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CHAPITRE V

Le sens des obstacles.

L’une des manifestations les plus typiques de cette suppléance des sens nous est fournie par ce qu’on appelle communément le sens des obstacles ou encore, très improprement comme nous le verrons, le toucher à distance. Il s’agit de cette faculté qu’ont la plupart des aveugles de pressentir à quelque distance la présence des objets auprès desquels ils passent ou contre lesquels ils sont sur le point de se heurter. Ils localisent, en général, sur le front ou sur les tempes ces sensations, et seuls ou presque seuls sont perçus les objets qui se trouvent à la hauteur du visage. Un aveugle doué de cette faculté, rencontrant un arbre sur son chemin, au lieu de se jeter dessus s’arrêtera fort bien à un ou deux mètres de lui, quelquefois davantage, le contournera, et poursuivra ensuite sa route avec assurance. Tous ceux qui ont étudié les aveugles ont signalé ce fait. Il est mentionné déjà dans la Lettre de Diderot sur les aveugles.

On a cru reconnaître là des sensations d’un ordre nouveau. On a parlé d’un sixième sens des aveugles, et ce terme de sixième sens est même le plus communément employé pour désigner ces phénomènes. C’était toujours l’ancienne conception de la sup-

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pléance : Téclosion d’une faculté nouvelle venait préserver l’aveugle des accidents auxquels l’exposait son infirmité.

En fait, si les nombreux physiologistes qui, depuis une dizaine d’années, ont étudié le sens des obstacles sont fort peu d’accord entre eux et en fournissent des explications très diverses, personne n’admet plus qu’il y ait là des sensations sui generis. Il est vrai que M. Wœlfflin parle d’une sensibilité particulière du nervus trigeminus et d’émanations des objets qui n’auraient pas encore été étudiées, mais tous les autres observateurs s’accordent pour rapporter ces impressions à des sensations déjà connues, sensations de pression, sensations de température, sensations d’audition. Les divergences ne commencent que lorsqu’il s’agit de choisir entre ces différents ordres de sensations.

On doit admettre aussi que le sens des obstacles n’est pas propre aux aveugles. On a constaté son existence chez un bon nombre de clairvoyants. La plupart d’entre eux, sans doute, n’en ont pas conscience. Il est, en effet, constitué d’impressions si sourdes que sans un effort d’attention elles ne sont pas perçues. Or, elles sont inutiles au clairvoyant que ses yeux avertissent de si loin de la présence d’un objet. Faute d’emploi elles restent donc chez lui incultes et généralement inaperçues. Mais quelques personnes, en se livrant à des promenades nocturnes, dans une profonde obscurité, en ont observé en elles-mêmes des traces plus ou moins développées. M. Kunz les a reconnues chez quelques sujets en leur bandant les yeux.

M. G..., dont le champ visuel est depuis quelques années singulièrement réduit, m’écrit que, lorsque les obstacles occupent ce champ visuel, leur présence lui est révélée par la vue seule, mais que, lorsqu’ils sont placés en dehors, des sensations au front et aux

tempes lui permettent de les deviner. Dans ce dernier cas, la puissance inhibitrice de la vue est mise en pleine lumière.

On peut donc conclure que, ici encore, il n’y a rien de nouveau chez l’aveugle que l’utilisation de propriétés physiologiques que le voyant possède et qu’il néglige.

Je ne conclus pas de là, d’ailleurs, avec M. Kunz, que, à quelque âge qu’on devienne aveugle, on a des chances égales de posséder le toucher à distance. Ce sont là des exagérations que l’expérience confond. En fait, il est des aveugles tard venus à la cécité qui n’en sont pas privés, mais ils sont relativemeut peu nombreux, et ce sont en général des aveugles frappés dans la jeunesse qui évitent les obstacles avec le plus de sûreté et qui les pressentent aux plus grandes distances.

Circonscrit de la sorte, le problème ne paraît plus présenter de grandes difficultés. Pour choisir entre les diverses causes proposées, entre les impressions de chaleur dont parle le Dr Crogius, les sensations de pression que soutient M. Kunz, et les sensations d’audition qui ont M. Truschel pour principal avocat, il semble qu’il n’y ait qu’à interroger quelques aveugles, et, au besoin à faire quelques expérime» talions destinées à contrôler leurs assertions.

Mais les aveugles interrogés hésitent et se contredisent. Si la grande majorité d’entre eux affirme qu’il s’agit d’un toucher à distance, les plus réfléchis, ceux qui ont l’habitude de l’observation, sont obligés d’avouer que le phénomène leur paraît complexe et qu’ils en ignorent la cause. Et puis l’expérimentation, toujours délicate en psychologie quand elle cherche à mettre en évidence non les phénomènes, mais leurs

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causes, se heurte ici à un obstacle partculier : les sensations à étudier sont extrêmement instables. Elles s’altèrent avec les moindres variations des conditions externes ou des dispositions internes du sujet. L’état atmosphérique suffit à les modifier grandement. La fatigue, un mal de tête, une préoccupation les réduisent parfois dans des proportions incroyables. A deux minutes d’intervalle j’ai vu un même sujet pressentir une planche qu’on lui tendait à 0m,90, puis ne plus la percevoir qu’à 0m,35 ou 0m,40, sans que rien en apparence ait été changé dans les conditions de l’expérience.

Malgré ces difficultés nous sommes en droit de penser, je crois, que l’audition fait en bonne partie les frais de ce prétendu toucher à distance. La première impression est trompeuse. Les aveugles perçoivent par l’oreille ce qu’ils pensent percevoir par la peau. Jeneveux pas dire qu’en certains cas un rayonnement de chaleur ou la pression de l’air ne puissent pas augmenter la sensation auditive : si l’obstacle est à une température plus élevée que le milieu dans lequel il plonge, si nous avons affaire à une ampoule électrique allumée, par exemple, il est clair que la chaleur qui s’en dégage impressionnera le front. Si, après avoir longé un mur continu qui vient tout à coup à s’interrompre, je traverse une rue tombant perpendiculairement sur mon chemin, le plus souvent un léger courant d’air me soufflant au visage m’avertira par une sensation de pression que l’obstacle n’est plus là. Mais, en règle générale, les objets ne semblent pas dégager de rayons de chaleur qui soient sensibles et la couche d’air qui se trouve comprimée entre le front et l’obstacle ne paraît impressionner que faiblement une peau normale.

Je sais bien que M. Kunz, qui soutient la thèse contraire, nous dit avoir établi son opinion sur vingt mille expériences. Mais, nous aussi, nous avons un

grand nombre d’expériences à lui opposer, et le nombre ici n’est pas tout. Les vingt mille expériences de M. Kunz ne nous troublent pas parce que, à les bien interpréter, elles ne sont pas en contradiction avec notre proposition. M. Kunz en conclut que le toucher à distance est causé par des maladies de la peau, la variole, la rougeole, une forte scarlatine. Presque tous les voyants chez lesquels il l’a rencontré avaient eu la scarlatine et, d’autre part, il ne l’a trouvé chez aucun aveugle traumatique. Voilà qui est bien. Que certaines affections cutanées laissent après elles une hyperesthésie du toucher manifeste dans les parties de la peau qui sont ordinairement au contact de Pair, je le veux bien. Les physiologistes remercieront M. Kunz d’avoir étudié cette question. Elle est pour eux d’un réel intérêt. Mais celle dont nous nous occupons est différente. Au temps où de nombreuses cécités étaient causées par la scarlatine et la petite vérole, les constatations de M. Kunz auraient été d’une importance considérable pour les aveugles. Aujourd’hui il n’en est plus de même. Le problème qui intéresse la psychologie des aveugles est celui-ci : beaucoup d’aveugles qui ne sont qu’aveugles, qui ne traînent pas les lourds souvenirs d’un passé pathologique, sentent les obstacles à quelque distance au moyen d’impressions qu’ils localisent dans la face. D’où proviennent ces impressions?

La sensibilité de pression est grande à la pulpe des doigts et sur les lèvres. A en croire les expériences de M. Crogius, d’accord en cela avec l’opinion commune, elle est même chez de nombreux sujets plus grande sur la pulpe des doigts que sur le front. Si les impressions qui nous occupent sont vraiment et exclusivement des sensations de pression, n’est-il pas étrange que jamais un aveugle ne se soit rencontré qui fût capable de percevoir un objet devant sa main ou à proximité de ses lèvres? Prenez l’aveugle au

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toucher le plus délicat, et qu’il avance, la main tendue, vers un mur. Jamais ses doigts les plus sensibles ne percevront le mur, je ne dis pas à un ou deux mètres, comme il arrive souvent pour le front, mais même à un millimî Ire de distance. La sensation ne commence qu’avec le contact immédiat. C’est que quelque autre facteur intervient dans la sensation à distance, et ce facteur n’est autre que l’audition.

Plusieurs observations me semblent imposer cette conclusion. La première est que, si on a soin de boucher hermétiquement les oreilles, la perception cesse. Si une vague impression de l’objet subsiste, l’occlusion des narines la supprimera aussitôt. Le sujet est debout devant moi à deux mètres de distance environ. J’approche très lentement de son visage, de manière à déplacer l’air aussi doucement que possible, une planche de 0m,60 de longueur sur 0m,50 de largeur, fixée à l’extrémité d’une gaule. À 0m,80 de son froni environ il m’arrête, il sent distinctement la présence d’un objet. Trois fois je recommence l’expérience, et les trois fois j’obtiens un résultat sensiblement pareil. Tandis que la planche reste immobile et qu’il en perçoit la présence continue, je l’engage à se boucher les oreilles et le nez : immédiatement toute sensation disparaît. Je déplace l’objet sans qu’il en ait la moindre conscience. Je l’approche progressivement. 11 vient heurter son front avant d’avoir été perçu.

Le sujet ne connaît pas la pièce où nous opérons; jamais il n’y est venu, et il ignore la position respective des meubles. Je le prends par les épaules et je le pousse vers la bibliothèque. A 0m,25 de l’obstacle il s’arrête et en affirme la présence. Je lui fais poursuivre son chemin. Le voilà qui s’engage dans un renfoncement où il est entouré de trois côtés par deux pans de mur se coupant à angle droit et par le rebord de ma bibliothèque. Il se sent tout enveloppé

de corps étrangers. C’est comme un voile épais qui tombe sur son visage. La sensation est à son maximum d’intensité. Je l’invite à nouveau à se boucher les oreilles et le nez : immédiatement le voile se lève. Je le retire en arrière; je lui fais faire quelques tours sur lui-même afin de le désorienter, puis, les oreilles et le nez toujours bien clos, je le pousse de nouveau dans l’angle de tout à l’heure. 11 avance, sans s’en douter, le voilà le nez contre le mur, et il ignore encore où il est. La même expérience reprise sur divers sujets, tous sains, me donne les mêmes résultats.

Une autre preuve nous est fournie par ce fait que les aveugles-sourds ne possèdent pas en général le sens des obstacles. Je sais bien que M. Kunz déclare l’avoir constaté chez plusieurs sujets1, mais j’ai déjà dit pourquoi ces constatations ne sont pas décisives. D’ailleurs, M. le Dr Marage nous assure que certains sourds, qui n’entendent ni les sons musicaux ni la voix articulée, perçoivent bien certains bruits très faibles, et, par conséquent, à son avis, si l’on rencontrait un aveugle-sourd à la peau saine qui perçût les obstacles à distance, il n’en faudrait pas nécessairement conclure que les oreilles sont étrangères à sa perception. Quoi qu’il en soit, tandis que sur dix aveugles normaux, six ou sept en moyenne disposent des impressions frontales et faciales dont nous parlons, sur onze aveugles-sourds que j’ai pu interroger, tous intelligents et cultivés, il n’en est pas ün qui les connaisse. Bien mieux : trois les ont connues au temps où, déjà aveugles, ils n’étaient pas encore privés de l’audition. Us déclarent tous les trois

1. Helen Relier, de Boston, et Eugenio Malossi, de Naples, qu’on a quelquefois comptés parmi ces sujets, m’ont écrit personnellement l’un et l’autre qu’ils ne possèdent pas le sens des obstacles.

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que la surdité les leur a supprimées1 * * 4. Si elles fussent venues du toucher, elles n’auraient pu que se développer, semble-t-il, car l’attention se serait portée sur elles avec d’autant plus de force que leur concours devenait plus nécessaire. Bien des aveugles ont constaté que quand leur oreille durcit ou souffre d’un mai passager, le sens des obstacles s’émousse et s’atrophie. J’en sais un qui, pour remédier à ce mal croissant, contracta peu à peu, sans en avoir conscience d’ailleurs, l’habitude de produire un bruit léger et continu en claquant ses doigts les uns contre les autres. Tant il est vrai qu’une perception auditive est la condition de la perception des obstacles.

Je pourrais alléguer encore que, lorsqu’un grand bruit se produit tout à coup, lorsqu’une cloche se met à sonner à toute volée à peu de distance, l’aveugle se sent perdu, il ne perçoit plus les obstacles. Mais ce fait-là n’est peut-être pas décisif, parce que le trouble de l’aveugle peut provenir d’une sorte d’étourdissement causé par une excitation sensorielle trop intense. En revanche, comment expliquer qu’un silence trop complet semble être défavorable à la sensation des obstacles? On ne voit pas que le silence qui, loin d’étourdir l’attention, ne peut que faciliter son travail, puisse troubler les opérations du toucher. Tous les aveugles savent que quand le sol est couvert de neige et ne résonne plus sous leurs pas, les points de repère qui les guident habituellement dans leurs promenades leur échappent.

1. Ce nombre de trois paraîtra peu élevé. Il convient de ne pas oublier :

1° Que chez certains sujets la cécité n’est pas antérieure à la surdité ;

2° Que chez ceux-là mêmes qui ont été aveugles avant d’être sourds, souvent des affections graves et prolongées des organes auditifs ont précédé la perte complète de l’ouïe.

Ainsi s’explique qu’une proportion relativement si faible d’aveugles-sourds ait connu le sens des obstacles.

Mais voici qui est plus singulier encore : un bruit monotone, discret et régulier semble développer plus que toute autre circonstance les sensations d’obstacle. Une fontaine qui coule paisiblement à quelque distance, un bruit continu de voiture dans le lointain, le crépitement d’un feu de bois dans la cheminée, sont des aides parfois précieuses. Voilà qui nous laisse deviner la genèse du phénomène. La fontaine, la rue passante, le feu, sont des sources permanentes d’où s’échappent incessamment des ondes sonores. Ces ondes sont arrêtées, déviées, réfléchies par les obstacles qui avertissent ainsi de leur présence une oreille exercée.

Mais, dira-t-on, si le silence réduit la sensation de l’obstacle, il ne la supprime pas. Comment donc rapporter cette sensation à des phénomènes auditifs? C’est que le silence absolu n’existe peut-être guère. L’atmosphère est peuplée de sonorités indistinctes, infiniment sourdes, que nous ne percevons pas directement tant elles nous sont devenues habituelles. Elles sont pour nous le silence. Pour en prendre quelque conscience, le seul moyen que nous ayons est peut-être de les supprimer ou tout au moins de les réduire et de les rendre sensibles par le contraste. M. le Dr Imbert a fort bien mis cela en évidence. Choisissons avec lui, comme sujet d’expériences, un clairvoyant qui n’a jamais soupçonné avoir, à quelque degré que ce fût, la sensation des obstacles, mais dont les impressions sont déliées et la faculté d’observation aiguisée. Nous lui bandons les yeux de manière à intercepter complètement la lumière. Puis, alternativement, à des intervalles irréguliers, nous abaissons à 0m,10 ou 0m,15 de son oreille, puis nous relevons au-dessus de sa tête un carton d’épaisseur moyenne. La pièce où nous opérons est parfaitement silencieuse. Le sujet ne manque pas de nous avertir néanmoins de chacun des mouvements que nous fai-

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sons. Il sait fort bien quand le carton est en face de son oreille. Si la sensation s’éteint, nous n’avons qu’à rapprocher l’obstacle pour la raviver. Que s’est-il passé? Suivant toute apparence, le carton a intercepté ces sonorités confuses, éparses dans l’atmosphère, dont nous parlions tout à l’heure. Il a rendu plus complet le silence que nous jugions à tort absolu. Et qui donc ignore qu’il y a des silences plus profonds que d’autres?

Qu’il s’agisse d’ondes interceptées ou d’ondes réfléchies, je crois pour toutes ces raisons que ce sont les oreilles principalement qui donnent aux aveugles ces sensations d’un ordre particulier que nous appelons sensations d’obstacle. Cette opinion semble conforme aux résultats auxquels sont parvenues les investigations des naturalistes relativement aux chauves-souris. Aveugles, les chauves-souris se conduisent fort bien au milieu des obstacles sans jamais se heurter. Pour elles aussi on a parlé d’un sens mystérieux qui percevrait certaines émanations des objets. Mais on constate que quand on leur bouche hermétiquement les oreilles, les chauves-souris deviennent incapables de se diriger, et il semble aujourd’hui que leur prétendu sixième sens se confond avec le sens de l’ouïe. Ce qu’il y a de particulier toutefois dans les sensations d’obstacle, c’est que, d’ordre auditif, elles ne sont pas reconnues comme des impressions auditives. M. Truschel, à mon gré, n’a pas suffisamment établi la ligne de démarcation entre ces sensations d’obstacle et les sensations proprement auditives, et la confusion qui en résulte ôte à ses démonstrations beaucoup de leur force probante.

J’ai jadis prétendu qu’elles étaient des sensations de pression. Je me fondais en cela sur le témoignage

impérieux de la conscience qui les localise le plus souvent sur le front et sur les tempes. J’étais aussi très frappé par cette constatation que, si l’on intercepte les sensations de pression en couvrant le visage d’une étoffe, la sensibilité aux obstacles disparaît comme lorsqu’on intercepte les sensations auditives et olfactives. L’objection ne me paraît plus sans réplique. D’abord il n’en est pas toujours ainsi; ensuite et surtout il importe de ne pas oublier qu’en couvrant de la sorte le visage, on produit une sensation forte de contact qui trouble profondément l’état sensoriel du sujet. Puisque la sensation d’obstacle se localise sur le visage, il est naturel que, imprécise et fuyante comme elle est, elle soit étouffée par une sensation faciale aussi précise et aussi impérieuse1.

Les expériences et les observations que je viens de rapporter réduisent à mon gré considérablement le rôle que j’attribuais aux sensations de pression. Je ne dis pas qu’elles aient éliminé toute participation de ces sensations aux phénomènes qui nous occupent, je dis seulement que chez tous les sujets normaux que j’ai pu étudier l’élément auditif était de beaucoup prépondérant; que chez eux la sensation de pression, si elle existe, est si ténue que, du moins lorsqu’ils ne sont pas à l’air libre, à elle seule elle serait inutilisable. En plein air, même chez les sujets les plus normaux, le rôle des sensations de pression paraît incontestable, et d’ailleurs nous sentons tous que l’atmosphère cause en nous des impressions légèrement différentes suivant que nous nous trouvons dans un endroit clos et resserré ou dans un espace largement ouvert. Tout clairvoyant a remarqué que ses sensations cutanées sont différentes dans une épaisse forêt et dans un champ. Il est vraisemblable a priori que

1. Les expériences que j’ai tentées sur des sujets sains en leur badigeonnant le visage avec une solution de cocaïne, ns m’ont donné aucun résultat appréciable.

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quelque chose de cette différence subsiste lorsque, dans une pièce vaste, nous passons du centre à la périphérie. D’autre part on peut estimer que certaines impressions cutanées particulièrement intenses dont M. Kunz a reconnu l’existence chez des sujets anormaux n’ont pas été créées de toutes pièces par la maladie, qu’à l’état normal y correspondent des impressions si fugitives qu’elles n’arrivent pas à la conscience, mais qui sont hypertrophiées par certaines affections de la peau. Chez les sujets sains elles pourraient être sans doute d’intensité variable. Le plus souvent pourtant elles ne seraient perçues qu’à la condition d’être renforcées et considérablement amplifiées par des impressions d’une autre nature qui généralement sont des impressions auditives, mais qui, à la rigueur, pourraient être des impressions d’un genre différent.

Je n’ai parlé tout à l’heure que de onze aveuglessourds interrogés par moi. En fait, j’ai encore à produire le témoignage d’un douzième sujet, et celui-là possède le sens des obstacles. Sa surdité pourtant est complète et chez lui aucune indication ne peut venir de l’oreille. Pour M. Yves Guégan, ce sont les sensations olfactives qui jouent le rôle que remplissent ailleurs les sensations auditives. Son odorat est très subtil. « Ce matin, m’écrivait-il le 24 mai dernier, étant à la fenêtre de ma chambre, j’ai perçu à l’odeur de son sac que le facteur venait d’arriver un étage au-dessous de moi. » Je ne conclus pas de là que sa surdité a développé chez mon sujet le sens olfactif, car aux jours de chaleur le parfum du cuir est pénétrant, mais j’admire l’art avec lequel il en use. Bien qu’il localise, lui aussi, dans le front, les sensations qui l’avertissent de la présence des obstacles, c’est grâce à ses impressions olfactives, semble-t-il, que M. Guégan les perçoit. Chaque fois qu’un rhume de cerveau le prive de son odorat, il devient incapable

de se reconnaître. Sur ma demande, il a bien voulu se prêter à une expérience.

J’ai fait, me dit-il, enlever de la salle à manger la table et les chaises, et, pour éviter que l’épreuve ne soit troublée par les effets de ma mémoire musculaire, qui est d’une extrême précision, je me suis fait porter sur le dos d’un ami qui m’a promené, fait tournoyer en tôus sens, et enfin déposé en différents endroits de la pièce. Chaque fois je devinais exactement la position que j’occupais et j’étais capable de dire à quelle distance approximativement je me trouvais de tel ou tel meuble ou des murs. J’ai recommencé la même expérience après m’être soigneusement bouché le nez avec une petite pince. Alors je ne pouvais plus me reconnaître et je me suis heurté la tête dans la lampe qui est suspendue au milieu de la pièce. Il a fallu qu’on m’ouvre une fenêtre pour que, grâce au contact de l’air frais, il me fût possible de me retrouver.

Le cas de M. Guégan est unique à ma connaissance, ce qui ne veut pas dire du tout, bien entendu, qu’il soit unique en réalité. Tant que des observations similaires ne viendront pas s’y joindre, il sera téméraire d’en rien conclure. Si pourtant nous nous hasardons à l’interpréter, il nous invite à penser qu’exceptionnellement l’odorat peut jouer, dans le sens des obstacles, le même rôle que l’ouïe, rôle qui peut-être consiste à intensifier les impressions tactiles trop faibles pour être utilisables à elles seules. Ce n’est là encore qu’une fragile hypothèse. Du moins l’expérience de cet aveugle-sourd si exceptionnellement doué, loin d’infirmer notre théorie, semble plutôt la corroborer1.

1. Marie Heurtin, la célèbre aveugle-sourde de Larnay, près Poitiers, ne semble pas être moins bien douée sous le rapport de l’odorat que M. Guégan. Elle m’assure pourtant qu’elle ne perçoit les obstacles qu’en plein air et à de faibles distances. Son cas mériterait d’être étudié. Elle m’écrit que, au point de vue des sensations d’obstacles définies par elle comme sensa-

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IÆ SENS DES OBSTACLES

Même une fois admise l’existence très vraisemblable de sourde sensation de pression, il reste que nous ne sommes pas en mesure de nous expliquer suffisamment comment la sensation d’obstacle, surtout auditive en son principe, se localise ainsi dans la région de la face1. Car ceux-là mêmes qui en ont reconnu l’origine auditive (et c’est le cas pour quelques-uns des plus intelligents) persistent à avouer cette localisation. Le témoignage de tous les aveugles sur ce point est incontestable. Chez les uns la région intéressée semble être surtout la tempe, chez d’autres c’est le front2; mais la localisation est toujours si nette que beaucoup d’aveugles se refusent à admettre l’hypothèse d’une illusion. Et pourtant cette illusion apparaît clairement dans une expérience comme celle-ci : je place à 0m,70 de mon front la planche

tions frontales et faciales, elle est dans un état de notable infériorité sur ses camarades, les aveugles-entendantes de Larnay, qui, en général perçoivent fort bien les obstacles à l’intérieur même du couvent. De sa propre initiative elle rend sa surdité responsable de cette infériorité.

1. J’ai écrit précédemment « dans la peau de la face », mais c’est là un lapsus de conséquence que je tiens à rectifier. Il ne i’agit pas, en effet, d’une sensation cutanée analogue à celle que donne le contact immédiat d’un objet. Pressés de préciser leur impression la plupart des aveugles répondent qu’il s’agit non de la peau du front ou de la tempe, mais de la partie frontale de la tête et ils avouent qu’il leur est impossible d’indiquer des points déterminés.

2. M. Kunz a remarqué déjà que la plupart des aveugles présentent le front à l’obstacle qu’ils cherchent à percevoir avec précision, et il en a tiré des conclusions en faveur de sa thèse. M. Truschel, influencé sans doute par sa théorie oui cherche dans les impressions auditives la cause des sensations d’obstacle, prétend au contraire qu’en règle générale, c’est de préférence le côté de la tête qui se présente vers l’objet à percevoir. Mes observations personnelles donnent sur çe point raison à M. Kunz; mais je n’en tire point les mêmes conclusions que lui. C’est peut-être pour faire participer les deux oreilles à la sensation que l’aveugle est, inconsciemment d’ailleurs, porté ee présenter de face à l’objet.

dont nous parlions tout à l’heure. Je n’en ai aucune sensation. Mon attention a beau se concentrer, je ne perçois rien. Je fais glisser alors mon médius sur mon pouce, de manière à provoquer un léger bruit des doigts. Immédiatement la sensation d’obstacle envahit toute la surface de mon front. Seul le milieu auditif a été changé; la cause de la sensation ne peut être que d’ordre auditif, et pourtant la sensation paraît exclusivement tactile. Si, au contraire, je remue les doigts sans produire aucun bruit, aucune sensation n’est perçue.

Les physiologistes nous rendront peut-être quelque jour compte de ce phénomène1. Déjà nous savons que la localisation des sensations est un acte psychologique des plus complexes, qui suppose une interprétation de la sensation, tout un raisonnement et qui, par conséquent, est sujet à de nombreuses erreurs. Nul n’ignore que l’amputé localise sa douleur à l’extrémité du membre qu’il n’a plus. Il sen>

1. Il va de soi que je n’ai aucune prétention à l’expliquer. Je ne veux que faire deux remarques qui peut-être en diminueront l’étrangeté.

La première est que la localisation des impressions auditives prête à bien des illusions. M. Urbantschinsch (Pflügers Archiv, 1904, vol. 101, p. 154), par exemple, a observé que, lorsqu’on conduit un son aux deux oreilles à la fois au moyen de tubes acoustiques, le son n’est pas localisé dans les deux oreilles, mais en général il se forme ce qu’il appelle « un champ auditif subjectif » qui siège au milieu de la tête. Il a remarqué en outre que lorsque le son est aigu, le champ auditif subjectif se déplace vers le front, tandis que lorsqu’il devient plus grave un déplacement contraire se produit vers l’occiput. Voilà qui nous aide peut-être à imaginer la localisation d’impressions d’ordre auditif dans la région frontale.

Ma seconde remarque sera que les impressions dont il s’agit, sont, dans la vie normale, dépourvues de toute utilité pratique, et c’est pourquoi elles sont si complètement négligées, ignorées même des clairvoyants. Ehes ne deviennent utiles que par le fait de la cécité. L’aveugle d’autre part ne leur demande aucune information objective, aucun renseigne-

LE SENS DES OBSTACLES

Lie que dans le cas qui nous occupe, la sensation est attribuée à la région qui aurait à souffrir de l’obstacle, si sa présence n’était signalée. Bien des bruits, d’ailleurs, provoquent en nous des sensations étranges. La scie qui grince sur la pierre nous fait courir des frissons dans le dos ou nous agace les dents. Toute sensation est susceptible de produire dans l’organisme des contre-coups variés, d’y éveiller des sous-sensations par leur nature très différente d’elle-même.

ment sur les choses qui l’entourent. Elles ne l’intéressent qu’à un point de vue tout subjectif, dans la mesure où elles peuvent préserver son front et son visage des heurts qui les menacent. Cette finalité des impressions d’obstacle qui seule leur donne l’existence peut favoriser des associations intimes entre elles et des sensations frontales et faciales. Celles-ci donneraient en quelque sorte leur forme à celles-là. Deux circonstances favorisent peut-être cette théorie. Celle-ci d’abord que nous n’avons pas été en mesure d’éliminer complètement l’hypothèse de sensations de pression subconscientes que des sensations auditives pourraient renforcer et mettre en pleine conscience; cette autre ensuite que la sensation d’obstacle tend à s’accompagner d’une représentation de l’objet, d’une représentation étendue par conséquent. Cette extension de l’objet est même peut-être sa qualité essentielle puisqu’elle mesure le danger couru par le visage, et suggère les moyens de l’éviter. Or, la représentation en extension, inférée seulement des impressions auditives et incapable de se fusionner avec elles, s’harmonise au contraire fort bien avec des impressions frontales et faciales étendues comme elles. Elle se projetterait en quelque sorte sur la partie du corps intéressée.

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