Le monachisme africain
Afin de concilier à la vie monastique toutes les sympathies du peuple chrétien, la Providence a choisi, pour la propager, des hommes d’une éminente sainteté. Ce furent, en effet, les travaux et les exemples de saint Antoine le Grand, de saint Hilarion, de saint Basile, de saint Martin, qui contribuèrent le plus efficacement à sa rapide diffusion en Égypte, en Palestine, en Cappadoce, en Gaule. L’Afrique, elle, reçut ce bienfait de son incomparable docteur, saint Augustin.
Augustin ne fut pas seulement le protecteur et l’ami des moines, il fut moine i lui-même, comme l’était saint Jérôme, comme l’avaient été les Basile, les Grégoire de Nazianze et les jean Chrysostome, comme le fut plus tard Grégoire le Grand. De ces huit
I. Les Ermites de Saint-Augustin et les Chanoines réguliers ont longtemps débattu la question du monachat de l’évêque d’Hippone. Les premiers se sont prononcés toujours pour l’affirmative, tandis que les autres soutenaient la négative. Les nombreux ouvrages écrits au cours de cette polémique (on peut en trouver la liste dans Hélyot, Hist. des Ordres Monast., t. 1, préf., xlv, et Ulysse Chevalier, Répertoire des Sources hist. du Moyen-Age, topo-bibliographie, art. Augiistins, col. 257, et Chanoines, col. 650) pourront fournir à l’histoire littéraire des pages fort curieuses, mais ils ne sont d’aucune utilité pour l’éclaircissement de ce point d’histoire. Ermites et Chanoines s’évertuaient à transporter en plein quatrième siècle des institutions qui ne franchissaient pas les limites du Moyen- Age.
11 est impossible, en effet, de trouver à cette époque une distribution des religieux en catégories plus ou moins arbitraires. 11 n’y avait alors ni Chanoines réguliers, ni Clercs réguliers, mais tout simplement des religieux, des moines. Le vocabulaire chrétien avait à sa disposition des termes variés pour les désigner. Qu’ils soient nommés servi Dei, continentes, milites Christi, ils sont et ils restent des moines. 11 suffit, pour s’entendre, de laisser aux mots leur sens naturel.
grands docteurs, qui ont répandu sur les Églises- d’Orient et d’Occident la lumière de leur doctrine et l’éclat de leurs vertus, six ont appartenu à l’état monastique. Et rien ne pouvait faire ressortir avec plus d’évidence sa grandeur et son utilité, ni mieux faire présager l’importance du rôle que lui réservait l’avenir.
La vocation religieuse d’Augustin est intimement unie à l’histoire, de sa conversion. Sa mère était venue depuis peu le rejoindre à Milan, où il inaugurait, avec saint Ambroise, ces relations filiales qui devaient le conduire à la grâce du baptême, lorsqu’il ressentit dans son coeur un attrait mystérieux qui le portait à quitter le monde et ses soucis pour* embrasser une vie paisible et solitaire.
Quelques-uns de ses amis et de ses disciples partageaient son désir. Ils formèrent ensemble le projet de se retirer dans une campagne, où ils occuperaient la même maison, mangeraient à la même table, mettraient en commun toutes les ressources dont ils disposaient, de telle sorte que tout serait à tous et à chacun ; on choisirait tous les ans deux confrères qui administreraient les biens de la communauté, tandis que les autres pourraient s’abandonner librement aux joies de l’étude et à l’amour de la vérité. Ils étaient au nombre de neuf. L’un des plus empressés était Romanianus, qui avait jadis pourvu généreusement aux frais de l’éducation d’Augustin, son compatriote. 11 appartenait à l’une des premières familles de Tagaste, et il disposait d’une, fortune considérable L Grâce à lui, rien ne manquerait aux futurs solitaires. Mais ce rêve caressé avec tant d’amour se termina par une amère déception. La plupart de ces hommes étaient mariés; d’autres, et parmi eux Augustin, songeaient à prendre femme. Or, leurs épouses consentiraient-elles à ce genre de vie, ou au moins, leur donneraient-elles la liberté de quitter ainsi le foyer commun? Tout faisait craindre une réponse négative. Force leur fut donc de renoncer à ce projet.
On ne saurait, à la vérité, voir une aspiration vers la vie monastique dans ce désir d’hommes sages et instruits, ne cherchant qu’à
I. Saint Augustin lui dédia plus tard ses livres Contra Academicos et De yera Religione, Cf. Tillemont, Mémoires pour servir a l’histoire ecolésiastique des six premiers siècles, t. Xlll, p. 90 et s. ; Acta Sanctorum, t. VI, Julii, p. 220, édition 1753. Augustini Confessionum, lib. vi, c. 14. P. L., xxxii, col. 131. Cf. Tillemont, ihid, 66-67.
s’affranchir des préoccüpations matérielles et des ennuis d’une existence mondaine pour suivre plus à leur aise de nobles attraits. Mais ces sentiments trahissent un besoin qui se développera avec le temps et sous l’action des horizons nouveaux que la foi ouvrira devant leurs yeux. La grâce saura les entretenir et ménager des circonstances qui contribueront à éclairer ces esprits, à modifier leurs vues et à leur donner un caractère plus pratique.
Elles ne devaient pas tarder à se présenter. Augustin et son inséparable ami, Alypius, reçurent, un jour, la visite de l’Africain Pontitianus, qui remplissait une fonction importante à la cour impériale. C’était un fervent chrétien. 11 se mit à leur parler de saint Antoinejet des merveilles qu’il accomplissait dans les déserts d'Egypte. Puis, la conversation passa aux monastères et à leurs heureux habitants. 11 y en avait en Italie, à Rome, il y en avait même aux portes de Milan. Et Augustin, si instruit sur toutes choses, ne soupçonnait pas leur existence. 11 y en avait dans les Gaules et jusque sous les murs de Trêves. Pontitianus avait pu contempler de^ ses propres yeux la sainte vie de ces serviteurs du Christ. 11 fut même témoin de la conversion soudaine de deux officiers de ses amis, qui abandonnèrent leurs familles et un brillant avenir pour aller s’enfermer dans un de ces pieux asiles *.
C’était une révélation pour Augustin. L’image d’Antoine hantait son esprit et son cœur. 11 pensait souvent à ces officiers qui avaient eu le courage de tout quitter et de suivre le Seigneur. Pourquoi n’en ferait-il pas autant? On devine sans peine quelle influence tout cela exerçait sur son âme.
Le nouveau converti passa quelques semaines délicieuses dans la villa de Cassiacum, que lui avait offerte son ami Verecundus. 11 put y savourer à loisir les charmes de la solitude, en la compagnie de sa mère et de quelques disciples, et se préparer au baptême, qu’il reçut des mains d’Ambroise, pendant les solennités pascales de l’année 387.
Désormais, le fils de Monique ne songea plus ni au monde, ni aux honneurs, ni au mariage. Toute son ambition était de servir Dieu et de s’enrôler dans cette milice à laquelle s’adresse le Seigneur, lorsqu’il dit : « NoUte timere, pusillus grex, quoniam complacuit Patri vestro dure vobis regmm. J^endite quce possidetis et date eleemosynani; facite vobis sacculos non veterascentes , thesaurum