CHAPITRE IV
La suppléance des sens. — Sa nature et son mécanisme.
Si l’intelligence de l’aveugle n’est pas amoindrie par son infirmité, sa capacité d’agir est grandement diminuée. L’homme est essentiellement un visuel. Lui ôter la vue, c’est le priver de son principal instrument d’action. Un chien qui devient aveugle continue à mener sa vie normale. Son odorat et son ouïe suffisent à ses besognes ordinaires. La cécité n’est pas rare dans l’espèce canine. Nous en avons tous connu de ces pauvres chiens vieillissants dont la vue s’éteint progressivement. A peine s’aperçoit-on de leur infirmité. Ils ne cessent point de se conduire, de chasser, de garder en bon ordre leurs moutons ou leurs vaches, de mordre au jarret ceux qui s’écartent du rang, de courir avec l’agilité que leurs muscles leur
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permettent encore. Il en va de même du cheval, au moins du cheval domestique qui, sans la vue, continue fort bien son service. La chauve-souris, devenue aveugle, pourvoit à sa subsistance. L’homme, parce qu’il est beaucoup moins doué que nombre de bêtes du côté de l’odorat, mais surtout parce que son activité est beaucoup plus riche et variée, est diminué et désemparé par la perte de la vue bien plus que la plupart des animaux.
Ce n’est pas que l’aveugle ne puisse se livrer à bien des occupations dont à première vue on serait tenté de le croire incapable. La nature semble s’efforcer de réparer le tort qu’elle lui a causé. On sait que le principe de cette réparation est dans la suppléance des sens, que les sens restés intacts se substituent à la vue absente dans quelques-unes de ses fonctions. Mais de quelle nature est cette suppléance et comment se fait-elle, voilà ce que les clairvoyants se représentent bien souvent d’une manière fort erronée. De là tant de légendes qui ont cours sur les aveugles et la difficulté qu’éprouve le public à se faire sur eux une opinion exacte, à se représenter leurs moyens d’action, et à accorder par conséquent à ceux qui demandent du travail le juste degré de confiance qu’ils méritent.
La plus commune de ces légendes est celle qui nous présente les aveugles comme discernant les couleurs au toucher. Le simple bon sens suffit à en montrer la puérilité. Jamais le toucher ne donnera des informations sur la lumière et sur la couleur, qui sont le domaine propre du nerf optique, pas plus qu’il n’en donnera sur les parfums. Si des aveugles parviennent fort bien à tricoter avec des laines de couleurs différentes et à distinguer ces laines entre elles de manière à les employer à propos, ils les distinguent non pas par la couleur, mais par quelque autre différence sensible au toucher, différence d’épaisseur, de poli, de grain, de densité, de rigidité, que sais-je. S’ils les
nomment ensuite, comme les voyants eux-mêmes, laine rouge, laine noire, laine blanche, c’est qu’ils adoptent le langage de ceux qui les entourent afin de se faire comprendre d’eux. Rien de plus. Sette puérilitépourtant est souvent répétée. Diderot, auquel on a parlé « d’un aveugle qui connaissait au toucher quelle était la couleur des étoffes », n’ose pas la critiquer. « J’ai lu dans un livre de classe », écrit M. Kunz, directeur de l’Institution des aveugles à Illzach, en Alsace, « que jadis un aveugle devint le tailleur ordinaire d’un roi parce qu’il avait su lui faire les plus beaux vêtements et les mieux choisis comme couleur, ayant appris à distinguer à l’aide du toucher les plus fines différences de nuances. » Et encore :« Un savant très distingué a assuré en ma présence avoir connu un aveugle qui reconnaissait les couleurs à l’aide du toucher. » En vain M. Kunz s’efforça-t-il de faire naître un doute dans l’esprit de son interlocuteur; L ne put que jeter le discrédit sur son école où l’on n’enseignait point une science aussi nécessaire.
Le P. Régnault dans ses Entretiens physiques se chargeait de fournir une explication scientifique de cette faculté des aveugles dont l’existence ne lui semblait pouvoir être révoquée en doute, et à ce sujet il renvoyait ses lecteurs au Journal des savants .
J’extrais les lignes que voici d’un livre qui a fait autorité au siècle dernier, le Traité des facultés de l'âme , de Garnier :
On fait mention, dit Bayle, d’un organiste aveugle, qui était fort habile dans son métier, et discernait fort bien toutes sortes de monnaies et de couleurs. Il jouait même aux cartes et gagnait beaucoup, surtout quand c’était à lui à faire, parce qu’il connaissait au toucher quelles cartes il dormait à chaque joueur. Aldrovand dit qu’un certain Jean Ganibasius de Volterre, bon sculpteur, étant devenu aveugle à l’âge de vingt ans, s’avisa, après un repos de dix années, d’essayer ce qu’il pourrait faire dans son métier. Il toucha
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fort exactement une statue de marbre qui représentait Cosme Ier, grand-duc de Toscane, et en fit après cela une d’argile, qui ressemblait si bien à Cosme que tout le monde en fut étonné. Le grand-duc Ferdinand envoya ce sculpteur à Rome, où il fit une statue d’argile qui ressemblait parfaitement à Urbain VIII.
Àbercrombie dans ses célèbres Recherches sur les facultés intellectuelles , et Taine, ensuite, dans son traité De V Intelligence , répètent, après Diderot, que « Saunderson, le mathématicien aveugle, pouvait distinguer avec la main, dans une série de médailles romaines, celles qui étaient vraies et celles qui étaient fausses1 », que «deux aveugles pouvaient dire les noms de plusieurs pigeons apprivoisés avec lesquels ils s’amusaient dans un petit jardin, rien qu’à les entendre voler au-dessus de leurs têtes ».
Sans chercher à démêler la part de vérité que peut contenir chacun des exemples précédents, tâche fort délicate, il suffit de considérer quelles autorités nous les allèguent pour nous assurer qu’une grande incertilude règne dans les esprits sur les facultés des aveugles. Quiconque se plaît à cette psychologie de fantaisie lira avec satisfaction le livre que James Wilson a publié au siècle dernier sous le titre de : Biographie des aveugles . C’est le rendez-vous de toutes les légendes abracadabrantes qui ont exi cours sur ces sujets. On y voit les prétendus miracles que l’ouïe et le toucher accomplissent quand la perte de la vue leur a donné une puissance magique. On y rencontre des aveugles qui tiennent le rôle de cochers ; d’autres découvrent, au bruit de son trot, la cécité d’un cheval
1. Dans leur pensée, comme dans la pensée de Diderot, ce serait d’après le dessin de ces médailles, et non d’après le poli des arêtes, que Saunderson aurait jugé de leur authenticité; et pourtant, ajoute Diderot, les médailles fausses soumises à son examen étaient si parfaitement imitées qu’elles trompaient les plus habiles connaisseurs voyants.
et la révèlent à des clairvoyants qui, malgré le plus minutieux examen, ne l’avaient pas soupçonnée. La critique aux hésitations chagrines n’a pas effleuré ces récits, et c’est ce qui les rend instructifs : ils nous renseignent non certes sur ce que peuvent les sens, mais sur ce que peuvent la crédulité et l’imagination des hommes.
Dans toutes ces légendes, et dans certaines allégations trop légèrement reçues par des psychologues, il faut voiries restes d’une croyance vivace chez certains peuples primitifs. L’étonnement qu’on éprouvait à voir certains aveugles agir et participer à la vie commune leur faisait attribuer des facultés surnaturelles. Dans l’ancienne Grèce, non seulement Homère, qui connaissait les destinées des dieux, mais Tirésias et la plupart des devins avec lui étaient aveugles. En Corée les aveugles sont encore aujourd’hui entourés de respect parce qu’ils ont le don de double vue. Ils gagnent leur vie, et très largement nous assuret-on, en dévoilant aux malheureux mortels les mystères de leurs destinées. En échange de la vue dans l’espace, une vue dans l’avenir, infiniment plus précieuse leur a été donnée. Ils développent parfois cette faculté naturelle dans des écoles où on leur enseigne les pratiques de l’art magique. On les emploie à exorciser les âmes et à guérir les malades. En Turquie on les utilise surtout à réciter le Coran. Ils le débitent sans le comprendre et leurs prières passent pour être à la divinité plus agréables que celles des autres hommes. Aussi les recherche-t-on dans les funérailles et dans toutes les cérémonies religieuses. En Russie un dicton populaire assure « que c’est Dieu qui instruit les aveugles et que c’est surtout en eux que ses œuvres se manifestent ».
On ne croit plus dans les pays civilisés que l’aveugle possède le don de la divination ou un pouvoir particulier auprès des puissances célestes, mais il arrive
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encore qu on accorde à ses sens une acuité miraculeuse. Comment concilier ces exagérations avec les exagérations en sens inverse de ceux (et ils sont légion) qui regardent les aveugles comme de véritables impotents? Ceux-ci sont les esprits massifs. Tant de faits constatés depuis cent vingt-cinq ans que l’on instruit méthodiquement les aveugles, tant de musiciens de mérite et d’ouvriers habiles n’ont rien pu pour les convaincre. Rencontrent-ils un aveugle adroit, ils s’étonnent d’abord, a 'priori ils le regardent comme un phénomène, le classent à part de ses congénères, puis vite le souvenir même de leur étonnement s’efface. Ils traiteront toujours l’aveugle comme un être étrange, qui ne jouit que d’une vie très réduite, un être paralysé et presque anesthésié. Ils verront en lui jusqu’au bout un meuble inutile et encombrant.
Une notion juste de la suppléance des sens et des effets qu’elle est susceptible de produire, pourrait seule prévenir ces jugements extrêmes, aussi néfastes les uns que les autres. L’admiration sans mesure n’est guère moins funeste aux travailleurs aveugles que la pitié méprisante. Elle procède de la même ignorance. Elle a pour effet elle aussi de les tenir à l’écart du commerce des hommes. Tant qu’une connaissance exacte des moyens d’action dont il dispose et des effets qu’on en peut normalement attendre ne se substituera point à ces impressions confuses, l’aveugle souffrira d’être un incompris parmi ses semblables.
On croit volontiers que chez l’aveugle les sens survivants ont une finesse plus grande que ceux des clairvoyants, qu’ils sont capables de percevoir des excitations plus faibles. C’est ainsi qu’on interprète en
général la suppléance des sens. Plusieurs psychologues ont défendu ce point de vue qui est presque universellement admis.
MM. Griesbach et Kunz ont fait à ce sujet quelques milliers d’observations. Ils en ont conclu que cette opinion commune est erronée *.
A l’aide de l’esthésiomètre,ils ont comparé le toucher de nombreux sujets aveugles avec celui de sujets
1. On trouvera les articles de Griesbach dans Pflüger’s Archiv, 4, LXXIV, pp. 577 à 638; t. LXXV, pp. 365 à 426 et 523 à 573, sous le titre : Vergleichende Untersuchungen über die Sinneschàrje Blinder und Sehender. En voici les principales conclusions, d’après l'Année psychologique , t. VI, p. 518 :
« 1° Le pouvoir de distinction pour les impressions tactiles est le môme, au repos, chez les aveugles et chez les clairvoyants ; la différence de perceptivité serait plutôt en faveur des clairvoyants ;
« 2» Chez les aveugles-nés, l’acuité tactile est un peu moindre que chez les voyants ; dans quelques cas, chez les aveugles-nés, toutes les sensibilités sont défectueuses;
« 3° Les aveugles sentent moins bien à la pointe de l’inde* que les voyants ; il y a souvent chez eux une différence dans le pouvoir perceptif des deux index ;
« 4° Chez les aveugles, il faut une plus forte excitation que ehez les voyants, pour provoquer, surtout à la main, une sensation tactile nette;
« 5° et 8° Il n’y a aucune différence entre aveugles et voyants, ni sous le rapport de la localisation des sons, ni sous celui de la finesse de l’ouïe (pour les sons produits à distance);
« 6° Le pouvoir de localiser les sons varie autant chez les aveugles que chez les voyants, et est tout à fait individuel;
« 7° En général, la localisation binauriculaire est plus précise que n’est la localisation monoauriculaire;
« 9° Il n’y a pas de rapport défini, ni chez les aveugles, ni chez les voyants, entre la faculté de localisation et l’acuité auditive ;
« 10° Il n’y a aucune différence entre aveugles et voyants sous le rapport de l’acuité olfactive. »
J’aurai lieu de contester plus loin, sur des points de détail, ces conclusions de Griesbach. Du moins il a solidement établi celte vérité, que les sens des aveugles ne sont pas supérieurs en acuité à ceux du clairvoyant. Les recherches de M. Marcel Foucault ont sur ce point confirmé entièrement son opinion.
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clairvoyants. On sait en quoi consiste l’esthésiomètre : c’est une sorte de compas dont les pointes sont appliquées à l’endroit de la peau dont on veut mesurer la sensibilité tactile; quand elles sont très rapprochées l’une de l’autre, elles ne provoquent qu’une sensation unique. On les écarte jusqu’au moment où elles sont perçues séparément, et produisent par conséquent deux sensations distinctes. L’écartement mesure la sensibilité du sujet qui croît en raison inverse de la distance qui sépare les pointes. Or, chez les aveugles il n’a pas été moindre que chez les clairvoyants. Chose singulière même, l’index des aveugles, le doigt lecteur, celui qui est le plus exercé, s’est montré moins sensible que les autres doigts. De même, un bruit donné n’est pas perçu par un aveugle à une distance plus grande que par un clairvoyant.
L’opinion contraire était si bien reçue comme un axiome que pendant longtemps les expérimentations les plus consciencieuses ne manquaient pas de la vérifier. Czermak, Goitz, Gaertner, Hocheisen, Stern l’ont tour à tour corroborée par leurs observations. Nos appareils de laboratoire pensent; ils partagent nos préjugés1. L’esthésiomètre a souvent proclamé la supériorité du sens du lieu de la peau chez l’aveugle. En bonne logique cette supériorité, chez un aveuglesourd, devenait écrasante. Chez Laura Bridgman qui était privée de quatre sens on se devait de constater, et on a constaté en effet, une sensibilité tactile esthésiométrique deux ou trois fois plus grande que celle des personnes normales. Malheureusement des mesures ont été prises depuis sur d’autres aveuglessourds, et elles n’ont pas du tout confirmé ces résultats. Même chez Helen Relier la sensibilité tactile
i. Suivant la manière dont l’expérimentation est conduite, suivant la matière dont les pointes de l’esthésiomètre sont constituées et suivant leur acuité, l’examen esthésiométrique donne des résultats très variables.
n’a pas paru à M. Jastrow être notablement supérieure à la normale.
C’est là une constatation instructive. Nous savions sans aucun doute qu’il ne suffît pas de devenir aveugle pour qu’aussitôt l’acuité des autres sens se trouve doublée. Nous savions que la suppléance ne cache aucun miracle, qu’elle n’est pas une sorte de compensation providentielle et mystérieuse par laquelle la Nature dédommagerait ses victimes. Nous tenions pour certain qu’elle est due exclusivement à l’exercice intense auquel les sens survivants sont soumis. Mais on pouvait croire que l’effet de cet exercice était de rendre les organes sensibles à des impressions moindres. À considérer l’acuité singulière que, dans le somnambulisme et dans certaines maladies, chacun des sens, l’ouïe et le toucher principalement, sont susceptibles d’acquérir, une pareille hypothèse n’avait rien d’invraisemblable. En fait elle ne se vérifie pas. Bien que les limites de l’acuité sensorielle ne soient pas marquées par des bornes immuables, il ne semble pas que l’acquisition se fasse de ce côté. L’excitation minimum nécessaire pour provoquer une sensation tactile ou auditive n’est pas moindre chez l’aveugle que chez le clairvoyant1.
N’allons pas dire cependant avec MM. Griesbach et Kunz qu’elle est plus grande. Le paradoxe a des séductions dangereuses. Les tables d’observations qu’ils ont dressées sont étrangement constantes à proclamer contre toute attente l’infériorité sensorielle des aveugles. Non seulement leur toucher et leur ouïe, mais leur odorat aurait perdu de son acuité. L’olfactomètre de Zwaardemaker consiste essentiellement
1. Des observations analogues faites sur les sourds-muets par M. Ferrari semblent nous autoriser à généraliser cette conclusion et à dire que la perte d’un sens ne rend pas les autres sens susceptibles d’être impressionnés par des excitations plus faibles.
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en un tuyau de caoutchouc que l’on bouche au moyen d’un tube de verre et que l’on recouvre entièrement à l’aide d’un second tube également en verre. Quand le caoutchouc est recouvert sur toute sa surface il ne laisse échapper aucune émanation susceptible d’impressionner l’odorat, mais plus on le fait sortir de sa gaine et plus ses émanations se font abondantes. Pour impressionner l’odorat des aveugles il faudrait en moyenne, nous assure-t-on, découvrir le caoutchouc de l’olfactomètre davantage que pour impressionner l’odorat des clairvoyants.
Il ne faut pas conclure de ces observations que chez les aveugles la puissance de perception est diminuée et que, quand un sens se perd, les autres tendent par cela même à s’émousser. Ce serait, je crois, partager une erreur dans laquelle les psychophysiciens tombent trop souvent lorsqu’ils expérimentent sur les aveugles. Nous ne saurions trop leur rappeler qu’il y a aveugle et aveugle, qu’à ne pas distinguer entrer les différentes catégories on s’expose à de graves mécomptes. Beaucoup d’aveugles doivent leur infirmité à une constitution débile, à des tares profondes telles que la tuberculose, la syphilis ou l’alcoolisme, à une hérédité de parents consanguins. D’autres ont perdu la vue par suite de quelque maladie qui a gravement affecté des organes essentiels, le cerveau, la moelle épinière, le système nerveux tout entier. Tous ceux-là sont des aveugles sans doute, mais d’autres infirmités se joignent chez eux à la cécité. La cécité n’est pas la cause de ces infirmités. Nous ne pouvons pas la rendre responsable de la déchéance qu’elles entraînent. Si nous voulons mesurer ses effets, qui ne voit que nous devons les étudier chez les aveugles sains, chez des aveugles qui ne sont qu’aveugles?
Quand M. Binet nous assure que chez nombre d’aveugles il a trouvé un crâne moins développé que le
crâne moyen des clairvoyants, je suis persuadé qu8 ses mesures sont exactes, mais aussi qu’elles ne prouvent rien et je n’en conclus pas avec lui que la cécité est une cause de dégénérescence cérébrale ; il faudrait savoir si ses sujets ne sont pas aveugles parce que dégénérés, et non dégénérés parce qu’aveugles. Il eût fallu écarter avec soin les anormaux de tout degré pour ne pas fausser nos résultats. Il eût fallu examiner non des aveugles pris au hasard, mais des sujets qu’un accident, qu’une blessure eût privés de la vue, des aveugles traumatiques comme on dit quelquefois.
Si les tables de Griesbach sont si défavorables aux aveugles, c’est parce que, sans doute, dans un souci mal compris d’impartialité scientifique, on a évité de faire un choix parmi les sujets examinés, on a reçu sinon des dégénérés complets, du moins des demidégénérés, des êtres incomplets, plus ou moins endommagés par des misères individuelles ou des tares ataviques. Voilà pourquoi la prétendue infériorité des aveugles sous le rapport des sens n’apparaît que lorsqu’on considère les moyennes. À regarder non plus des groupes mais les individus, tel aveugle rivalise fort bien en acuité de sensation avec n’importe quel voyant. Cela aussi les tables de Griesbach le montrent fort bien. Donc la cécité ici n’est pas en cause, et c’est ne voir qu’un côté du problème que de dire avec MM. Griesbach et Kunz que, lorsqu’un sens dis paraît, les autres s’émoussent par sympathie.
Les deux théories se réfutent l’une l’autre : il semble bien que la perte de la vue soit sans influence directe sur l’acuité des autres sens. La doctrine du vicariat des sens, qui en dernière analyse voudrait nous faire admettre qu’un individu doué du seul sens
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du goût parviendrait à une vie aussi riche que les êtres normaux, paraît aussi peu justifiée que la doctrine opposée en vertu de laquelle Laura Bridgman, qui n’avait que le seul sens du toucher, n’aurait pu tirer de ce sens unique que des informations négligeables. En revanche, la cécité peut placer l’individu dans des conditions favorables ou défavorables à la culture de tel ou tel sens. C’est alors d’une suppléance d’ordre purement psychologique qu’il peut être question.
Beaucoup d’enfants aveugles sont lamentablement négligés par leurs parents. Je sais une fillette qui, à près de quatre ans, n’a pour ainsi dire pas encore quitté sa petite chaise. Chaque matin le père et la mère, obligés d’aller gagner le pain de la famille, l’y attachent solidement afin de la mettre à l’abri des heurts. De la sorte ils s’assurent que la petite infirme ne se fera pas de mal. Une sœur de quelques années plus âgée a la charge de veiller sur elle. Mais l’enfant, on le conçoit, ne songe qu’à s’amuser : à peine ses parents ont-ils quitté la maison qu’elle court le village avec ses camarades. Le soir, quand tous se retrouvent, on détache la petite aveugle pour la porter au lit. Ai-je besoin de dire que, malgré ses quatre ans, elle n’a encore nulle notion de propreté, qu’elle n’a appris à se servir ni de ses jambes, ni presque de ses mains ? Il est clair que si l’on n’y met ordre tous ses sens s’assoupiront dans une sorte de léthargie. La cécité en sera-t-elle la cause? Oui, sans doute, mais la cause tout à fait indirecte. Elle a ôté aux sens de cette enfant l’occasion de s’exercer, et partant de se développer. Mais supposez qu’au lieu de la tenir ainsi à la chaîne on se soit efforcé de la mêler le plus possible à la vie, qu’on l’ait obligée à se rendre compte de tout, à tenir son rôle dans les jeux de ses sœurs, à faire mille choses par elle-même. Alors, tout au contraire, la cécité l’aurait contrainte à exercer d’une manière exceptionnelle son toucher et son
ouïe, et elle aurait ainsi favorisé leur développement.
Car la cécité peut parfaitement favoriser le développement de l’ouïe et surtout du toucher. Heureusement même, elle est pour eux une occasion de se développer beaucoup plus souvent qu’une occasion de s’émousser. Dire que chez l’aveugle le toucher ne devient pas sensible à des excitations plus faibles, ce n’est pas dire qu’il ne se perfectionne pas. Il y a d’autres manières pour lui de se perfectionner. Je ne sais si MM. Griesbach et Kunz n’ont point trop oublié cette distinction. Ils semblent trop soucieux de démontrer que le toucher de l’aveugle est inférieur à celui du clairvoyant. Que l’aveugle ne perçoive, en général, qu’une seule sensation quand les deux branches de l’esthésiomèlre sont écartées d’un millimètre et demi, il est possible; cela n’empêche pas qu’il est capable de tirer de son toucher des services exceptionnels. Que son index réclame même un écartement plus grand que les autres doigts, je le veux encore. Cela n’empêche pas que ce même index ne parvienne à percevoir jusqu’à deux miMe et deux mille cinq cents points de Braille à la minute, à les percevoir avec assez de netteté pour en bâtir des lettres, des mots et des phrases, tandis que l’index d’un clairvoyant inexpérimenté distingue à grand’peine le nombre de points dont une lettre est composée. L’esthésiomètre donne de précieuses informations, mais il ne faut lui faire dire que ce qu’il peut dire. La psychophysique nous renseigne avec exactitude sur les opérations les plus simples, mais les plus complexes échappent le plus souvent à ses moyens d’investigation et à ses mesures. Quand l’entendement s’applique aux données simples des sens, il les enrichit de sa substance, il les combine avec des éléments multiples, il leur donne une signification et une portée nouvelles. C’est par la manière dont elles sont interprétées par l’entendement de l’aveugle que ces perceptions de l’ouïe et du toucher,
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identiques en substance à celles du clairvoyant, Fera portent pourtant en général de beaucoup sur elles.
Un officier, qui voit évoluer à la fois sous ses yeux un nombre d’hommes souvent très élevé, aperçoit parfois dès le premier regard jeté sur cette foule d’uniformes une irrégularité même insignifiante dans la tenue d’un soldat, un bouton qui manque, des chaussures de fantaisie, des cheveux trop longs, que sais-je encore. Elle a échappé pourtant au promeneur qui, depuis une heure, concentre son attention à suivre tous les mouvements des hommes. Serait-ce que la vue de l’officier est plus perçante? Mesurez-la, vous constaterez qu’il n’en est rien. Peut-être même est-elle plus faible. Mais, grâce à une éducation spéciale, sa conscience sait mettre en relief, parmi les données des sens, celles qui intéressent l’exercice de sa profession. Pour un blanc qui débarque en Chine, tous les jaunes se ressemblent d’abord; au bout de quelques jours la pratique lui a appris déjà à les distinguer. Est-ce à dire qu’en ce peu de temps sa vue s’est affinée?
Cette supériorité de l’aveugle, bien entendu, est tout accidentelle. Elle vient des conditions de vie qui lui sont faites, et il suffirait que le clairvoyant se soumît aux mêmes exercices pour se l’assurer. Jean- Jacques Rousseau voulait que son Emile fût aussi adroit qu’un aveugle dans l’obscurité, et qu’il conduisît tous ses sens au plus haut degré de perfectionnement dont ils sont capables. Ce que les circonstances font, la volonté peut le faire. Elle y parvient pourtant moins aisément : toute la vie, en effet, jusque dans ses moindres actions, contribue à développer le toucher de l’aveugle. Un clairvoyant devrait se condamner à une existence bien artificielle pour se mettre dans des conditions aussi favorables. Que dirions-nous d’un homme qui jouirait de ses deux yeux et qui s’obligerait néanmoins à ne lire que des livres
en système Braille? En principe du moins, le clairvoyant peut s’assurer indubitablement toutes les conquêtes de l’aveugle.
Î1 n’y faut pas voir, comme on le fait trop souvent, une sorte d’héritage que, à la mort d’un de leurs frères, les sens survivants viendraient à se partager. J’y vois plutôt l’image d’un atelier que viendrait de quitter subitement l’un de ses ouvriers, le plus actif de tous et le plus intelligent, un de ces travailleurs d’élite qui, par le seul ascendant de leur supériorité, réduisent à presque rien l’initiative de leurs compagnons et accaparent peu à peu la direction effective de la maison. Sans doute devant l’énorme surcroît de besogne qui leur incombe, les ouvriers restants peuvent, par découragement, se laisser aller à travailler moins que par le passé, et à réduire d’autant, avec la production commune, le salaire de chacun d’eux, mais, s’ils sont vaillants, ils peuvent, en revanche, redoubler d’efforts et profiter du besoin impérieux où le patron est de leurs services pour améliorer leur situation matérielle. Que leur camarade, au reste, au lieu de se retirer, eût seulement renoncé en leur faveur à une partie de la tâche qui lui était confiée, et le résultat pour eux eût été identique.
En dernière analyse, cette faculté d’interprétation qui permet aux sensations tactiles de l’aveugle de suppléer, dans une certaine mesure, les sensations visuelles, se réduit, je crois, à trois particularités essentielles : l’art de toucher, une faculté plus grande d’associer des éléments psychiques très variés avec les impressions tactiles, et une mémoire plus développée de ces impressions.
Il y a voir et regarder, entendre et écouter. Il y a de même toucher et palper. Le médecin palpe l’es-
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tomac de son malade, le drapier palpe ses étoffes. Mais en dehors de quelques cas particuliers, le clairvoyant ne palpe pas. Il n’est pas habitué à demander aux impressions tactiles les renseignements qui lui sont nécessaires, ou il ne leur en demande qu’un minimum.
L’aveugle, au contraire, palpe sans cesse, et c’est du toucher qu’il attend les informations d’où dépend sa préservation, et qui dirigeront son activité. Il lui demande non seulement des masses de connaissances que l’œil donne aux autres plus aisément et plus sûrement, mais encore des renseignements que l’œil semble seul pouvoir fournir. C’est à la chaleur de l’ampoule qu’il jugera si l’électricité est allumée. D’après le grain des laines qu’elle emploie, la tricoteuse aveugle en distinguera les couleurs et les assortira dans son travail.
Inversement les clairvoyants sont portés à juger par la vue même des qualités sensibles qui ressortissent directement au toucher, dont le toucher seul est juge compétent. Entre un papier fin et une mousseline de même couleur la différence est tactile beaucoup plus que visuelle, et néanmoins c’est par la vue qu ils les distinguent le plus souvent. Une simple inspection les avertit si une étoffe est rugueuse, si un corps est dur, même parfois s’il est lourd ou léger. Un effet d’ombre et de lumière, des représentations visuelles généralement associées aux impressions tactiles de rugosité ou de pesanteur leur épargnent îa peine de tendre la main.
Voilà pourquoi, même lorsqu’ils les touchent, la vue empêche les clairvoyants de recueillir des objets toutes les impressions tactiles qu’ils seraient susceptibles d’en recevoir. L’aveugle ne perçoit rien par le toucher, en maniant une pièce de monnaie, que le clairvoyant ne puisse percevoir de même, mais, pour distinguer cette pièce des pièces d’autre valeur, il a
besoin d’en observer les moindres caractères tactiles. Le clairvoyant n’a que faire d’y attacher son attention puisqu’un regard rapide suffît à le renseigner. L’impression visuelle cache et, en quelque sorte, annule l’impression tactile.
Le même phénomène se remarque encore, au second degré si je puis dire, chez les aveugles-sourds. On dirait que la suppléance des sens, dont le rôle est, non de créer sans doute, mais de mettre en lumière des ressources de plus en plus cachées à mesure que nous descendons l’échelle des infirmités, s’ingénie à leur trouver de nouvelles compensations. Derrière les sons et masquées par eux à la conscience des entendants, elle découvre des impressions tactiles nouvelles, comme elle en découvre pour les aveuglesentendants derrière les objets de la vue. Les aveugles-sourds tirent des vibrations mille indications précieuses. Par les vibrations seules ils percevront que la porte de l’appartement s’ouvre ou se ferme, qu’un tambour bat à quelques mètres devant eux. Us reconnaissent non seulement qu’une troupe de soldats passe dans la rue, mais qu’une personne s’avance vers eux. Au mouvement particulier qu’elle imprime au parquet, les plus habiles distinguent même quelle est cette personne pour peu qu’elle soit de leurs familiers.
M. Malossi, aveugle-sourd depuis l’âge de six ans, est mécanicien à l’Institut des aveugles de Naples, et c’est d’après les vibrations tactilement perçues qu’il dirige les mouvements de ses machines. A poser la main simplement sur la nuque d’un de ses compagnons, son toucher lui apprend s’il parle ou garde le silence, s’il rit ou pleure. M. Guégan, bien que sa surdité soit complète, m’assure qu’il est parfois arraché brusquement à son sommeil par les pas d’un visiteur qui pénètre dans sa chambre; il n’est pourtant alors en communication avec le plancher, sans
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doute un peu mobile, que par les pieds de son lit.
A toucher légèrement les organes extérieurs de la parole chez leurs interlocuteurs, on sait que certains aveugles-sourds parviennent fort bien à suivre une conversation. Helen Keller, à cet effet, pose simplement le pouce sur le larynx, l’index sur les lèvres et le troisième doigt sur le rebord de l’une des narines. M. le professeur Stern, dans la visite qu’il lui a rendue, s’est ainsi parfaitement fait comprendre d’elle, bien que sa barbe et sa prononciation imparfaite de la langue anglaise fussent des obstacles sérieux, et bien que plusieurs noms propres se fussent glissés dans le dialogue. Il a assisté à une conversation aisée et rapide entretenue par Helen Keller au moyen de ce procédé avec l’une de ses amies.
Elle connaît et distingue au toucher les bruits de diverses machines et les cris des différents animaux, comme nous les distinguons à l’audition. Bien plus, dans les cris d’un même animal elle démêle bien des nuances différentes : du miaulement au ronronnement le chat a pour elle aussi diverses manières de s’exprimer, et l’aboiement de colère ne se confond pas pour ses muscles sensibles avec le jappement de caresse. Il va de soi qu’elle touche de même les vibrations musicales en posant simplement la main sur un instrument, piano ou violon, faculté qu’elle partage d’ailleurs avec beaucoup d’autres aveuglessourds.
Un contact direct avec le corps en vibration n’est pas nécessaire. Quand M. Stern fut reçu chez Helen Keller, deux coups frappés sur la rampe avertirent l’aveugle-sourde de la présence d’un visiteur. Au cours de l’entretien, elle remarqua le passage d’un train qu’on entendait dans le voisinage.
De même, lorsque les aveugles-sourds sont doués d’un i/dorat fin, les besoins de la pratique leur font discerner dans les parfums des nuances subtiles qui
échappent aussi bien aux aveugles-entendants qu’aux clairvoyants. Pour Helen Relier, chaque personne a son parfum particulier qui la fait reconnaître. Il en va de même pour Yves Guégan et pour Marie Æeurtin. De cette dernière, M. Félix Thomas nous dit, par exemple :
Son odorat est si subtil qu’il lui fait reconnaître les personnes bien avant qu’elle ait eu le temps de les toucher. Il semble même que chacune ait pour elle une odeur particulière, un signe distinctif comme chaque fleur a son parfum qui ne la trompe jamais. La prie-t-on, par exemple, de se rendre à l’ouvroir pour transmettre un avis à quelqu’une de ses compagnes, vivement elle se dirige vers la place habituelle occupée par son amie, et, si elle ne l’y trouve point, on la voit aussitôt qui s’arrête, tourne la tête lentement et cherche, en respirant, un indice qui la renseigne. Il est bien rare alors qu’elle cherche longtemps.
Toutes ces nuances subtiles des parfums et toutes ces vibrations, l’aveugle-entendant les percevrait sans doute lui aussi si les bruits qui emplissent ses oreilles ne le dispensaient pas, bien plus ne le détournaient pas de les remarquer. Comme ceux qui n’entendent pas il distinguerait sans doute ses amis au contact de leur main s’il ne trouvait dans leur voix un guide plus sûr. Nécessairement il doit trouver des ressources plus grandes encore dans les déchets de sensations que méprise le trop riche et dissipateur clairvoyant.
Et puis, en vertu du même principe, lorsqu’il s’agit non plus d’apprécier l’écartement de deux pointes mais de percevoir simultanément trois sensations ou davantage, de démêler au toucher les divers éléments d’un relief, l’aveugle reprend l’avantage sur le clairvoyant. Le professeur Cesare Colucci de Naples a mis cette supériorité en pleine lumière au moyen de ses expériences. Sitôt que nous passons de la sensation simple à des sensations plus complexes le rôle de ’esprit intervient dont la fonction première est de
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synthétiser les données des sens. Il bâtit ainsi les représentations des objets qui sont nécessaires à ses opérations. Il semble communiquer au doigt son avidité de savoir.
A son commandement, voyez comme l’index et le médius activent et coordonnent leurs mouvements d’investigation. Ils explorent l’objet dans tous les sens pour s’en faire une idée d’ensemble. Puis les voilà qui s’attachent aux différentes parties ; là effleurant seulement la surface, ici la pressant avec insistance, la frottant à diverses reprises, allant et revenant sur eux-mêmes, détaillant les moindres reliefs et se glissant dans toutes les sinuosités. Voyez, en revanche, à l'approche des objets dangereux ou fragiles, combien ses mouvements se font mesurés, sûrs, maîtres d’eux-mêmes. Vous tremblez de suivre l’index au bord d’une lame aussi tranchante ; il ne court aucun risque. Il a la précision d’un scalpel. L’œil du peintre tâte avec les mêmes alternatives de minutie et d’impatiente avidité le modèle dont il veut imprégner son imagination, mais jamais le doigt du voyant ne se fait à ce point le prolongement de son cerveau.
L’attention a donc pour rôle, en stimulant l’activité du doigt, de procurer à l'aveugle des sensations tactiles plus complexes, et surtout de conduire dans le plein jour de la conscience des sensations tactiles qui d’ordinaire passent inaperçues. Le rôle de l’association sera de donner à ces sensations tactiles une riche signification.
La faculté qu’a l’aveugle d’associer très richement les données du toucher entre elles et avec des éléments psychiques de toute nature, est à la fois la conséquence et le principe de cette avidité avec laquelle il palpe les objets. C’est parce que le doigt
enquête avec précision que les éléments de connaissance fournis par lui sont propres à s’associer en vue de la pratique, et c’est, en revanche, parce gue l’esprit a besoin d’éléments tactiles pour bâtir ses idées au moyen d’associations, que le doigt travaille avec tant d’activité.
L’esprit néglige bien souvent chez les voyants les matériaux fournis par le toucher. Ce n’est pas que le rôle du toucher soit médiocre dans leur formation intellectuelle. Les psychologues ont montré que c’est lui qui fait l’éducation de la vue et que nous lui devons les connaissances des propriétés essentielles des corps. Mais si sa part est grande dans le développement de l’intelligence, une fois que l’intelligence est arrivée à maturité, son activité se réduit en général, et les renseignements qu’il apporte, relativement en petit nombre, restent dans le demi-jour de la subconscience. L’esprit n’en tire presque rien parce qu’il trouve dans les données de la vue tous les matériaux dont il a besoin pour construire ses idées.
Chez l’aveugle, au contraire, où les matériaux visuels font défaut, l’esprit amasse les éléments fournis par le toucher, les éclaire les uns par les autres, les combine et les associe de mille manières. Des doigts lui viennent ses aliments les plus substantiels, il n’a garde de les négliger. Si le clairvoyant heurte son genou contre la muraille, s’il touche son fauteuil de la main, immédiatement les images visuelles de son genou et de son fauteuil se dressent dans son cerveau. Il en voit la couleur et la forme. C’est dire assez que les images tactiles sont pour lui sans prix; elles ne font qu’évoquer les images visuelles, celles dont il fait constamment usage. Bien mieux, supposez-le dans l’obscurité. Il se lève la nuit, il cherche son bougeoir sur sa table. Cette fois, du moins, pensez-vous, il n’a plus que le toucher pour se guider. Vous vous trompez. C’est encore la vue qui le secon-
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dera surtout. Immédiatement l’image de la table et des objets avoisinants se présente devant ses yeux dans les ténèbres, et c’est d’après cette image r d’après les objets qu’elle lui montre qu’il coordonne tous ses mouvements. Heurte-t-il son pouce sur l’encrier, l’image de l’encrier se détache dans sa vision, groupant autour de lui la statuette de Tanagra, le buvard, le classeur, le bougeoir, dans les positions respectives qu’ils occupaient la veille au soir, et lui fournit ainsi un utile point de repère. Chez l’aveugle il en est tout autrement. Même dans la veille c’est au moyen de représentations dont tous les éléments ont été fournis par le toucher qu’il coordonne ses mouvements. Les données qu’il lui doit sont tenues de s’agréger en systèmes de plus en plus complexes, et de ces systèmes elles forment le noyau de même que les données visuelles forment le noyau de toutes les représentations du clairvoyant.
C’est par cette faculté d’association que s’explique ce que l’on appelle volontiers le miracle de la lecture chez les aveugles. La lecture des aveugles n’a rien de plus prodigieux que la lecture des clairvoyants ; seulement, comme elle nous est moins familière, nous l’admirons davantage. Sans nul doute, s’il fallait que chacun des points fût perçu distinctement et dans la pleine lumière de la conscience, les mots se succéderaient avec une singulière lenteur et il faudrait bien du temps pour arriver au bas d’une de ces pages toutes criblées de petites bosses comme les feuilles où nos vers à soie déposent leurs œufs. Il n’en est rien, ni les points, ni les lettres, ni même les mots, je dirais presque ni les phrases dans leur contenu ne sont distinctement perçus. L’esprit va droit au sens, à la pensée qui seule l’intéresse. Toute lecture lapide suppose une somme prodigieuse d’associations grâce auxquelles un petit nombre de ses éléments suffit à suggérer la lettre, un petit nombre de lettres à suggé-
rer le mot, un petit nombre de mots à suggérer la phrase ; l’esprit tirant de son propre magasin et suppléant tout ce qui, dans cette opération, reste dans l’ombre de la subconscience. Et les choses ne se passent point pour l’aveugle autrement que pour le clairvoyant : lui aussi va droit au sens et ne s’attarde pas à percevoir chacun des signes qui, par l’intermédiaire des yeux, l’évoquent dans la pensée.
Dire que les données du toucher sont combinées dans de multiples associations, c’est dire qu’elles tiennent une grande place dans la mémoire de l’aveugle. Plus est grand le nombre des éléments de conscience auxquels une impression est agglutinée, plus aussi elle a de chances de revivre. Tout ce qui est isolé dans la conscience périt, et dans la vie psychique aussi il est vrai de dire que l’union fait la force.
On sait combien est imprécise l’expression vulgaire « avoir de la mémoire ». Il y a non une mémoire, mais des mémoires, autant de mémoires, disent certains psychologues que nous avons de sens. La mémoire auditive et la mémoire des mouvements du larynx sont souvent assez développées chez l’aveugle, mais surtout la mémoire tactile chez lui est caractéristique. Il est des aveugles qui retiennent avec une singulière précision les moindres accidents du terrain, et ils en tirent grand parti pour se diriger. Le profit escompté explique et la multiplicité des associations dans lesquelles ces impressions s’intégrent, et leurs facultés de reviviscence.
M. le Dr Desruelles a étudié récemment un cas intéressant de mémoire tactile chez un aveugle-né, le jeune Fleury, qui, sans être à proprement parler un calculateur prodige, présente des aptitudes notables
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pour le calcul mental. Presque inculte, médiocrement intelligent, présentant des signes de dégénérescence, il ne se distingue, comme la plupart des calculateurs de son espèce, et en particulier comme Inaudi, le plus célèbre d’entre eux, que par cette faculté de compter mentalement. Elle suppose une hypertrophie de la mémoire. Mais tandis que chez les autres la mémoire hypertrophiée est ou la mémoire visuelle, ou la mémoire auditive, ou la mémoire motrice-laryngée, chez notre aveugle la mémoire tactile plus que toute autre semble être utilisée. En calculant, il touche ses chiffres comme d’autres les voient ou les entendent. Ce n’est pas antérieurement à toute instruction, comme 7naudi, que Fleury s’est découvert son talent naturel de calculateur, mais seulement lorsqu’on lui a appris à connaître les chiffres tactiles de Braille. Il se représente, nous assure-t-on, pendant qu’il opère, les petits cubes qui servent à les figurer. Encore aujourd’hui il retient mieux les nombres quand il les a lus que quand il les a entendu énoncer.
L’interrogatoire de Fleury, dit M. Desruelles, nous donne en outre des renseignements précieux sur sa mémoire, et son attitude bizarre pendant qu’il calcule ne peut s’expb quer que par cette mémoire tactile. Il nous dit que, lorsqu’il calcule, il se représente l’appareil Braille1 (composé de carrés de plomb), qu’il compte sur ses doigts, et, en effet, son attitude s’explique par ses déclarations. Lorsqu’il fait une opération ses doigts remuent avec, une extrême rapidité. Avec la main droite il tient les doigts de la main gauche les uns après les autres, l’un représente les centaines, un autre les dizaines, un troisième les unités. Fébrilement, il promène les doigts sur le bord de sa veste, et il est curieux de le voir suppléer à ses images tactiles par des sensations qui correspondent à celles qu’il aurait en touchant ses
1. 11 s’agii évidemment ici de l’appareil appelé cubarithme, qui est dû non à Braille, mais à MM. Oury, Matteï et Émile Martin, et dans lequel les chiffres sont représentés au moyen de petits cubes.
cubes. Il ne paraît pas écouter, comme le faisait Inaudi en calculant; toute son attention est fixée aux mouvements de ses doigts et aux souvenirs éveillés et avivés par les sensations qu’il a en les touchant. Il semble donc bien que ce sont les images tactiles qui dominent pendant ces opérations et que sa mémoire est à type tactile prépondérant.
Miss Helen Keller semble nous présenter un autre cas bien remarquable de mémoire tactile. Etant sourde et aveugle, elle se sert coutumièrement de l’alphabet manuel des sourds, et c’est par la main qu’elle entend les conversations, qu’elle participe à la vie ambiante et que la plupart de ses idées lui sont venues. « Quand un passage de ses livres l’intéresse, nous dit-on, ou qu’elle désire le fixer dans sa mémoire, elle se le répète rapidement sur les doigts de la main droite, quelquefois aussi ce jeu des doigts est inconscient, elle se parle à elle-même dans l’alphabet manuel. Souvent, quand elle se promène dans le hall ou la véranda, on peut voir ses mains se livrer à une mimique effrénée, et les mouvements rapides de ses doigts forment comme un multiple battement d’aile* d’oiseau. » Cette particularité se retrouve même chez son institutrice, qui a contracté une grande habitude de converser avec elle. « Miss Sullivan déclare que son élève et elle se souviennent dans leurs doigts de ce qu’elles ont dit. » Gomme dans le cas de Fleury, nous constatons ici une grande mémoire motrice en même temps qu’une mémoire tactile exceptionnelle.
Tout ce que nous venons de dire pour le toucher, nous pourrions le répéter pour le sens de l’ouïe et nous avons lieu de remarquer qu’en ce qui le concerne, les choses se passent de même. Nous verrons l’aveugle observer et utiliser, pour se conduire, des impressions sonores extrêmement ténues que le clair-
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Si
voyant perçoit lui aussi mais qu’il néglige. Nous verrons ces impressions, grâce à des associations multiples, lui fournir des renseignements que le clairvoyant demande habituellement à la vue. C’est ainsi que, pour apprécier les dimensions d’une salle il écoute le bruit de ses pas sur le plancher et leur répercussion sur les parois. Le clairvoyant lui aussi a observé bien évidemment que les bruits résonnent tout autrement à l’air libre et dans un puits resserré. Il ne lui faut pas un grand effort d’imagination pour comprendre qu’entre ces deux termes extrêmes il doit exister une échelle ininterrompue de sonorités qui, par d’insensibles variations, vont de l’un à l’autre. Mais il n’a pas eu besoin d’observer les sonorités diverses et leur relation aux dimensions des pièces closes où elles se produisent, parce qu’immédiatement et sans effort sa vue mesure l’horizon. Aussi ne les connaît-il point.
Pour l’ouïe, comme pour le toucher, le progrès est incontestablement dû au même principe, à l’activité de l’esprit qui interprète, enregistre et organise avec une économie plus parfaite les données sensorielles. Voilà comment il faut comprendre le vicariat des sens. L’esprit a pour fonction d’unifier les éléments qui lui sont fournis par les sens, de les coordonner, de les synthétiser en vue de l’action. Avide d’action, il aspire par toutes les fenêtres ouvertes l’aliment dont il vit, il réclame impérieusement à tous les sens les matériaux qui lui sont nécessaires. Soumis aux sens, il les commande au besoin et les transforme pour son usage. Nos perceptions, qui nous semblent venir exclusivement du dehors, sont en fait construites en bonne partie par lui. « Percevoir, dit M. Bergson, finit par n’être plus qu’une occasion de se souvenir. » L’élément venu du dehors est immédiatement submergé par un flot de souvenirs, et c’est ce flot qui donne à la sensation toute sa signification.
Chez le clairvoyant, dont les yeux sont ouverts sans cesse, toutes ces réserves de conscience qui animeront et vivifieront les impressions externes sont des images visuelles, et, de l’extérieur, les impressions visuelles presque seules ont la force de les évoquer en foule. Les sensations tactiles n’éveillent que peu ou point d’écho. Elles restent mortes, ou ne reçoivent qu’un commencement de vie. Elles ne sont que faiblement interprétées. Chez l’aveugle, dont les yeux sont clos, l’esprit bâtit de manière tactile tout le substratum de la conscience, et ce sont les impressions tactiles qui ébranlent profondément toute la masse cérébrale. Elles reçoivent un maximum d’interprétation. Elles sont enrichies de tout l’acquis de la personnalité.
Ce sont deux mondes hétérogènes. Aussi le clairvoyant, auquel toute cette vie des impressions tactiles est étrangère, s’imagine souvent avec peine ce que peut être l’activité de l’aveugle. Il y voit un mystère. 11 est tout imprégné de cette persuasion que si ses yeux se fermaient, sa vie active se briserait et sa conscience se viderait en quelque sorte de son contenu. Comment en serait-il autrement, puisque tout en lui est vision ? Il ne se dit pas que l’esprit qui veille en lui rattacherait sa vie d’hier à celle de demain, relierait les impressions visuelles du passé aux impressions auditives et tactiles qui de jour en jour prendraient plus d’importance, et de jour en jour seraient fécondées davantage. Jusque chez les aveugles-sourds, il sait opérer le miracle d’une vie complète. Il se cramponne au peu d’organes qui nous restent, et, riche des hérédités accumulées, il en tire des ressources inattendues.
Dans l’hypothèse du sens commun, qui voit dans la suppléance des sens une sorte de compensation delà nature, à quelle prodigieuse finesse ne parviendraient pas les sens de ceux qui, à la privation de la vue,,
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joignent encore ta privation de l’ouïe ! Les faits la confondent. A M. Kunz, en revanche, qui prétend que la perte d’un sens tend à émousser les autres sens, je demanderai comment il est possible que tant d’aveugles devenus sourds continuent à se servir aussi habilement que par le passé de leur odorat et de leur toucher; comment quelques sourds-aveugles, frappés dès la première enfance, lorsqu’on a pu percer l’épaisse couche de ténèbres dont leur esprit est enveloppé, et éveiller en eux la pensée assoupie, sont parvenus à un si haut degré de culture et à une adresse relativement si remarquable. Exciter l’activité vitale, le désir de vivre, le besoin d’agir, tout est là. Le rendement des sens, si l’on peut ainsi s’exprimer, pour peu que les organes soient sains, dépend de l’énergie psychique plus que de tout autre facteur peut-être. Ecoutez Helen Relier, dont les yeux sont hermétiquement clos, les oreilles éternellement silencieuses, murée dans sa prison d’airain, écoutez-la nous dire : « Il me semble parfois que toutes mes fibres sont des yeux ouverts pour percevoir l’immense foule des mouvements de cette mer de vie dans laquelle nous plongeons ».