‹ Le monde chinoisChapitre 39 sur 49 · LA FAMTLLE. — LE MARIAGE ET I · texte numérisé non relu

LA FAMTLLE. — LE MARIAGE ET I

reçoit un diplôme d'honneur sur soie rouge, avec une bourse de menue monnaie. Gray raconte à ce sujet une histoire dont il a été témoin. Un marchand de Canton nommé Souen-Lou soupçonnait sa femme A-Glia-Ong d'entretenir des relations coupables avec un jeune homme qu'il venait d'adopter. Selon la coutume de tous les maris de la terre, il prétexta d'un voyage pour éclaicir ses soupçons et annonça qu'il s'en allait pour affaires dans le Kouang-Si. Deux domestiques affldés, çu'ils laissait derrière lui, devaient placer à la porte de la maison un long bâton d'encens allumé, si les amants trompés par le prétendu départ, en profitaient pour prendi-e rendez-vous. Au milieu de la nuit, Souen- Lou rentre subitement, trouve la bougie d'encens brûlant à la porte, et, se précipitant dans sa chambre, égorge les deux coupables de sa propre maiu. Telle du moins fut sa déclaration devant le juge, qui le combla d'éloges. Mais les parents de sa femme disaient hautement que le double meurtre avait été accompli par les deux domestiques et non pas par le mari;

Il paraît d'ailleurs que les maris chinois ne procèdent pa»' toujours d'une manière aussi tragique. Très souvent ils se contentent de donner un tour de clef à la ^rte, d'enfermer les coupables et de rançonner la famille de l'amant. Si cette famille est pauvre et n'a pas la somme jugée nécessaire pour panser la blessm'e du mari, il coupe la natte de cheveux de son rival, ce qui est le comble de l'humiliation, puis le livre au magistrat, qui le fait fouetter par la ville, souvent en compagnie de sa complice. Dans le cas de composition, ou, comme nous dirions, de chantage, il va de soi qne le

mari garde sa femme. S'il y a divoi'ce, la femme rentre' chez sea parents, pourvu (ju'ils consentent à la repreadre. Au cas contraire, le mari la vend comme esclave, c'està-dire la livre à ia prostitution publique. Quand la divorce a pour cause une simple incomptabilité d'humeur, ou des faute3 véuiellsa,, il estpoiu-tant d'usage que le mai'i lui assure des aliments. Voici un exemple d'annonce légale se rapportant à une séparation de ce genre: ï Ma seconde femme Kouang-Wong-Ghi s'étant montrée tout à lait négligente dans l'accomplissement de ses devoii's domestiques, en dépit de mes avertissements réitérés, je soussigné, Kouang-Wong, marchand en cette ville, après avoir soumis le cas aux anciens, me vois réduit à la douloureuse nécessité de la répudier. Elle peut donc, à dater de ce jour, devenir, si bon lui semble la femme d'un autre. Je lui assure une provision pécuniaire. Si, en dépit de celte précaution, je venais ■ apprendre qu'elle se livre à l'inconduite, je lui rappelli que j'ai toujours le pouvoir de l'appréhender et de la traduire devant un tribiinal qui la condamnerait à la prison. D'autre part, il doit être entendu que, si infortunes quelconques frappaient désormais cette femme, sesparentsettuteursn'auraientplus aucun droit sur moi. En foi de quoi, j'écris cet acte de divorce et je le place dans ses mains. Le sixième jour du sixiciuumoisde la sixième année de Tung-Chi. Signé : Kouang-Wong.

.n n'est pas considéré comme décent pour une veave de se remarier. Du moins un second mariage n'est autorisé par la loi chinoise quo dans le cas de pauvreté extrême et de pénurie absolue. Le juge peut mâme conn damnei à soixante ou quatre-vingts coups de bambou

1 Teuve qui convole à de nouvelles noces. Si elle a des P-©nfantB de son second mari, cas enfants sont regardés I comme étant de naissance peu relevée, tjuelle que soit I d'ailleurs leur position sociale. C'est l'usiige en Chine e renouveler les cérémonies nupti;iles quand les deux époux ont vu naître leur troisième génération. Ces « noces d'argent » sont la reproduction exacte des premières, — à ce point que la fomme retourne dans sa famille pour se voir demandée dans les formes et transportée en pompe au domicile conjugal- Un usage plus singulier est celui qui consiste à marier les morts. Quant un garçon meurt à douze ou treize ans, ses parents ne manquent guère, vers l'époque où il aurait atteint sa dis-huitième année, de le marier en effigie aune Ulle décédée la même année que lui. Dans ce but, on a recours aux services d'un agent matrimonial, on fait la demande offldelle aus parents do la morte, on consulte les horoscopes, eniin on procède à toute la cérémonie exactement comme si les deux conjoints vivaient encore. Coutume poétique et touchante, à tout prendre, et qui témoigne de la place que les absents tiennent encore au cœur de ceux qui les aimaient.

Les cérémonies funéraires jouent d'ailleurs un rôle capital dans la vie familiale. Elles commencent avant le décès nit'mo, par le transi)ort du mourant dans le vestibule de la maison, où l'on tourne ses pieds vers la porte, en dispos;LUl autour de lui ses meilleui's vêtements; il est même d'usage de s'en procurer do plus beaux qu'il n'avait coutume d'en porter, et la vue de cotte splendeur est pour lui un sujet d'orgueil. 11 en remercie ceux qui se disposent à l'i^nscvelir. en se félicilant d'être si super-

ayî LE MONDE CHINOIS.

bernent accoutré pour arriver devant les ancôtres. Au moment où il expire, le plus proche parent lui ferme les yeux en disant : n Ne sois pas triste de nous quitter : tu t'en vas au honheur éternel et nous tous qui restons après toi nous aurons soin de te rendre les honneurs posthumes, avec l'espoir d'être heureux ici-bas par ta bienfaisante inûuence n. On tire alors l'horoscope du défunt; on brille autour de luidesparfums et des papiers chargés de devises; on pose à la porte un écriteau indiquant ses noms, prénoms et qualités; on y dispose un porehe de nattes pour les prêtres et les musiciens; enfin on dépose le mort dans la bière la plus luxueuse qu'on aitpu se procurer, s'il n'a pris soin lui-même de l'acheter de longue date; on lui met à la main uu éventail et un rouleau de papier couvert de pensées empruntées aux anciens sages ; on lute avec soin et on vernit le cercueil. Enflu on s'occupe de ti^ouver un terrain propice pour l'inhumalion , quand la sépulture de la famille est trop éloignée pour qu'il soit possible de songer à y transporter le défunt. Ce choix du terrain funéraire est confié à des géoraanciens de profession : c'est une affaire de la dernière importance, car elle peut influer au plus haut degré sur la prospérité des survivants et de toute la famille. Il est essentiel que le mort ait à sa droite fit à sa gauche les deux principaux courants qui traversent la terre, celui du o dragon » et celui du o tigre » ; il faut que l'emplacement soit sec, pour que les fourmis blanches ne s'attaquent pas au cercueil; il est indispensable qu'il soit voisin d'un cours d'eau, ou d'une colline, ou d'un ravin, pour des motifs variés; enfin, les gens du I métier seuls peuvent déterminer par la direction des

LA FAMILLE. LE MARL\GE ET LE DIVORCE. 27 r>

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ruisseaux, la forme des terres mâles et femelles, la couleur du sol, l'aspect des éléments, l'orientation de l'aiguille aimantée, si l'endroit choisi réunit toutes les conditions voulues. Parfois, pendant qu'on le cherche, le cercueil reste des mois et des années dans la maison mortuaire : il est exposé dans une chapelle ardente, où l'on brûle de l'encens matin et soir. Mais toutes les difticultés sont-elles enfin résolues, et le tombeau est-il achevé de bâtir, on arrête un jour pour les funérailles, qui se font en grande pompe, au milieu de tous les parents et amis. Seules les filles mariées du défunt sont absentes du cortège : elles ne font plus partie de sa famille. Mais les fils, petit-fils et parents de tout ordre mènent le deuil, habillés de blanc, marchant à reculons, et témoignant la plus vive douleur quand môme la mort

cariîme spécial ou a tsing-ming », dédié aux ancêtres C'est à celle époque qu'on répare les séimltures, qu'on les nettoie, qu'on les embellit.

Il ne faut s'y ti-omper, ce culte de la tombe, qui s'étonnait si prodigieusetniînt les jésuites, n'est pas, cîiez les Chinois, une simple habitude inconsciente. Il a ses racines dans la philosophie nationale. Pour les Fils de Han, la mot-t n'est pas la séparation du corps et du principe de vie : c'est le passage de l'être humain de l'état de mouvement à l'état d'immobilité, et d'Wi genre d'existence à un autre. Le cadavre retourne, il est vrai, au réservoir commun; mais c'est pour y garder un rôle, une personnalité, des sentiments, un intérêt dans sa postérité, une action sur les choses de ce monde. Aussi n'est-il pas, pour les Chinois comme pour les races spiritualistes, un objet d'épouvante ou de dégoût, mais au contraii-e un objet de vénération. Ce culte n'est pas, autant qu'on pourrait le croire, spécial à l'Empire du Milieu. Ne le voit-on pas grandir chez les nations occidentales à mesure que les religions s'efTacent? Nulle part, il n'est aussi'profond, aussi général qu'à Paris, la ville du monde qui s'occupe le moins d'une vie future. En Chine, ces choses ne sont pas seulement réglées par la coutume, mais par la loi du pays. Et la loi s'étend à tout, à la construction et au style des maisons, au luxe de la table, à la richesse de l'amenblement ou du costume. Elle indique, par exemple, comment doiveat être établies les fondations de la demeure d'un fonctionnaire du premier rang : il faut qu'elles plongent à vingt pouces au-dessous de la surface du . sol ; que le palais se compose de neuf grandes salles

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