‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 104 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

tion n’est que la reproduction transmise à un nouvel individu, en quelque sorte une reproduction au second degré, comme la mort n’est qu’une excrétion à la seconde puissance. — De tout cela il suit que les parties sexuelles sont le véritable foyer de la volonté, donc le pôle contraire du cerveau, du représentant de l’intelligence, c’est-à-dire, de l’autre face du monde, du monde comme représentation. Les premières sont le principe qui entretient la vie, qui assure au temps une existence infinie; à ce titre les Grecs l’adoraient dans le phallus, et les Indiens dans le lingam, qui symbolisent par conséquent l’affirmation de la volonté. L’intelligence, au contraire, crée la possibilité de la suppression du vouloir, du salut par la liberté, de la victoire sur le monde et de son anéantissement.

Nous avons déjà examiné longuement, au commencement de ce 4me livre, dans quel rapport la volonté de vivre, qui s’affirme, se trouve avec la mort : nous avons vu qu’elle n’en est pas atteinte, parceque la mort est déjà contenue dans la vie, qu’elle en fait partie, et qu’elle est pleinement compensée par son opposé, la génération, laquelle assure et garantit sans cesse la vie au vouloir-vivre, malgré la mort de l’individu ; c’est ce que les Hindous ont exprimé en donnant le lingam pour attribut à Schiwa, le dieu de la mort. Nous y avons aussi exposé tout au long comment l’homme, quand il se place au point de vue de l’affirmation décidée de la vie, regarde sans crainte la mort en face s’il conserve la plénitude de son jugement. Je n’ai plus rien à y ajouter. La plupart des hommes se maintiennent à ce point de vue, sans garder la clarté de leur jugement, et ne cessent d’affirmer la vie. Le miroir qui nous montre l’image de cette affirmation c’est le monde, avec des individus sans nombre, dans

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ. 529

le tem-ps et dans l’espace sans limites, dans des souffrances sans bornes, entre la naissance et la mort perpétuelles. Mais il n’y a à s’en plaindre d’aucune part : car la Volonté joue la grande tragi-comédie à ses propres dépens, et elle est en même temps son propre spectateur. Si le monde est tel qu’il est, c’est que la volonté, dont il est le phénomène, est telle qu’elle est, et qu’elle l’a ainsi voulu. Quant aux souffrances, elles se justifient en ce que la volonté s’affirme aussi dans ce phénomène, et cette affirmation se justifie à son tour et se compense par le fait que c’est la volonté qui endure les souffrances. Ceci nous permet déjà d’entrevoir la justice éternelle , dans l’ensemble : plus loin, nous la reconnaîtrons mieux et plus nettement dans les détails également. Mais auparavant il nous faut encore parler de la justice temporelle, ou humaine.*)

Nous savons par le 2d livre qu’il existe nécessairement dans toute la natnre, à tous les degrés d’objectivation de la volonté, une lutte incessante entre les individus de toutes les espèces, et que par là se montre un antagonisme intérieur du vouloir-vivre avec luimême. Au degré suprême d’objectivation, ce phénomène, comme tout le reste, se manifestera avec bien plus de netteté et pourra être déchiffré plus complètement. A cet effet- nous allons rechercher d’abord la source de Y égoïsme, qui est le point de départ de toute lutte.

Nous avons dit que le temps et l’espace étaient le principe cl’ individuation, parce que par eux et en eux seuls la multiplicité de l’identique est possible. Ils sont les formes essentielles de la connaissance naturelle,

h Voir ici le chap. 45 du 2<i volume.

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