‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 105 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

c’est-à-clire de celle issue de la volonté. Aussi la volonté se verra-t-elle toujours soi-même dans la multiplicité desindividus. Mais cette multiplicité ne concerne pas la volonté en tant que chose en soi, mais uniquement ses phénomènes : la volonté existe entière, indi visée dans chacune de ses manifestions, et elle voit autour d’elle l’image répétée à l’infini de son propre être. Quant à cet être, qui est la vraie réalité, elle ne le trouve qu’en elle-même. Aussi chacun veut tout pour soi, veut tout posséder ou du moins tout subjuguer; ce qui lui oppose de la résistance, il voudrait l’anéantir. A cela vient s’ajouter encore, chez les êtres doués d’intelligence, que l’individu est le porteur du sujet connaissant, et celui-ci le porteur du monde; c’est-à-dire que la nature entière, sauf lui, par suite tous les autres individus, n’existent que dans sa représentation, qu’il n’en a toujours conscience que comme de sa représentation, donc d’une manière indirecte, et comme de quelque chose qui dépend de son propre être et de sa propre existence, puisque sa conscience disparaissant le monde aussi disparaît nécessairement pour lui, c’est-à-dire que l’existence et la non-existence du monde prennent la même signification pour lui et ne peuvent être discernés. Tout être connaissant est donc en réalité, et se sent être la totalité du vouloir-vivre ou de l’essence du monde, en même temps que la condition intégrante du monde comme représentation, par conséquent, un microcosme égal en valeur au macrocosme. La nature ellemême, toujours et partout sincère, lui fournit spontanément cette connaissance, indépendamment de toute réflexion, d’une manière simple et immédiatement certaine. Ces deux qualités nécessaires, que nous venons d’énoncer, expliquent dès lors comment il se fait que cet individu, qui disparaît totalement dans l’immensité du monde, tant il est imperceptiblement petit, se

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

considère néanmoins comme le centre de l’univers, n’a égard avant tout qu’à sa propre existence et à son propre bien-être; comment, au point de vue naturel, il est prêt à sacrifier tout ce qui n’est pas lui, à anéantir le monde entier, rien que pour conserver un instant de plus son propre moi, cette goutte dans la mer. Cette disposition c’est l 'égoïsme, essentiel à toute chose dans la nature. C’est lui aussi qui vient révéler de la manière la plus redoutable le conflit intérieur de la volonté avec elle-même. Car cet égoïsme tient son existence et sa nature de cet antagonisme entre le microcosme et le macrocosme ; ou bien il naît de ce que la volonté objectivée, ayant pour forme le principe d’individuation, se voit identique dans une infinité d’individus, et en outre, dans chacun d’eux, entière et parfaite sous ses deux aspects (volonté et représentation): par conséquent, chaque individu voit en soi toute la volonté et toute la représentation, tandis que tous les autres ne lui sont donnés que comme ses représentations : c’est pourquoi sa propre existence et sa propre conservation passent chez lui avant celles de tous les autres êtres pris ensemble. Chacun considère sa mort comme si elle était la fin du monde entier, tandis qu’il apprend avec assez d’indifférence celle des gens qu’il connaît, à moins qu’il n’y soit personnellement intéressé. Dans la conscience arrivée à sa plus haute perfection, dans celle de l’homme, l’égoïsme, à l’égal de l’intelligence, de la douleur et de la joie, doit avoir acquis son plus parfait développement, et le conflit qu’il provoque entre les individus doit s’y accentuer de la manière la plus terrible. C’est en effet le spectacle que nous avons partout sous les yeux, en grand comme en petit: nous le voyons tantôt sous son aspect terrifiant, dans la vie de tyrans ou de

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