, d’une douceur.... Et la princesse! un ange véritable, aimable comme toujours, et, avec cela, douce comme jamais, « ajouta-t-il plus bas. Puis il rpprit à voix haute, quand il remarqua le sourire et l’air étonné de l’adjudant : « Son Altesse a daigné se souvenir avec quelle patience exemplaire j’ai soutenu ma maladie. Quant k la princesse, elle n’a point oublié non plus combien je fus de tout temps empressé k lui offrir mes services. Je suis nommé conseiller d’ambassade, et je dois partir aujourd’hui même pour la cour de B..., à laquelle je vais notifier trois choses d’un coup : un décès, un avènement et un mariage.

— Allons, tu ne peux manquer de gagner à' cela deux brevets d’ordres, dit M. de Fernow en riant et en se

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couant la main de son ami. Reçois-en mes félicitations bien sincères.

— Permettez-moi aussi d’adresser mes humbles compliments à M. le conseiller d’ambassade, » dit M. Kindermann en s’inclinant respectueusement, avec un sourire empesé, qui s’égaya bientôt lorsque le chambellan, dans l’excès de son bonheur, lui prit la main et la serra amicalement.

Sur ce, le digne serviteur s’éloigna, et comme il se retournait pour saluer encore et se retirait ensuite d’un pas solennel, le major ne put s’empêcher de le regarder et de dire à son ami :

« Avec toutes ses singularités, c’est un brave homme, et il est vraiment heureux que le prince ait à ses côtés un homme d’un caractère si bienveillant. Ainsi, tu pars ce soir? Mais pas avant, je l’espère, pas avant que notre affaire ne soit terminée?

— Gela s’entend. Mais silence, la porte s’ouvre. »

C’était le duc lui-même. Il appela le major de Fernow.

Celui-ci entra aussitôt dans le salon. Son cœur battait, il ne savait pourquoi.

La princesse reposait dans un petit fauteuil. Quand l’officier parut, elle tourna les yeux vers lui avec ce certain sourire railleur, qui trahissait si souvent chez elle un peu de malice. Mais cette fois la bonté et la sympathie y dominaient, et elle fit un petit signe familier de la main à M. de Fernow, au moment où il s’avançait devant le duc en s’inclinant respectueusement. Près du fauteuil de la princesse, Hélène de Ripperda était debout et regardait dehors, par la fenêtre, d’un air indifférent.

« Voilà mon secret complice , dit le duc aux deux dames, en leur désignant le major, qui balbutia quelques mots embarrassés, comme cela a coutume d’arriver en de pareilles circonstances. Non, non, continua le duc, il faut que je dise la vérité, Fernow m’a habilement et fidèlement servi.

— Et il m’a trahie, moi ! dit en riant la princesse. Fernow, je ne vous le pardonnerai jamais.

— Certainement, madame, c’est une petite trahison, je l’avoue, mais nullement un abus de confiance, earj je ne fus jamais honoré de la moindre confiance de votre côté. Toutefois, comme ma trahison a eu des suites si heureuses, elle me sera, je l’espère, pardonnée.

— Assurément, cher Fernow, dit gaiement le duc, et si je vous ai appelé, c’est pour vous exprimer avant tout ma reconnaissance. — A propos ! continua-t-il après une petite pause pendant laquelle il avait ouvert et refermé une lettre qu’il tenait à la main. Voici une lettre du baron Rigoll que Wenden vient de me remettre. Prenez-la, lisez-la, j’ai à causer avec vous sur ce qu’elle contient. >•

Il lui tendit la lettre. Mais avant que le major eût pu la lire, le duc fit tout à coup un geste de la main vers Mlle de Ripperda et ajouta à haute voix :

* Arrêtez un instant, Fernow. Demandez d’abord à notre belle Hélène si et quand elle deviendra la femme du grand veneur. »

Le pauvre major eut presque peur eD entendant parler ainsi le régent. Il jeta un regard sur Mlle de Ripperda, mais celle-ci, sans changer de position, avait l’air de regarder quelque chose d’extraordinairement intéressant sur la place du château.

« Eh bien ! si nous ne voulons pas l’interroger, continua Son Altesse en riant, lisez la lettre du baron Rigoll. »

M. de Fernow déploya lalettre avec une curiosité pleine d’anxiété. Il en lut le contenu d’un bout à l’autre, et pendant qu’il lisait, les mots semblaient danser devant ses yeux. Après s’être un peu remis, il se précipita vers le prince, lui saisit la main vivement et, en dépit de sa résistance, la pressa sur ses lèvres. Il était hors de lui. Le passé, le présent, l’avenir flottaient dans son âme ravie sous les plus brillantes images. Il s’oublia même au point de s’approcher impétueusement d’Hélène, qui tressaillit au sou de sa voix, lorsqu'il lui adressa la question que lui avait commandée le régent.

Pour ne pas laisser le lecteur dans l’incertitude sur ce

CONCLUSION

qui mettait ainsi le jeune officier hors de lui, nous ne lui cacherons point que la lettre de Son Excellence le grand veneur baron Rigoll contenait une offre de démission, et que le duc avait écrit en marge : « Accepté, et l’emploi de grand veneur est provisoirement conféré au major de Fernow. »

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