‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 81 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

que les souffrances morales nous rendent insensibles aux souffrances physiques comme étant plus fortes, que le suicide devient si facile à l’homme désespéré ou à celui que ronge nn chagrin maladif, lors même qu’au para vant, à l’état de calme physique ou moral, la pensée seule l’en eût fait reculer. De même les soucis ou les passions, qui sont aussi des mouvements de la pensée, usent plus souvent et plus profondément le corps que les maux physiques. C’est donc avec raison qu’Epictète a dit : TaçaOGst xovç avthQomovc; ov roc nçaypaxa, alla xa tcsqi xwv nQay/iaxwv ôoypaxa (Perturbant hommes non res ipsae, sed de rebus décréta) (V.), et Sénèque : „ Plura sunt , quae nos terrent , quant quae prémuni, et saepius opinione quam re laboramus.u (Ep. 5.). Eulenspiegel *), qui riait à la montée et pleurait à la descente, persiflait aussi très ingénieusement la nature humaine. Mais il y a mieux encore : l’enfant qui s’est fait mal, souvent ne pleure de douleur que lorsqu’on le plaint; c’est donc la pensée que l’on a éveillée qui le fait pleurer. Telles sont les immenses différences dans la manière d’agir et de vivre, qui découlent de la différence entre le mode de connaissance de l’homme et celui de l’animal. De plus, la manifestation du caractère individuel, bien net et bien décidé, lequel différencie principalement l’homme de l’animal, qui, lui, ne possède presque que le caractère de l’espèce, a également pour condition ce choix entre plusieurs motifs, que les notions abstraites rendent seules possible. Car ce n’est que s’il y a eu choix préalable que les résolutions, qui différeront chez

*) Type de bouffon spirituel et malin, dont le nom corrompu a donné naissance au mot français „espiègleu.

Note de Trad.

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

différents individus, seront la marque du caractère individuel, variable aussi avec chaque homme : par contre, chez l’animal, l’acte n’a pour condition que l’existence ou la non-existence d’une impression, en supposant, bien entendu, que celle-ci constitue en général un motif pour l’espèce. Enfin, dans l’homme, à ses propres yeux comme à ceux d’autrui, ce n’est aussi que la résolution (Entschluss) et non le simple souhait (Wunsch) qui est le signe authentique de son caractère. Et le résolution ne devient certaine, a ses yeux comme à ceux d’autrui, que par l’action. Le souhait est simplement la conséquence nécessaire de l’impression actuelle, • soit que celle-ci résulte d’une exitation extérieure, soit qu’elle résulte d’une disposition intérieure passagère ; il est tout aussi directement nécessaire et tout aussi irréfléchi que l’action de l’animal , et tout comme celle-ci, il n’exprime que le caractère spécifique, et non le caractère individuel ; je veux dire qu’il dénote ce que l’homme en général, non pas ce que l’individu qui souhaite, serait capable de faire. — Comme l’action, en tant qu’action humaine, demande toujours une certaine préméditation ; comme en outre l’homme est ordinairement maître de sa raison, c’est-à-dire qu’il réfléchit, ou, en d’autres termes, qu’il se décide en vertu du motifs abstraits et médités, il s’ensuit qu’il n’y a que l’acte perpétré qui exprime la maxime intelligible de sa conduite, qui soit le résultat de sa volonté la plus intime : l’action apparaît comme une des lettres du mot qui désigne son caractère empirique, lequel lui- même n’est que la manifestation dans le temps de son caractère intelligible. Aussi, quand l’esprit n’est pas malade, n’y a-t-il que les actes, non les souhaits ou les pensées, qui pèsent sur la conscience. Car ils présentent à nos yeux le miroir de notre vo-

Page 1