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LE PIGEON

montrent pour leurs épouses n’est pas le seul dont ils soient susceptibles; ils ont une véritable passion pour les lieux LE MONDE ANIMAL. 7

où ils sont nés, et certaines races douées d’un vol infatigable vont jusqu'à faire des centaines de lieues pour revenir à leur colombier chéri.

On a utilisé cette qualité des pigeons et on a obtenu des races qui peuvent à de très grandes distances, et avec une grande rapidité, porter des dépèches d’un lieu à un autre.

Vous savez tous combien cela peut être utile pour une ville que l'ennemi empèche de communiquer avec le reste du pays : le siège de Paris en est malheureusement la preuve; mais peut-être ne serez-vous pas fâchés d’avoir quelques détails sur ces jolis oiseaux et sur les services qu’ils ont rendus dans ces tristes circonstances.

Lorsque en 1870 on vit Paris sur le point d’être bloqué, on fit venir du Nord environ 800 pigeons voyageurs; mais mal- . heureusement on n’envoya pas en province tous les pigeons des sociétés colombophiles de Paris; on remédia plus tard à cette négligence, en confiant à des aéronautes les pigeons nés à Paris qui devaient y rapporter les nouvelles du dehors.

Car c’était de cette façon seulement que nous pouvions recevoir quelque message de la province. Grâce aux paquets de lettres que les ballons emportaient chaque jour, les parents et les amis que nous avions de l’autre côté des lignes allemandes pouvaient savoir à quoi s’en tenir sur notre compte. Mais nous! un léger papier attaché à la queue d’un pigeon étaitnotre unique espoir relativement aux nouvelles du monde.

Ce fut M. Louis Van Rosebeke, vice-président de la Société colombophile l'Espérance de Paris, qui conçut l’idée intelligente de faire sortir de Paris en ballon ses pigeons voyageurs

Les trois premiers partirent le 25 septembre dans le ballon la Ville de Florence ; ils étaient confiés aux soins de l’aéronaute M. G. Mangin.

Les enfants se figurent-ils bien, en voyant par un beau temps calme, un ballon qui se détache majestueusement sur le ciel pur, tous les dangers que couraient les hommes coura-

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LE PIGEON. 99 ceux qui traversaient les airs au-dessus des Prussiens pour faire le service de la poste?

Il y avait deux chances mortelles à courir : ou bien être atteint par une balle, et tomber avec son ballon d’une hauteur de plusieurs centaines de mètres, ou bien atterrir, soit par erreur, soit parce qu'on manquait de lest, au milieu des lignes prussiennes, et se voir dans celte alternative : la captivité ou la fusillade.

Pour atteindre les ballons, les Prussiens avaient fait fabriquer au trop célèbre Krupp un mousquet spécial.

M. Gaston Tissandier, qui partit dans un mauvais ballon, dont il fallut raccommoder les trous à la hâte au dernier moment, n’a pas oublié, dans le récit de son voyage, les pigeons ses compagnons. Ge qui suit est extrait de son livre : En ballon pendant le siège.

« À neuf heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J’y entasse des sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilogrammes.

« On m’apporte une cage contenant trois pigeons.

« — Tenez, me dit Van Rosebeke, chargé du service de ces précieux messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur donnerez à boire, vous leur servirez quel-

ques grains de blé. Quand ils auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume de leur queue la dépèche qui nous annoncera votre heureuse descente Quant au troisième pigeon, celui-ci qui a la tête brune, c’est un vieux malin que je ne donnerais pas pour 500 francs, Il a déjà fait de grands voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu’il ne se fatigue en chemin de fer.

€ Me voilà flottant au milieu de l'air!

«Il est neuf heures cinquante, je plane à 1000 mètres de haut. Mes yeux ne se détachent pas de la campagne, où j’aper-

cois un spectacle navrant qui ne s’effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris riants et animés ; ce n’est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent l’onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C’est un désert, triste, dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas un convoi de chemin de fer. Pas un canot sur la Seine : ce fleuve déroule toujours son onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un soldat, pas une sentinelle; rien, rien, l’abandon du cimetière. On se croirail aux abords d’une ville antique détruite par le temps; il faut forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille.

«Il est dix heures. J'entends un léger roucoulement audessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent nullement rassurés et me regardent avec inquiétude.

« Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons : aéronautes improvisés, vous ailez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront bientôt vers Paris que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y revenir? »

M. Tissandier passe au-dessus de Versailles, et jette sur la tète des Prussiens qui se promènent dans les jardins de Louis XIV, un paquet de proclamations.

Un vent vif l'emporte rapidement et une petite ville apparait bientôt à l’horizon. C’est Dreux, avec sa grande tour carrée. « Le Céleste descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de toute la force de mes poumons :

«€ — Y a-t-il des Prussiens par ici?

« Mille voix me répondent en chœur :

« — Non, non! descendez.

« Je dégonfle à la hâte le Céleste, faisant écarter la foule par quelques gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture

LE PIGEON. 101 vient me prendre, m'enlève avec mes sacs de dépèches et ma cage de pigeons. Les pauvres oiseaux, immobiles, ne sont pas encore revenus de leur émotion.

« Qu’ai-Je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes amis que je suis encore de ce monde et pour annoncer que mes dépêches sont en lieu sûr. Je cours à la souspréfecture, où J'ai envoyé mes méssagers ailés. On leur a donné du blé et de l’eau ; ils agitent leurs ailes dans leur cage. J’en saisis un, qui se laisse prendre sans remuer. Je lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur un papier fin. Je le lâche ; il vient se poser à mes pieds sur le sable d’une allée. Je renouvelle la mème opéralion pour le second pigeon, qui va se placer à côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent d’un trait à 100 mètres de haut. Là ils planent et s’orientent; ils se tournent vivement vers tous les points de l’horizon; leur bec oscille comme l'aiguille d’une boussole cherchant un pôle mystérieux. Les voilà qui ont reconnu leur route; ils filent comme des flèches en droite ligne dans la direction de Paris! »

Et en effet, le même jour, à 8 heures du soir, les deux pigeons de M. Van Rosebeke étaient de retour à Paris, annonçant l’heureuse descente du Céleste à Dreux.

Il y eut des aéronautes pris par les Prussiens. Tel fut M. Nobécourt, membre de la Société colombophile de Paris. Son ballon, atteint par les balles prussiennes, échoua près d’un camp ennemi. Les Allemands accoururent, mais avant qu’ils eussent le temps de tomber sur lui, M. Nobécourt put lâcher six pigeons, qui rentrèrent le lendemain à Paris avec une dépêche annonçant ce malheur. Le courageux aéronaute fut envoyé dans un wagon à bestiaux à Glatz, en Silésie, où il subit cinq mois de captivité.

Les Prussiens s'étant emparés des pigeons qu’il n’avait pu

lâcher, envoyérent à Paris de fausses dépêches annonçant des victoires ; mais comme ils ne les avaient pas attachées selon les règles adoptées par les colombophiles français, on ne fut pas dupe de cette lugubre et lourde farce d’Allemand.

Il n'existe que deux races vraiment bonnes de pigeons voyageurs de longue course : la race anglaise et la race belge, et la dernière est supérieure à l’autre.

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