ET SIGNES MATHÉMATIQUES
Los gros
[■oints
représentant les caractères
sont en relief; les petits points ne
servent ici qu’à indiquer la position relative des gros dans chaque groupe de six.
La pédagogie des aveugles allait enfin pouvoir sortir de l’impasse où elle se débattait.
Sans doute le Braille coupait les communications entre l’aveugle et le clairvoyant, il isolait l’aveugle dans l’emploi d’un système spécial. Si de tout temps les livres des voyants ont été indéchiffrables à l’aveugle, en revanche, à l’époque de Valentin Haüy et de ses successeurs, ce que l’aveugle écrivait était lisible aux clairvoyants. Il était par là en relation avec le monde des clairvoyants. On ne pouvait renoncer à ces relations, et, par conséquent, il fallait, tout en leur apprenant le Braille, donner aux aveugles les moyens de correspondre avec les voyants en leur langue. Le problème que se posait Valentin Haüy n’était donc pas supprimé, et l’on devait chercher encore des procédés de plus en plus pratiques pour écrire les lettres vulgaires. Il était pourtant simplifié, et considérablement simplifié : l’aveugle n’avait plus besoin que d’écrire les lettres vulgaires, il n’avait plus à les lire. Le relief cessait donc d’être indispensable.
Braille ne négligea pas non plus cette partie de sa tâche : les procédés qu’il imagina, perfectionnés dans une direction par son ami Foucauld qui construisit un appareil analogue à nos machines dactylographiques, dans une autre par son élève Ballu qui trouva un moyen excellent de tracer en points des lettres romaines simples et claires, ont rendu de réels services. Toutefois de ce côté-là Braille n’a pas clos la question. D’autres procédés sont venus dans la suite détrôner le sien. Aujourd’hui bien des types de guide-main et bien des appareils permettent aux aveugles de tracer des caractères soit en reliefs pointillés, soit en reliefs lisses, soit en traits simplement colorés. Pour les points en relief, ils usent d’un poin-
çon qui s’enfonce dans les sillons d’une pièce métallique disposée à cet effet ou bien de caractères pointés analogues aux caractères d’imprimerie qui se gravent dans le papier. Pour les traits en relief, ils se servent d’un stylet qu’ils dirigent à la manière d’une plume, mais d’une plume qui gaufrerait le papier à la faveur d’une pièce de drap placée au-dessous. Ils tracent les traits colorés quelquefois à l’aide de caractères d’imprimerie imbibés d’encre, beaucoup plus souvent au moyen d’un crayon qui parfois écrit à l’intérieur de petites cases destinées à recevoir chacune une lettre, et parfois circule librement dans des lignes dont le haut et le bas sont repérés. Mais les machines dactylographiques à clavier sont d’un usage beaucoup plus pratique encore. Devant le crayon et devant la machine l’écriture saillante sous ses deux formes, en points et en traits, a reculé rapidement. Elle est de plus en plus abandonnée à cause de sa lenteur. L’aveugle ne l’emploie plus que lorsqu’il lui est absolument indispensable de relire ce qu’il écrit à des correspondants clairvoyants, c’està-dire dans des cas très exceptionnels1.
Rien ne montre mieux que cet abandon combien Braille avait simplifié le problème de l’écriture vulgaire. C’était un inconvénient incontestable que d’imposer l’étude de deux systèmes. Mais tous les deux étaient très simples et puis de combien d’avantages inestimables il était surpayé ! Les lettres Braille sont faciles à former : tout se ramène en effet à un mouvement élémentaire très simple, le choc nécessaire pour faire un point. Aussi, d’un apprentissage très aisé, l’écriture est de cinq à dix fois plus rapide que l’écriture vulgaire en relief. Un voyant qui écrit à la plume en moyenne vingt à vingt-cinq mots à la
1. Quelques aveugles s’en servent pour adresser leur correspondance. Actuellement c’est peut-être là son principal usage.
minute pourra bien la trouver désespérément lente, puisqu’elle ne permet guère en moyenne d’écrire que dix à quinze mots dans le meme temps1. Elle n’en apportait pas moins la possibilité de prendre des notes, de secourir et de décharger la mémoire avec une feuille de papier, d’agrandir indéfiniment ses magasins.
Pour la lecture, les progrès réalisés par le Braille sont moins frappants peut-être, car on lisait en lettres vulgaires tandis qu’on n’écrivait p?-s; mais ils ne sont pas moins précieux. Sans doute l’aveugle ne connaît pas la merveilleuse rapidité de la lecture par les yeux2 qui permet de parcourir cinq cents mots et plus à la minute, de dévorer les pages, mais il n’en est plus réduit à épeler comme les enfants ; c’est une lecture suffisante pour être tout à fait agréable à voix basse, souvent même elle est très supportable à voix haute. Beaucoup lisent de cent à cent vingt mots à la minute. J’en sais un qui dépasse deux cents mots, c’est-à-dire que son débit est très sensiblement plus rapide que celui des orateurs, qui rarement excède cent cinquante à cent soixante mots.
La supériorité du Braille au point de vue de la lecture dépend de cette propriété que, la lettre Braille étant d’une forme très simple et ne dépassant pas le champ de tactilité, est perçue dans toutes ses parties à la fois sans que le doigt soit obligé d’exécuter des mouvements de bas en haut. Sans doute si nous
1. En appliquant le Braille aux machines à écrire, on l’a depuis rendu plus rapide; mais l’usage de ces machines n’est pas encore très répandu.
2. D’après Javal, auquel j’emprunte la plupart de ces chiffres, l’œil perçoit en moyenne dix lettres à la fois; or le doigt n’en recouvre qu’une. En ce qui concerne le Braille, j’ai rectifié un peu les chiffres donnés par Javal qui, trompé par la lenteur avec laquelle lui-môme lisait et écrivait le Braille, a donné des moyennes inférieures à celles que nous constatons couramment.
observons un débutant nous constatons que son doigt s’agite en tous sens; il semble frotter la lettre avec impatience. Mais chez les lecteurs expérimentés le seul mouvement qu’on perçoive est un mouvement de gauche à droite, destiné à suivre la ligne. Même dans le système Klein, le meilleur peut-être des procédés à caractères vulgaires, et qui participe à l’un des avantages du Braille puisqu’il fait usage de points, le même résultat n’est pas atteint. Le doigt au repos ne perçoit pas avec netteté la lettre entière, ou plutôt il ne perçoit avec netteté que les lettres au dessin le plus simple, telles que I, 0 et quelques autres. Pour la plupart un léger frottement est nécessaire. Il en résulte une dépense de temps et de force mentale plus grande que dans la lecture du Braille.
Aussi dans le Braille non seulement la main droite court avec plus d’agilité sur les lignes, mais la main gauche prend souvent une part plus active à la lecture. Pour les apprentis le rôle de la main gauche est de se tenir au début de la ligne que la main droite parcourt seule, de manière à indiquer à cette main droite le commencement de la ligne qu’elle devra entamer ensuite. Mais peu à peu elle s’habitue à déchiffrer les premières lettres de chaque ligne et à décharger d’autant sa compagne. Les progrès qu’elle fait en ce sens sont tout à fait variables avec les individus. Ils sont d’autant plus grands naturellement que le travail de la main droite absorbe moins l’attention du lecteur, et nn système qui, comme le Braille, ne demande qu’uùe contention d’esprit relativement faible, les favorise évidemment. Aussi chez certains lecteurs la main gauche s’avance-t-elle jusqu’à la moitié de la ligne ou à peu près. Les deux mains alors travaillent presque également. On les voit, dans uo mouvement d’une régularité parfaite et d’une rapidité qui stupéfie les spectateurs non initiés, se joindre au milieu de la ligne, puis s’écarter cha-
cune vers une extrémité, pour se retrouver ensuite au milieu de la ligne suivante, et poursuivre ainsi, comme mues par un ressort, leur mouvement de va et vient du haut en bas de la page.
Pour ces raisons, la lecture n’est pas seulement devenue beaucoup plus rapide ; à rapidité égale elle est encore devenue plus agréable et plus instructive, parce que l’attention, moins distraite par le travail matériel, a pu se porter davantage sur la pensée. Avec une lecture plus facile et plus rémunératrice, le goût des livres a pu se répandre davantage chez les aveugles et occuper plus de place dans leur vie. A l’instruction orale succédait enfin l’instruction par le livre, et cela non seulement à l’école, mais pour ta vie tout entière. On conçoit de combien la culture intellectuelle sous toutes ses formes en devenait plus accessible.
A Vienne, où le système Klein n’a cédé que lentement devant le système Braille et a continué pendant longtemps d’être en usage dans les classes parallèlement avec lui, M. Heller a pu, voici quelques années, instituer une expérience. Il a fait concourir entre eux les élèves les plus habiles dans la lecture de chaque système. Les résultats de cette comparaison disent très insuffisamment le progrès que le Braille a réalisé en France, d’abord parce que, le Klein n’ayant pas pénétré chez nous, ce n’était pas avec le Klein qu’il entrait en rivalité; ensuite parce que les lecteurs du Braille qui ont pris part au concours étaient de médiocres champions. Ils sont instructifs pourtant, et d’autant plus intéressants à signaler que les pays de langue allemande, où ils ont été constatés, ont fait au Braille une longue opposition. Des textes de poésie et de prose ont été successivement proposés aux concurrents. En prose, tandis qu’en deux minutes les champions du Braille lisaient cent cinquante-huit mots, les champions du Klein n’en lisaient que cent
six. En poésie l’écart fut plus grand encore : cent quarante-six mots dans le même temps contre soixante-dix-sept1.
Une autre expérience a montré combien la lecture du Braille laisse plus libre le jeu de l’intelligence que ne fait la lecture du Klein. M, Heller a eu l’idée de proposer à ses lecteurs des textes composés de mots dissyllabiques, l’un de mots réellement existants, l’autre de mots imaginaires et vides de sens. Les deux textes en Klein furent lus avec une vitesse sensiblement égale : quarante-trois mots contre trente-neuf. Au contraire, en Braille, tandis qu’en deux minutes quatre-vingt-douze mots du premier étaient lus, le second, celui des mots dissyllabiques sans signification, n’était déchiffré qu’à la vitesse de soixante-huit mots. C’est dire que dans la lecture du Braille l’intelligence collabore davantage avec le doigt, qu’elle est moins paralysée par le travail mécanique.
Les bienfaits du Braille se sont progressivement étendus grâce à des applications qui ont révélé peu à peu toutes les ressources qu’il portait en lui. Rapidement divers procédés d’imprimerie ont été imaginés qui ont permis la multiplication des livres. Puis par divers moyens on a rendu l’écriture à la iois moins lente et moins spacieuse : deux sténographies, l’une orthographique et l’autre phonétique, permettent de réaliser respectivement des bénéfices : en temps de 30,46 °/0 et de 57,75 °/0; en espace de 31,91 % et de 44,86 °/©; en second lieu, l’impression à la fois sur le recto et sur le verso des pages a été obtenue grâce
1. Il convient de rappeler, pour apprécier ces nombres, qu’en allemand les mots sont en moyenne sensiblement plus longs qu’en français. D’ailleurs, c’est ici le rapport entre les nombres qui est intéressant.
à des appareils d’une grande précision qui permettent d’intercaler les points du recto entre ceux du verso; enfin divers types de machines à clavier permettent de faire simultanément les points d’un même signe au lieu de les écrire successivement au poinçon.
Le Braille s'est encore plié aux besoins des études mathématiques : non seulement il a fourni un jeu de signes suffisant pour représenter les équations arithmétiques et algébriques les plus compliquées, mais en utilisant les chiffres de Braille on a pu construire divers appareils à calculer qui ont permis à l’aveugle de disposer les opérations mathématiques de tout genre et de les exécuter rapidement1, d’échapper ainsi à la servitude du calcul mental.
La plus précieuse de ces applications du Braille est la musicographie en points saillants. Les soixantetrois caractères que fournit le signe générateur ont suffi à tous les besoins et aujourd’hui un morceau de musique quelconque peut être transcrit sans omission du moindre signe. Sans doute cette musicographie n’a pas donné au pianiste aveugle la faculté de déchiffrer : ses mains captives sur le clavier ne peuvent suivre les pages de son morceau. Du moins le déchiffrage est-il possible dans le chant où les mains sont inoccupées, et dans une large mesure aussi sur l’orgue où la main gauche suit la musique tandis que la droite l’exécute secondée par les pédales. Et puis, puisque aussi bien apprendre par cœur est la loi de l’aveugle, la musicographie en points saillants lui a donné du moins la possibilité d’apprendre par cœur autrement
1. Le principal d’entre ces appareils est le cubarithme. Grâce à la propriété que possèdent les caractères Braille de donner, par simple changement de position, des signes différents, on a pu, sur les six faces d’un seul cube, représenter non seulement les dix chiffres mais tous les signes nécessaires aux opérations mathématiques simples, en tout dix-neuf figures. Il suffit de placer cos cubes dans les petits casiers d’une plaquette consr truite à cet effet pour disposer toutes les opérations.
LA CULTUBE INTELLECTUELLE
que par l’oreille, sans secours étranger et alors qu’il n’est pas doué d’une audition exceptionnelle. C’est elle qui a permis aux aveugles d’occuper dans le monde musical la place qu’ils y ont prise depuis longtemps déjà.
Malgré tant d’avantages le Braille n’a conquis que lentement le monde. L’histoire de ses victoires progressives est l’histoire d’une longue lutte, la lutte du doigt contre l’œil. Les intérêts du doigt furent représentés naturellement par les aveugles, ceux de l’œil par les professeurs et directeurs d’écoles spéciales qui le plus souvent étaient voyants. Ceux-ci répugnaient à l’adoption d’un alphabet rébarbatif pour la vue, parce que, ne lisant jamais avec leurs doigts, ils n’en sentaient pas les inappréciables mérites. Leurs élèves, au contraire, quand ils avaient goûté aux points du Braille, ne pouvaient plus s’en détacher. Parfois ils continuaient dans les classes à faire usage du procédé que les règlements prescrivaient, alors que toutes leurs notes personnelles étaient en Braille. Il avait fallu un aveugle pour imaginer l’alphabet tactile ; il a fallu presque partout, en Angleterre et en Allemagne comme en France, l’effort persévérant des aveugles pour en imposer l’usage. Aujourd’hui des divergences ne subsistent plus guère qu’aux Etats- Unis, mais les différents systèmes qui là disputent encore au Braille la prééminence sont tous issus du Braille ; tous témoignent combien l’alphabet génial que Paris a donné au monde des aveugles repose sur de solides fondements psychologiques1.
1. Il faut observer toutefois que, dans les pays anglo-saxons, l’alphabet Moon, qui n’est que l’alphabet vulgaire très simplifié, est encore très en usage, mais il est employé exclusivement pour des aveugles tard venus à la cécité qui ont reculé devant l’apprentissage d’un alphabet nouveau.
Dans tout le domaine ainsi conquis on a organisé à peu près de la même manière la mise en œuvre de l’alphabet Braille. Il ne suffisait pas de l’enseigner dans des écoles; il fallait encore donner par lui aux aveugles la nourriture intellectuelle et moraie qui leur est nécessaire. Plusieurs presses y travaillent dans chacun des grands pays civilisés, et des copistes complètent leur œuvre au moyen de transcriptions manuscrites.
En France, nous avons trois imprimeries pour aveugles, pour ne parler que de celles qui sont vraiment actives. Elles impriment d’abord des périodiques en points saillants comme il en existe aujourd’hui, en nombre variable dans tous les grands pays1. Le Daily Mail a une édition hebdomadaire en Braille. Nous possédons en France actuellement huit petites revues de cette sorte, mensuelles, bimensuelles ou hebdomadaires. Deux d’entre elles, le Louis Braille et la Revue Braille , ont franchi leur trentième anniversaire et forment ensemble une collection de plus de 150 volumes. Le Louis Braille renseigne les aveugles sur les événements de leur petit monde spécial, tandis que la Revue Braille les tient au courant des grandes nouvelles littéraires, scientifiques, musicales, même politiques que nul ne doit ignorer.
L’impression des livres est assurément d’un profit plus considérable. Mais cette impression est coûteuse, et d’autre part les acheteurs sont peu nombreux. Leur volume d’ailleurs oppose un obstacle sérieux à la constitution de bibliothèques privées vraiment riches. Pour ces raisons on a dû se contenter longtemps des ouvrages classiques et de
1. Il existe actuellement 63 périodiques en Braille, dont 20 en anglais, 19 en allemand, 10 en français.
ceux qui sont absolument nécessaires à l’exercice des professions ordinairement exercées par les aveugles.
L’invention de Braille ne pouvait donc pas porter tous les fruits qu’on était en droit d’en attendre. Elle facilitait l’instruction de l’aveugle, mais elle ne lui donnait pas la distraction quotidienne qui lui est si nécessaire, et la possibilité de meubler richement son esprit, d’étendre ses connaissances en tout sens en dehors de sa sphère spéciale d’activité. C’est pourquoi M. Maurice de la Sizeranne, un aveugle qui a donné sa vie aux aveugles, a fondé pour continuer l’œuvre de Braille une bibliothèque de volumes manuscrits qui sont prêtés à tous les aveugles de France.
Elle n’a que vingt-cinq ans d’existence, notre Bibliothèque Braille, et déjà elle compte plus de trente mille volumes. Elle est un des chefs-d’œuvre les plus touchants de la solidarité humaine. Presque tous ces trente mille volumes ont été transcrits par des personnes du monde, des dames et des jeunes filles surtout qui chaque semaine, parfois chaque jour, consacrent quelques heures de leurs loisirs à préparer des distractions et des enseignements pour les aveugles. Chacun de ces millions et de ces milliards de petits points qui emplissent les volumes entassés sur nos rayons, et dont la multitude confond l’imagination, est un acte de charité et collabore, pour sa part, à la grande œuvre de Braille.
Dans tous les pays on a dû fonder des bibliothèques semblables. Mais, si elle a de nombreuses émules, notre Bibliothèque Braille n’a pas sa pareille dans le monde. Aucune n’approche d’elle en importance. C’est une bibliothèque originale à visiter. Sur les travées où les gros volumes s’entassent en rangs serrés, toutes les indications et les points de repère sont en Braille. Les bibliothécaires qui, pour servir
le public, circulent dans ce dédale de petits chemins sans cesse entrecoupés, étroits, resserrés entre les rangées de livres, sont tous des bibliothécaires aveugles. Pour eux, tout ici est écrit en relief : les catalogues où l’on cherche les livres demandés, toutes les fiches de la bibliothèque, les registres de prêts, les cotes mêmes qui sont inscrites sur la couverture de chacun des volumes. Si vous demandez au bibliothécaire en chef de vous lire quelque chose, ses doigts vous étonneront par leur agilité à courir à travers les lignes. Vivant sans cesse au milieu de ses chers livres, il est devenu un merveilleux lecteur. Un jour chaque semaine, le mercredi, les salles s’emplissent d’aveugles qui déposent de gros ballots de livres sur les tables : ce sont les habitués qui rapportent les volumes qui les ont distraits pendant la semaine. Des amis se retrouvent là; ils causent de leurs affaires et de leurs lectures. Puis ils repartent aussi chargés qu’ils étaient venus : ils emportent des provisions nouvelles pour huit jours. C’est la journée des Parisiens. Les jours suivants on servira la province. Dans toutes les directions on expédie des colis de volumes qui reviendront après avoir passé sous bien des doigts, plus ou moins vite selon la curiosité des lecteurs. Dans les grands centres, où les aveugles sont nombreux, on expédie de grosses caisses chargées d’une quarantaine de volumes. Elles séjournent trois mois dans chaque ville, et les inté ressés y viendront puiser librement. Elles passeront de ville en ville, de l’Ouest à l’Est et du Nord au Midi et ne rentreront à Paris qu’après avoir fait leur lourde France1.
Suivons-les par la pensée : à toutes les étapes de leur pèlerinage elles sont accueillies avec des trans-
1. Le chiffre du mouvement annuel des volumes atteindra bientôt 50.000.
LA CUITURE INTELLECTUELLE 41
poits de joie. Nous pénétrerons avec elles dans bien des réduits misérables où, sans ces volumes sauveurs, des aveugles vivraient, repliés sur eux-mêmes, dans le découragement et la détresse morale. Ils font glisser partout un rayon de bonheur et de lumière, de la seule lumière qui puisse aller jusqu’à l’ame de l’aveugle. Les lettres de remerciement, pleines d’une reconnaissance et d’une émotion débordantes, qui parviennent fréquemment à la -Bibliothèque, disent assez combien leur apostolat est fécond. Il faut entendre parler d’eux surtout les aveugles-sourds dont ils sont parfois toute la vie, l’unique lien qui les rattache au reste du monde. « La Bibliothèque Braille, disait l’un d’eux, est pour moi un vrai sauvetage intellectuel ». Et un autre : « Avec mes livres il me semble n’être plus aveugle... J’oublie mon malheur, je me sens revivre. Ce n’est plus cet affreux isolement, cette longue nuit décourageante, ce silence de mort voisin du tombeau, mais c’est la résurrection, c’est le retour à la vie, à la lumière, à la liberté de l’intelligence, c’est la joie du captif qui voit tomber ses fers ».
Une section importante de la Bibliothèque Braille est réservée à la musique. Constamment des lettres de demandes y parviennent. C’est un organiste aux abois auquel son curé réclame telle messe déterminée pour le dimanche suivant. C’est un professeur de musique dont l’élève veut exécuter tel morceau de piano que le maître ne possède pas. S’il est hors d’état de le faire jouer son crédit est ébranlé, car son concurrent clairvoyant peut se procurer ce même morceau dans le premier magasin rencontré et satisfaire tous les caprices de sa clientèle. La Bibliothèque Braille intervient. Elle prête le livre demandé et consolide les situations. Et je ne parle ici que de ses bienfaits matériels, immédiatement tangibles. Son action diffuse et la sourde infiltration de son
influence ne sont pas moins précieuses : elle tend à hausser sans cesse le niveau de la culture des musiciens, non seulement en ce qui concerne la technique de leur art, mais dans les sujets connexes comme Thistoire de la musique, et même dans les sujets qui ne s'y rapportent point du tout, mais dont la connaissance est nécessaire à un homme qui prétend tenir une place dans le monde.
Avant elle, le temps de l’école achevé, ne pouvaient continuer à lire quotidiennement que ceux qui disposaient d’un lecteur. Or, bien rares étaient les fortunés qui pouvaient s’offrir un luxe aussi dispendieux. On ne lisait pas. Aujourd’hui, à la sortie de l’école, on est invité à entretenir ses connaissances acquises, à enrichir son esprit. Un fait caractéristique témoigne du progrès accompli : les aveugles qui ont plus de quarante-cinq ans lisent presque tous fort mal; à peu près tous les bons lecteurs ont moins de quarante-cinq ans : ils appartiennent à la génération qui a profité de la Bibliothèque Braille. Les premiers se font lire quand ils en ont les moyens; les seconds se font lire encore sans doute, mais ils lisent aussi par eux-mêmes, et par suite ils lisent mieux et bien davantage.
Sans doute, quelque admirable qu’elle soit, la Bibliothèque Braille ne suffit pas encore à sa tâche. D’importants ouvrages y manquent encore. Tous les niveaux intellectuels, tous les goûts sont représentés chez les aveugles. Gomment trente mille volumes, qui peuvent constituer environ cinq ou six mille ouvrages, suffiraient-ils à tant de besoins? Mais le passé nous répond de l’avenir et l’on a compris, je pense, combien déjà dans le présent la bibliothèque qui à si juste titre porte le nom de Braille apporte un couronnement magnifique à l’œuvre du génial inventeur. Elle rend possible la culture de l’inteîliligence par le toucher.