Leur nombre est aujourd’hui porté à
à travers la France entière. Il s’agissait de savoir dans quel esprit ils acceptent la cécité. On leur a demandé de dire, en se comparant aux membres voyants de leur famille, comment ils apprécient leur propre situation.
Leurs réponses confirment avec unanimité ce que nous disions tout à l’heure : personne parmi eux ne souffre de ne pas voir la lumière ou les beautés de la nature. Ils se plaignent presque tous des inconvénients qu’entraîne la cécité, non de la cécité ellemême.
Une seconde constatation qu’on y peut faire, c’est qu’en général ils sont satisfaits de leur sort. Je sais bien qu’au fond de leur satisfaction il y a une illusion dont pour la plupart ils sont les dupes : ils se félicitent beaucoup de la culture intellectuelle et artistique qui leur a été donnée, des jouissances qu’ils en retirent, et ils plaignent leurs pères et leurs frères de n’avoir pas reçu la pareille, ils se louent que la cécité leur ait ainsi permis de gravir quelques gradins de l’échelle sociale. Ils ne se disent pas que ces joies du travail intellectuel et artistique dont ils font tant de cas ne manquent pas à leurs pères et à leurs frères qui n’en ont nulle expérience, et qu’inversement leurs pères et leurs frères ont des joies qu’eux-mêmes ne soupçonnent pas. Toute comparaison leur est donc impossible entre ce qu’ils sont et ce qu’ils seraient. Il n’en est pas moins très caractéristique de leur état d’esprit de penser que pour eux un équilibre s’établit entre la perte qu’ils ont faite et le bénéfice qui en est résulté.
Le véritable point de comparaison doit être cherché non chez les parents mais chez les concurrents. Cette éducation, qui les sépare des premiers, est à tout prendre un accident : elle ne supposait pas nécessairement la cécité, et la cécité ne la supposait pas nécessairement; la vue seule les distingue des
séeonds. C’est donc quand ils se confrontent avec les seconds qu’ils jugent leur cécité. Sur ce terrain certes les plaintes sont plus amères. On souffre parfois durement dans son amour-propre d’aveugle et dans ses espérances déçues de se sentir dépassé par des rivaux qui n’ont sur vous d’autre avantage que celui des yeux. Mais quand le travail est satisfaisant, il est notable que bien vite on oublie k servitude du guide et les injustices de l’opinion, ou tout au moins les souffrances s’émoussent grandement dans le sentiment d’une activité qui réhabilite. Or le travail est souvent satisfaisant dans ce petit monde.
Ma situation, écrit un débutant, s’est développée d’une manière incroyable depuis un an. Parti de très bonne heure je ne rentre chez moi que le soir vers neuf ou dix heures. Je déjeune toujours en courant, là où je suis. J’ai trente-cinq heures de leçons par semaine ici, et quatorze heures à Saint-Jean, en tout une cinquantaine d’heures. Je n’ai plus ni fêtes ni dimanches. Je comble mes rares vides par des accords : j’en fais en moyenne six par semaine; je tiens toujours l’orgue à Notre-Dame; je joue dans les soirées; je m’occupe de la vente et de la réparation des pianos; bref, je n’ai pas une minute à perdre. D’après tout ceci, inutile d’ajouter que la cécité m’a ouvert une carrière beaucoup plus avantageuse que celle que j’étais en droit d’attendre de mon origine.
Un autre nous dira :
J’ai dû commencer ma carrière avec des dettes; aujourd’hui, à part le courant de mes échéances commerciales, je ne dois plus rien à personne. J’ai un mobilier d’une valeur de 10.000 francs, 15 pianos, 1.000 francs de lutherie et 2.000 francs de crédit commercial. J’ai fait, en 1911, à peu près 10.500 francs d’affaires, dont 6.000 francs de travail, et le reste en vente et locations; cela fait 7.500 francs de bénéfice net. Combien je suis envié par mon frère et ma sœur!
Chez ceux qui sont parvenus à ces résultats l’adaptation au milieu social ne comporte plus de heurts
en généré: que de loin en loin. Leur entourage s’habitue à les considérer peu à peu comme des êtres normaux, et là est le remède essentiel aux douleurs comme aux défauts de la cécité. Les entraves inévitables subsistent seules, dont on prend plus aisément son parti et qu’une organisation de jour en jour meilleure s’efforce d’atténuer progressivement. Les mots de « accident heureux » ou de « catastrophe providentielle » parfois échappent, je ne dis pas sans doute aux natures les plus fines, mais aux plus simples, qui nous laissent comprendre ainsi la cure merveilleuse que peuvent effectuer dans une âme d’aveugle une instruction appropriée, féconde en satisfactions intimes comme en résultats matériels, et un patronage intelligent.
Ylli
Un succès aussi encourageant indique clairement la voie à suivre.
L’adaptation de l’aveugle au milieu social ne s’est pas faite partout suivant ce type. Souvent, sans doute, on s’est contenté de copier plus ou moins adroitement l’exemple de Paris, mais dans plusieurs pays l’œuvre de Haüy a été marquée d’une empreinte originale. Nous avons vu déjà que l’Allemagne a apporté son esprit de méthode minutieuse dans l’élaboration d’une éducation rationnelle des sens, tandis que l’Angleterre et l’Amérique s’attachaient surtout au développement physique, et que la France concentrait son principal effort sur la culture artistique. Comme dans la pédagogie, la variété des caractères nationaux se retrouve dans les places diverses qui ont été faites aux aveugles parmi les clairvoyants.
L’Allemagne semble s’en être tenue à la conception de Haüy, mais elle a eu le mérite de l’exploiter
méthodiquement et d’en tirer un parti inespéré. Là, l’idéal des directeurs d’écoles semble être de faire de tous les aveugles des ouvriers, de les enrégimenter à la prussienne dans des ateliers-asiles, et, à la fois par l’internat et par une majoration artificielle des salaires, de les mettre à l’abri des difficultés de la vie. Plus en Allemagne on étouffe l’initiative individuelle, plus en Amérique et en Angleterre on s’efforce de la stimuler. Les directeurs américains reprochent aux Allemands de former les aveugles à se contenter de leur triste sort plutôt que de les inciter à l’améliorer. Le but pour eux est de développer en chacun ses qualités naturelles, afin de mettre chacun dans les meilleures conditions pour courir la grande aventure de la vie.
Ces diverses méthodes ont leurs mérites et leurs défauts. L’une compte peut-être trop peu sur l’individu, et l’autre trop. Nous rêvons en France d’une assistance qui pourrait suivre l’aveugle de sa naissance à sa mort, et dont les liens d’une extrême souplesse, selon les besoins, se resserreraient ou se détendraient de manière à unir le maximum de liberté au maximum de sécurité. Les méthodes étrangères pourtant, à condition d’en corriger les excès, peuvent nous aider à améliorer la nôtre. A vrai dire, elles ne devraient pas s’exclure les unes les autres elles se complètent : l’atelier allemand, ou une organisation analogue, comme celle qu’on a introduite depuis une vingtaine d’années à l’école Braille de Saint- Mandé, s’impose peut-être pour les plus maladroits; la témérité anglo-saxonne est peut-être favorable aux plus vaillants, et c’est sans doute par ce que nous avons appelé la méthode française qu’on en conduit le plus grand nombre à réaliser plus ou moins complètement le rêve d’indépendance que tous portent au fond de leur cœur.
Le progrès viendra d’une meilleure appropriation
LA PSYCHOLOGIE DE L’AVEUGLE EN SOCIÉTÉ 3 5i
aux besoins individuels de ces diverses conceptions qui sont issues de l’expérience. J’ai dit ailleurs, et ne puis redire ici sans m’éloigner de mon sujet, comment me semble devoir se poursuivre demain l’adaptation de l’aveugle au milieu social. Les deux tâches essentielles qui s’imposent d’abord sont la réorganisation de notre enseignement spécial des aveugles et le perfectionnement de notre système de patronage. L’Etat seul peut nous donner cette réorganisation de l’enseignement dont j’ai essayé de marquer les principes. Le patronage est exercé principalement, chez nous, depuis vingt-cinq ans, par une œuvre magnifique, création d’un aveugle, M. Maurice de la Sizeranne, Y Association Valentin Uaüy pour le bien des aveugles ; elle a donné déjà des résultats admirables en développant l’instruction, en subvenant aux besoins individuels, en luttant contre le préjugé, surtout en organisant le petit monde spécial des aveugles pour faire face à leurs besoins matériels et moraux (bibliothèques, constructruction d’appareils spéciaux de tout genre, publications en points saillants, groupement des aveugles et de typlhophiles en vue d’une action commune, etc.). Aidée d’œuvres similaires qui la secondent, elle poursuivra l’exécution de son large programme; elle viendra, plus efficacement encore que par le passé, en aide aux accordeurs et aux musiciens actuellement en période de crise, aux ouvriers surtout en suscitant la création d’ateliers qui chez nous sont beaucoup moins nombreux et moins bien organisés qu’en Allemagne ou en Angleterre; elle s’efforcera de trouver des débouchés nouveaux à l’activité de l’aveugle et de faire prospérer ceux qui chez nous viennent de s’ouvrir : matelasserie, cordonnerie, enseignement des langues, surtout le massage.
Héritière de la pensée de Valentin Haüy et de Louis Braille, elle n’oubliera pas que seule, pour l’aveugle,
l’assistance par le travail est efficace, parce que seul 3e travail rémunérateur assure son adaptation au milieu social. Le but auquel doivent tendre tous les efforts, aussi bien du patronage que de renseignement réorganisé, c’est de permettre au plus grand nombre possible d’aveugles de se suffire par leur travail*