LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
fication de ce sentiment de vengeance , nous le trouverons bien différent de l’autre sentiment vulgaire, qui cherche à adoucir le mal souffert par la vue du mal infligé : nous devrons même reconnaître que ce qui l’inspire mérite moins d’être appelé une vengeance qu’une punition, car ce qu’il a en vue c’est plutôt d’agir sur l’avenir par un exemple, et cela sans aucun but égoïste , pas plus en ce qui touche ie vengeur puisque sa perte est certaine , qu’en ce qui touche la société, dont les lois protègent la sécurité : la peine est cette fois appliquée par un individu isolé, et non par l’État ni en exécution d’une loi; elle frappe toujours, au contraire, une action que l’État ne voulait ou ne pouvait punir, et dont il désapprouve la punition. Je crois qu’une indignation qui peut pousser un homme si fort au delà des bornes de tout amour de soi-même, a sa source au plus profond du sentiment conscient qu’il a, d’être lui-même ce vouloir vivre tout entier qui se montre dans tous les êtres et de tout temps, et qui ne peut rester indifférent ni au présent ni à l’avenir le plus reculé, puisqu’ils lui appartiennent également : tout en affirmant ce vouloir, il demande néanmoins que dans le drame que joue son être, il ne paraisse plus de sujet aussi monstreusement exécrable; et il cherche à intimider les scélérats à venir, par; l’exemple d’une vengeance contre laquelle il n’est pas de défense, puisque la crainte de mourir ne retient pas le vengeur. Le vouloir-vivre, bien que s’affirmant encore, n’est plus attaché ici au phénomène isolé, à l’individu ; il embrasse l’Idée de l’humanité, dont il voudrait purifier le phénomène de difformités aussi monstrueuses et aussi révoltantes. C’est là pour une créature humaine un trait de caractère rare, significatif, allant jusqu’au sublime, que de sacrifier son individu en aspirant à se faire l’exécuteur
de la justice éternelle, dont il méconnaît encore la véritable nature.
Toutes les considérations précédentes sur la conduite de l’homme ont préparé cette dernière étude, et nous ont considérablement facilité la tâche d’élucider, sous une forme abstraite et dans un esprit philosophique, l’importance vraiment morale de la conduite, ce que le langage vulgaire désigne par les mots de „bon“ et „mauva.is“ dont on se contente pour les comprendre parfaitement : nous montrerons aussi qu’elle fait partie de notre pensée fondamentale.
Mais auparavant, ces notions de bon et de mauvais , que dans leurs écrits les philosophes d’aujourd’hui considèrent, chose singulière, comme simples, par conséquent, comme n’étant plus susceptibles d’analyse, je veux les ramener à leur signification propre, afin de ne pas laisser le lecteur dans l’erreur de croire qu’elles renferment plus que ce n’est le cas en réalité, et qu’elles expriment déjà par elles-mêmes tout ce qu’il est nécessaire d’exposer ici. Je puis bien le faire, pour ma part, car je n’ai pas plus l’intention, dans ces paragraphes sur la Morale, de me retrancher derrière le mot de „bon“, que je ne l’ai fait, dans l’Esthétique, derrière les mots de „beau“ ou de Vvrai“: pour faire accroire ensuite, en prenant une mine solennelle, et après avoir accolé le suffixe qui semble posséder aujourd’hui
fi Pour former les substantifs beauté, vérité, bonté, etc.
Le trad.