LE HANNETON
dures, brunes, véritables étuis pour les ailes légères qui servent au vol, lui font donner, ainsi qu’à tous les insectes qui les portent, le nom de coléoptères. Sa bouche est disposée pour broyer, et il subit des métamorphoses complètes.
Un hanneton vit trois ans. L’œuf qui le contient est pondu au mois de mai. Au bout de six semaines, il en sort un ver blanc qui demeure à l’état de ver pendant vingt-six mois, puis se transforme en chrysalide après s'être construit, à une grande profondeur, une boule de terre pétrie, creuse et lisse à l’intérieur. Après cinq ou six semaines, apparaît le coléoptère, qui pendant six mois, des mois d'hiver, reste dans un état d’en-
LE HANNETON. 167 œourdissement et de sommeil. Dans le milieu d'avril, le hanneton sort de terre, et vil encore de quinze jours à un mois, s’occupant d'assurer les conditions d'existence de sa fatale progéniture.
A l’état de développement complet, le hanneton n’est certainement pas utile aux plantes; mais ce qui lui a valu surtout la haine des cultivateurs, c’est la conduite qu’il tient pendant les vingt-six mois qu’il passe à l’état de ver blanc.
Voici ce que c’est que le ver blanc : une larve mollasse et livide en forme de sac gonflé, avec une tête jaune, de fortes mandibules cornées, très tranchantes, capables de mordre jusqu’au sang un doigt délicat, enfin de longues pattes Jaunes.
Pendant la première partie de l'été, les larves, au nombre de trente environ, sorties du même amas d'œufs, restent ensemble et cherchent leur nourriture dans le voisinage du nid. En automne, elles s’enfoncent plus profondément et changent de peau ; elles se séparent de plus en plus pendant la seconde et la troisième année, à la fin de laquelle elles ont atteint toute leur grandeur.
Que font sous terre les vers blancs ?
Ils mangent.
Rien n'’égale leur voracité. Ils dévorent des racines, des salades, des choux, des raves, des haricots, du lin, du chanvre, des céréales, des fraisiers, etc. [ls coupent aisément des racines d'arbres forestiers d’un pouce d'épaisseur, surtout celles des jeunes sapins; 1ls raffolent également des racines de rosier. <
M. Carl Vogt a vu des plantes délicates, 4, ex puave telles que des verveines, qui ne peuvent supporter aucune blessure, courber la tète et se flétrir pendant qu'il les regardait. Une petite pelle amenait aisément au Jour la cause de cette défaillance subite : un gros ver blanc qui avait entamé la racine au collet.
Les hannetons paraissent quelquefois en quantités si considérables qu’on en ramasse par quintaux, et qu’on ne sait où les déposer. Les enterrer, ce serait les mettre en état de se développer; les écraser est par trop répugnant ; les noyer n’est pas possible, ils se tirent fort bien de l’eau ; à force d’en manger, les poules et les cochons n’en veulent plus. Dans le canton de Berne, les autorités imaginèrent, une année où il y en avait plus que de raison, de les faire piler dans une huilerie et de les employer comme engrais. Les Allemands s’ingénièrent encore plus, et M. Victor Meunier, dans ses Animaux à métamorphoses, raconte qu'ils proposent... de les manger :
« Prenez une trentaine de hannetons bien vigoureux, et dépouillez-les tout vivants de leurs élytres, puis... réduisez en pâte dans un mortier métallique.
« À première lecture, cela semble affreux. Mais quoi! ne dépouille-t-on pas les grenouilles et les anguilles vivantes ? Ne mange-t-on pas les huîtres et les oursins vivants ? Ne jette-t-on pas le poisson vivant dans la poêle ardente, l’écrevisse et le homard dans l’eau bouillante ? La mort par le pilon est-elle plus cruelle que par le couteau ou la massue ?
« Notre émotion n’est que préjugé, à moins qu'il n’y ait à reprendre dans tous ces procédés. Revenons donc à notre bouillon de hanneton,
« Le scarabée étant réduit en pâte, faites frire dans le beurre frais, puis ajoutez du bouillon fort ou faible, ou même de l’eau ; faites chauffer; enfin versez à travers un tamis de crin sur des tranches de pain blanc grillé, et. dégustez. Le consommé l’emporte incomparablement en délicatesse, en saveur et en parfum sur la meilleure soupe d’écrevisses, c’est le journaliste teuton qui l’affirme. »
L'idée de cette soupe soulève le cœur. Ce n’est pas réfléchi, nous dira-t-on, c’est affaire de préjugé. Point : les sentiments les plus naturels et les plus forts ne soutiendraient pas l'épreuve de la logique; les instincts ne sont pas toujours des préjugés.
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