‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 46 sur 167 · LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ

gresser, sans arrêt et sans but, dans l’espace infini. Ceci n’est en contradiction ni avec la ioi d’inertie ni avec celle de causalité : car en vertu de la première la matière, comme telle, étant indifiérente au repos et au mouvement, son état primitif peut tout aussi bien avoir été l’un que l’autre; donc, quand nous la trou, vons en mouvement, nous n’avons pas le droit de supposer que cet état ait été précédé de celui de repos, et de demander la cause du mouvement initial ; de même, la trouvant immobile, nous n’aurions pas le droit d’admettre un état antérieur de mouvement et de demander pourquoi celui-ci a cessé. Il n’y a donc pas lieu de rechercher une impulsion première à la force centrifuge : celle-ci, selon l’hypothèse Ivant-Laplace, est, dans les planètes, un reste de la rotation primitive du corps céleste central, qui continue sa rotation et vole en même temps devant soi dans l’espace sans bornes, ou circule peut-être autour d’un soleil plus grand, invisible pour nous. D’accord avec ces vues, les astronomes soupçonnent l’existence d’une soleil central; ils ont observé aussi l’éloignement progressif de tout notre système solaire, et peut-être même de l’ensemble du groupe stellaire auquel appartient notre soleil ; d’ou l’on peut conclure à une marche générale de toutes les étoiles fixes, y compris le soleil central ; mais dans l’infini de l’espace ce fait perd toute signification (vu que le mouvement ne se distingue pas du repos dans l’espace absolu) et il exprime, comme nous les avons vus s'exprimer directement par l’aspiration et la course sans but, ce néant, cette absence d’un but final que la conclusion du présent livre nous fera reconnaître constamment dans les aspirations de la volonté, quels que soient ses phénomènes ; d’où il résulte encore, que l’espace infini et le temps infini devaient constituer les

L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ

formes les plus générales et les essentielles du phénomène total de la volonté, dont il exprime l’essence entière. — Enfin, nous pouvons retrouver cette même lutte de tous les phénomènes de volonté entre eux, jusque dans la matière pure, considérée comme telle, c’est-à-dire telle que Kant ajustement décrit l’essence de son phénomène comme composé d’une force d’attraction et de répulsion; elle-même n’existe donc que par une lutte entre deux forces opposées. Si nous faisons abstraction de toute différence chimique de la matière, ou si, par la pensée, nous remontons la série des causes et effets jusqu’au point où aucune différence chimique n’existait encore, il ne nous reste alors que la matière pure, que le monde aggloméré à l’état de sphère, dont l’existence, c’est-à-dire l’objectivation de la volonté, consiste dans ce conflit entre l’attraction et la répulsion ; la première, sous forme de pesanteur, tendant de toute part vers le centre; la seconde, sous forme d’impénétrabilité, résistant à l’autre soit par la rigidité soit par l’élasticité; cet ensemble de poussée et de résistance constante peut être considéré comme l’objectivation de la volonté au degré le plus bas, et comme en exprimant, là déjà, le caractère.

Nous voyons donc sur le dernier échelon la volonté se montrer comme un élan aveugle, comme une impulsion obscure et vague, privée de toute connaissance. C’est ici son objectivation la plus simple et la plus faible. Nous la voyons encore apparaître dans toute la nature inorganique, sous cette même forme d’impulsion aveugle et de tendance inconsciente ; elle se révèle ainsi dans toutes les forces primitives dont les lois font l’objet de la physique et de la chimie; chacune de ces forces se manifeste dans des millions de phénomènes, tous semblables, tous également ré-

Page 1