‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 102 sur 167 · LIVRE iV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE iV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

nétrant la nature du monde en général, la connaissance pousse l’homme soit à la contemplation, dans l’ordre esthétique, soit au renoncement, dans l’ordre moral. Le besoin poursuit presque tous les hommes à travers la vie, sans leur donner le temps de réfléchir sur eux-mêmes. En revanche, la volonté s’exalte souvent au point de dépasser considérablement l’affirmation du corps ; cet état est signalé alors par des émotions violentes, par des passions énergiques, sous l’empire desquelles l’individu ne se contente pas d’affirmer sa propre existence, mais nie celle des autres et cherche à la supprimer partout où elle lui fait obstacle.

La conservation du corps par ses propres forces est un si faible degré d’affirmation de la volonté, que si les choses s’en tenaient simplement à ce degré nous pourrions admettre qu’avec la mort du corps s’éteint aussi la volonté qui s’y manifestait. Mais la satisfaction de l’instinct sexuel est déjà un degré plus élevé que l’affirmation de cette existence qui occupe un temps si court; elle affirme la vie par delà la mort de l’individu et pour un temps indéterminé. La nature, toujours véridique et conséquente, dans ce cas naïve même, nous montre ouvertement la signification intime de l’acte génital. Notre propre conscience et la vivacité de l’instinct nous apprennent que cet acte énonce la plus positive affirmation du vouloir-vivre , pur et sans mélange (sans mélange, par exemple, de négation d’autrui) : comme résultat de l’acte, une nouvelle existence surgit dans le temps et dans la série des causes, c’est-à-dire dans la nature : comme phénomène, l’être procréé est différent du procréateur, mais en soi, ou au point de vue de l’Idée, il lui est identique. C’est donc cet acte qui relie chaque génération d’êtres vivants en un tout, et qui les perpétue en cette qua-

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

lité. Par rapportai! procréateur, la procréation n’est que l’expression, le symptôme par lequel il affirme énergiquement son vouloir-vivre ; par rapport au procrée elle est, non pas la raison (Grand) de la Volonté qui apparaît en lui, puisque la Volonté en soi n’a ni raison ni effet; mais, comme toute cause, elle est la cause occasionnelle qui fait que la volonté apparaît à tel moment et en tel lieu. Comme chose en soi la volonté de l’un et celle de l’autre sont identiques, puisqu’il n’y a que le phénomène, et non la chose en soi, qui soit soumis au principe d’individuation. Cette affirmation qui dépasse le propre corps de l’individu et va jusqu’à la procréation d’un nouvel organisme , affirme du même coup la souffrance et la mort, parties intégrantes du phénomène de la vie, et elle déclare avortée, pour cette fois, toute rédemption qu’aurait pu amener l’intelligence arrivée à sa plus haute perfection. C’est pour cette profonde raison que l’acte sexuel est considéré comme honteux. — Dans le dogme de la religion chrétienne, ce sentiment est exprimé par le mythe qui nous représente comme ayant tous participé au péché d’Adam (qui n’a été évidemment que la satisfaction de l’instinct sexuel), et comme passibles, pour ce fait, de la souffrance et de la mort. Sur ce point, la doctrine chrétienne s’élève au dessus de la connaissance suivant le principe de raison : elle conçoit l’Idée humaine, dont les innombrables éléments, épars comme individus, sont reconstitués en une unité par les liens puissants de la génération. En conséquence, elle considère chaque individu, d’une part comme identique avec Adam, représentant l’affirmation du vouloir-vivre, et comme livré par là au péché (le péché originel), à la douleur et à la mort : d’autre part , en vertu de la connaissance de l’Idée, elle le considère comme identique aussi avec le Sauveur, représentant la négation du

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