‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 3 sur 167 · XX\ III · texte numérisé non relu

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tronc et ensuite d’exposer clairement le tout, je n’avais pas la faculté de creuser toutes les parties de ma doctrine avec la perfection, avec la profondeur et avec les développements dont une longue* méditation rend seule capable : il faut des études longtemps continuées pour contrôler et élucider un système philosophique par des faits, pour l’appuyer par les témoignages les plus divers, pour le mettre en pleine lumière sous toutes ses faces, pour établir hardiment le contraste entre tous ses aspects, et pour séparer convenablement toutes les matières, et les exposer dans le meilleur ordre. Je sais qu’il eût été plus agréable au lecteur d’avoir le travail coulé d’un seul jet, au lieu de l’avoir en deux moitiés qu’il faut rapprocher pour pouvoir s’en servir; mais, qu’il veuille bien réfléchir, qu’il eût fallu pour cela produire à une seule époque de la vie, ce qui demande deux âges différents ; ce qui veut dire que j’aurais dû posséder à une même époque les qualités que la nature à réparties entre deux époques distinctes. Je puis comparer cette nécessité dans laquelle j’ai été de publier mon ouvrage en deux volumes complémentaires l’un de l’autre, à ce qui a été fait pour obtenir un objectif achromatique : comme on ne pouvait le construire d’une seule pièce, on le composa d’une lentille concave de flint et d’nne lentille convexe de crown, et cette combinaison donna le résul-

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tat désiré. En outre, le lecteur trouvera quelque compensation à cet inconvénient, dans la variété et le délassement que procure un sujet traité par le même homme, dans le même esprit, mais à deux âges très différents. — Je conseille cependant fortement à ceux qui ne connaissent pas encore ma doctrine, de lire d’abord le 1er volume sans s’inquiéter des compléments, et de ne faire usage de ceux-ci, qu’à la seconde lecture; il lui serait trop difficile autrement, de saisir le système dans son ensemble, tel que l’offre uniquement le 1er volume, tandis que le 2d ne fait qu’appuyer sur les détails, et développer davantage les points les plus importants. Si même on ne se décidait pas à entreprendre une seconde lecture du 1er volume, encore fera-t-on mieux de lire le 2cl après le 1er et à part, dans l’ordre successif de ses chapitres; les lacunes que ces chapitres, dont l’enchaînement est un peu moins serré, pourraient présenter, seront aisément comblées par les réminiscences du 1er volume, si on l’a bien saisi : de plus, on y trouvera constamment le renvoi aux passages correspondants du 1er volume, et à cet effet j’ai remplacé, par des paragraphes numérotés, les simples barres qui, dans la lère édition, séparaient les divisions.

J’ai déjà déclaré dans la préface de la lère édition, que ma philosophie prorède de celle de Kant, et demande par conséquent une con-

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naissance approfondie de celle-ci : je dois le répéter ici. Car la doctrine de Kant amène, dans tout esprit qui Ta bien conçue, une modification radicale, et que je ne saurais, mieux qualifier que de renaissance intellectuelle. Car elle seule est capable de débarrasser entièrement l’esprit de ce réalisme inné, dû a la destination primitive de l’intellect; ni Berkeley ni Malebanche ne suffisent à cette tâche, car ils se maintiennent trop dans les généralités, tandis que Kant entre dans les détails, et cela d’une manière qui n’a pas eu de précédent et qui ne pourra pas être imitée; elle exerce sur les vues intellectuelles une action toute spéciale, en quelque sorte immédiate, en vertu de laquelle elles subissent une désillusion radicale qui fait voir les choses sous un jour tout différent. C’est par là justement que l’esprit devient plus accessible aux interprétations plus positives encore que j’ai à donner. Par contre, celui qui ne connaît pas la philosophie de Kant, quoi qu’il puisse posséder d’autres connaissances, se trouve pour ainsi dire dans l’état d’innocence, c’est-à-dire dans cette condition de réalisme naturel et naïf, dans laquelle nous naissons tous, et qui peut rendre apte à tout au monde, excepté à la philosophie. L’initié se rapporte au non-initié comme un majeur à un mineur. Si cette vérité semble aujourd’hui paradoxale, ce qui n’eût pas été le cas dans les trente

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premières années qui ont suivi l’apparition de la Critique de la raison pure, cela vient de ce que depuis cette époque une génération a grandi, qui ne connaît pas réellement Kant, car pour cela il faut plus qu’une lecture hâtive et superficielle, ou qu’une compte-rendu de seconde main: et ceci, à son tour, résulte de ce que cette génération , mal dirigée , a gaspillé son temps à étudier des philosophèmes issus de tètes médiocres , par conséquent , incompétentes , ou même de sophistes hâbleurs, qu’on a eu le tort de glorifier. De là. cette confusion dans les notions premières, et ce fond lourd et brutal qui, dans les essais philosophiques provenant d’une génération élevée à cette école, perce à travers une enveloppe de préciosité et de prétention. Celui qui s’imagine pouvoir étudier la philosophie de Kant dans les exposés faits par d’autres, est plongé dans une funeste erreur. Je dois sérieusement mettre tout le monde en garde contre de semblables comptes-rendus, surtout contre ceux plus récents, faits dans ces toutes dernières années; j’ai trouvé dans les écrits des disciples de Hegel des expositions de la philosophie Kantienne, qui tombent dans le fabuleux. Mais aussi comment des cerveaux faussés et corrompus dès la jeunesse par les absurdités du hégélianisme, seraient-ils encore capables de suivre les profondes recherches de

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Kant? Ils se sont accoutumés de bonne heure à prendre le verbiage le plus creux pour des pensées philosophiques, les sophismes les plus pitoyables pour de la sagacité, et les absurdités les plus triviales pour de la dialectique : à force de se nourrir de mots qui jurent de se trouver juxtaposés, et dans lesquels on se torture et s’épuise inutilement à trouver une pensée, les têtes se sont totalement désorganisées. Pour ces cerveaux, ce n’est pas une Critique de la raison, ce n’est pas de la philosophie, c’est une „medicina mentisu qu’il leur faut; et pour commencer, comme cathartique, „un petit cours de sens-commun ologie“ (sic), après quoi on pourra voir s’il y a moyen de leur parler de philosophie. — L’on cherchera donc vainement la doctrine de Kant ailleurs que dans ses propres écrits, et ceux-ci sont toujours pleins d’enseignements, même alors qu’il commet des erreurs ou des fautes. Son originalité confirme au plus haut degré à son égard, ce qui est vrai de tous les véritables philosophes; savoir, que c’est dans leurs ouvrages, et non dans les rapports des autres qu’on apprend à les connaître. Car les pensées de ces esprits hors ligne ne supportent pas la filtration a travers une tête vulgaire. Nées sous des fronts élévés, larges et bien bombés, sous lesquels brillent des yeux pétillants, elles perdent toute force et toute vie, quand elles sont trans-

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plantées derrière les parois étroites et sous la toiture basse d’un crâne aplati, déprimé et épais, , dont les yeux ont des regards confus, toujours occupés à épier, et sans cesse dirigés vers des intérêts personnels ; dans ces conditions elles ne se ressemblent plus à elles-mêmes. Ces têtes vulgaires agissent comme des miroirs dont la surface n’est pas bien plane, et dans lesquels les images sont tordues , déformées , perdent leur symétrie et ne représentent qu’une caricature. L’auteur de pensées philosophiques est seul en état de les communiquer, et quand on se sent porté vers la philosophie, on doit aller chercher leurs immortelles leçons dans le sanctuaire silencieux de leurs œuvres mêmes. Les passages importants dans les livres de chacun de ces vrais philosophes, feront mille fois mieux comprendre leur doctrine, que les exposés traînants et louches faits par des gens médiocres, qui le plus souvent sont en outre imbus du système philosophique à la mode du jour, ou de leurs propres convictions. Mais ce qui est surprenant, c’est que le public s’adresse toujours de préférence à ces exposés de seconde main. 11 semble vraiment qu’il y a a ici en jeu une une affinité élective, qui attire les natures médiocres vers leur semblable, et qui fait qu’elles préfèrent entendre ce qu’a dit un grand esprit, répété par la bouche d’un de leurs pareils. Peut-être aussi cela repose-t-il sur le

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même principe que le système de l’enseignement mutuel, en vertu duquel les enfants apprennent plus facilement ce que leur enseignent leurs camarades.

-J’ai encore un mot à dire aux professeurs de philosophie. — J’ai admiré depuis longtemps la sagacité, le tact juste et fin avec lequel, dès son apparition, ils ont reconnu que ma philosophie n’avait rien de commun avec leurs tendances, qu’elle était un danger peur eux et, pour parler vulgairement, qu’elle n’appartient pas aux drogues qu’ils débitent : j’ai admiré également le sentiment sûr et perspicace qui leur a fait rencontrer du premier coup la seule manœuvre convenable dans la circonstance, ainsi que l’unanimité avec laquelle ils lui sont restés fidèles. Ce procédé, qui se recommande en outre par la facilité, consiste, comme on sait, à ignorer une chose, pour l’étouffer par là sous le silence, (im Ignoriren und dadurch im Sekretiren) — selon la malicieuse expression de Goethe’; ce qui signifie supprimer ce qu’il y a de meilleur et de plus important. L’efficacité de ce moyen silencieux est encore doublée par les cris de corybantes dont les conjurés célèbrent mutuellement la naissance de leurs enfants intellectuels, ce qui oblige le public à porter ses regards de ce côté et à voir les mines importantes avec lesquelles ils se félicitent les uns

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les autres. Qui pourrait méconnaître l’habileté extrême de ce procédé ? Que peut-en trouver a redire au précepte: „primum vivere, dein.de philosophant Ces messieurs veulent vivre de la philosophie : c’est, la seule ressource qu’ils aient pour nourrir femme et enfant, et ils tentent l’aventure, malgré les paroles de Pétrarque : „povera e nuda vai /Uot>ofia.u Or, ma philosophie n’est pas du tout de nature à servir de gagne-pain. Il lui manque pour cela les premières conditions indispensables d’une philosophie officielle et bien rétribuée ; avant tout, elle manque de toute théologie spéculative, qui doit former, en dépit de cet insupportable Kant avec sa Critique de la raison, le thème principal de toute philophie, et bien que par là on lui donne pour mission de toujours parler d’une chose dont elle ne peut absolument rien savoir; de plus, ma philosophie ne statue même pas cette fable, devenue indispensable et si sagement imaginée par les professeurs de philosophie, d’une raison qui connaît ou qui perçoit, ou qui entend immédiatement et absolument; invention des plus commodes, qu’il s’agit de faire accepter dès le début à ses lecteurs, pour pouvoir ensuite pénétrer de la façon la plus facile, comme qui dirait à quatre chevaux de front, sur ce terrain que Kant a soustrait entièrement et pour toujours à notre connaissance, sur le terrain placé au delà de l’expérience possible et où

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l’on trouve alors, immédiatement révélés et disposés dans l’ordre le plus parfait, les dogmes fondamentaux du Christianisme moderne, avec son judaïsme et son optimisme. Que peut-il, au nom du ciel, y avoir de commun entre ma philosophie, privée de ces éléments essentiels, qui ne ménage rien, qui ne peut nourrir personne, qui est plongée dans la spéculation pure, — qui n’a pour guide et pour but, que la simple et nue vérité, la vérité sans rétribution, sans amis, et le plus souvent en hutte à la persécution, et cette autre aima mater , la bonne et grasse philosophie universitaire qui, chargée d’une cargaison d’intérêts personnels et de ménagements à garder, s’avance prudemment en louvoyant, et garde constamment en vue, pour se diriger en route, la crainte du Seigneur, les intentions du ministère, les préceptes de l’Eglise, les exigences de l’éditeur, l’assentiment des étudiants, la bonne amitié des collègues, la marche de la politique du jour, l’opinion publique du moment et mille autres choses encore ? Quel rapport y a-t-il entre ma recherche calme et sérieuse de la vérité, et les disputes qui retentissent des chaires et des bancs des écoles, et dont le ressort secret est toujours quelque vue personnelle ? Non, ces deux espèces de philosophie sont totalement différentes. Aussi n’v a-t-il avec moi ni compromis ni camaraderie, et personne ne

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trouve son compte chez moi si ce n’est celui qui ne poursuit que la vérité pure; les partis philosophiques du jour n’ont rien à chercher chez moi, car ils poursuivent des vues intéressées et je n’ai à leur offrir que des vues pures, qui ne conviennent à aucun intérêt, car elles ne sont conçues dans aucun but d’intérêt. Mais pour que ma philosophie devînt susceptible d’être l’objet d’un enseignement public, il faudrait que d’autres temps fussent arrivés.

Il ferait' beau voir qu’une philosophie comme la mienne, qui ne donne même pas de quoi vivre, arrivât à faire son chemin au grand jour, et devînt l’objet de l’attention générale! C’est ce qu’il fallait éviter à tout prix et pour cela il fallait serrer les rangs. Mais discuter et réfuter n’est pas chose si facile : et ce moyen est d’autant plus ingrat, qu’il a l’inconvénient d’attirer l’attention sur la question, et que la lecture de mes écrits pourrait faire passer au public le goût qu’il prend aux élucubrations des professeurs de philosophie. Car, qui à porté une fois le sérieux à ses lèvres ne goûte plus la farce, surtout quand elle appartient au genre ennuyeux. En conséquence, le système du silence général auquel on a eu recours, était le seul convenable, et je ne puis que conseiller de s’y tenir, et de continuer aussi longtemps que cela ira, c’est-à-

dire aussi longtemps que le silence ne sera pas

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attribué à l’ignorance; et alors il sera toujours temps encore pour changer de tactique. En attendant, il reste à chacun le droit de grapiller ça et là quelques plumes, puisqu’il paraît qu’on n’est pas incommodé par une pléthore de pensées. Ce système de se taire en faisant semblant d’ignorer peut encore marcher pendant un assez long moment, pendant l’espace de temps au moins qui me reste encore à vivre; et c’est déjà tout autant de gagné. Si, de temps à autre, quelque voix indiscrète s’est déjà fait entendre, elle est bientôt couverte par les bruyantes déclamations des professeurs, qui savent, en prenant des mines importantes, entretenir le public de matières toutes différentes. Je conseille cependant de mettre plus de sévérité à maintenir l’unanimité dans la procédé, et surtout de bien surveiller les jeunes gens, qui sont parfois terriblement indiscrets. Je ne puis même pas garantir que cette louable tactique durera éternellement, et je ne réponds pas de l’issue finale. Car c’est une chose bien singulière que l’opinion de ce public, si bon et si docile dans son ensemble. Bien que de tout temps nous voyions régner les G-orgias et les Hippias, bien que d’ordinaire l’absurde domine, et qu’il semble impossible qu’une voix isolée puisse percer à travers le choeur des trompeurs et des trompés, — les œuvres de vérité gardent néanmoins une action toute spé*

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ciale, action silencieuse, lente et puissante, et, comme par miracle, nous les voyons s’élever enfin audessus du tumulte, semblables à un aérostat, qui abandonne b atmosphère épaisse du sol, pour aller planer dans des régions plus pures, d’où personne ne peut plus le faire redescendre.

Écrit à Francfort s/m, en février 1844.

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Le vrai et le bon se feraient plus facilement une place dans le monde, si ceux qui sont incapables de les produire n’étaient en même temps conjurés pour les empêcher de prospérer. Ce fait a déjà empêché et retardé, parfois même complètement étouffé, bien des choses utiles. Pour moi il en est résulté que, bien que la lère édition de cet ouvrage ait paru quand je n’avais que 30 ans, ce n’est que dans la 75me année de ma vie qu’il m’est donné de publier cette 3me édition. Je m’en console en répétant ces mots de Pétrarque : „si quis tota die currens , per vend ad vesperam, satis est". (De vera sapientia, p. 140). Me voilà aussi, à la fin, arrivé; et j’ai la satisfaction de voir, à la fin de ma carrière, le commencement de mon influence : j’ai de plus le droit d’espérer que, selon une règle bien ancienne, cette influence durera d’autant plus longtemps qn’eile a. commencé plus tard.

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Le lecteur verra que je n’ai rien omis dans cette troisième édition de tout ce que renferme la 2de, et que je l’ai au contraire considérablement augmentée, puisque, imprimée avec les mêmes caractères, elle a 136 pages de plus que la seconde.

Sept ans après l’apparition de celle-ci, j’ai publié deux volumes intitulés „Parerga et ParalipomenaP . Tout ce que est compris sous ce dernier nom se compose d’additions servant à l’exposé systématique de ma philosophie, et aurait dû être intercalé dans les deux présents volumes: mais à cette époque, j’ai dû le caser où j’ai pu, car il était douteux que je pusse vivre jusqu’à cette 3me édition. Ces additions se trouvent dans le 2d volume des „Parerga“, et on les reconnaîtra facilement aux intitulés des chapitres.

Francfort s/m septembre 1859.

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