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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

une as/jivotrjç (importance) spéciale et sert d’échappatoire dans plus d’une circonstance, qu’en prononçant ces trois mots j’ai fait quelque chose de plus que de désigner trois notions extrêmement vastes et abstraites, très pauvres par conséquent de contenu, et ayant des origines et des significations très différentes. En effet, ces trois mots, qui à l’origine désignaient quelque chose de si parfait, ne peuvent plus qu’inspirer de la répugnance, car tout lecteur qui a pris connaissance des écrits modernes, a dû voir mille fois l’auteur le plus incapable de penser, s’imaginer qu’il lui suffit de les proférer, la bouche grande ouverte et avec une mine de brebis inspirée, pour avoir énoncé une profonde et savante vérité.

La notion „vrai“ a été expliquée dans ma Dissertation sur le principe de raison, chap. 4, §. 29 et suiv. Tout notre troisième livre a été consacré à donner, pour la première fois, la signification propre de la notion „beauu. Maintenant nous allons nous occuper de ramener celle de „bon“ à son sens vrai, ce qui peut se faire en peu de mots. Ce concept est essentiellement relatif, et il désigne la convenance cl’un objet à quelque tendance déterminée de la volonté. Ainsi donc, la pensée comprend par bon tout ce qui agrée à la volonté dans une de ses manifestations quelconques, tous les objets qui lui servent à atteindre son but, quelles que soient d’ailleurs leurs différences pour tout le reste. C’est ainsi que nous disons : bonne nourriture, bonne route, bon temps, bonnes armes, bon augure, etc. ; bref, nous nommons bon tout ce qui est exactement tel que nous le souhaitons en ce moment là; aussi telle chose peut être bonne pour l’un, qui sera tout l’opposé pour un autre. La notion du bon se divise en deux sous-espèces : savoir , celle qui se rapporte à la satisfaction

immédiate de la volonté actuelle, et celle qui comprend sa satisfaction médiate, placée dans l’avenir; en d’autres mots, ce sont l’agréable et l’utile. — La notion contraire, tant qu’il est question d’êtres non connaissants, est exprimée par le mot ^mauvais11 , plus rarement et plus abstraitement par celui de „malu, désignant par conséquent tout ce qui ne cadre pas avec la tendance présente de la volonté. De même qu’on a qualifié toutes les choses qui peuvent avoir un rapport avec la volonté, de même on a appliqué aussi aux êtres humains qui se trouvaient être favorables, secourables, sympathiques aux fins actuellement voulues, la qualification de „bonsu , en lui conservant la même signification et le même sens relatif, ainsi qu’il ressort de cette manière de s’exprimer : „un tel est bon pour moi, mais non pour toi." Mais ceux dont le caractère est tel, que loin de vouloir contrarier les désirs des autres, ils sont prêts à leur venir en aide, ceux qui se sont montrés constamment secourables, bienveillants, affables, bienfaisants, ceux-là, vu ce rapport de leur conduite avec la volonté des autres en général, ont été nommés, au sens absolu, des hommes bons. La notion contraire est exprimée en allemand , et depuis environ cent ans en français aussi, par un autre terme quand il s’agit d’êtres intelligents (animaux et hommes), que quand on parle des autres créatures : on les appelle „bôseu ou „ méchants" ; cette distinction n’existe pas dans la plupart des autres langues ; ainsi le grec désigne par „x«xoç“, le latin par „malus“, l’italien par „cattivo“, et l’anglais par „bad“ les hommes, comme les choses inanimées, qui contrarient les vues de quelque volonté individuelle déterminée. Ainsi donc tournées, à l’origine» uniquement vers la partie passive du bon, les recherches n’ont pu se porter que plus tard vers la partie active,

pour étudier la conduite de l’homme, qualifié bon, non plus par rapport à autrui mais par rapport à lui-même, et surtout pour pouvoir se rendre compte, d’une part, du respect tout objectif qu’elle inspire aux autres et de la satisfaction de soi toute spéciale qu’elle donne évidemment à l’individu, du moment qu’il l’achète au prix même d’autres ■sacrifices : d’autre part, de la douleur intérieure qui accompagne au contraire un mauvais dessein, quels que soient les profits extérieurs qu’il ait procuré à celui qui le nourrissait. De là sont nés les systèmes de morale, aussi bien ceux qui s’appuient sur la philosophie, que ceux fondés sur les religions. Tous deux cherchent à relier, de quelque manière la félicité à la vertu : les premiers s’efforcent d’y arriver soit par le principe de contradiction, soit par celui de raison, c’est-à-dire qu’ils identifient le bonheur avec la vertu, ou bien qu’ils l’en font dériver; mais ce ne sont toujours que des sophismes: les seconds croient y parvenir en admettant des mondes autres que ceux que l’expérience peut nous faire connaître*). Par contre, notre étude

’) Remarquons ici en passant, que ce qui fait la grande force de toute doctrine religieuse, l’endroit par lequel elle prend fermement possession des esprits, c’est toujours son côté moral ; non directement comme morale, mais en ce que, intimement reliée à tout le reste du dogme mythique propre à chaque religion, se confondant avec le mythe, c’est par celui-ci seul que la morale semble pouvoir s’expliquer; tellement que, malgré l’impossibilité absolue d’expliquer, par le principe de raison, la signification morale de la conduite, et bien que chaque mythe ne procède qu’en vertu de ce principe, les croyants n’en considèrent pas moins la valeur morale de la conduite et leur mythe comme inséparables, et même pour absolument identiques, et voient dans toute attaque dirigée contre le mythe une attaque au droit et à la vertu. Cela va si loin, que chez les peuples monothéistes, l’athéisme ou l’impiété sont devenus syno-

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

nous fera reconnaître que l’essence de la vertu est une aspiration ayant une tendance entièrement opposée à celle qui recherche la félicité, c’est-à-dire, le bien-être et la vie.

Il résulte de ce que nous venons d’exposer que, en vertu de sa notion, le bon est rwv ttqoç n, c’est-àdire essentiellement relatif : car sa nature consiste dans sa relation avec une volonté spéciale. Le bon absolu est donc une contradiction : le bon suprême, „summum bonum“, signifie la même chose; savoir, une satisfaction finale de la volonté, après laquelle il ne surgirait plus de nouveau désir, un motif dernier dont l’accomplissement amènerait un contentement indestructible du vouloir. Or, d’après les considérations contenues jusqu’ici dans ce quatrième livre, pareille chose est inadmissible. La volonté ne peut pas trouver une satisfaction qui lui permette de ne plus recommencer à vouloir, pas plus que le temps ne peut finir ou commencer : il n’existe pas pour la volonté une réalisation durable et à jamais satisfaisante de son aspiration. Elle est le

nymes d’absence de toute moralité. Les prêtres voient d’un bon oeil de semblables confusions de notions, et c’est de cette façon seulement que ce monstre effroyable, le fanatisme, a pu se produire; qu’il a pu dominer non pas, comme ou pourrait le croire, çà et là quelques esprits particulièrement faux et méchants, mais des nations entières; et qu’à la fin, ce qui pour l’honneur de l’humanité ne s’est présenté qu’une unique fois dans son histoire, ii a pu se personnifier ici, en Occident, dans l’Inqui. sition, laquelle, d’après les données les plus récentes et devenues enfin authentiques, a fait périr, rien qu’à Madrid (sans compter les autres nombreux coupe-gorge religieux disséminés en Espagne), dans l’espace de 300 ans, 300,000 individus dans les tourments du bûcher , pour cause de foi : il faut se hâter de rappeler ces faits aux zélateurs, dès qu'ils veulent élever la voix.

Note de Schop.

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