‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 143 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

vrai dire, possède intuitivement, ou in concreto, toutes les vérités philosophiques : mais recueillir celles-ci dans le savoir abstrait, dans la réflexion, voilà la mission du philosophe, qui n’a ni le droit ni le pouvoir d’aller au delà.

Le présent ouvrage est donc le premier peut-être où se trouve énoncée, sous une forme abstraite et pure de tout symbole, l’essence de la sainteté, du renoncement, de la mortification volontaire et de la vie ascétique, par la négation du vouloir-vivre se manifestant lorsque la connaissance de sa vraie nature est devenue pour lui un „quiétif“ de toute volonté. Mais cette essence a été saisie intuitivement, et exprimée en actes, par tous les saints et par tous les ascètes, qui tout en ayant la même connaissance au fond du coeur, tenaient chacun un langage bien différent, selon les dogmes qu’un jour leur raison avait admis, et qui font qu’un saint hindou , ou chrétien , ou lamaïque , donnent chacun de leur conduite des explications qui ne se ressemblent nullement, mais qui sont tout à fait indifférentes à la chose même. Il se peut qu’un saint soit rempli de superstitions absurdes; il se peut aussi qu’il soit un philosophe : cela ne fait aucune différence. C’est sa conduite qui en fait un saint : car, au point de vue moral, elle résulte, non d’une connaissance abstraite, mais de la connaissance intuitive et directe qu’il a du monde et de sa nature ; s’il se sert d’un dogme pour interpréter sa conduite, c’est uniquement afin de donner une satisfaction à sa raison. Il est donc aussi peu nécessaire à un saint d’être un philosophe, qu’à un philosophe d’être un saint; absolument de même qu’un très bel homme n’est, pas forcé d’être un grand sculpteur, ni un grand sculpteur d’être aussi un très bel homme. Et, pour le dire d’une manière générale, il est assez bizarre

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

d’exiger d’un moraliste qu’il n’enseigne que les vertus qu’il possède lui-même. Reproduire par des notions abstraites, générales et distinctes l’essence du monde, et en déposer l’image, ainsi reflétée, dans des concepts de raison stables et toujours disponibles, voilà en quoi consiste toute la tâche de la philosophie, et elle ne doit pas en avoir d’autve. — Je rappelle à ce sujet le passage tiré de Bacon de Verulam que j’ai cité dans le premier livre*).

Mais aussi, abstraite et générale, et par là-même froide, est la peinture que j’ai faite de la négation du vouloir-vivre, ou de l’existence d’une belle âme, de la résignation et de la pénitence volontaire d’un saint. Car, puisque la connaissance qui conduit à la négation de la volonté est intuitive et non abstraite, elle ne peut non plus s’exprimer entièrement par des notions abstraites, mais uniquement par les actes et la conduite. Aussi, pour saisir complètement ce que nous exprimons ici philosophiquement par négation du vouloir-vivre, faut-il apprendre à le connaitre par les exemples pris dans l’expérience et dans 1a, réalité. Certes, on ne les rencontrera pas dans la vie de tous les jours : Tnam omnia praeclarct tara difficüia quam rara sunt,u dit excellemment Spinoza. Aussi, quand on n’a pas eu, par une chance exceptionnellement favorable, l’occasion d’être témoin oculaire, faudra-t-il se contenter des biographies d’hommes de cette espèce. La littérature indienne, à en juger d’après le peu que nous en connaissons par

*) Voir p. 136 le passage en question, dont voici la traduction : „La vraie philosophie est celle qui rend le plus fidèlement le langage de la nature, et qui est écrite comme sous la dictée du monde, dont elle-n’est que le simulacre et le reflet : elle n’ajoute rien de son propre fonds , elle n’est qu’une répétition et une résonnance.

Le trad.

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