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CHAPITRE I

Voici un siècle un quart que, pour la première fois, le soleil s’est levé sur le petit monde des aveugles. La culture morale et intellectuelle que, l’an 1784, Valentin Haüy les déclara capables de recevoir, n’a pas seulement apporté dans leurs ténèbres la lumière des âmes, et fécondé tant de cœurs et tant d’intelligences jusqu’alors en friche, elle a fait surgir une cité laborieuse qui s’efforce d’assurer de jour en jour davantage à chacun de ses membres, ces déshérités de la veille, avec un développement plus complet de leurs facultés la dignité et les joies d’une activité utile.

Jusqu’alors les aveugles étaient des isolés. Les conquêtes de chacun d’eux étaient perdues pour ses frères d’infortune. En les appelant tous aux bienfaits de l’instruction, Valentin Haüy a créé un lien entre eux. Désormais des intérêts communs les unissent. Ils forment un petit monde. Ils ont leurs écoles spéciales, leurs bibliothèques, leurs journaux, leurs

associations. Ce que chacun imagine pour l’amélioration de son propre sort est communiqué à tous. Une solidarité étroite leur permet de perfectionner progressivement leurs procédés de culture et leurs moyens d’action.

Leur vie s’est ainsi complètement transformée. Autrefois, seuls quelques aveugles placés dans des circonstances privilégiées parvenaient, au prix d’efforts que l’on imagine difficilement, à développer leurs facultés. Tous aujourd’hui trouvent un milieu favorable à l’épanouissement de leur personnalité; tous, au moins en principe, sont appelés à recevoir une culture adaptée à leurs besoins et à mener une existence utile. Mais malgré cette transformation, le préjugé de la cécité subsiste toujours, il ne recule que bien lentement.

Dans presque tous les esprits, toujours le mot aveugle évoque la même image pitoyable et fausse. Derrière ces yeux éteints, cette face sans vie, le premier mouvement est de supposer que tout s’est assoupi, l’intelligence, la volonté, les sensations, que les facultés de l’âme se sont engourdies et comme stupéfiées. Et puis, habitués que sont les clairvoyants à ne rien faire sans l’aide de leurs yeux, tout naturellement il leur semble que si la vue venait à leur manquer, ils seraient aussitôt incapables de toute activité, que le cours même de la pensée s’arrêterait en eux.

Ils ne s’imaginent pas aisément que, privés des ressources de la vue, les aveugles trouvent en échange dans les autres sens d’autres ressources, négligées de la plupart des hommes que les largesses de la nature rendent insouciants, mais précieuses à qui sait les faire fructifier. Ils ignorent ou ils oublient que des bienfaiteurs ont inventé des procédés spéciaux, des méthodes qui permettent aux aveugles de diminuer le fossé que la cécité a creusé entre eux et les autres hommes. Pour le monde, l’aveugle reste un être sin-

gulier, étranger à la vie commune. La rencontre d’un aveugle adroit et distingué vient parfois contredire cette image sommaire; mais bien vite elle revient, elle triomphe des expériences contraires. Il faut peut-être fréquenter longuement des aveugles pour s’en défaire tout à fait ; encore, même à ce prix n’y parvient-on pas toujours.

Ce qui rend si difficile la lutte contre cette erreur psychologique c’est qu’elle a son fondement au plus intime de la conscience. Le clairvoyant juge les aveugles non par ce qu’ils sont, mais par la crainte que la cécité lui inspire. Si son image fausse de la cécité reposait principalement sur l’expérience mal interprétée, si elle venait essentiellement par exemple de la vue de tant de mendiants aveugles rencontrés aux portes de nos églises, d’autres expériences, en s’opposant à celles-là, en corrigeraient l’effet. Mais plus forte que toutes les observations venues du dehors, la révolte de toute sa sensibilité en face de « la plus atroce des infirmités » impose au clairvoyant son préjugé et donne cours à mille légendes. Le clairvoyant s’imagine lui-»ême frappé de cécité. Comme les moyens d’action de l’aveugle sont très différents des siens, ils sent tout ce qu’il perd, et non ce qu’il retrouve. C’est un abîme qui s’ouvre devant lui. Toute son activité et sa pensée même, organisées autour d’impressions visuelles, lui échappent à la fois, toutes ses facultés enveloppées de ténèbres sont comme perdues et figées ; il lui semble surtout que l’aveugle reste écrasé du fardeau qui l’accable, que les sources mêmes de la personnalité en lui sont empoisonnées. C’est là une impression chez le clairvoyant plus qu’un jugement, je le sais, mais aussi nos impressions pèsentelles plus dans notre conduite que nos jugements.

Puisque cette impression provient des différences psychologiques qui séparent l’aveugle du clairvoyant, de ce que, ayant donné la vue pour base à sa vie il la

sent s’effondrer tout entière dans la cécité sans qu’il ait conscience des moyens de la rebâtir sur une base nouvelle, pour la combattre efficacement le meilleur procédé est peut-être d’examiner avec précision la psychologie des aveugles, d’inviter le clairvoyant à se représenter exactement les ressources dont ils disposent. Avant tout il importe de bien établir cette vérité fondamentale que La cécité n’entame pas la personnalité, qu’elle la laisse intacte. Ses sources restent saines ; aucune des facultés mentales de l’aveugle n’est atteinte, et toutes, dans des circonstances favorables, sont susceptibles d’un plein épanouissement, du plus haut degré de développement auquel un être normal peut aspirer. Au point de vue physique il sait qu’il ne peut pas prétendre à la même liberté d’action que le clairvoyant. Il peut n’être pas complètement dans la dépendance du clairvoyant, voilà tout. Mais au point de vue intellectuel et moral il a des prétentions plus hautes : il se déclare l’égal des autres hommes.

Maintenant que les aveugles, réunis dans des écoles, sont faciles à observer, maintenant qu’une culture rationnelle, si elle n’a pas encore produit tous les effets désirables, montre du moins aux psychologues ce que l’on peut attendre de leurs facultés, il est aisé d’échapper aux erreurs de Diderot. Même Valentin Haüy, avec toutes ses généreuses ambitions, n’osait pas tant espérer de l’avenir, et il écrivait au roi en 1786 : « Nous ne prétendons pas mettre jamais le plus habile de nos aveugles en concurrence dans aucun genre, même avec le plus médiocre des savants ou des artistes clairvoyants. » Malgré l’expérience qui, si des questions de détail restent obscures, a répondu péremptoirement sur ce point essentiel, l’opinion n’a guère dépassé le point de vue de Valentin Haüy. Les psychologues et les typhlophiles du moins ne peuvent plus s’y tenir.

Qu’on veuille bien y réfléchir, la vue n’est pas nécessaire au bon fonctionnement de la pensée. Si le mal qui l’a détruite a été confiné à l’œil et à ses dépendances immédiates, s’il n’a pas atteint le cerveau, l’intégrité de l’intelligence est sauve. Il y a dans l’esprit de l’homme fort peu de notions que l’aveugle (j’entends l’aveugle-né) ne puisse acquérir, parce qu’il y en a fort peu qui nous viennent uniquement par les yeux. Analysez les éléments d’une sensation visuelle : vous verrez que presque tous se retrouvent dans la sensation tactile. Vous regardez une règle auprès de vous sur votre table : la couleur vous frappe d’abord. Voilà une sensation que l’aveugle-né n’aura pas, il aura beau palper la règle sur toutes ses faces, jamais ses doigts ne lui diront qu’elle est noire. Mais tout le reste : longueur, largeur, hauteur, forme des extrémités, rigidité des angles et des arêtes, poli des faces, place occupée sur votre table, distance qui la sépare de vous, toutes ces autres notions lui seront données par sa mais qui explore. Toutes en effet se ramènent à des notions élémentaires d’espace, d’étendue, de solidité que le toucher fournit aussi bien, et même plus exactement que la vue.

Il y a sans doute des objets trop éloignés de nous et de dimensions trop considérables pour qu’ils puissent être palpés ; mais toutes les notions que la vu© donne aux hommes sur ces objets se ramènent à celles que nous venons d’indiquer; toutes donc, la notion de couleur exceptée, sont concevables pour l’individu qui est doué du toucher. Il suffira de multiplier et de composer des notions d’espace et d’étendue données par le toucher pour construire l’idée de cet objet et s’en faire une image exacte. La vue est xm

toucher à longue portée, avec la sensation de couleur en plus; le toucher est une vue de près avec la couleur en moins, et avec la sensation de rugosité en plus. Les deux sens nous donnent des connaissances du même ordre.

Les clairvoyants ne peuvent pas embrasser la terre d’un seul regard ; ils ne laissent pas cependant de s’en construire une idée d’après les indications que leur donnent les géomètres. De même, pour le sobjets qu’ils ne pourront point toucher les aveugles se formeront des idées d’après les rapport des clairvoyants toujours traduisibles en langage tactile.

Donc l’aveugle-né sera privé de la notion de couleur : c’est une notion élémentaire celle-là, qu’aucun autre sens ne peut donner, qu’aucun langage ne peut faire comprendre, qu’aucune analogie ne peut permettre d’entrevoir à qui n’a pas vu. J’y joins la notion de lumière qui est dans le même cas. Mais ce sont là des notions de peu d’importance au point de vue intellectuel : elle ne concernent que la superficie des objets; elles n’entrent en aucune façon dans la constitution des idées essentielles à la pensée humaine comme sont les idées d’espace, de temps, de cause, etc...

L’aveugle sera encore privé de ces impressionsàde plaisir ou de douleur que causent à l’esprit certains rapports entre les formes et les couleurs perçues par l’œil. Il n’aura pas la sensation du beau visuel. Et ici je reconnais que ce qui lui manque est considérable. Beaucoup d’émotions puissantes lui sont refusées. Mais sa perte n’est pas à proprement parler intellectuelle. Ces rapports ne donnent naissance à aucune idée claire et distincte, elles n’éveillent que des impressions subjectives. Quand nous parlerons de l’aveugle artiste, il nous faudra mentionner cette lacune capitale ; pour étudier son intelligence, il y a peu de compte à en tenir.

Lumière, couleur, beau physique, si j’ajoute à cela la perspective, qui concerne manifestement le fonctionnement de la vue seule et qu’aucun aveugle de ma connaissance n’est arrivé à se représenter clairement, je crois bien que j’aurai tout énuméré. Et ces lacunes ne se rencontrent que chez l’aveugle-né et chez l’individu qui a été frappé en très bas âge, ce qui n’est pas ïe cas ordinaire. Accordez-lui seulement quelques années : il aura acquis toutes ces notions ; et, jusqu’à la fin, sa mémoire les lui représentera dans sa nuit.

Soit, presque toutes les idées sont susceptibles de loger dans un cerveau d’aveugle ; mais, dira-t-on, s’il n’y a pas impossibilité pour l’aveugle aies concevoir, à tout le moins il y a une extrême difficulté à les acquérir. L’obstacle n’est plus dans la nature des idées, mais dans l’indigenoe des moyens dont dispose l’aveugle pour se les assimiler. Le clairvoyant les doit pour la plupart à la vue, et il n’est point de route qui puisse les conduire à l’esprit avec autant de rapidité ni autant de précision. Le mobilier de l’intelligence semble donc devoir toujours rester rudimentaire. C’est l’objeetion capitale, celle qu’on retrouve au fond de tous les étonnements dont nous parlions. À tous ceux qui me l’expriment, invariablement je pose la même question : connaissez-vous Helen Relier?

Helen Relier est une jeune Américaine qui, à dixhuit mois, à la suite d’une grave maladie, s’est trouvée aveugle et sourde, muette aussi par suite de sa surdité. Sa petite âme semblait donc être presque complètement close aux impressions du dehors. Son bagage intellectuel devait, semble-t-il, se borner à quelques rares idées, les idées des objets qui se trouvaient à la portée de sa main. Encore était-il

douteux que dans des ténèbres si épaisses elle pût jamais les concevoir d’une manière distincte. Et pourtant aujourd’hui Helen Keller, toujours sourde et toujours aveugle, âgée de trente-deux ans, est une personne très distinguée, très instruite, qui a suivi les cours d’une université, a brillamment subi ses examens et qui parle plusieurs langues. Il a suffi de lui faire certains signes dans la main tandis qu’elle touchait des objets, pour qu’en vingt jours elle comprît que toute idée était représentée par un signe spécial et que, grâce à cette convention, les hommes pouvaient se communiquer leurs pensées. Un mois et demi plus tard, elle reconnaissait au toucher les caractères de l’alphabet Braille. Après un nouveau mois elle écrivait une lettre à l’une de ses cousines; au bout de trois ans, elle avait acquis une somme d’idées et de mots suffisante pour converser librement, lire avec intelligence et écrire en bon anglais. On eut alors l’idée de lui faire toucher les mouvements du pharynx, des lèvres, de la langue qui accompagnent îa parole humaine, et, en imitant ces mouvements, elle reproduisit les sons qu’on articulait en sa présence. Un mois lui suffit pour apprendre à parler correctement l’anglais, et, rien qu’en posant la main sur les lèvres de son interlocuteur, elle commençait à lire avec les doigts les mots qu’elles émettaient. Ainsi, à l’aide du seul toucher, Helen Keller s’est ménagé trois ouvertures sur le monde extérieur, trois routes qui lui apportent les idées du dehors : l’alphabet manuel, la lecture en relief et la parole humaine ; et, grâce à ces trois moyens d’acquisition, elle s’est placée dans cette aristocratie intellectuelle si peu nombreuse que forment les hommes très cultivés. Enfin, non contente de parler sa propre langue, elle a étudié l’allemand de manière à avoir aisément accès aux grandes œuvres de la littérature germanique, le français qu’elle écrit correctement, même le latin

et autant de grec que ses examens universitaires en requéraient. Outre son Autobiographie elle a écrit divers ouvrages qui, traduits dans toutes les langues, ont fait le tour du monde. La vie mentale d’Helen Relier est une vie très active, partagée entre la méditation, la lecture, qu’elle aime par-dessus tout, le commerce de quelques intimes, les soins d’une ample correspondance et le travail de la composition littéraire, une vie pleine qui ne laisse aucune place au désœuvrement et à l’ennui.

Les sceptiques n’ont pas manqué. Ils ont déclaré que le cas d’Helen Relier n’était qu’un roman, le chef-d’œuvre du bluff américain. Ils ont démontré, avec un grand cortège de preuves, que nécessairement un aveugle-sourd, frappé de sa double infirmité avant l’achèvement de sa seconde année, ne pouvait se constituer qu’un magasin d’idées très pauvre, tout à fait insuffisant pour alimenter une pensée, une sensibilité, une volonté normales. Fort bien, mais les faits se moquent des argumentations. Helen Relier existe. Elle habite, non dans un lieu inaccessible, mais en l’un des points les plus peuplés du globe, aux environs de Boston, où il est facile de la voir et de l’entretenir, où beaucoup de savants, et notamment le professeur Stern, de Breslau, au récit duquel j’aurai occasion de me référer, sont allés la visiter, constater par eux-mêmes la véracité de récits qui leur semblaient fabuleux. Des témoignages nombreux nous renseignent sur son passé. Les lettres de sa maîtresse, qui ont été retrouvées et publiées, nous font suivre au jour le jour le développement de sa personnalité. Ses écrits sont dans toutes les mains : on ne les supprime pas avec des raisons.

Non seulement le développement d’Helen Relier est un fait incontestable mais il n’est pas un fait isolé. Pour être plus célèbre que les autres, et à juste titre, Helen Relier n’est pas la seule aveugle-sourde qu’on

ait arrachée à ses ténèbres. Six écoles actuellement se consacrent à la libération d’âmes ainsi emprisonnées. Le nombre des sauvetages, plus ou moins complets, qu’elles opèrent s’élève rapidement depuis que l’éveil a été donné1. Laura Bridgman, la première aveuglesourde qui ait reçu une éducation méthodique, et Richard Clinton aux Etats-Unis, Marthe Obrecht en France, Inocencio Juncar y Reyes en Espagne, beaucoup d’autres encore ont fourni aux psychologues de tous les pays d’amples sujets d’édification. Eugenio Malossi, de Naples, jeuî>e homme d’une intelligence vive, lit et écrit le français comme l’italien, sa langue maternelle et jouit d’une activité intellectuelle que beaucoup de voyants pourraient envier. Mais Malossi n’a été enveloppé de sa double nuit qu’à l’âge de cinq ans, lïelen Keller à dix-huit mois. On pourrait objecter que l’un et l’autre ont été secondés dans leur développement par des souvenirs visuels et auditifs conservés de leur première enfance, et si la chose n’est aucunement vraisemblable pour Helen Keller elle est probable dans le cas de Malossi. Plus significative encore à ce point de vue est l’éducation de Marie Heurtin qui a été entreprise voici une quinzaine d’années à Notre -Dam e-de-Larnay, près de Poitiers. Marie Heurtin est sourde et aveugle de naissance. La lumière ne s’en est pas moins faite et bien faite dans son intelligence. Mlle Heurtin qui, à son entrée à l’école, rugissait et se roulait à terre comme un petit animal,

1. Il faut observer que ces malheureux sont en petit nombre. Sans doute fréquents sont les cas de surdi-cécité dans lesquels l’une des deux infirmités ou môme toutes les deux sont survenues à un âge relativement avancé; mais le problème psychologique qui nous occupe ne se pose que lorsque Lune et l’autre sont congénitales ou remontent à la première enfance. On ne connaît actuellement que huit aveugles-sourds qui le soient de naissance. Le plus souvent, en effet, la surdi-cécité congénitale s’accompagne de lésions cérébrales graves qui entraînent une mort prématurée.

LES FACULTÉS INTELLECTUELLES il

est aujourd’hui une jeune fille de vingt-cinq ans, réfléchie, active, joyeuse, qui raisonne juste. Si l’on s’est contenté pour elle d’une instruction intellectuelle primaire, tout donne à penser que ses facultés lui eussent permis d’aller bien au delà. Son succès confère sa pleine signification psychologique au cas d’Helen Relier; et si l’on rapproche de ces deux exemples celui de Laura Bridgman qui était privée non seulement de la vue et de l’ouïe, mais encore du goût et de l’odorat, la preuve irréfutable est fournie que les seules impressions du tact suffisent à émanciper une âme et à libérer son vol vers les plus hautes cimes que l’esprit humain ait explorées.

Puisque Helen Relier a pu faire ce que nous avons dit, comment s’étonner que des aveugles qui entendent et qui parlent parviennent quotidiennement au développement intégral de leurs facultés intellectuelles? Son exemple nous montre combien nos cerveaux nous viennent riches d’hérédités séculaires, façonnés pour la vie, avides de recevoir les idées et de les faire germer; il nous prouve que parfois un pâle rayon de lumière suffit à faire éclater la croûte de ténèbres qui les entoure et à les féconder. L’intelligence de l’aveugle que nous estimons volontiers toute sombre, est tout© pénétrée de la lumière du dehors. Sans parler du goût et de l’odorat qui, riches de sensations, n’apportent que des idées trop élémentaires, elle a le sens de l’ouïe et celui du toucher, le premier pour la pensée parlée, le second pour la pensée écrite, tous les deux précieux pour faire connaître les objets extérieurs. Par ces deux fenêtres grandes ouvertes sur le monde les idées entrent à flots. Qu’importe que devant la troisième un store reste baissé? Le jour pénètre assez; abondant à l’intérieur pour y entretenir une pleine activité.

Nous aurons à revenir sur le toucher qui a sa langue propre, ses procédés à lui de lecture et d’écriture ©i

dont la haute valeur intellectuelle nous est suffisamment prouvée par l’exemple des aveugles-sourds. Ce n’est pas par l’oeil, c’est par la main qu’au point de vue sensoriel l’homme se distingue de l’animal. Nous aurons à nous demander comment et par quelle éducation elle peut suppléer l’œil dans la représentation des objets, dans la conquête du monde extérieur, et par conséquent dans la constitution du bagage intellectuel nécessaire à la pensée. Je ne veux qu’indiquer combien par l’ouïe l’aveugle entendant est dans une situation incomparablement plus avantageuse que celle d’Helen Keller elle-même, combien ce sens est un prodigieux excitateur pour la pensée.

La faculté d’entendre représente pour l’homme l’acquisition spontanée, involontaire du langage et par suite d’une bonne partie de l’expérience humaine. C’est le langage, en effet, qui hausse nos esprits jusqu’à la conception des idées générales et abstraites. Notre progrès dans l’ordre des abstractions ne peut se faire qu’à la faveur de progrès parallèles dans l’assimilation du langage. Grâce à l’ouïe l’esprit de l’enfant est comme battu dès son premier âge d’idées abstraites élaborées par la conscience commune qui cherchent à l’envahir et à l’enrichir. Ce n’est pas tout. Par le sens de l’ouïe non moins que par celui de la vue, l’homme est comme plongé dans un monde de sensations qui le stimulent : il en est enveloppé. Quelque passif qu’on le suppose, il est arraché à sa torpeur, entraîné dans la vie commune. Incité sans cesse par les propos de ses parents, de ses frères, de ses sœurs qui le mêlent continuellement à la vie extérieure, l’esprit de l’enfant aveugle ne peut demeurer dans l’inaction. Il n’y a aucune raison pour qu’il s’engourdisse dans la paresse. Pourvu qu’on ait quelque soin de lui, qu’on lui explique les choses qui sont hors de la portée de ses sens, il ne restera en arrière d’aucun des enfants de son âge. Plus tard, quand il

sera un homme, les conversations des personnes qui l’entoureront le tireront constamment hors de luimême comme feraient des spectacles, empêcheront que sa pensée ne s’isole, ne se replie sur soi, ne s’enferme dans sa prison. Montaigne, qui s’y entendait, disait : « Je consentirais plutôt de perdre la vue que l’ouïe » et il le disait sans doute parce qu’il aimait la causerie plus que tout autre plaisir; mais aussi ce curieux, toujours insatiable d’idées nouvelles et qui trouvait tant de délices dans le libre jeu de l’intelligence, savait fort bien qu’en général l’oreille alimente et stimule notre pensée propre plus que l’œil. Il trouvait que la conversation était le plus fructueux des exercices. Est-il paradoxal de penser que le sens de l’ouïe est un sens plus intellectuel, en quelque sorte, que la vue? L’œil, après tout, ne meuble l’esprit que des images des objets extérieurs, l’oreille y porte les idées, tout le travail de réflexion que la pensée greffe sur ces objets. Aristote disait que de toutes les facultés la plus importante pour les besoins de l’animal, c’est la vue, mais pour l’intelligence, c’est l’ouïe. C’est l’ouïe qui sert de véritable lien entre les esprits. Dans le travail manuel, le sourd-voyant est supérieur à l’aveugle; au point de vue intellectuel, je suis convaincu que la position de l’aveugle qui entend est préférable à celle du sourd.

De fait, avant même le temps de Valentin Haiiy, bon nombre d’aveugles semblent être parvenus à une certaine notoriété par leur culture intellectuelle. Malheureusement nous ignorons en général les conditions dans lesquelles ils se sont développés, les moyens qu’ils ont employés, et nous manquons de données précises sur leur psychologie. Beaucoup ne représentent guère pour nous que des noms. Tels sont quel-

ques anciens Grecs et Romains, comme ce Diodote le stoïcien, et cet Aufidius dont parle Cicéron dans ses Tusculanes . Didyme d’Alexandrie , qui vivait au iv® siècle de notre ère, est un peu mieux connu. Vers la fin du Moyen Age, on cite encore quelques savants d’une mémoire remarquable : Nicaise, de Malines ou de Verdun ; Fernand, de Bruges; Pierre Dupont, de Paris. Sur Ulrich Schomberg (1601-1648), nous avons un témoignage de Leibniz. « Il a enseigné à Kœnigsberg, dit Leibniz, la philosophie et les mathématiques à l’admiration de tout le monde. » Bien qu’il n’eût perdu la vue qu’à l’âge de deux ans et demi, il n’avait conservé aucun souvenir de la lumière ni des couleurs, si bien que les impressions visuelles ne furent pour rien dans sa formation intellectuelle. Au xviii* siècle, le Suisse Huber dut quelque réputation à Voltaire, et, grâce à Diderot, on a connu chez nous l’Anglais Saunderson. Le premier étudia les mœurs de la ruche ; mais il convient de remarquer qu’il avait commencé ses travaux comme clairvoyant et qu’il put s’aider sans cesse de l’imagination visuelle. Saunderson, au contraire, devint aveugle dès sa première enfance, et il semble bien néanmoins qu’il poussa fort loin ses études mathématiques. Comme Saunderson, qui professa à l’Université d’Oxford, comme l’Ecossais Moyses qui, à la fin duxvin® siècle, fut professeur de physique et de chimie, beaucoup des aveugles que je viens de nommer ont enseigné à des clairvoyants. Il en est de même de Penjon qui, au début du xixe siècle, fut professeur de mathématiques au lycée d’Angers. Comme on le voit, les mathématiques et la philosophie prédominent. Comme poètes, si nous laissons de côté les Grecs de l’époque légendaire, les Homère et les Tirésias, et quelques Arabes dont nous ne connaissons que les noms, on ne peut guère citer que Malaval en France et Blacklock en Angleterre qui soient parvenus à une certaine noto-

riété. Nous ne pouvons pas, en effet, nommer le grand Milton qui n’a perdu la vue qu’après la quarantaine1.

Ces noms ont beau ne pas briller d’un grand éclat, ils suffisent à prouver que la cécité n’entrave pas le plein développement des facultés intellectuelles. D’ailleurs, quiconque voudra s’en assurer par luimême n’aura qu’à visiter un milieu d’aveugles instruits : on en trouve dans tous lespays, en particulier dans les grandes institutions d’aveugles. Dans tous les pays aussi on rencontre des étudiants aveugles qui fréquentent les Universités et qui se livrent avec succès à des travaux variés. En France, nous connaissons un docteur en philosophie, un docteur ès lettres, deux licenciés ès lettres, un docteur en droit et divers bacheliers ès lettres. Les progrès en ce sens ont été si marqués depuis une vingtaine d’années, depuis que les procédés spéciaux de travail ont été perfectionnés et rendus plus accessibles à tous, que le besoin s’est fait sentir de grouper dans une union internationale tous les aveugles se livrant à des études supérieures. U Association des étudiants aveugles, qui a son siège à Genève, favorise les échanges de livres en relief, toujours trop rares, et les relations de toutes sortes entre les étudiants, écrivains et professeurs de diverses nationalités. Les soixante membres qu’elle groupe actuellement ne donnent qu’une idée très insuffisante de l’activité intellectuelle qui se

1. Je ne parle pas d’Augustin Thierry, de William Prescot, l’historien américain, de Msr de Ségur, de Victor Brochard, professeur à la Sorbonne, de Henry Fawcet, ministre des postes en Angleterre, de Georges V, ioi de Hanovre, de tant d’autres qui, frappés le cécité, continuèrent dans des voies très diverses à étonner leurs contemporains par leur activité. Le problème psychologique essentiel, en effet, est ici celui de l’éducation. Ils ont montré néanmoins par leur exemple qu’en perdant la vue ils n’ont perdu qu’un outil, à la vérité très précieux, mais que leur intelligence était restée intacte.

déploie aujourd’hui dans le monde des aveugles. Certains pays, en effet, comme l’Angleterre et les Etats- Unis, n’y ont pas encore adhéré, et pourtant, en Angleterre, beaucoup d’aveugles font des études élevées pour entrer dans le clergé anglican, le seul clergé qui ouvre ses rangs aux aveugles.

Pour donner sa juste signification à ce mouvement ascensionnel des aveugles vers les études supérieures, il importe de mettre en ligne de compte qu’il se fait malgré les avis des prudents et à l’encontre des exigences pratiques. La plupart des aveugles, en effet, ont besoin de travailler pour vivre : la cécité sévit particulièrement dans la classe indigente. Or, sauf dans quelques cas exceptionnels, les études libérales n’ont pas encore donné de gagne-pain aux aveugles. La musique et le commerce attirent presque irrésistiblement à eux les meilleures intelligences et les esprits prévoyants. La haute culture, pour eux, est un luxe, une débauche, et tant qu’il en sera ainsi la proportion des aveugles qui s’y livrent restera relativement faible. Nul doute que dans des circonstances différentes il n’en doive être autrement.

Puisque d’ailleurs, dans le passé, tant d’aveugles que nous venons de nommer, et beaucoup d’autres encore que nous ne connaissons pas, livrés à leurs seules forces, sans le secours d’aucune méthode, d’aucune tradition, sont arrivés à cultiver leur intelligence, comment s’étonner, aujourd’hui qu’ils trouvent des maisons prêtes à les recevoir et à les instruire, aujourd’hui qu’on a imaginé toute une pédagogie à leur usage et des procédés de travail adaptés à leurs besoins, s’ils parviennent en grand nombre au même résultat?

Remarquons, au reste, que ces aveugles s’orientent dans toutes les directions du monde intellectuel

philosophie, théologie, mathématiques, philologie, histoire de la littérature, belles-lettres, droit; les goûts les plus divers sont représentés. Seules sont désertes les branches du savoir où la vue est nécessairement requise, comme la médecine et les diverses spécialilités de l’histoire naturelle. L’obstacle à redouter est donc non dans les facultés intellectuelles de l’aveugle, mais dans les conditions matérielles du travail; il vient du dehors, non du dedans. L’expérience nous prouve par là, et par bien d’autres signes encore, que l’intelligence de l’aveugle n’est pas seulement égale à celle du clairvoyant, mais qu’elle n’en diffère pas en nature, qu’elle ne se distingue pas par des caractères particuliers. Diderot ne pouvait pas croire qu’il en fût ainsi. Il voyait dans l’intelligence la résultante des sensations, et dès lors, à ses yeux, la perte d’un sens devait nécessairement modifier l’essence même de l’intelligence. Il estimait que l’aveugle avait une métaphysique différente de celle des autres hommes, une morale aussi qui lui était propre. Il nous a bâti de toutes pièces la morale de l’aveugle et sa métaphysique. Sans aller jusque-là, beaucoup de bons esprits émettent volontiers dans la conversation et dans leurs écrits mêmes des jugements dogmatiques, et d’ailleurs contradictoires, sur les dispositions naturelles des aveugles. J'ai lu en quelque endroit qu’ils sont particulièrement doués pour la pensée abstraite, et en quelque autre que la pensée abstraite leur est inaccessible. L’expérience fait table rase de toutes ces belles constructions logiques, étayées d’ailleurs sur des raisonnements fort séduisants. En fait, l’observation montre que non seulement chez l’aveugle entendant, mais même chez l’aveugle sourd1 * * 4, la

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