LIVRE II. LE MONDE COMME VOLONTÉ
c’est en cela justement que s’exprimerait la conscience de n’être soi-même que volonté, qu’un être dont le vouloir s’entend de soi et n’a, par conséquent, besoin d’une détermination motivée que pour ses actes isolés, et pour chaque occasion donnée.
Effectivement le manque de but, l’absence de toute limite, est essentiellement le propre de la volonté en soi, qui est une aspiration sans fin. Nous avons déjà effleuré ce point à propos de la force centrifuge: et cela se manifeste aussi le plus simplement sur l’échelle la plus basse d’objectité de la volonté, dans la pesanteur, dont la tendance persistante, malgré l’impossibilité d’un but final, saute aux yeux. Car alors même que , selon sa volonté , toute la matière existante serait agglomérée en un seul bloc, la pesanteur dans l’intérieur de cette masse tendrait toujours vers son centre, et continuerait la lutte avec l’impénétrabilité agissant par rigidité ou par élasticité. L’effort de la matière ne peut donc toujours être que contrecarré, mais jamais réalisé ou satisfait. Il en est absolument de même des aspirations dans les phénomènes de la volonté. Tout but atteint est le point de départ d’un nouvel élan, et ainsi à l’infini. La plante développe ascensionnellement son phénomène depuis le germe, à travers la tige et les feuilles, jusqu’à la fleur et au fruit, qui n’est à son tour que l’origine d’un nouvel individu , lequel recommence à parcourir la même carrière, et cela à l’infini. De même pour la vie de l’animal: sa culmination est la procréation; ce but atteint, la vie de l’individu décline plus ou moins rapidement , pendant qu’un nouvel individu garantit à la nature la conservation de l’espèce , et répète le même phénomène. Le renouvellement de la matière de chaque organisme doit lui-même
L’OBJECTIVATION DE LA VOLONTÉ
être considéré comme une simple manifestation de ces efforts et de ces changements perpétuels ; les physiologistes ont cessé d’y voir le remplacement nécessaire de la 'substance consommée par les mouvements , vu que l’usure possible de la machine n’est pas l’équivalent de l’accroissement constant dû à la nutrition. Eternel devenir, fuite sans fin, sont les conditions essentielles du phénomène de la volonté. La même chose se montre enfin dans les efforts et les souhaits de l’homme, qui font miroiter à ses yeux leur accomplissement comme s’il devait être le but dernier de la volonté; mais dès qu’ils sont réalisés iis ne se ressemblent plus; bientôt oubliés, bientôt devenus surannés, ils sont toujours mis de côté, quoiqu’on rougisse de l’avouer, comme des illusions évanouies ; trop heureux l’individu, s’il lui reste encore quelque voeu à former, quelque aspiration à nourrir, afin que le jeu du passage perpétuel du souhait à son accomplissement, et de celui-ci à de nouveaux souhaits, passage qui s’appelle bonheur, quand il est rapide, qui s’appelle souffrance, quand il est lent, puisse se continuer longtemps, et n’arrive pas à cette stagnation, source d’un ennui formidable qui paralyse l’existence, de regrets vagues, sans objet déterminé, et d’une langueur mortelle. — En conséquence de tout ce qui précède, la volonté sait toujours, lorsque la connaissance l’éclaire, ce qu’elle veut à tel moment, ce qu’elle veut en tel endroit ; mais elle ne sait jamais ce qu’elle veut en général; tout acte spécial a un but; l’ensemble de la volonté n’en a pas; de même que chaque phénomène naturel a une cause suffisante qui détermine son apparition à telle place, dans tel temps ; mais que la force qui se manifeste ainsi n’en a point, puisqu’elle est un degré d’objectivation de la chose en soi, de la