‹ Le monde animalChapitre 82 sur 110 · IV. — LA FOURMI NOIRE · texte numérisé non relu

IV. — LA FOURMI NOIRE

(est surtout dans les climats chauds que les facultés économes et prévoyantes de la fourmi se manifestent. Beaucoup de naturalistes prétendent que dans les pays où l’hiver est rigoureux, elles s’engourdissent pendant cette saison, et n’ont nul besoin, quoi qu’en ait dit la Fontaine, d’amasser des provisions qu’elles ne consommeraient pas.

Celles dont nous allons parler ont été observées par un savant anglais, M. Moggeridge, dans les environs de Menton (Alpes- Maritimes), pays où l’on ne connait, pour ainsi dire, l'hiver que de nom.

Les fourmis appartiennent à l’ordre des hyménoptères, parce qu’elles ont des ailes membraneuses. Elles ont des ailes; oui, mais non pas toutes. Celles dont nous allons dire les exploits, les ouvrières, en sont dépourvues. Les ouvrières ne pondent pas; elles travaillent : elles sont comme les esclaves des mâles et des femelles qui, eux, n’ont d'autre fonction que de voler, et de donner naissance à de futures fourmis. Les ouvrières prennent soin iles œufs, les enfonçant dans la terre quand il fait froid, les ramenant près du sol quand le temps devient plus doux. Ce sont elles enfin qui font les provisions.

Dans la vallée bien abritée où M. Moggeridge observa les fourmis noires, il y avait trente nids, dont l'entrée était ombragée par de petites broussailles de ciste. La ligne non interrompue des travailleuses aux endroits cultivés avait quelquefois

LA FOURMI NOIRE. 177 vingt-quatre mètres de longueur, pendant que des centaines appartenantau même établissement étaient à l’œuvre au milieu des plantes, préparant les convois ; enoutre, plusieurs ouvrières,

restées dans la fourmilière, surveillaient et épluchaient les ma-

tériaux, et s’occupaient des détails de l’économie intérieure. Non seulement les fourmis charriaient des semences de forte taille et des graines tombées, mais quelques-unes rapportaient aussi des matériaux différents : un insecte mort, un petit mollusque écrasé, la corolle d’une fleur, un morceau de tige, une feuille.

Si l’une des pourvoyeuses avait par méprise fait un mauvais choix, elle était renvoyée du nid à son arrivée, et forcée deJeter au dehors un fardeau qu’elle avait rapporté souvent avec beaucoup de peine.

Des graines de chanvre, d'avoine, fardeaux assez lourds pour les fourmis, ayant été répandues par l'observateur près de l'entrée d’une fourmilière, furent rapidement emportées à l’intérieur, et le lendemain on trouva les épluchures de ces graines ajoutées anx matières de rebut amoncelées dans le voisinage de la fourmilière. Quelquefois, à la suite d’une ondée survenue après leur emmagasinement, ces mêmes graines étaient portées au soleil pour y sécher.

Les fourmis noires n’ont pas besoin de matériaux pour la construction de leurs nids, qu’elles creusent simplement dans la terre ou dans le grès tendre. Les gros monticules qui avoisinent les entrées de la fourmilière sont formés de boulettes de terre, de morceaux de gravier charriés en dehors, lors du creusement des galeries, de matériaux de rebut, tels que balles de graminées, capsules vides, graines rongées à l’intérieur, Si ces monticules sont à l’abri du vent et de la pluie, ils peuvent acquérir des dimensions importantes; un seul souvent suffirait pour remplir un quart de boisseau.

Avant donné un coup de truelle dans un des nids, M. Moggeridge vit des masses considérables de grains distribués dans des chambres souterraines. Quelques-unes de ces chambres

prés entaient la forme de longues galeries à peu près eylindriques, et l’on eût dit, en raison de la grande quantité de graines noires et brillantes d’une espèce d’amarante, qu’elles étaient remplies par des trainées de poudre. Ailleurs les

raines étaient agglomérées dans des chambres horizontales, à plafond concave et à plancher plat, dont la texture, composée de grains, puis de mica et de quartz plus ou moins cimentés ensemble, différait du sol environnant. Bien qu'humides, les graines n'offraient pas la moindre trace de germination, tandis que les mêmes espèces qui s'étaient semées d’elles-mêmes sur les terrasses voisines, étaient en pleine et abondante végétation. Évidemment les fourmis ont un procédé pour conserver toutes ces matières alimentaires, et jusqu'ici ce procédé est demeuré leur secret.

Les fourmis, si pleines d’ailleurs d'excellentes qualités, ont des vices sérieux : on voit quelquefois une colonie de fourmis noires chercher à piller les magasins d’une autre colonie. Il s’engage alors une lutte terrible, qui dure souvent plusieurs semaines.

Enfin, pour en finir avec tant de faits intéressants, citons encore celui-ci : M. Moggeridge observa que ces fourmis jetaient dans l’eau d’un petit récipient qu’il leur avait disposé à la surface du sol, les individus malades ou dans un état de mort apparente; peut-être voulaient-elles se débarrasser du cadavre, peut-être aussi faisaient-elles un essai de traitement curatif.

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