LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ
dierons plus loin, ainsi que je l’ai déjà dit. Mais en revanche, c’est ici le lieu d’exposer la considération suivante, que je puis présenter isolée.
A côté du caractère intelligible et du caractère empirique il en est un troisième, différent de tous deux, dont il nous faut parler ici; c’est le caractère acquis , que l’on n’obtient que dans le cours de la vie, par le commerce du monde ; c’est celui dont on entend parler quand ou vous loue d’avoir du caractère, ou quand on vous blâme pour n’en avoir pas. — On pourrait croire à la vérité, que, puisque le caractère empirique, phénomène du caractère intelligible, est invariable et conséquent avec lui-même, comme tout phénomène naturel, l’homme aussi devrait paraître toujours semblable à luimême et rester conséquent, et qu’il n’aurait pas besoin, à force d’expérience et de méditation, de se créer artificiellement un caractère. Mais il n’en est pas ainsi, et quoiqu’on reste constamment le même, on ne se comprend pas toujours soi-même, on se méconnait souvent, jusqu’à ce qu’on ait acquis un certain degré de véritable connaissance de soi. Le caractère empirique, simple instinct naturel, est en soi dépourvu de raison : ses manifestations sont même empêchées par la raison, et cela d’autant plus, que l’homme est doué de plus de réflexion et de force intellectuelle. Car ces facultés lui présentent sans cesse ce qui appartient à l’homme en général , comme caractère de l’espèce, et ce qui lui est possible comme vouloir et comme agir. Cela aggrave la difficulté pour lui de reconnaître ce que, parmi tout cela, en vertu de son individualité, il veut et il peut exclusivement. Il trouve en soi des dispositions pour toutes les aspirations et pour toutes les forces si diverses propres à l’humanité ; mais sans le secours de l’expérience il ne peut reconnaître clairement le degré
AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ
d’énergie qu’elles ont dans son individualité : et quoiqu’il se livre aux impulsions qui sont seules conformes à son caractère, il sent pourtant, surtout à de certains moments et dans de certaines dispositions, un penchant qui le porte vers des impulsions opposées, inconciliables avec les autres, et qu’il lui faut étouffer entièrement, s’il veut s’abandonner sans obstacle aux premières. Car, ainsi que notre chemin matériel sur la terre n’est pas une surface mais une ligne, ainsi, dans la vie, quand nous voulons saisir et conserver une chose, il faut nous résigner à en abandonner une foule d’autres, à droite et à gauche. Ne pouvoir pas s’y résoudre, tendre, comme des enfants à la foire, la main vers tout ce qui nous tente au passage, est une conduite absurde : c’est vouloir changer en une surface la ligne de notre vie ; nous courons alors en zigzag, nous errons cà et là comme un feu follet, et nous finissons par n’aboutir à rien. — Essayons d’une autre comparaison : selon la théorie du droit dans Hobbes, chaque homme à l’origine a un droit sur toute chose, mais ce droit n’est pas exclusif; pour qu’il le devienne sur certaines choses, il faut qu’il renonce à ses prétentions sur le reste, et en revanche, les autres en font de même à l’egard de celle choisie par lui; il en est absolument ainsi dans la vie, où nous ne pouvons poursuivre sérieusement et avec chance de succès une aspiration déterminée quelconque, que ce soit le plaisir, la gloire, la richesse, la science, l’art ou la vertu, qu’à la condition de renoncer à toute autre prétention, de nous désister de tout ce qui est étranger au but de nos efforts. C’est pourquoi le simple vouloir et le pouvoir ne suffisent pas par eux-mêmes ; l’homme doit encore savoir ce qu’il veut, et savoir ce dont il est capable : ce n’est qu’ alors qu’il peut faire preuve