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CHAPITRE lî

La culture Intellectuelle et Palphabet Brai île.

Le 4 janvier 1909, le petit monde des aveugles était en fête. On célébrait le centenaire de la naissance de Louis Braille. Des représentants aveugles étaientvenus de tous les pays du monde. Un élan de vénération et de reconnaissance soulevait les cœurs à la mémoire de cet homme dont, même en France, presque tout le monde ignore jusqu’au nom : c’était leur émancipation intellectuelle que fêtaient les enténébrés en honorant le souvenir de leur bienfaiteur.

Aveugle lui-même depuis l’âge de trois ans, professeur depuis 1828 à l’Institution nationale des Jeunes Aveugles de Paris où H avait été élevé, et où il mourut en 1852, Braille a consacré toutes ses pensées à améliorer le sort de ses compagnons d’infortune, et c’est lui qui les a dotés du procédé de lecture et d’écriture qui est aujourd’hui employé dans l’univers entier. Sa mémoire n’est pas moins chère que celle de Valentin Haüy : si Valentin Haüy a eu l’idée d’instruire les aveugles, Louis Braille a découvert les moyens qui ont permis à cette instruction de porter tous ses fruits.

il est parti d’un principe très simple, d’un principe qui nous semble aujourd’hui élémentaire, mais qui

était à lui seul toute une révolution dans la pédagogie des aveugles. Valentin Haüy (et c’était un point de départ bien naturel) s’était contenté d’adapter à l’usage des aveugles les procédés des clairvoyants. Pour la lecture, il avait conservé l’alphabet vulgaire ; il le traçait seulement en relief afin que les lettres pussent être perçues par le doigt de l’aveugle. N’était-ce pas ainsi qu’avaient procédé la plupart des aveugles qui, avant lui, étaient parvenus à lire et à écrire? Saunderson, l’aveugle du Puiseaux dont Diderot avait fait connaître les procédés, M!l8 de Salignac dont Grimm parle dans sa Correspondance , Marie-Thérèse de Paradies et Weissembourg avec lesquels il était en relation, d’autres encore dont la mémoire était venue jusqu’à lui. Ils faisaient sculpter en bois ou fondre en métal des caractères romains qu’ils disposaient ensuite dans des cases appropriées, ou bien ils traçaient les lettres sur du papier fort à l’aide d’ui? stylet. Valentin Haüy enseigna à ses élèves à écrire au stylet; il fit fondre lui aussi des caractères eit métal, et à l’aide d’une presse il imprima des livres en relief.

Vite on constata que les résultats étaient médiocres : l’aveugle parvenait à déchiffrer sans doute quelques phrases, mais avec une telle lenteur que fort peu pouvaient lire d’une manière acceptable. De petites dimensions, les caractères étaient confus sous le doigt ; de grandes dimensions, il était trop long de les suivre dans tous leurs contours. Les aveugles avaient quelques livres, mais ils ne lisaient pas. L’écriture donnait des résultats plus insuffisants encore : on n’en tirait aucun profit dans la pratique, elle servait seulement à piquer la curiosité du public. L’éducation de l’aveugle, et, si l’on peut ainsi parler, sa vie tout entière restaient orales. Alors des tentatives de tout genre ont été faites dans bien des pays pour simplifier le dessin de la lettre vulgaire, la rendre

plus facile à tracer et à percevoir. Ces simplifications amenèrent de grands progrès, sans doute ; la situation restait cependant mauvaise. On lisait un peu plus, mais on n’écrivait toujours pas.

C’est qu’on parlait au doigt la langue de l’œil. Il y avait là une erreur psychologique fondamentale. Le doigt est différent de l’œil. Les moyens les plus rapides pour aller à l’intelligence par le doigt ne sont pas les moyens qui permettent d’aller le plus aisément par l’œil à l’intelligence. L’alphabet vulgaire est une convention imaginée pour l’œil, par des voyants et pour des voyants; pourquoi ne pas imaginer une convention destinée au doigt et accommodée aux conditions physiologiques du toucher?

Le trait convient à l’œil ; il n’est perçu par le doigt qu’avec lenteur, et, au contraire, le doigt perçoit très aisément le point1 qui déroute l’œil. Il faut donc faire un alphabet en points pour les aveugles. Et, sans doute on peut tracer en points les lettres vulgaires, mais ces lettres sont trop complexes ; elles exigent un nombre de points trop long à tracer et à percevoir. La variété de leurs contours nécessite de leur donner des dimensions qui excèdent la surface de la pulpe du doigt. Résolument il convient d’adopter un système de signes différents dans lequel chaque caractère ne comportera qu’un nombre peu élevé de points, et par sa forme sera très exactement adapté à la forme du doigt.

Cette idée de rompre avec la tradition et de construire un alphabet tactile de toutes pièces n’avait pas pu ne pas venir à d’autres aveugles avant Braille tant

1. Depuis longtemps les psychologues ont observé que si l’on touche deux lignes égales, de petite dimension, l’une formée de points et l’autre d’un trait continu, la première paraît plus longue que la seconde. S’il s’agit de lignes de grande dimension, de plus de cinq à six centimètres, par exemple, c'est l’illusion inverse qui se produit, en règle générale.

elle était suggérée en quelque sorte par la nature même du toucher. On a conservé le souvenir de plusieurs tentatives de ce genre. Un aveugle figurait les lettres le long d’un fil au moyen de nœuds variant en forme, en grandeur et en nombre. Il entretint par ce moyen une correspondance prolongée avec un de ses amis. L’interlocuteur n’avait qu’à promener ses doigts le long du fil pour y recueillir la pensée dont il était dépositaire. Dans le même ordre d’idées, un autre aveugle, un musicien, le violoniste Dumas, écrivait sa musique au moyen de morceaux de liège, de pièces de cuir et de métal qu’il enfilait sur des cordons.

Ces essais n’ont pas eu de lendemain, et leur unique intérêt est de nous montrer que le doigt réclamait autre chose que les signes des voyants. Ils n’ont été d’aucun secours à Braille qui probablement ne les a pas même connus. Braille n’est pas redevable non plus des principes de son alphabet aux suggestions des psychologues. Il les a dues aux leçons de l’expérience, à une intuition de génie. Il n’est que juste de remarquer cependant que son intuition a été préparée dans une large mesure par ses devanciers.

Je ne parle pas du système de Klein qui avait imaginé à Vienne un alphabet vulgaire simplifié et tracé à l’aide de points saillants, car il est bien probable qu’il n’en a pas entendu parler; mais il a connu et utilisé le système de Barbier. Charles Barbier, dans le procédé qu’il présenta à l’Académie des sciences en 1821 et qui ne fut que peu de temps pratiqué, non seulement adoptait le point, mais, plus hardi que Klein, pour hâter la lecture et l’écriture, imaginait un jeu de Signes absolument nouveau. Seulement, les caractères de Barbier avaient cette particularité, qu’on jugea être un défaut, de représenter des sons et non des lettres ; surtout ils présentaient le grave inconvénient d’être trop grands pour que le doigt les perçût rapidement. Ainsi, peu à peu, les exigences

du toucher se faisaient entendre. Un pas pourtant restait à faire, et un pas essentiel. Peut-être fallait-il un aveugle pour le franchir, peut-être fallait-il un homme vivant par le toucher pour donner exactement à la lettre les dimensions que le doigt requérait.

Le prodige de l’alphabet de Braille c’est que son signa générateur n'est composé que de six points : trois en hauteur, deux en largeur. Voilà qui n’excède pas le champ de tactilité — en sorte que la perception est rapide — et qui pourtant le remplit si bien que toutes ses ressources sont utilisées1. Et, avec ce maximum de six points Braille dispose de soixantetrois signes : il a de quoi tracer toutes les lettres de l’alphabet, et non seulement les lettres simples, mais encore les voyelles accentuées et les ponctuations. Des signes même restent encore disponibles pour constituer une sténographie.

Ce n’est pas tout : Braille a voulu que son alphabet fût aisément assimilable, et il est parvenu à ce résultat, grâce à une disposition très ingénieuse : il a fait en sorte que les signes fussent déduits logiquement les uns des autres. Suivant un principe rationnel il a constitué une première ligne de dix signes qui représentent les dix premières lettres de l’alphabet ; de ces dix signes, par la simple adjonction d’un point, sont déduits les dix suivants qui forment la seconde

1. L’écartement de ces points peut varier. Le sens du lieu de la peau en effet, comme nous le verrons dans un des chapitres qui suivent, varie avec les individus, et aussi avec l’âge des individus. On écrit donc avec des lettres de dimensions différentes. En général, l’écartement de deux millimètres et demi a été adopté parce qu’il répond aux sensibilités normales (l’index perçoit comme distinct, d’ordinaire, deux points distants l’un de l’autre de deux millimètres), parce qu’il favorise mieux que tout autre en moyenne une lecture rapide, et parce qu’il permet d’apprendre le Braille môme aux persosnes âgées. Devenu aveugle à soixante et un ans, le Dr Javal, l’oculiste bien connu, se mit aisément à la lecture du Braille; il est vrai pourtant qu’il ne le lut jamais que lentement.

ligne ; Padjonction d’un nouveau point donne la troisième ligne, et ainsi de suite. Cette ordonnance n’est pas seulement une satisfaction pour l’esprit, elle présente de très notables avantages pratiques.

D’abord, comme la logique est de tous les pays, l’alphabet Braille pouvait devenir un alphabet universel. Ensuite, l’apprentissage de la lecture coûte peu d’elTort à l’enfant aveugle, moins qu’à l’enfant clairvoyant l’étude de l’alphabet vulgaire. Enfin et surtout, pour un clairvoyant adulte, qui désire entrer en relation avec un aveugle, l’initiation est un véritable jeu1 : je sais des aveugles auxquels il est arrivé de correspondre en Braille avec des clairvoyants qui n’avaient aucune notion du système ; ils avaient soin de joindre un alphabet à leur lettre, et celle-ci était lue sans difficulté2.

1. Une expérience significative k ce point de vue est rapportée dans le Valentin Haüy , le principal organe français des aveugles et des typhlophyles. Dans une école de clairvoyants on a fait lire une lettre de deux pages en Braille à deux élèves d’intelligence moyenne, choisis dans la classe qui prépare au certificat d’études. Il leur a suffi d’une demi-heure pour déchiffrer le texte proposé. Les cinq premières lignes leur ont coûté une dizaine de minutes environ ; puis la rapidité de lecture a grandi très vite. Il va sans dire qu’ils lisaient avec leurs yeux et non avec leurs doigts.

2. Pour se rendre compte de l’extrême multiplicité des procédés qui ont été imaginés pour faire lire et écrire les aveugles, et pour mieux apprécier la simplicité de celui de Braille, il est bien instructif de visiter le musée Valentin Haüy de Paris, ou encore les musées de Vienne et de Stegiitz.

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