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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

l’éthique (p. 35 et suiv. lère éd.), *) et j’y renvoie le lecteur. Du reste, cette faculté de délibération chez l’homme fait aussi partie de ces choses qui rendent son existence infinement plus douloureuse que celle de l’animal ; car, en général, nos plus grandes souffrances ne se trouvent pas dans le présent, sous forme de représentations intuitives ou de sensations immédiates, mais dans la raison, sous forme de notions abstraites, de pensées qui nous torturent, et que ne possède pas l’animal, lequel ne vit que dans le présent et, par suite, dans un état de quiétude insoucieuse qu’il nous faut envier.

C’est ce fait que, chez l’homme, la faculté de délibération dépend de celle d’abstraction, et par suite aussi celle de juger de celle de conclure, qui semble avoir induit Descartes et Spinoza à identifier les décisions de la volonté avec la faculté d’affirmer et de nier (jugement) : Descartes en concluait que c’est à la volonté, douée selon lui de la liberté d’indifférence, qu’il faut attribue]- aussi la faute de toute erreur théorique ; Spinoza, au contraire, en concluait que les motifs déterminent la volonté, tout comme les principes déterminent nécessairement le jugement**); ceci est exact, et nous offre un exemple d’une conclusion vraie tirée de prémisses fausses.

La divergence que nous venons de signaler entre l’animal et l’homme, quant à la manière dont les motifs agissent sur eux, exerce aussi la plus grande influence sur leur être en général, et constitue l’élément principal de cette différence profonde et bien apparente

*) „Essai sur le libre arbitre1', traduct. franç. (Germer- Baillière. 1880) page 65 et suiv.

”) Cart. médit, 4. — Spin. Eth., P. II, prop. 48 et 49, caet.

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

qui sépare leurs genres d’existence. L’animal n’est toujours mû que par quelque représentation intuitive : l’homme s’efforce, au contraire, sans cesse d’écarter entièrement ce mode de motivation, et de ne se laisser déterminer que par des représentations abstraites ; c’est ainsi qu’il exploite à son plus grand bénéfice son privilège de la raison ; il se rend indépendant du présent, et, au lieu de choisir le plaisir fugitif ou de fuir la douleur passagère, il réfléchit à leurs conséquences. Dans la plupart des cas, sauf pour les actions tout à fait insignifiantes, ce sont des motifs abstraits, médités, et non les impressions du moment qui nous déterminent. Aussi toute privation isolée ( einzélne Entbehrung) nous est-elle assez facile pour l’instant, mais tout renoncement (Entsagung) nous est très difficile ; car la première n’a trait qu’au présent fugitif, tandis que le second concerne l’avenir et porte en soi des privations sans nombre dont il est l’équivalent. En conséquence, la cause de nos douleurs ou de nos joies ne réside pas ordinairement dans la réalité présente, mais dans des pensées abstraites : ce sont celles-ci qui nous deviennent souvent si lourdes ; qui nous créent des tourments auprès desquels toutes les souffrances des animaux sont insignifiantes, puisque ces tortures morales nous empêchent souvent de sentir notre propre douleur physique, et que, sous l’empire d'extrêmes souffrances intellectuelles, nous nous en créons de physiques uniquement pour détourner notre attention de celles-là sur celles-ci : aussi voyonsnous l’homme, en proie à quelque violente douleur morale, s’arracher les cheveux, se frapper la poitrine, se déchirer la face, se rouler par terre : tout cela ne sont que des moyens violents de se distraire de quelque pensée devenue insupportable. C’est également parce

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