‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 145 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTE

et la seule satisfaisante de ce point si important de nos recherches. Car son l’objet est non seulement différent du nôtre, mais il lui est directement opposé: il ne s’agit pas pour elle de la négation et de l’abandon du vouloir-vivre, mais tout au contraire, de son affirmation et de sa manifestation par une infinité d’individus, où son conflit avec soi-même, dans l’objectivation suprême de la volonté, ressort avec une clarté parfaite et témoigne de l’inanité et du néant de toute aspiration ici bas, soit que les scènes de l’histoire nous représentent un homme isolé, arrivé au rang suprême par la force de sa sagesse, soit qu’elles nous montrent la puissance des foules agissant par leur masse, soit enfin la puissance du hasard personnifiant le destin. Mais nous, notre objet n’est pas de poursuivre le fil des phénomènes dans le temps; nous avons à rechercher en philosophes la valeur morale de la conduite, et à l’appliquer, comme seule échelle convenable, à la mesure de ce que nous croyons constituer la chose la plus importante et la plus significative de la vie : et nous proclamerons courageusement, et sans nous laisser intimider par l’éternelle majorité des esprits vulgaires et plats, que le phénomène le plus sublime, le plus important et le plus significatif que la terre puisse produire, ce n’est pas le vainqueur d’un monde, c’est le vainqueur de soi-même , c’est l’humble et silencieuse existence d’un être humain arrivé à ce degré de la connaissance où il rejette ce qui remplit le coeur des autres hommes, où il répudie ce vouloir-vivre qui est tout le mobile de leurs actions et de leurs espérances, où il nie cette volonté dont la liberté ne se montre qu’en lui et à cette occasion, et qui fait alors de sa conduite l’opposé complet de celle qui est habituelle aux autres. C’est donc en ce sens que les biographies des hommes qui

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

se sont voués à la sainteté et au renoncement, quoique d’ordinaire mal écrites et présentées le plus souvent au milieu d’un fatras de superstitions et d’absurdités, offrent aux yeux du philosophe, par l’importance de la matière, des enseignements incomparablement plus élevés que tous les écrits de Plutarque et de Tite-Live.

Pour approfondir et élucider encore davantage ce que, dans la méthode abstraite et générale de notre exnosé, nous avons appelé la négation du vouloir- vivre, il faut étudier les préceptes moraux, donnés, tout à fait dans notre esprit, par des hommes entièrement pénétrés de ce même sentiment : nous reconnaîtrons en même temps par là combien ces vues sont anciennes? quelque nouvelle que puisse être leur expression purement philosophique. Parmi toutes ces doctrines , la plus rapprochée de nous est le christianisme, dont la morale est entièrement établie dans le même ordre de sentiments : il ne conduit pas seulement à la charité suprême, mais aussi au renoncement; ce second côté se trouve déjà en germe, mais bien apparent, dans les écrits des apôtres; cependant il n’a été développé complètement et énoncé explicitement que plus tard. Ce que recommandent les apôtres, c’est d’aimer son prochain comme soi-même, de payer la haine par l’amour et la bienfaisance ; c’est la charité, la patience, la douceur, la docile résignation aux offenses, la tempérance à l’effet de dompter la concupiscence, la résistance aux appétits charnels, et, si possible, la chasteté absolue. Nous retrouvons là déjà un acheminement à l’ascétisme, ou négation du vouloir proprement dite, et par cette dernière expression j’entends exactement ce que l’Evangile appelle „renoncer à soi“ et „porter sa croix“ (Math. XVI, 24, 25; Marc VIII, 34, 35; Luc IX, 23, 24; XIV, 26, 27, 33). Cette marche s’accentua bientôt de plus en

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