‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 129 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

nonce la transmigration des âmes : mais son expression la plus pure de tout mélange se trouve dans cette angoisse, sourdement sentie et désespérante, que Ton appelle les remords. — Ceux-ci naissent encore d’une seconde source, tout à fait voisine de la première : de la connaissance directe de la force avec laquelle, chez l’homme méchant, le vouloir-vivre s’affirme, et, dépassant de beaucoup son phénomène individuel, va jusqu’à la négation totale de ce même vouloir se manifestant chez d’autres individus. L’épouvante intérieure que lui cause sa propre action, et que le malfaiteur cherche à se dissimuler à soi-même, contient donc à côté de ce sentiment vague du néant et de la simple apparence du principe d’individuation et de la distinction qu’il établit entre sa personne et les autres, la notion de la violence de sa propre volonté, de la force avec laquelle il a embrassé la vie et se tient attaché à cette existence, dont il a sous les yeux le côté terrible dans les tortures de ceux à qui il les inflige, et avec laquelle néanmoins il s’est si étroitement enlacé, que c’est justement comme un moyen de mieux affirmer sa propre volonté qu’il commet les crimes les plus épouvantables. Il reconnaît être un phénomène concentré de vouloir-vivre, il sent à quel degré il est assujeti à la vie et par suite aussi aux innombrables souffrances qui en forment l’essence, car elle a devant soi un temps et un espace infinis pour combler la distance entre la possibilité et la réalisation, et pour transformer en souffrances effectivement senties , les souffrances simplement recomiues. Mais les millions d’années pendant lesquelles il aura constamment à renaître n’existent que dans la pensée, comme tout le passé et tout l’avenir n’existent que dans l’abstraction : il n’y a de temps rempli, de forme phénoménale pour

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

la volonté que dans le présent, et, pour l’individu, le temps est toujours nouveau; l’individu est toujours nouveau-né. Car la vie est inséparable du vouloir-vivre et sa forme est toujours le temps présent. La mort (qu’on me pardonne de répéter la comparaison), la mort est pareille au coucher du soleil, que la nuit semble engloutir, mais qui, en réalité, source lui-même de toute clarté, brille sans interruption, apporte sans cesse de nouveaux jours à des mondes nouveaux, toujours se couchant et toujours se levant. Il n’y a de commencement et de fin que pour l’individu, au moyen du temps qui est la forme de son phénomène pour la représentation. En dehors du temps il n’y a que la volonté, la chose en soi de Kant, et son adéquate objectité, l’Idée platonicienne. Aussi le suicide n’est-il pas le salut : ce qu’au plus profond de son être chacun veut , c’est là ce qu’il doit être: et ce que chacun est, c’est la précisément ce qu’il veut, — - Ainsi donc, à côté du simple sentiment qui nous montre l’illusoire et le néant des formes séparant les individus dans la représentation, c’est encore la connaissance que la volonté acquiert d’elle-même et de son degré, qui arme la conscience d’un aiguillon. Le cours de l’existence dessine sur sa toile l’image du caractère empirique, dont l’intelligible est l’original, et le méchant s’effraie en se reconnaissant; et il importe peu que les traits soient assez grossiers pour que le monde partage son épouvante, ou qu’ils soient assez fins pour n’être vus que de lui : car tout cela, directement, ne concerne que lui. Le passé serait indifférent , en tant que simple phénomène, et ne pourrait pas inquiéter la conscience, si le caractère ne sentait pas qu’il est indépendant du temps et que celui-ci ne peut le modifier tant que la volonté ne se nie pas elle-même. C’est pour cela que

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