‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 83 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

déterminé d’une manière invariable et doit, en conséquence, s’exprimer dans son phénomène qui est le caractère empirique, tandis que ce qu’il y a seulement de non essentiel dans ce phénomène, la forme extérieure de notre existence, dépend de l’aspect sous lequel se présentent les motifs; on pourrait en conclure que ce serait peine perdue que de travailler à amender son caractère, ou de résister au pouvoir des mauvais penchants; et que le meilleur parti à prendre serait de se résigner à ce qu’on ne peut changer, et de céder de suite à tout penchant, même aux mauvais. — Mais il en est de cette question comme de la théorie de la fatalité, et de la conséquence qu’on en tire, appelée „«oyoc Xoyoçu et de nos jours fatalisme oriental : Cicéron, dans son livre vDe fatou , chap. 12 et 13, expose la bonne réfutation que Chrysippe, à ce qu’on prétend, en a donnée.

En effet, quoique toute chose puisse être considérée comme irrévocablement fixée d’avance par le sort, elle ne l’est pourtant qu’en vertu de l’enchaînement des causes. En aucun cas il ne peut donc avoir été arrêté qu’un effet naîtrait sans une cause. L’évènement n’est pas prédéterminé purement et simplement, mais en tant que résultat de causes antérieures: le sort ne décide pas le résultat seulement, mais aussi les circonstances dont il est destiné à être le résultat. En conséquence, si les moyens ne se produisent pas, évidemment le résultat ne se produira pas non plus ; les deux éventualités sont soumises à la décision du sort, mais nous ne l’apprenons que postérieurement.

De même que c’est en vertu du sort, c’est-àdire de l’enchaînement sans fin des causes, que tout évènement arrive, de mê.me nos actions s’accomplissent

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

toujours conformément à notre caractère intelligible: mais de même que nous ne connaissons pas d’avance la destinée, de même nous ne pouvons connaître a priori le caractère: ce n’est que a posteriori , par l’expérience, que nous apprenons à nous connaître nousmême et les autres. Si notre caractère intelligible est ainsi fait que nous ne puissions prendre une bonne résolution qu’ après une longue lutte contre quelque mauvais penchant, il faut qu’une pareille lutte la précède et nous devons en attendre l’issue. Les réflexions sur l’invariabilité du caractère, sur la source unique d’où découlent toutes nos actions , ne doivent pas nous porter à préjuger, en faveur de l’une ou de l’autre partie, sur la décision que portera le caractère: c’est à la résolution qui en résultera, que nous reconnaîtrons de quelle nature nous sommes faits, et que nous pourrons nous contempler dans le miroir de nos actions. Ceci explique la satisfaction on l’angoisse d’âme avec laquelle nons nous reportons vers le cours passé de notre vie : ces deux sentiments ne naissent pas de ce que ces actes du passé subsisteraient encore: ils sont passés, ils ont été, ils ne sont plus; ce qui leur donne à nos yeux une si haute importance, c’est leur signification; c’est qu’ils sont l’effigie du caractère, le miroir de la volonté, sur lequel nous ne pouvons jeter les yeux sans y voir notre moi le plus intime, sans y reconnaître la substance de notre volonté. Comme nous ne connaissons rien de tout cela d’avance, comme nous ne l’apprenons que plus tard, il nous appartient de travailler et de lutter pendant notre existence temporelle, pour que le tableau qui résultera de nos actes soit de nature à nous rassurer le plus possible, au lieu de nous inquiéter. Quant à la signification de cet apaisement on de cette anxiété de l’âme, nous l’étu-

Page 1