‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 146 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

plus, et donna naissance aux pénitents, aux anachorètes et à l’état monacal, lequel, pur et saint à l’origine, mais par là même hors de proportion avec la nature de la plupart des hommes, ne pouvait aboutir qu’à l’hypocrisie et à l’abomination, car „abusus optimi pessimus.u Le christianisme se développant, nous voyons ce germe ascétique s’épanouir et arriver à sa Heur dans les écrits des saints et des mystiques chrétiens. Ceux-ci, outre l’amour le plus pur, prêchent la résignation absolue , la pauvreté volontaire , le vrai calme , l’entiere indifférence aux choses de la terre, le devoir de mourir à la volonté et de renaître à Dieu, et l’oubli total de sa propre personne pour s’absorber dans la contemplation du Seigneur. Fénelon en a donné l’exposition complète dans 1’ Explication des Maximes des Saints sur la vie intérieure Mais nulle part l’esprit du christianisme, dans cette direction, n’a été exposé aussi parfaitement et aussi énergiquement que dans les écrits des mystiques allemands, ceux p. ex. de Meister Eckhard, et dans l’ouvrage justement célèbre vLa théologie ailemande “, duquel Luther dit, dans la préface qu’il y a ajoutée, qu’aucun livre, sauf la Bible et saint Augustin, ne lui avait mieux appris à connaître Dieu, Christ et l’homme: — mais l’édition de Pfeiffer, Stuttgard, 1851, nous en a la première donne le texte vrai et non falsifié. Les préceptes et les leçons qu’on y trouve sont l’exposé le plus complet, parti de la foi la plus profonde, de ce que j’ai présenté comme la négation du vouloir-vivre. C’est là donc qu’il faut aller étudier de plus près la question, avant que de venir la trancher avec une assurance judaïco-protestante. Nous avons encore, écrit dans le même excellent esprit, mais inférieur en valeur à l’ouvrage ci-dessus, celui de Tauler, 1’ „ Imitation de la pauvre vie de Christ ainsi que sa

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

„Medulla anima eu . Je trouve que les leçons de ces sincères mystiques chrétiens se rapportent à celles du Nouveau Testament, comme l’esprit-de-vin au vin. Ou bien encore je dirais que ce que le Nouveau Testament nous montre comme à travers un voile et un brouillard, les ouvrages des mystiques nous le présentent à découvert , en pleine lumière et netteté. Ou enfin on pourrait considérer le Nouveau Testament comme la première, et les mystiques comme la seconde initiation — Gf.iL'/.Qci /.oi fisyaXa fivGTifQiec.

Mais où nous trouvons ce que j’ai appelé négation de la volonté, développé bien plus loin, exprimé sous des formes plus multiples et avec des couleurs plus vives que ne pouvaient le faire l’Eglise chrétienne et le monde occidental, c’est dans les antiques ouvrages de la langue sanscrite. Que dans l’Inde on ait pu donner à ces hautes vues morales sur la vie un développement plus avancé et une expression plus décidée, doit peut-être avant tout être attribué à ce qu’elles n’étaient pas gênées par un élément totalement étranger, comme l’était pour le christianisme la doctrine juive,, à laquelle le sublime fondateur de la religion chrétienne, sciemment en partie, et en partie peut-être sans s’en rendre compte, avait dû s’accommoder et se plier; d’où la conséquence, que le christianisme se compose de deux éléments très hétérogènes, entre lesquels je voudrais, de préférence et même exclusivement, n’appeler chrétien que l’élément purement moral, et le distinguer du dogmatisme juif qui s’y rencontre. Si, comme on l’a craint souvent et surtout dans les temps modernes, cette sublime et salutaire religion venait un jour à tomber en décadence totale, je n’en aurais à chercher la raison que dans ce fait qu’elle ne se compose pas d’un élément unique, mais de deux, hétérogènes à l’ori-

Page 1