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Dans son étude sur Helen Relier (1905), M. le professeur

Stern, de Breslau, a montré que l’acquisition du langage et des

idées s’est faite chez Kelen Relier dans le même ordre que chez

les enfants normaux. La seule différence à signaler est dans la

pensée ne présente pas de caractères spéciaux déterminés par les infirmités du corps, qu’elle n’est pas conduite par ces infirmités à des conclusions qu’un observateur du dehors peut prévoir. A savoir égal, elle jouit du même degré de liberté que dans un corps intact.

Pour ceux-là cependant qui veulent établir des distinctions, j’avouerai qu’on peut noter quelques particularités qui, sans se retrouver le moins du monde chez tous les aveugles et sans leur être imposées nécessairement, se rencontrent fréquemment dans leur petit monde. Je dirai donc que souvent la distraction intellectuelle est exceptionnellement chère à l’aveugle. Gela se conçoit. C’est par les yeux que le commun des hommes reçoit la majeure partie de ses plaisirs. Privés de ces plaisirs-là, en échange les aveugles en demandent à leurs autres facultés. Ils prétendent n’être point frustrés de leur part. Ici comme ailleurs, nous retrouvons la substitution des fonctions actives à celle qui refuse le service. Ils demandent des compensations surtout au sens de l’ouïe, et l’on sait combien les aveugles musiciens sont nombreux; iis en demandent aussi et beaucoup au jeu de l’intelligence et de la réflexion. « Je suis si heureuse, écrit Helen Keller, que je voudrais vivre toujours, 'parce qu'il y a tant de belles choses à apprendre. » D’une façon générale, les aveugles aiment beaucoup la lecture, beaucoup plus en moyenne que ne font les clairvoyants de même niveau intellectuel. Dans les écoles d’aveugles, les heures de lecture en commun sont des récréations fort goûtées.

rapidité de ses progrès. Malgré les obstacles particuliers qu’elle avait à vaincre, comme Helen Keller, épelant ses premiers mots à sept ans, était de six années en retard sur les autres enfants, elle s’est développée beaucoup plus vite. Elle faisait en un mois des progrès qui demandent trois mois à un enfant d’un à deux ans.

Je sais des aveugles occupés tout îe jour, des accordeurs, des rempailleurs de chaises, qui donnent aux livres une partie de leurs nuits.

Ce goût de la lecture, ce besoin de distractions de l’esprit constituent, si je ne me trompe, un avantage intellectuel de quelque poids pour les aveugles et favorisent leur développement. Ils sont en outre souvent bien doués sous le rapport de la mémoire. À vrai dire, elle semble avoir tendance à baisser chez les aveugles depuis qu’ils écrivent plus facilement; elle reste pourtant bonne en moyenne.

Mais si nous accordons à l’aveugle quelques avantages au point de vue intellectuel, le principal sera, je crois, une tendance à la réflexion, à la concentration qui se remarque chez un grand nombre d’entre eux. Ici non plus, n’exagérons rien : chez, les aveugles comme chez les clairvoyants, il existe autant de formes d’intelligence que d’individus. Il y en a de dissipés; il y en a de capricieux et de prime-sau tiers. Chez les mieux doués, cependant, une certaine pondération se reconnaît souvent. A culture intellectuelle égale, il y a souvent, je crois, plus d’équilibre et de jugement chez l’aveugle bien doué que chez le clairvoyant. Et cela n’est pas pour nous étonner; la vue, disions-nous tout à l’heure, est le sens des distractions. Moins on est distrait, moins le rêve intérieur est interrompu par les accidents du dehors, plus on se concentre sur soi-même, plus on prend le temps de mûrir ses réflexions, de peser le pour et le contre de ses délibérations.

J’ai rencontré, dans le monde des aveugles, quelques-unes des intelligences les plus sympathiques qu’il m’ait été donné de connaître. Il ne s’agit pas ici de savants éminents; je parle d’hommes vivant sagement, intelligemment, d’hommes qui remplissent avec tact leur tâche quotidienne, quelle qu’elle soit, et qui, constamment, dans la pratique de la vie, font

preuve de bon sens et de sagesse. Parfois leur intelligence, à une grande fermeté, joint une extrême souplesse. Ne nommons personne parmi les vivants. Voici peu de temps, un homme mourait qui a laissé un souvenir ineffaçable chez tous ceux qui l’ont fréquenté. Ferdinand Bernus était professeur de grammaire et de littérature à l’Institution des Jeunes Aveugles de Paris. Très jeune il avait perdu la vue. Elève de cette institution où il devait plus tard enseigner, il y avait reçu une instruction sommaire, très insuffisante pour les besoins de son esprit. Aussi fut-il saisi de cette soif de lecture dont je parlais. Il se fit lire avec avidité, et se développa par lui-même. Nommé professeur au sortir de l’école et presque sans préparation, il dut à ses lectures la solidité et l’originalité d’un enseignement très personnel. 11 avait un goût littéraire singulièrement délicat. Il n’a rien écrit, moitié par modestie, moitié parce que chez lui l’exécution était très inférieure à la conception. Simplement, courageusement, il a fait une classe primaire pendant trente-cinq ans, jusqu’à la veille de sa mort. Un peu lent d’esprit comme de corps, tout d’abord il réagissait faiblement aux impressions du dehors, mais il était singulièrement concentré, et sa méditation était intense. Quand on avait réussi à percer l’écorce un peu froide chez lui, on rencontrait une pensée très active, un homme d’une grande pénétration et d’une réflexion originale. Il était d’excellent conseil. J’insiste sur cet exemple, parce que Ferdinand Bernus, que tant d’aveugles, ses élèves, ont aimé, paraît avoir réuni en lui quelques-uns des caractères les plus saillants qui se retrouvent dans l’intelligence de l’aveugle.

Il est clair que cette concentration a sa contrepartie. Elle provient d’une facilité particulière qu’a l’aVeugle de s’abstraire du monde extérieur, mais à cette facilité correspond une difficulté plus grande à

scruter ce monde extérieur, difficulté de documentation, de notation des documents aussi, de tout ce qu’on peut appeler les à-côtés matériels du travail intellectuel. C’est aussi sur ce point-là qu’a porté l’effort des inventeurs modernes. Certes, ils n’ont pas établi l’égalité ; les clairvoyants ignorent pourtant, en général, de combien a été réduite par eux l’infériorité de l’aveugle, combien surtout la merveilleuse invention de Louis Braille a contribué, par des bienfaits multiples à libérer leurs esprits. Elle mérite de nous retenir car elle a vraiment transformé les conditions du travail intellectuel dans le monde des aveugles.

Au reste, il est clair qu’aucune invention, qu’aucun prodige du génie humain n’empêchera qu’il faille compter avec un lamentable déchet, si l’on peut ainsi parler, que beaucoup d’aveugles soient incapables d’un développement normal et fassent grand tort à la réputation de leurs compagnons d’infortune. La cécité n’en est pas cause, l’expérience le démontre ; ce sont les maladies qui souvent accompagnent la cécité. Bien plus, ce déchet augmentera peut-être encore à l’avenir. En quelques endroits déjà on a cru reconnaître (peut-être à tort d’ailleurs) que le niveau intellectuel moyen paraît fléchir chez les aveugles. C’est que, dans ces dernières années, les progrès réalisés par la prophylaxie de la cécité ont permis de sauver certains malades qui, autrefois, n’auraient probablement pas échappé au mal. Ils en sauveront bien davantage dans la suite. Tout le terrain ainsi gagné sera reconquis sur des affections bien localisées qui n’intéressent que l’œil, en particulier sur l’horrible ophtalmie des enfants. Aussi dans les générations d’aveugles qui monteront à la vie intel lectuelle, on trouvera sans doute une proportion de plus en plus forte de malheureux dont la vue aura sombré dans auelqu’une de ces maladies profondes

qui affectent le cerveau et le système nerveux. Dieu nous garde de nous plaindre jamais de ce fléchissement intellectuel si telle en est la cause. De tous nos vœux, nous appelons le temps, hélas lointain ! où les oculistes ne permettront qu’aux idiots seuls de perdre la vue. Si jamais ce jour-là venait, encore faudrait-il bien savoir que ce n’est pas la cécité qui engendre l’imbécillité, mais que cécité et imbécillité procèdent l’une et l’autre d’une cause plus profonde. Dès aujourd’hui, il importe de ne pas l’oublier, et, si l’on rencontre quelque aveugle d’une pauvre mentalité, de résister à la tentation si commune de juger les autres aveugles par lui.

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