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CHAPITRE XVII

Conditions de l’adaptation au milieu social. La grande douleur de la cécité.

La psychologie individuelle des aveugles nous a révélé qu’ils ne constituent pas une classe, comme les voyants le pensent en general , qu’ils présentent même, aux différents points de vue que nous avons examinés, intelligence, activité physique, imagination spatiale, vie affective, une grande variété psychologique et qu’ils sont par conséquent susceptibles de vivre de la vie sociale des voyants.

Notre étude, en effet, nous a apporté quelques précisions sur la question si longuement controversée des rapports entre les sens et l’intelligence. Nihil est in intellectu quod non ante fuerit in sensu , disait Locke. Leibniz corrigeait cette formule en ajoutant : nisi intellectus ipse . Nous voyons mieux combien Leibniz avait raison de faire cette réserve, combien apparaiî

grande cette puissance interne qu’est l’intellect chez une Helen Keller ou chez une Marie Heurtin qui, privées des neuf dixièmes de nos sensations, parviennent néanmoins à un complet développement. La nécessité de l’excHation externe est rendue manifeste par leur exemple, puisque l’éveil de leur personnalité a été retardé jusqu’au jour où a pu venir cette excitation; en revanche, il montre que les résultats ne sont aucunement en rapport avec la somme de ces excitations et que le facteur essentiel est ici le facteur interne.

C’est que la vie psychique consiste essentiellement en un choix fait parmi tous les éléments trop multiples qui parviennent à la conscience. Le rôle de l’attention est de retenir certains d’entre eux pour les mettre en pleine valeur. Elle suppose la distraction qui est la faculté inverse, la faculté de négliger ou de rendre moins conscients les éléments sur lesquels l’attention ne se porte pas. Dans les déchets que néglige ainsi le voyant l’attention de l’aveugle trouve encore à glaner de quoi se construire une vie moins riche sans doute mais encore d’un magnifique développement, de même que dans ses déchets à lui, aveugle-entendant, l’aveugle-sourd découvre encore de précieux éléments de vie psychique.

Bien plus, les lecteurs qui m’ont suivi ont compris que les ressources qui s’offrent ainsi au choix de son attention sont encore d’une telle abondance qu’elle peut opter entre des formes de vie très diverses et qu’elle n’est nullement déterminée par leur prétendue pénurie. Plus limité que le voyant sans doute dans le domaine de l’activité physique, dont beaucoup de modes lui sont inaccessibles, l’aveugle n’a pas moins de liberté dans le domaine des réactions intellectuelles et affectives. On ne saurait trop insister sur cette vérité qui est contredite constamment, non pas peut-être par des opinions bien élaborées, mais par jes démarches spontanées de la pensée. On entend

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répéter sans cesse : l’aveugle a tel ou tel caractère ; il est doué d’une force d’attention exceptionnelle, il est musicien, il est déliant; que sais-je encore? On déduit de sa cécité, par des raisonnements irréfutables, tout son être moral. La généralisation hâtive est un des vices les plus communs de l’esprit humain. Combien de gens, ayant rencontré un seul aveugle, bâtissent, sans s’en douter, tous les autres d’après celui-là ! Si celui-là était intelligent et actif, les aveugles seront intelligents et actifs; s’il était fainéant et incapable, tant pis pour les autres. Ceux qui s’occupent d’assister ees aveugles par le travail savent jusqu’à quelles lxtravagances va souvent cette disposition instinctive : ne nous entendons-nous pas fréquemment refuser le placement d’un organiste, je ne dis même pas parce que tel aveugle, connu dans la région, est médiocre organiste, mais tout simplement parce qu’il a mauvais caractère ou parce qu’il a volé. Cette solidarité forcée qu’on crée bien gratuitement entre eux, coûte cher aux aveugles. Elle provient de ce que nous attachons une importance excessive au facteur des sens dans la formation de la personnalité humaine au détriment du facteur interne. La cécité semble être de telle conséquence que l’âme tout entière doit être déterminée par elle. Et pourtant, si Helen Relier, dans ses ouvrages, nous apparaît comme un être essentiellement libre, si nous sentons que, dans des circonstances différentes, elle pouvait être tout autre qu’elle n’est, combien cela doit-il être plus vrai encore de celui qui, outre les ressources d’Helen Relier, dispose des sensations acoustiques, les plus variées et les plus synthétiques après celles de la vue.

On conçoit que chez l’aveugle, comme chez le clairvoyant, les formes de l’activité, de l’imagination, de la sensibilité, même de la pensée doivent nécessairement varier suivant que chez lui telle ou telle fonction

est prédominante : la fonction auditive, ou la fonction motrice, ou encore la fonction tactile. J’emprunte d’un psychologue russe les descriptions que voici :

Le garçon aveugle Kodia vit principalement par l’ouïe. Le matin, étant encore dans son lit, il prête l’oreille aux bruits qui lui arrivent de la rue et juge d’après eux qu’il est l’heure de se lever. « Enfants, levez-vous 1 » crie-t-il à ses camarades, « les fiacres arrivent déjà à leur station. » En entrant au lavabo, Kodia sait, d’un seul coup, d’après le bruit des robinets, quelles sont les places occupées et quelles sont les libres; ayant visé une place libre, il l’occupe brusquement et commence à se laver. Ses mouvements sont tellement assurés et exacts qu’il semble à l’entourage qu’il s’oriente à l’aide de la vue, tandis que ses yeux sont complètement inactifs. Le long des corridors et des escaliers, il va librement et ne se heurte jamais contre ses camarades, parce que son oreille reçoit avec précision et localise exactement chaque frôlement, ce qui lui donne la complète possibilité de diriger correctement et sûrement ses pas et d’eviter les obstacles. Dans le jardin, souvent, après s’être isolé, Kodia aime à prêter l’oreille au bruissement des arbres; il a étudié avec finesse, comment chuchotent les feuilles de l’acacia, du peuplier, de l’olivier sauvage et, d’après le bruissement des feuilles, il peut nommer les arbres qui croissent dans le jardin. Il aime beaucoup l’orage, le gémissement e.t le sifflement du vent. Dans le choix des jouets, il donne la préférence à ceux qui rendent un son quelconque ; le métal, le bruissement de la toupie d’Allemagne, une boîte à musique le mettent dans le ravissement. U apprend facilement les leçons en entendant les autres; un récit logique suivi et sonore d’un maître s’imprime pour toujours dans sa mémoire. Il apprend toujours les vers par cœur à haute voix ; il n’aime pas à lire lui-même parce que la lecture personnelle ne lui profite guère. Kodia a de bonnes aptitudes musicales : il ne joue pas mal du violon et chante avec succès dans le chœur. Ayant assisté une fois à un opéra russe, à la demande s’il s’était plu au théâtre, Kodia écrivit : « Mais j’aime le théâtre par-dessus tout »... Les travaux de Kodia à l’atelier de vannerie marchent mal : il s’approprie à grand’peine la forme des objets; avec cela.

le travail lui-même ne lui plaît pas : il lui parait excessivement monotone et ennuyeux.

Le garçon Kocia (un tactile) peu remuant, aime à rester longtemps assis à la même place ; sa marche est incertaine, craintive, branlante ; sa colonne vertébrale est un peu courbée et légèrement inclinée en avant; ses mains sont longues, maladroites ; ses doigts minces, mobiles comme les antennes d’un insecte. Lorsque Kocia tombe sur quelque objet nouveau, il le saisit rapidement de ses longues mains et, avec une attention soutenue, il se met à le « visiter » en glissant vivement dessus ses petits doigts minces et crochus; pendant ce temps-là, son visage change rapidement : il est tantôt sérieux, pensif, tantôt il s’illumine tout à coup d’un sourire clair qui témoigne d’impressions reçues intelligibles et agréables. Kocia divise tous les objets accessibles au toucher en désagréables et en agréables; naturellement il repousse loin de lui les premiers, il les jette; quand aux seconds, il aspire à les garder, à se les approprier, et, lorsque ces objets aimés sont sa propriété, il les cache dans son armoire, sous clé, comme de rares joyaux, et ensuite, dans ses moments de liberté, il les en tire et les admire dûment, en tâtant soigneusement leurs bords de ses doigts effilés, opération qui lui procure un singulier plaisir. Pour Kocia, il y a aussi des objets jolis et des laids; il détermine également ces qualités par le toucher; cependant il ne peut indiquer d’après quels principes un objet est reçu par lui comme joli, et un autre comme laid. Par exemple, contemplant à l’aide du toucher les bustes des écrivains Pouchkine et Gorky, il dit en montrant le buste de Pouchkine : « Celui-ci est plus beau », mais à la question : « Pourquoi ? », il répondit : « Je ne sais pas, cela me paraît comme cela. » L’ouïe chez Kocia est émoussée... Dans les dictées, il fait des fautes grossières : souvent il laisse échapper des lettres et des syllabes entières, il mutile presque toujours la fin des mots; c’est principalement dans la dictée orale qu’il lui arrive beaucoup de fautes ; mais dans les copies de mots et de phrases avec un livre, après la lecture du texte par le toucher, le nombre de fautes est notablement diminué. Il est très difficile de donner à Kocia la représentation d’un objet quelconque au moyen de descriptions et d’explications orales les plus précises : la plupart des mots restent pour

lui un son vide qui ne laisse dans son esprit aucune trace. Il ne peut s’expliquer et se représenter un objet qu’après qu’il l’a tâté soigneusement de tous les côtés; aucune représentation claire ne peut surgir en /ui sans réceptions tactiles. Kocia aime beaucoup à étudier les objets réels. Il a le dégoût des notions abstraites. Il apprend mal les leçons orales du maître; il se rappelle d’une manière satisfaisante une lecture par le toucher et, lorsqu’il raconte une leçon apprise dans un livre, il se représente exactement la page et meme les lignes qu’il a lues: son récit n’est autre chose que la reproduction de la lecture à l’aide de la mémoire tactile. Il se rappelle longtemps et bien ce qu’il a appris; les idées compliquées sont chez lui très durables ; les jugements clairs, explicites et logiques; les convictions ordinairement fermes et persévérantes. Le dissuader ou lé persuader de quelque chose par des paroles est très difficile. C’est un véritable Thomas l’incrédule qui ne croit que quand il a touché de son doigt. Le caractère de Kocia est aussi ferme et persévérant; ses inclinations sexuelles très développées. Ses actions sont égoïstes, et leur but presque toujours intéressé.

Le garçon Kipa (qui appartient au type moteur) est très mobile agile et pétulant. Il a douze ans; il a perdu la vue à sept. ans... Sauts, trépignements des pieds, claquements des mains, jeux, cris, tout cela constitue pour lui un véritable besoin. En général, les mouvements provoquent chez Kipa des sensations agréables, mais étouffent la paix. Il se représente absolument tous les objets comme se mouvant; le chien, dans son imagination, se dessine sautant, le cheval galopant, le corbeau volant et croassant. Forcez Kipa d’écrire dix mots donnant le nom d’objets quelconques, et vous verrez que sur dix mots qu’il aura écrits, huit indiqueront des objets animés. Toute la vie s’exprime chez lui en mouvements; il personnifie et représente même les objets immobiles comme en mouvement; pour lui les pierres sautent, les couleurs jouent et rient, les arbres se battent, gémissent, pleurent. Quoique Kipa n’ait pas appris la cosmographie et ne sache absolument rien des mouvements des corps célestes, cependant, quand on lui a posé la question : « Le soleil et la lune se meuvent-ils? », il a répondu affirmativement, sans hésitation : « Sans doute ils se meuvent. » —

Il aspire immédiatement à donner une figure â chaque représentation reçue, à la reproduire en mouvements au moyen d’un dessin, d’un modelage ou à l’aide d’une représentation théâtrale. Ainsi, après une leçon de géographie, il reproduit sur du sable avec le doigt des îles, des presqu’îles, des rivières, des lacs, des mers; avec de l’argile il modèle, par exemple, un bec d’aigle, une patte d’ours etc... Une fois après une leçon d’histoire de Russie qu? avait pour sujet Ivan le Terrible, Kipa représenta au naturel, sous une forme dramatique, le jugement d’Ivan contre les boyards coupables. Généralement, chez lui, chaque parole passe immédiatement en action. Ordinairement Kipa apprend ses leçons à haute voix, en prononçant bien et exactement chaque mot. Les organes de la parole sont chez lui très mobiles; ses mâchoires se meuvent en même temps que les autres parlent. Il se rappelle mieux ce qu’il a transcrit luimême. Une lecture en son particulier est pour lui fatigante, désagréable et presque inutile, attendu qu’il ne lui en reste presque rien dans la tête. Kipa est d’un caractère vif et inconstant. Ses démarches et ses actions sont provoquées de préférence par des entraînements impulsifs ; il n’a pas de principes arrêtés. Son imagination est très développée... 11 refait les formes poétiques à son intelligence . Ainsi, familiarisant une fois mes élèves avec le poème de Pouchkine, Poltava, je lisais ces lignes :

Sur un brancard, pâle, immobile,

Souffrant de sa blessure, Charles apparut.

Kipa se leva un peu et dit : « Il me semble à moi que Charles s’agitait, brandissait son sabre et tâchait de sauter hors du brancard... » Ce garçon est porté au bien, aide volontiers ses camarades et défend la vérité de toutes ses forces1.

Il s’en faut que les aveugles se laissent docilement classer dans l’une des trois catégories qui viennent

1. Sliepiètz, n° 4, 1908. Je dois cette traduction à une obligeante collaboratrice de l’Association Valentin Haüy. Les trois types ici décrits n’ont pas été, je crois, observés par l’auteur, mais ils ont été construits à l’aide d’observations de détail rigoureusement exactes*

d’être décrites. Les trois caractères qui les fondent respectivement se retrouvent à des degrés très divers en chaque individu, et de leur combinaison résultent des composés très variables de forme et en nombre illimité. Et puis, l’attention voit peut-être son rôle grandir à mesure que l’organisation sensorielle est moins parfaite et qu’elle doit davantage la suppléer.

Son importance est telle qu’à mon gré, au point de vue intellectuel et moral, il y a peut-être plus de différence d’un aveugle à un autre aveugle que d’un voyant à un autre voyant. Nous avons vu combien, faute de la puissance unificatrice de la vue, la construction du monde extérieur présente de formes diverses chez les aveugles. C’est par l’attention que le contenu de la conscience est élaboré et mis en valeur. Pour une Helen Relier qui brise en un instant l’enveloppe où elle étouffait et qui prend soudainement un magnifique essor dans le monde des intelligences, combien de sourds-aveugles qu’on peut à peine dégrossir !

L’attention qui passe de la forme instinctive à la forme réfléchie devient volonté. On entend tour à tour affirmer que l’aveugle en est privé et qu’il en est exceptionnellement doué. Je crois que l’un et l’autre sont exacts: les obstacles que la cécité dresse sur la route de l’homme peuvent, comme les difficultés de toute autre nature d’ailleurs, ou stimuler son ardeur ou l’abattre. Ils trempent les forts et brisent les faibles. Quiconque a fréquenté une école d’aveugles sait très bien qu’une formule comme celle-ci : « La volonté est plus développée chez l’aveugle que chez le voyant » ne soutient pas l’examen. Mais quand j’entends inversement des psychologues affirmer que l’énergie psychique est raréfiée chez l’aveugle parce que la principale source où elle se puise leur est interdite, comment ne pas songer à tant d’aveugles qui ont lutté pied à pied pour se faire leur place

auprès des voyants et chez lesquels l’intensité du vouloir n’a d’égale que sa persévérance? Un psychologue allemand n’a-t-il pas été jusqu’à écrire qu’à la volonté d’Helen Relier, seule, au xixe siècle, la volonté de Napoléon pouvait être comparée ?

J’en dirai autant de la réflexion personnelle qui n’est autre chose que la volonté attachée aux choses de la pensée : plus l’aveugle a de mal à connaître le monde qui l’entoure, plus le désir de se l’assimiler doit le pousser à suppléer par le raisonnement aux informations sensorielles qui lui manquent*, mais si l’effort requis excède ses facultés et surpasse sa curiosité, il pourra la décourager et l’énerver. Pour la pensée comme pour l’action la cécité peut donc être un stupéfiant aussi bien qu’un excitant.

Ces considérations, et beaucoup d’autres, nous expliquent que tous les caractères, tous les sentiments, tous les goûts de l’humanité ou à peu près se retrouvent chez les aveugles. Pour peu qu’on leur donne une éducation appropriée , ils sont donc appelés, non à se séquestrer à part, mais, au contraire, à se mêler intimement à la vie sociale des voyants, à s’adapter aux milieux les plus divers.

L’aveugle est d’ailleurs, en général, sociable parce que ce n’est pas la vue, c’est l’ouïe et la parole qui, jetant un pont d’intelligence à intelligence, constituent le véritable lien entre les hommes. Il l’est encore parce que c’est en conquérant sa place au milieu des autres hommes qu’il se relève à ses propres yeux de sa déchéance physique. C’est en se mêlant à ses semblables, en s’essayant à vivre avec eux et à lutter contre eux qu’il s’arrache à l’humiliation de son infirmité, qu’il prend ou qu’il assure le sentiment de sa propre dignité d’homme.

Il est des aveugles dont la compagnie est très recherchée. Des amitiés intimes, profondes unissent des voyant* à des aveugles. Le mariage entre une femme clairvoyante et un homme aveugle,, qui paraissait jadis une chose singulière et comme monstrueuse, est devenu un fait normal, même banal. Je parle bien entendu du mariage absolument libre, qui repose non sur des intérêts contre-balancés, mais sur une inclination partagée. Qu’on puisse aimer d’amour sans voir, et d’un amour désespéré, c’est ce qui ne fait pas question; les crises qu’on est convenu d’appeler crises de la vingtième année et qui sont de tous les âges, sont courantes dans le monde des aveugles, et d’autant plus douloureuses que les obstacles sont ici souvent plus insurmontables. Quant à l’inclination en retour qui pousse une jeune fille, à l’apogée de ses charmes et parfois au milieu de toutes les espérances que peuvent donner la fortune et une situation sociale en vue. à consacrer sa vie à un aveugle, quelle part y tiennent, souvent inconsciemment, le besoin de se dévouer et la compassion, c’est ce que je ne tenterai pas de démêler. Je dirai seulement que ces sentiments, quand rien ne les fortifie, constituent un écueil redoutable, car ils sont de leur nature fragiles et l’habitude les use promptement. Ils créent l’illusion d’amour, vite dissipée, trop tard hélas ! Les dangers dont ils le menacent imposent à l’aveugle le devoir de différer longuement sa décision. Le dévouement et la compassion ne sont, en général, durables que lorsqu’ils reposent sur une sympathie profonde et sur la communauté des goûts et des vues. Heureusement les âmes se cherchent par d’autres voies que les regards. Ne m’a-t-on pas parlé d’une femme qui vint se tuer près d’un aveugle parce qu’il la refusait? Sans nous arrêter à des faits d’exception, tant de mariages nous apprennent qu’il n’y a pas de fossé, ainsi qu’on l’imagine, entre la mentalité de

l’aveugle et celle du voyant. Pour qui ne le connaît pas, l’aveugle est un être étrange, qu’on n’aborde qu’avec déplaisir et comme avec une sorte d’appréhension ; quand on le connaît, il est non plus l’aveugle au sens où l’on entend ce mot d’ordinaire avec tout son cortège de tares indélébiles, mais un homme qui ne voit pas.

Si pourtant il veut vivre de la vie commune en société, la loi du travail s’impose à lui : il n’y a pas de place dans la société pour qui ne participe pas à la tâche commune. Haüy a compris qu’il ne suffisait pas d’élever par l’éducation les aveugles au niveau des autres hommes, qu’il fallait les mettre en mesure de gagner leur vie autant que possible par leur travail.

Là est la principale difficulté, car, si au point de vue intellectuel et artistique l’aveugle est l’égal du voyant, nous avons constaté qu’il n’en est pas de même au point de vue de l’action. Au rebours de sa pensée, son activité physique nous est apparue comme contrainte en tout sens, limitée par des obstacles de tout genre. Comme ouvrier, elle ne lui donne accès qu’à un fort petit nombre des emplois qui ont été déterminés par la division du travail social. Plusieurs des métiers dont il pourrait assumer les fonctions lui sont, comme nous l’avons vu pour le métier d’électricien , rendus impraticables par la nécessité de s’adapter à des milieux sans cesse changeants. Ceux qui lui restent, ce sont souvent ceux qui exigent le moins d’adresse, partant ceux où la concurrence est le plus terrible et les salaires le moins élevés. Sa lenteur habituelle réduit encore sa rémunération. Comme en outre dans de nombreuses circonstances, il lui faut salarier un guide, l’équilibre de son budget est un problème presque insoluble. L’expérience a démontré que, sauf le cas de circonstances particulières, un

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chaisier, un vannier, un brossier aveugle ne peuvent pas gagner entièrement leur vie.

Mais, plus dans un métier l’activité intellectuelle est importante, plus diminue l’infériorité de l’aveugle. Du même coup la rémunération augmente, en général, avec le capital des connaissances requises, et lui permet de faire plus aisément face à ses dépenses spéciales. On doit donc autant qu’il est possible diriger les aveugles vers les professions qui comportent l’exercice des facultés intellectuelles et artistiques. Et voilà une raison de plus de fortifier leur instruction. Pour interpréter une sonate de Beethoven, pour donner une consultation juridique, pour discuter et voter une loi, l’aveugle ne le cède en rien à son concurrent clairvoyant. Malheureusement la division du travail est ainsi faite que le plus souvent l’occupation intellectuelle se complète par des formes d’activité qui demandent la vue : un professeur, en outre de son enseignement, est chargé de la discipline, un magistrat est tenu de lire de ses yeux certaines pièces déterminées. Que dans bien des cas cette dépendance des deux fonctions soit contingente et puisse être supprimée, c’est ce dont je ne doute pas ; mais la société n’est pas faite pour les aveugles. Aussi, même parmi les professions libérales, il n’en est que peu qui leur soient accessibles. Théoriquement, toutes choses égales d’ailleurs, elles sont pour eux les plus recommandables.

Mais si j’ai dit que la cécité n’entrave pas le développement de l’intelligence je n’ai pas dit qu’elle crée l'intelligence. Tous ne peuvent pas aspirer à ces occupations où les yeux sont le moins nécessaires. On peut se faire une loi de cultiver autant que possible les facultés que chaque aveugle détient pour sa part de la nature; on ne peut songer à faire de tous des artistes ou des écrivains. Gomme chez les voyants tous les degrés de l’intelligence humaine sont repré-

sentés chez les aveugles, et, à chaque degré, bien peu nombreux sont les emplois accessibles.

Il est donc clair qu’ils ne pourront pas évoluer du bas au haut de l’échelle sociale avec la même agilité que les voyants. Ils seront fatalement parqués dans un petit nombre de métiers. Encore dans l’exercice de ces métiers auront-ils bien souvent à compter avec de grandes difficultés. En théorie pourtant le problème peut être considéré comme résolu : nombreux sont déjà les aveugles qui parviennent à se suffire et à élever une famille; ceux-là mêmes qui sont dans les conditions les plus désavantageuses (je ne parle que de ceux dont la santé est intacte), s’ils ne peuvent guère ne devoir qu’à eux-mêmes leur subsistance, sont du moins en état d’en gagner une bonne partie par leur travail. Au point de vue moral en particulier c’est là déjà un résultat très appréciable. Depuis cent ans, les aveugles jadis confinés dans les bas-fonds de la société où la mendicité coudoie l’immoralité et où se pressent tous les malheureux qui sont incapables de s’adapter à la vie sociale, se sont infiltrés peu à peu dans toutes les classes de la société où ils enseignent que l’humanité en eux est entière.

Si dans la pratique les résultats sont encore tellement au-dessous je ne dis pas de nos désirs mais de nos espérances légitimes, c’est que, à cet obstacle qui tient à la psychologie de l’aveugle, d’autres viennent s’ajouter qui dépendent de causes extérieures.

C’est d’abord l’insuffisance de notre organisation scolaire. Nous avons constaté combien l’éducation de l’aveugle est chose compliquée. Or presque toujours elle a été abandonnée au hasard des circonstances et au caprice des incompétences.

Si elle est bien comprise, d’une manière générale,

à l'Institution Nationale de Paris, combien de nos écoles de province laissent beaucoup à désirer.

C’est ensuite l’extrême lenteur avec laquelle recule le préjugé de la cécité. Les idées marchent moins vite que les faits; elles viennent clopin-clopant très loin derrière eux. La révolution opérée par Valentin Haiiy n’a pas encore pénétré la mentalité publique. Le préjugé, que nous avons vu se présenter à nous sous tant de formes, a des attaches trop profondes dans le cerveau du voyant pour que cent vingt-cinq années aient suffi à le déraciner. Tant de mendiants qui en vivent, et dont toute l’industrie est de paraître pitoyables, ont d’ailleurs eu grand soin de l’entretenir. 11 eût fallu que les aveugles travailleurs fussent en grand nombre pour faire triompher leur cause. Au recensement de 1901, on comptait 27.000 aveugles en France, soit un aveugle pour 1.433 habitants. Sur ce nombre plus des deux tiers sont des vieillards qui, pour la très grande majorité tard venus à la cécité, ne comptent pas au point de vue de la propagande en faveur des aveugles. Si je défalque en outre ceux dont la santé est délabrée et qu’on classe comme aveugles parce que la cécité est la plus apparente de leurs infirmités, ceux aussi qui n’ont pas été à même de recevoir l’instruction ou qui n’en ont reçu qu’une notoirement insignifiante, ceux enfin qui, vivant retirés dans des couvents ou dans des pensionnats, ne peuvent avoir sur l’opinion qu’une influence négligeable, je suis certainement au-dessus de la vérité en évaluant à 500 le nombre des aveugles qui actuellement en France sont en âge et en mesure de servir efficacement par l’exemple la cause de leurs congénères. Les aveugles travailleurs sonl en conséquence trop rares : ils sont victimes de leur petit nombre.

Les progrès de la prophylaxie, qui, nous l’avons vu, tendent à abaisser le niveau moyen de l’intelligence chez les aveugles, empêchent cette proportion

de devenir plus forte. Tandis qu’en 1901 on comptait 70 aveugles sur 100.000 habitants, on en comptait 105 en 1851, soit 50 °/0 davantage, et encore le recensement de 1851 était-il à ce point de vue probablement plus incomplet que celui de 1901. De recensement en recensement, on voit décroître la proportion à mesure que l'hygiène progresse, que des spécialistes oculistes se forment, que des cliniques ophtalmologiques sont fondées dans les grands centres. Depuis 1901 les progrès ont sans nul doute été beaucoup plus sensibles encore, en particulier en ce qui concerne la lutte contre l’ophtalmie des nouveau-nés1. Ils apportent assurément le seul remède vraiment efficace aux maux que nous combattons, et ils n’ont point pour les propager d’apôtres plus ardents que les groupements d’aveugles eux-mêmes. Aux incurables il faut remarquer qu’ils portent un préjudice : ils leur enlèvent des champions de leur cause et les champions les mieux armés, ceux dont la santé générale est solide et chez lesquels l’œil seul est atteint puisque ce sont ceux-là que guérissent les oculistes.

Quelque résistance qu’ils offrent, le préjugé de la cécité et l'insuffisance de notre éducation spéciale sont à tout prendre des vices contingents. Nous sommes en droit d'espérer que le temps en triomphera. Le soulagement pour l’aveugle sera inappréciable. Toujours cependant, je crois, c’est dans les difficultés de son adaptation au milieu social que résidera pour lui la grande douleur de la cécité.

La douleur de la cécité n’est pas inhérente au cœur de l’aveugle. Il n’est pas fatalement obsédé et torturé,

i. Je me permets de renvoyer sur ce sujet à mon article paru dans ia Revue Bleue du 27 mai 1911 : Nouveaux efforts contre la cécité.

comme on le suppose, du désir de voir la lumière. La joie visite son âme ou l’habite autant que l’âme du voyant. On a tort de le présenter comme constamment opprimé par une pensée trop lourde. D’où lui viendrait cette soif d’un bien qu’il n’a pas connu ? Le commerce des voyants lui enseigne sans doute combien la vue est utile, mais rien ne saurait lui faire sentir combien elle est douce, ni lui en faire soupçonner le goût. Les suicides d’aveugles sont rares. Le romancier russe Korolenko a donné à son Musicien aveugle des aspirations ataviques profondément douloureuses vers la lumière et la couleur ; il a même bâti sur elles la psychologie tout entière de son héros. C’est là une fantaisie d’écrivain qui n’a aucun fondement dans la réalité. Quand apparaissent de semblables aspirations, elles sont le fruit non de l’instinct, mais d’une réflexion raffinée, et elles n’ont pas ces pointes acérées que leur prête presque malgré elle l’imagination du voyant. « Je regrette la vue, disait un aveugle, comme on peut envier le don de la divination ou les ailes de l’aigle ».

Une aveugle nous a conté les savantes stratégies dont ses parents avaient circonvenu son enfance pour lui dissimuler le plus longtemps possible son infirmité. Ils y avaient si bien réussi que, quand elle montrait ses poupées aux étrangers, la fillette s’indignait qu’ils ne les touchassent point. Peine perdue : la vérité n’eût pas fait souffrir cette enfant; à entourer cette vérité de mystère, à faire travailler à son sujet une petite curiosité de jour en jour plus inquiète, on lui a donné une gravité qu’elle n’aurait jamais eue. Les parents ne risquent rien à entretenir leur enfant du trésor qui lui manque, jamais il n’en comprendra tout le prix. Et plus la révélation est différée, plus elle risque d’être pénible à l’aveugle-né.

Chez les aveugles tard venus à la cécité il en va sans doute autrement. Ceux-là savent ce qu’ils ont perdu; ils souffrent parfois amèrement. Pourtant, en

général, à mesure qu’il s’éloigne, bien qu’il ne s’efface pas, le souvenir de la vue devient moins cuisant. Après l’inévitable crise on se reprend à la vie, et, pour peu qu’on se soit fait une activité satisfaisante, on ne sent plus que par intermittences la blessure qui progressivement s’est cicatrisée. J’en sais beaucoup, et de tous les âges qui, comme Augustin Thierry, ont « fait amitié avec les ténèbres ». C’est le cas ordinaire pour tous ceux dont la vie active n’était pas commencée, pour lesquels tout un monde d’espérances n’a pas sombré dans la catastrophe.

On se tromperait en croyant qu’un lourd manteau de tristesse est étendu sur nos écoles spéciales. On y joue, on y est gai, turbulent, espiègle comme dans les écoles de clairvoyants. J’ai fréquenté les unes et les autres : je ne saurais dire dans lesquelles nos maîtres avaient de nous meilleur compte. Rien ne rappelle dans nos Institutions à l’attention de chacun une infirmité que tout le monde partage. Elle n’est pas sentie parce qu’elle ne crée une infériorité pour personne. Une société d’aveugles ne se soucierait aucunement de la vue. Wells nous assure qu’elle traiterait ceux qui s’en prétendraient doués comme nous traitons les prétendus interprètes de l’archange Gabriel.

Le seuil de l’école à peine franchi, les amertumes commencent. « Je souffre, disait un aveugle dans une enquête dont nous reparlerons, je souffre, moi qui n’ai que quatre sens, de vivre au milieu de gens qui en ont cinq. » La privation d’un sens n’est pas ce qui le tourmente, mais bien l’infériorité ou elle le place vis-à-vis de? autres. Il a un mal extrême à marquer sa place dans ane société qui est faite par des voyants et pour des voyants. Si le voyant échoue dans une entreprise, il a toujours ses yeux et ses bras pour en recommencer une autre. L’aveugle, qui, àgrand’peine, s’est assuré un mode d’activité, est dans l’obligation de triompher. Sur l’échiquier social, il n’y a pour lui

qu’une case; il lui faut vaincre où il est, ou bien c’est la torture morale de se sentir une charge pour sa famille. Bien plus que cette difficulté sa dépendance, une dépendance de tous les instants, lui pèse lourdement : en outre des services courants que les hommes en société se doivent les uns aux autres, l’aveugle en attend un grand nombre qui lui sont particuliers. Même pour s’acquitter de sa tâche il a sans cesse besoin d’autrui : un secrétaire lui lit les lettres de ses clients; pour se rendre à ses leçons, pour se faire dicter un morceau de musique qui n’existe pas en Braille, pour faire une démarche quelconque, partout il lui faut un aide, et une négligence ou un simple retard de son aide peuvent être pour lui de grave conséquence. Constamment ce sont de petites indulgences, de petites complaisances sur lesquelles il lui faut compter de la part de son entourage. 11 se sent comme enchaîné. Par-dessus tout il est le jouet du préjugé : autour de lui il ne sent que méfiance, qu’incrédulité en ses talents, chez ceux qui devraient l’employer. Du moins s’ils le connaissaient! s’ils lui donnaient le moyen de montrer ce qu’il est et ce qu’il peut ! Mais non, ils ont sur lui une idée arrêtée d’avance. Quoi qu’il sache faire, il est aveugle. « Quand on les a convaincus sur un point, écrit un de ces travailleurs découragés, vite on s’aperçoit que les méfiances renaissent sur un autre. » C’est toujours à recommencer.

Ces obstacles, qui arrêtent l’aveugle à chaque pas, qui l’empêchent de mettre en valeur son savoir et son talent, voilà pour les natures volontaires la forme la plus siguë que prend la douleur de la cécité. Elle est tout autre chose que le découragement rongeur ou la révolte qui saisissent, au fond de leur cabinet où ils attendent en vain, le médecin sans clients ou l’avocat sans cause : chacun de ces déboires, en effet, est senti comme une déchéance; ils enfoncent peu à peu dans

LA PSYCHOLOGIE DE l’àVEÜGLE EN SOCIÉTÉ 335

îe cœur ce sentiment poignant que la cécité est une infirmité dégradante, une infirmité qui ravale au-dessous des autres, qui fait sa victime incapable de s’acquitter des devoirs d’un homme, incapable, par suite, d’aspirer aux joies de l’homme, aux consolations du foyer dont pourtant elle a plus besoin que tout autre.

Dans une nature où la sensibilité l’emporte sur la volonté, l’humiliation sera bien encore le principe de la détresse morale ; elle se manifestera toutefois principalement non plus dans les déceptions de l’activité professionnelle, mais dans les rapports sociaux de la vie journalière. Les petits services attendus des uns et des autres pour celui-là ne sont pas seulement une légère entrave ; ils le travaillent d’une inquiétude qui peut aller jusqu’au supplice, l’inquiétude d’être importun à son entourage, ils représentent aussi de multiples dettes de reconnaissance, parfois sans doute très douces, mais aussi, suivant les personnes, souvent pesantes. Sa liberté d’agir et de parler en est comme garrottée. La servitude du guide n’est pas seulement une lourde gêne, elle remue en lui d’intimes pudeurs : un étranger est de moitié dans sa correspondance, s’associe à nombre de ses actes, à ceux-là mêmes qui ne veulent pas de témoins; à ne supposer même de sa part aucune de ces incorrections ou de ces légèretés qu’une imagination ombrageuse est toujours prête à grossir, sa seule présence est une olfense. Pour un épiderme sensible, plus pénibles encore sont les blessures du préjugé dans nombre de milieux où chaque mot, chaque geste semblent dénoncer à l’aveugle qu’on le confond avec un impotent ou avec un faible d’esprit. Je suis très loin de dire, comme on le croit souvent, qu’il faut éviter la moindre allusion à sa cécité ; on peut fort bien lui en parler, mais il faut le faire avec naturel, avec justesse, avec un sentiment exact des incapacités qu’elle comporte. Ce qui le choque ce sont les apitoiements sans pudeur,

les étalages d’une admiration qui n’est pas moins pénible parce qu’elle procède de la même ignorance insultante, les offres de service sans mesure pour la moindre chaise à transporter ou pour le moindre livre à remettre en place. Sur la porte d’une institution d’aveugles on a gravé : « Défense aux visiteurs de laisser échapper des expressions de pitié. >» Le directeur de cette école était un psychologue. Par réaction contre toutes ces exagérations bien intentionnées, l’aveugle devient parfois d’une hyperesthésie maladive ; il exagère en retour ce que j’appellerais volontiers son préjugé à rebours. Car il y a, avouons-le, un préjugé à rebours : toute l’ambition de l’aveugle, toutes les aspirations intimes de sa sensibilité vont à égaler le voyant, ou tout au moins à l’approcher autant qu’il le peut, à faire oublier sa tare. De là à méconnaître parfois les limites du possible et de l’impossible, à perdre de vue ses incapacités réelles, à vouloir plu? que ses forces, il n'y a souvent qu’un pas. Entre deux états d’esprit aussi contraires, dont l’un tend à considérer la cécité comme un accident sans importance, et l’autre ne va à rien moins qu’à en faire le plus grand des malheurs qui menacent la vie humaine, les heurts ne peuvent manquer d’être perpétuels. De là cette timidité, fréquente chez l’aveugle, qui n’est qu’un produit de son amour-propre blessé et surexcité : s’il lui arrive de se heurter devant des étrangers, de manquer à reconnaître une voix, de commettre quelqu’une de ces petites maladresses qui sont la rançon de son état, il les grossit en imagination parce qu’il sent que les spectateurs y trouvent à tort une confirmation de leur préjugé. Même les petits accidents qui sont inévitables pour tous, briser un verre, répandre quelques gouttes d’eau, tous ces riens auxquels nul n’attache d’importance, lui deviennent parfois douloureux à lui, comme s’ils lui étaient moins permis qu’à tout autre. Cette préoccupation de l’opinion, exaspérée par le préjugé,

peut aller jusqu’à l’angoisse. La crainte de l’humiliation paralyse ses mouvements et les regards qui le fixent semblent se matérialiser et tomber lourds sur son visage et sur ses membres.

Ce n’est pas qu’en revanche il ne rencontre des natures d’élite dont la présence seule, comme par une vertu magique, apaise ces troubles de la timidité, avec lesquels l’aveugle se sent de plain-pied, parce qu’ils sont de plain-pied avec lui. Une intuition mystérieuse leur révèle ce qu’est la cécité. Ils savent avant qu’on le leur ait dit qu’obliger l’aveugle, ce n’est pas agir en toute occasion à sa place, c’est sans affectation, l’aider à prendre aussi large que possible sa part de l’action commune, de manière à lui laisser la satisfaction d’agir avec les autres et comme les autres, même pour les autres à son tour. Leur attention, quoique vigilante, ne pèse pas, tant elle est naturelle, tant elle a aussi de pudeur discrète. Ils soupçonnent d’instinct ce qui est difficulté pour l’aveugle, ils l’en déchargent sans en parler, presque sans y penser. Ils ont immédiatement compris que, pour le guider, il faut non le prévenir des accidents du chemin, mais les lui faire deviner à leurs mouvements. Ils lui offrent tout le concours nécessaire et rien que le concours nécessaire. Iis l’entretiennent de tout, même de la cécité, sans le plus léger embarras. Iis ont cet art merveilleux de divination qu’on appelle le tact, mélange mystérieux fait de la plus fine intelligence et du cœur le plus délicat. Oh! les fleurs exquises de la bonté humaine dont il est parfois donné à l’aveugle de savourer le parfum!

Elles ont une puissance souveraine pour adoucir ses plaies. On a dit que l’aveugle est pessimiste environ de la quinzième année à la trentième. C’est là un jugement trop sommaire sans doute : beaucoup passent insouciants dans la vie. Il en est qui exploitent le préjugé, loin d’en souffrir. Il est vrai pourtant

que souvent l’aveugle qui se heurte à de grosses difficultés dans son métier, ou encore celui qui, réussissant dans ses entreprises, est doué d’une sensibilité aiguë, tombe souvent vers l’adolescence dans une sorte de pessimisme dont la durée est très variable aussi bien que la profondeur. Puis il s’habitue à son sort, il endurcit ses nerfs, et l’équilibre revient.

J’ai lu récemment une courte nouvelle dont le héros, un aveugle de famille riche, nous est présenté au moment où il sort de l’école. Son enfance, au milieu de camarades aveugles comme lui, a été ensoleillée de bonheur et d’insouciance. Le premier hiver qui suit sa libération est encore tout à la joie : l’animation de la grande ville ne lui permet pas de se replier sur lui-même. Théâtre, concerts, cafés-chantants, soirées, danses, relations variées étendent de tous côtés son horizon borné, éveillent à la fois toutes les sensations dans cette âme de collégien. C’est un enivrement délicieux. Les amies de sa sœur fréquentent la maison ; les camarades de ses frères lui apportent des livres, viennent parler devant lui de femmes, de philosophie, d’art. Mais bientôt il se sent comme étranger dans cette vie : on le traite en infirme. Il ne s’en était point aperçu d’abord. Les jeunes filles ont avec lui des familiarités qu’elles ne se permettent pas avec d’autres jeunes hommes de son âge. Elles lui apportent des fleurs : avec un aveugle cela ne tire pas à conséquence. Les amies de sa mère chuchotent à voix bass® en le regardant. Quand il a du céder à leurs prières et jouer un morceau de piano devant elles, qu’il ait choisi une valse ou une marche funèbre, toujours en le complimentant elles ont des larmes dans la voix. C’est que tous travaillent autour de lui ; lui seul est inactif. Il étouffe dans cette vie factice où tout le blesse. Un jour il se décide à quitter ses parents pour vivre la vraie vie, une vie de travail. Personne autour de lui ne le comprend : que luiman-

que-t-il donc à la maison? Devient-il fou? Sa mère se désespère; sa sœur assure qu’il aime une de ses amies et se reproche de n’avoir pas prévenu une inclination aussi déraisonnable; le père hausse les épaules : « Qu’il s’amuse à donner quelques leçons, si cela lui fait plaisir, tout en restant parmi nous » ; les frères ricanent : « Laissez-le donc essayer, ce ne sera pas long, et il n’en goûtera que mieux ensuite les avantages de la maison. » Il part, presque maudit, s’installer avec un camarade, un accordeur aveugle qui travaille du matin au soir. Là encore l’inintelligente sollicitude de ses parents le suivra : pour l’amener plus vite à résipiscence on charge sa propriétaire de lui rendre la vie impossible, d’écarter ses clients, de payer son guide pour lui manquer de parole. Ils achètent à beaux deniers comptants le malheur de leur enfant. Ils n’ont pas compris que l’unique remède au contraire était de lui faciliter sa tâche, que le travail surtout quand une main bienveillante en a supprimé les aspérités trop rudes et quand il est couronné de succès, offre à l’aveugie son plus sûr refuge parce qu’il diminue sa dépendance et parce que seul il peut faire taire le préjugé.

Le contact de la société des voyants ne réserve pas seulement des souffrances à l’aveugle ; il risque encore de le corrompre.

Entouré d’aveugles comme lui, non plus que par aucune douleur incurable, il ne se distingue des autres hommes par aucune défaillance morale particulière. Ceux qui l’accusent d’avoir un caractère ombrageux sont trompés parleurs déductions logiques ; ceux qui s’étonnent de lui trouver une humeur aussi facile et enjouée sont encore les dupes de la même illusion : ils s’exagèrent ces qualités en lui, parce

qu’ils s’attendent à rencontrer les défauts contraires.

Mais dans la société des voyants la cécité est une cause d’inégalité. Or toutes les causes d’inégalités profondes parmi les hommes engendrent des vices. En raison de ses infériorités, l’aveugle est souvent porté à se dispenser de certains devoirs et à s’arroger des droits particuliers. D’instinct il regarde les autres comme tenus à lui rendre des services, et soi-même comme déchargé d’obligations envers autrui. Ce sont des compensations qui lui sont dues; et plus le préjugé grossit ses infériorités, plus il grossit du même coup les compensations. Si, théoriquement, quand il est contenu dans de justes limites, c’est là un principe soutenable, on devine dans la pratique à quels abus il peut conduire. U est un dangereux ferment pour l’égoïsme qui sommeille en chacun de nous. Cette tendance à abuser d’autrui est souvent fortifiée dès le plus bas âge chez l’aveugle par les opinions fausses de son entourage. Nombre de parents en gâtant leur petit infirme sous prétexte de lui faire oublier son mal, en faisant tout pour lui parce qu’ils le pensent incapable d’agir par soi-même, l’habituent â tout attendre des autres, à tout exiger, et lui préparent un caractère insociable.

Si une éducation vigoureuse n’y met ordre, ils risquent d’en être les premières victimes, car l’ingratitude estla conséquence inévitable de l’égoïsme. Pour des services dus, il n’y a pas de reconnaissance. Leurs enfants en souffriront bien plus encore, d’abord et surtout parce qu’ils tariront autour d’eux les sympathies dont l’aveugle a tant besoin, ensuite parce que, réclamant des autres beaucoup plus qu’ils ne recevront, ils s’exposeront à de perpétuels déboires.

L’égoïsme a pour effet encore de fausser les jugements que nous portons sur nous-mêmes. La vanité — faut-il dire l’orgueil? — est un défaut fréquent parmi les aveugles. Tout contribue à la nourrir dans

leurs relations sociales. Imaginez dans son école un enfant aveugle de dix à douze ans : il apprend à lire, à écrire, à compter, à rempailler des chaises, à jouer un peu de piano. Au milieu de ses camarades qui travaillent comme lui il sait qu’il ne fait rien là que de très ordinaire, et tant qu’il ne causera qu’avec eux sa modestie ne court aucun risque particulier. Mais voici des étrangers qui visitent l’établissement : on fait venir le petit élève, on l’interroge, on s’extasie : Est-il donc possible qu’un aveugle parvienne à de semblables résultats ! Sans doute quand les visiteurs ont tourné les talons, le petit prodige fait avec ses camarades des gorges chaudes de tant de naïveté ; le poison n’en pénètre pas moins lentement dans son cœur. Et cette petite scène se renouvelle souvent, tous les huit jours peut-être. Viennent les vacances : le théâtre change, mais la scène reste la même. Le petit aveugle part pour son pays natal. Les parents, les amis sont conviés à venir constater les progrès : ils sont émerveillés. Ils avaient dit adieu au bambin en hochant la tète : à quoi bon l’envoyer au loin, lui faire de la peine? il ne peut rien apprendre, il est aveugle. Et le voilà qui revient savant comme un maître d’école. La surprise et l’admiration délient les langues. Notre petit prodige finit par se prendre au sérieux : ses camarades d’ailleurs ne sont plus là. Peut-être même les tentations sont-elles venues plus jeune encore. Dans sa famille peut-être chaque fois qu’il acquérait un petit talent, qu’il apprenait à nouer ses cordons de souliers ou à plier sa serviette, ses parents émus criaient au miracle. Il faudrait une forte tète pour résister à tant d’encens.

De fait, j’avoue avoir rencontré bien des aveugles déplaisants par une puérile vanité, et les mêmes bien souvent étaient accusés d’ingratitude et d’égoïsine. En général j’ai eu le sentiment très net que leur milieu les avait gâtés, que, placés dans des circonstances

différentes, ils n’eussent pas contracté cette déviation morale, qu’à tout prendre la cécité en avait été pour eux l’occasion plutôt que la cause directe. Aussi n’estelle en aucune façon une conséquence nécessaire de la cécité- Un peu de vie intérieure suffit pour remettre les choses au point et balayer tout péril ; or on sait que la vie intérieure n’est pas rare chez les aveugles. Beaucoup d’entre eux se distinguent par une grande délicatesse de sentiments, et n’ont pas même été effleurés par ces défauts ou par ces vices qu’on a parfois appelés les vices de l’aveugle. Certes n’allons pas inversement avec quelques optimistes, que M. Heller reprend à juste titre, accorder à l’aveugle une supériorité morale, nous imaginer qu’il est nécessairement doué d’un privilège de juger et d’agir toujours avec bon sens ; mais si, pas plus que les vices dont nous parlons, les qualités de pondération et de jugement ne sont aucunement des conséquences fatales de la cécité, comme eux, en revanche, elles sont parfois favorisées par la cécité. Or elles tiennent en échec l’invasion des mauvais sentiments. C’est par elles qu’une élite nombreuse est mise tout à fait à couvert.

Pour la masse, on doit chercher d’autres préservatifs. L’enseignement de la morale, dans nos écoles spéciales, devrait comporter atout le moins un chapitre de plus que celui des voyants : il serait important d’insister auprès des enfants aveugles (ce qu’on ne fait mille part à ma connaissance) sur les incapacités de la cécité, sur les limites qu’elle impose fatalement à l’activité, sur les devoirs aussi qu’elle entraîne envers les autres en raison même de la dépendance qu’elle crée. On redoute, en les faisant réfléchir sur ces questions, de briser leur énergie; en ne le faisant pas, on laisse libre cours en eux à une sorte d’irréalisme qui est très préjudiciable aux autres comme à eux-mêmes. Mais un enseignement oral n’est jamais qu’une digue bien fragile. Le remède le moins inefû-

cace peut-être c’est ici encore le travail : en participant à la tâche commune, l’aveugle entre en lutte avec des concurrents; il apprend, en se comparant avec eux, à connaître sa véritable valeur et il touche du doigt ses infériorités réelles; il apprend aussi à estimer à son prix le concours qu’il attend d’autrui. La concurrence n’est pas prodigue de flatteries. Elle est vne école de réalisme. Celui qui est guérissable sera guéri par elle.

Le souci de sa moralité et de son bonheur commande donc le travail à l’aveugle, autant que le souci de sa dignité. Un exemple va nous montrer que, par le travail, à de certaines conditions, l’adaptation au milieu social se fait d’une manière satisfaisante. Il me sera fourni par notre Institution Nationale des Jeunes Aveugles, l’école même de Valentin Haüy.

Valentin Haüy s’était proposé de faire des aveugles des ouvriers manuels. Il leur enseignait le cannage et le rempaillage des chaises, la vannerie, la corderie, la fabrication des chaussons en lisière, etc. Dans son école on donnait sans doute les notions générales que tout homme doit posséder ; on enseignait aussi un peu de musique, mais l’effort principal était concentré sur les métiers manuels. J’ai dit déjà les raisons pour lesquelles l’ouvrier aveugle ne peut pas, en général, gagner entièrement sa vie. Les obstacles devaient grandir encore pour lui au cours du xixe siècle par suite des progrès du machinisme. Aujourd’hui l’ouvrier qui ne peut pas conduire les machines, qui n’a pas place à l’usine, doit le plus souvent se contenter d’une rémunération infime.

Aussi, un demi-siècle plus tard, un changement radical s’était produit : la musique, qui d’abord n’avait été admise qu’à titre de distraction, était pas-

su

sée au premier plan et son enseignement se développait de plus en plus au détriment des métiers manuels. Ceux-ci devenaient exclusivement le lot des élèves réfractaires à toute culture musicale. On trouvait, en effet, dans les postes d’organiste et de professeur de musique, des débouchés beaucoup plus lucratifs. L’alphabet en points saillants, inventé précisément dans le même temps par un élève de l’Institution, Louis Braille, permit de développer rapidement et avec beaucoup de succès cet enseignement musical. L’enseignement intellectuel étant également facilité, les jeunes musiciens purent beaucoup plus aisément s’assurer le degré de culture eâgé par leur situation nouvelle.

Peu de temps après, un autre élève de l’école, Montai, en dépit des réprimandes de ses maîtres, s’ingéniait à démonter un piano en cachette. Il prouvait que les aveugles peuvent accorder parfaitement, et il enseignait bientôt l’accord à ses camarades de la veille.

Ainsi, sous la pression du besoin, les aveugles de l’Institution Nationale s’étaient ouvert deux chemins vers la lumière. Ils s’étaient acquis deux branches d’action nouvelles, deux branches dans lesquelles l’activité physique était relativement aisée, et qui comportaient en revanche un capital de talents et de connaissances. Une troisième allait bientôt s’y joindre : les plus entreprenants parmi les accordeurs, quand ils disposaient de quelques ressources, devaient être vite tentés d’acquérir un magasin de pianos, et de joindre aux produits de leurs accords ceux d’un petit commerce de lutherie et de musique. Là aussi, pour peu qu’ils pussent se décharger sur une personne de confiance de quelques détails pratiques, ils trouvaient l’emploi de facultés intellectuelles que la cécité n’avait pas entamées. Un autre débouché était encore offert à ces mêmes facultés, alors même qu’elles ne

se doublaient pas d’aptitudes musicales ou commerciales, dans les postes de professeurs d’aveugles, car, dès l’origine, la tradition s’était établie de choisir parmi les meilleurs élèves les futurs maîtres de l’école, non seulement pour la musique mais encore pour l’enseignement intellectuel. Ces postes enviés se trouvèrent multipliés vers le milieu du siècle par la création de nombreuses écoles spéciales.

On avait donc été amené à déclasser les élèves : presque tous appartiennent en effet aux milieux les plus indigents oùsévissent particulièrement les causes les plus ordinaires de la cécité — accidents, défaut d’hygiène, appel trop longuement différé du spécialiste. On avait senti que, pour qu’ils pussent mener une vie complète, il fallait, par l’instruction, élever tous ceux qui en étaient susceptibles à une classe sociale plus haute.

Enfin une Société de patronage se fondait bientôt à l’Institution, qui avait pour mission de rester en contact perpétuel avec les anciens élèves de la maison, de leur venir en aide au besoin et de leur créer un milieu de sympathie dans les régions où ils étaient placés. Aux trois défauts ordinaires que nous signalions tout à l’heure, on s’efforçait donc de porter remède : on organisait un enseignement professionnel adapté aux besoins des aveugles, on s’efforçait de les seconder dans leurs difficultés particulières, et on engageait autour d’eux la lutte contre le préjugé.

Les résultats furent appréciables et à ce vigoureux effort les élèves de l’Institution Nationale durent une prospérité relative. En 1905 la Société de patronage était en contact avec 264 pupilles, pour ne parler que des hommes1. Parmi eux 64, le temps de l’école

1. Voir le rapport de M. Mahaut dans le Compte rendu de la Société de placement et de secours en faveur des élèves sortis de l'Institution Nationale des Jeunes Aveugles (1905). En ce qui

achevé, sont rentrés dans leurs familles. Ce sont les moins vaillants; pour la plupart ils ne se sont pas senti l’énergie nécessaire pour tenter l’aventure d’une vie indépendante. Une trentaine sont des malades ou des incapables; les autres contribuent par leur travail aux dépenses communes de la famille, mais sur ce nombre sept ou huit seulement seraient en état de se suffire entièrement. Un second groupe est formé par 94 célibataires qui se sont constitué une vie indépendante. En moyenne ils subviennent un peu juste à leurs besoins, mais ils y subviennent; quelques-uns, en petit nombre, demandent des secours de temps à autre, mais quelques-uns aussi, en revanche, jouissent d’une petite aisance. Enfin, 106 soit 40 °/0, ont pu assumer la charge de fonder une petite famille et de conquérir de haute lutte les joies du foyer avec le sentiment d’une vie pleinement normale. ïl est vrai que 16 d’entre eux n’arrivent pas à boucler leur budget : ils se sont mariés prématurément, ou bien les enfants sont venus trop nombreux. 18 autres font appel de loin en loin aux sgcouts de la Société; mais 72 vivent indépendants, une trentaine même sont dans une bonne situation. Au total 85 °/0 sont au-dessus de leurs affaires. Tous ou presque tous ont dû être aidés au début, puis leur position s’est progressivement améliorée.

L’an dernier une enquête intéressante a été faite parmi tous ces anciens élèves de l’Institution Nationale, qui vivent isolés les uns des autres, dispersés

concerne les femmes, on peut avoir le rapport de Mlle Boulay dans le Compte rendu de la même Société pour l’année 1909. On y constatera qu’à cette date la Société était en relations avec 134 anciennes élèves. Si l’on supprime de ce nombre 26 malades ou incapables, 10 retraitées et 2 débutantes non encore pourvues de postes, on a un reste de 96 femmes aveugles qui toutes gagnaient intégralement leur vie, à savoir 75 dans des pensionnats et 21 à titre de professeurs privées.

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