LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
n’aimerai fc pas, même alors que cela n’aurait d’autre but, que précisément de mortifier la volonté. Comme il renie lui-même le vouloir personnifié en lui, il ne s’opposera pas à quiconque fera de même, c’est-à-dire, lui fera un tort : toute souffrance qui lui arrive, amenée par le hasard ou par la méchanceté d’un autre, toute ignominie, toute offense, tout préjudice, est bienvenu : il accepte tout avec joie, comme occasion de bien s’assurer qu’il n’affirme plus la volonté, et qu’il prend courageusement parti pour tout ennemi de son phénomène de volonté, c’est-à-dire de sa personne. Il supporte ces humiliations et ces souffrances avec une patience et une douceur inépuisables ; il rend, sans ostentation, le bien pour le mal et ne laisse plus s’éveiller en lui le feu de la colère, pas plus que celui des couvoitises. — - Autant il mortifie la volonté, autant il en mortifie aussi l’expression visible, l’objectité, son corps : il le nourrit parcimonieusement, afin que, florissant et prospérant copieusement, il n’en vienne pas à donner une nouvelle vie et de nouvelles forces à la volonté, dont ce corps est la simple expression et le reflet. Il jeûne, il macère et flagelle sa chair, pour briser et tuer de plus en plus, par les privations et les douleurs, cette volonté qu’il connaît, et qu’il # déteste comme l’origine des souffrances de sa propre existence ainsi que de celles de l’univers. — Quand la mort vient enfin anéantir le phénomène de cette volonté, dont l’existence, par la libre négation de soi-même, avait depuis longtemps cessé, sauf ce faible reste qui se montrait encore animant l’organisme, elle est saluée avec joie et acceptée d’un coeur satisfait, comme une délivrance ardemment souhaitée. Par la mort ce n’est pas le phénomène seul qui finit ici comme chez les autres, c’est aussi l’essence elle-même, qui n’avait plus qu’une
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
faible existence dans et par le phénomène*), et dont cette dernière et fragile attache vient de se rompre à son tour. Pour celui qui finit ainsi, le monde a fini en même temps.
Et il ne faut pas croire que ce que j'ai décrit ici, en un pâle langage et par des expressions générales, soit un conte philosophique imaginé par moi, et datant d’aujourdhui : non, c’est l’existence enviable d’une foule de saints et de belles âmes parmi les chrétiens, plus nombreux encore parmi les Hindous et les Bouddhistes, et qu’on rencontre aussi dans d’autres communautés religieuses. Quelque différents que fussent les dogmes inculqués à leur raison, c’est la même connaissance intérieure, immédiate, intuitive, de laquelle seule peut dériver toute vertu et toute sainteté, qui s’exprimait par le cours entier de leur vie. Car en cela aussi se montre l’immense différence entre la connaissance intuitive et la connaissance abstraite : on lui a accordé trop peu d’attention jusqu’à ce jour, et cependant sa haute importance perce à tout moment dans tout le cours des présentes considérations. Entre l’intuition et la raison il existe un abîme immense, que la philosophie seule peut nous aider à franchir, quand il s’agit d’étudier la nature de ce monde. Car tout homme, à
*) Cette pensée est exprimée par une belle comparaison, dans un écrit philosophique sanscrit de la plus haute antiquité, le „Sankhya Karika" : „ Cependant l’âme reste encore •pendant un instant revêtue du corps; comme la roue du potier., en vertu du mouvement reçu avant, continue de tourner après que le vase e4 achevé. C’est après que l’âme éclairée s’est séparée du corps et que la nature a cessé "pour elle , qu’arrive sa délivrance parfaite11 . — Colebrooke, „ On the philosophy of the Hindus : Miscellaneous essaijs11 , Vol. 1, p. 259. Et aussi dans „Sankhya Carica by Horace Wilson," §. 67, p. 184.
Noie de Schop.