‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 128 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

ment constitue une vengeance, s’il s’effectuait légalement, c’est-à-clire selon une règle établie et connue à l’avance, et dans une société qui l’aurait sanctionnée, serait une peine, donc un droit.

A côté des souffrances que nous venons de décrire, et qui, inséparables de la méchanceté, dérivent comme elle d’une même racine, d’une véhémence excessive de la volonté, il en est encore une autre, différente et toute spéciale, qui l’accompagne également et qui se fait sentir après toute mauvaise action, soit que celle-ci consiste en une simple injustice commise par égoïsme, soit que ce soit un acte de pure méchanceté : elle s’appelle le remords (Gewissensangst), ou le repentir (Gewissensbiss) selon qu’elle est plus ou moins persistante. — Si l’on a bien présent à l’esprit le contenu de ce quatrième livre, surtout son commencement, dans lequel je développe cette vérité que la vie est à jamais assurée au vouloir-vivre, dont elle n’est que la copie ou l’image : si l’on se rappelle, en outre, l’exposé que j’ai donné de la justice étemelle, — l’on verra que le sentiment du repentir ne peut avoir de sens conforme à ces considérations, autrement dit, son essence ne peut être exprimée sous une forme abstraite, que comme je vais le montrer; en faisant observer auparavant qu’on y distingue deux éléments, qui finissent néanmoins par se confondre, et que la pensée doit toujours se représenter comme parfaitement réunis.

Quelque épais, en effet, que soit le voile dont Maia obscurcit l’esprit du méchant, c’est-à-dire quel que soit l’acharnement avec lequel il persévère dans le principe d’individuation, qui lui fait considérer sa personne comme absolument différente de toutes les autres et comme séparée d’elles par un large abîme, perspective à laquelle il s’attache de toutes ses forces

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

parce qu’elle convient à son égoïsme et lui sert de point d’appui, et parce que l’intelligence est le plus souvent gagnée d’avance aux intérêts de la volonté; — néanmoins, tout au fond de sa conscience s’agite un pressentiment secret, qui lui dit qu’un pareil ordre de choses n’est tout de même que phénoménal ; qu’en soi il est tout autre ; que nonobstant la distance dont le temps et l’espace le séparent des autres individus et des souffrances qu’ils ont à endurer, et à endurer par son fait, et quelque étrangers qu’ils lui semblent être, pourtant, à les considérer dans leur essence intime et en dehors de la représentation et de ses formes, c’est le même vouloir-vivre qui se manifeste en eux tous ; mais qui se méconnaît en lui, l’homme méchant; qui tourne ses armes contre soi-même, et qui, cherchant à atteindre ici une plus grande somme de bien-être, provoque ainsi dans quelque autre de ses phénomènes la plus extrême souffrance : cette voix intérieure lui dit encore que lui aussi, avec sa perversité, il est cette même volonté tout entière ; qu’il est donc non seulement l’oppresseur mais aussi l’opprimé ; qu’un rêve trompeur, sous la forme du temps et de l’espace, le sépare et l’affranchit seul des souffrances sans nombre de ses victimes, mais que le rêve s’évanouit et qu’en réalité il doit acheter la jouissance au prix de la douleur; et que tous les tourments, même c?ux que l’esprit ne lui montre qu’en possibilité, le frappent en réalité en sa qualité de vouloir-vivre, vu que ce n’est que pour l’intelligence individuelle et en vertu du principe d’individuation, que possibilité et réalité, proximité ou éloignement de temps ou d’espace sont distincts, mais qu’ils ne le sont pas en soi. C’est cette vérité, exposée mythiquement, c’est-à-dire appropriée au principe de raison et traduite dans la forme phénoménale, qu’é-

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