‹ Le monde des coquinsChapitre 13 sur 61 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Misère morale! Ce mot est celui de l'énigme sociale que, sans lui, nul ne saurait deviner. Ce mot est le nœud du problème que, sans lui, nul ne peut résoudre.

C'est merveille de voir avec quelle constante et et exclusive sollicitude, économistes et philosophes, romanciers et gouvernements s'occupent, depuis des siècles, à chercher la cause de la richesse pu de la misère là où elle n'est point.

Aucun d'eux, que je sache, ne s'est attaché exclusivement à ce point, qui la renferme toute : — Qu'on n'est riche ou pauvre matériellement qu'autant qu'on est riche ou pauvre moralement.

La nation la plus riche n'est pas celle qui a le plus de richesses.

Voyez Rome I Jamais elle ne fut plus pauvre que quand elle fut devenue riche de tous les trésors de la terre. Jamais, au contraire, elle ne fut plus riche que quand elle n'eut pour trésors que sa pauvreté. C'est qu'avec la pauvreté, elle avait toutes les vertus

qui font de la pauvreté même une vertu. C'est qu'avec la richesse, elle avait tous les vices qui font de la richesse même un vice.

Lorsque Jésus-Christ vint sur la terre, ce fut pour révéler aux honunes que Thonmie ne vit pas seulement de pain, et qu'il egfîme autre richesse au monde que celle des biens matériels de ce monde.

Pour le prouver mieux, Jésus se fit pauvre ; et il leiu* prêcha d'exemple l'empire de l'esprit sur la chair; et il les initia au grand mystère du sacrifice. Et il dit aux riches : Le royaume du ciel n'est point pour vous, tant que le ciel sera poiu? vous la terre. Et il dit aux pauvres : Le royaume du ciel sera le vôtre, si, pauvres des biens du corps, vous savez être aussi pauvres d'esprit.

Ce qui était dire que la richesse du cœur est la vraie richesse conmie la vraie science, et que ce qui n*est pas elle n'est qu'ignorance et misère.

Mais la parole de l'Hommë-Dieu n'a point été comprise des honmies, et, depuis dix-huit siècles que le sacrifice de la matière est consonmié, les hommes en sont encore à demander à la matière ce que la matière est impuissante à leur donner.

Il est vrai qu'à côté, même au-dessus de leur civilisation dont, à bon droit, sous tant de rapports, ils se montrent si fiers et si jaloux, les peuples modernes ont placé le double fanal de la science et de la reUgion, pour éclairer, pour morahser leur industrie. Mais, dans les États qui ont le plus de lumières et de richesses, l'industrie est si machinale, la science si matérialiste, la rehgion si terrestre, que le temporel, partout y prend la place du spirituel, le for extérieur

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partout la place du for iutérieur, Plutus partout ^ place (Ju Christ; —

Ce qui fait que la misère morale y engendre plus que jamais la misère matérielle et que la û\\e foycémeut y devient mère, à, son tour, de mille misères plus grandes qu'elle.

Qu'on ne croie pas que ces distinctions ne sont que de doctrine philosophique, que de doctrine purement chrétienne; elles sont aussi, et surtout, de doctrine sociale, de poUtique gouvernementale.

Des écrivains ont dit : « Que faut-il, pour faire évanouir les larves de la misère? De la lumière, de la lumière à flots. Éclairez la société en dessous. Pas une chauve-souris ne résiste à l'aube. » {Les Jlfi$^ables^ VI, 76.)

Ou bien : « Puisque voui^ êtes en train de faire des économies, économisez le bourreau. Avec la ^olde de vos 80 exécuteurs, vous paierez 600 maîtres d'école. Donc éclairez les tètes, vous n'aurez pas besoin de les couper. » {Claude Gueux).

Et les gouvernements ont cru que, la misère maté* rielle et l'ignorance intellectuelle étant la source connue du plus grand nombre des crimes, il n'y avait qu'une chose bien simple à faire, c'était de tarir la source en soulageant et en éclairant les masses.

Et, de fait, les gouvernements se sont mis partout à ouvrir aux indigents des hospices et aux enfants du peuple des écoles.

Sous ce rapport, le gouvernement de F^*ance ne s'est laissé surpasser par aucun autre. Et, en ceci encore, comme en tout, il s'est placé à la tête de tous.

-Je ne parle pas seulement du gouyerneiftent ftctuçl

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dont les sociétés dç secours mutuels^ les caisses de r^ ttmtepour la vieilksse^ les orphelinats^ les qsile^ pouy les ouvriers convalescents^ etc., etc., sont avec la S(h, ciété des prêts de ^enfance aux petites bourses, dite du Prince impérial^ due à Tinitiative généreuse de rimpératrice Eugénie, des fleiurons de couronne non moins glorieux, non moins durables quQ ceux de, Malakoff^ Magenta^ Pelikao ou Mexico^..

Je parle des gouvernements antérieurs qui tous, à Tenvi, et chacun selon ses forces, pnt si ardemment travaillé à extirper du sol de France le chiendent de rignorance et de la misère.

Je parle notamment du gouvernement de Juillet qui, à lui seul, a plus fait que tous les autres ensen^ble, pour cette noble besogne, surtout pour cette belle réforme pénitentiaire, si admirablemei^t élaborée alors, si malheureusement enterrée depuis, — hélas I — mais qui renaîtra de sa tonabe où elle git endor^ mie, non morte, comme la chrysaHde dans le cocon, lorsque TheiKe de la nouvelle éclosion sera forcément venue...

Gomment donc, à la vue des innombrables refuges ouverts, à Paris, à tous les misérables, — refuges dont, le premier après M. de Gérando, j'ai donné la touchante nomenclature, et qu'ont depuis fait connaître, avec tant de charme, Jules Lecomte et Juhe Gouraud«..

Comment, sous ce règne de Louis-Philippe, dont il a su tracer un si reconnaissant, en même temps qu'un si reconnaissable portrait!

Gomment Victor Hugo a-t-il pu plonger sa Fantine dans le bourbier de l'iafamie, « faute, a-t-il osé dire.

d'un asile charitable, d'un asile pieux, » comme l'a si judicieusement fait remarquer M. Léon Gautier, dans le journal le Monde?

Et comment, en enfermant, la nuit, dans l'éléphant de la Bastille, les deux pauvres petits enfants de je ne sais plus qui, ramassés dans la rue par im autre, a-t-il pu écrire des hgnes conmie celle-ci : ce Cela servait à recueillir l'innocent que la société repoussait. Cela servait à diminuer la faute puhhque. C'était une tanière ouverte à celui auquel toutes les portes étaient fermées,,. » (vu, 326.)

Toutes les portes fermées ! C'est ouvertes que vous eussiez dû dire, et même trop grandes ouvertes, souvent. C'est la seule « faute pubhque » qui fût à diminuer, alors comme de nos jours. Car, loin de repousser c( l'innocent, » la société l'accueille, au contraire, avec une générosité sans calcul, d'une facihté si grande, qu'elle dégénère parfois en une faiblesse de tendresse maternelle, de nature à compromettre la morale avec nos bourses.

Est-ce que l'énorme charge pécuniaire, qui résulte, pour le trésor pubUc, du chiffre toujours croissant des enfants trouvés et des enfants assistés^ n'en estpas la preuve évidente?

Voilà la vérité des choses , en fait de misérables non secourus par l'imprévoyante société (1).

Mais la vérité aussi est qu'en France, comme ail-

(1) Un rapport inséré au Moniteur du 14 septembre 1862, évalue à 26,000 par année le nombre des enfants assistés, et à 1,400 fr. par chaque enfant la moyenne annuelle des frais qu'il coûte. Le nombre total des enfants assistés est actuellement de 148,000.

leurs, la misère a grossi avec le crime, dans la même proportioii que se sont accrus les moyens employés pour les détruire ou les amoindrir tous les deux.

C'est que, en ceci, les gouvernements ont pris les effets pour leurs causes;

C'est que la misère est fille du crime, bien plus que le crime le fils de la misère ;

C'est que, en autres termes, la misère matérielle n'est que le résultat de la misère morale.

Par misère morale, j'entends l'absence ou la perte des vertus sociales et des qualités du cœur, qui constituent la force et la vie des individus et des peuples.

Je devrais dire aussi l'absence ou la perte des vertus chrétiennes; car, à mes yeux, ces vertus-là constituent la seule ancre de salut, ou, si l'on veut, l'ancre la plus solide, pour empêcher la barque sociale, comme la barque individuelle, de chavirer, loin conune près du port.

Mais le christianisme est, en ce moment, à l'endroit du cathoUcisme romain, dans un tel bouleversement d'idées, de mots et de choses, que son état actuel ne peut qu'ajouter à la misère morale des âmes, partant à la misère matérielle du corps, — double misère d'où nait « la phthisie sociale » qui nous tue; cai*, ^a on memi; miné aussi bien que foudroyé. »

Le bouleversement des fortunes et des empires, qui constitue la misère pubUque et privée, est toujours précédé du bouleversement des idées et des mœm^s.

La débauche du corps commence toujours par une débauche d'esprit.

L'orgie des sens n'est, au fond, qu'une orgie de pensées.

La pensée de Tacte précède l'acte , et l'iateutio^ n'incruoine seule Tactioix que parce quelle la devance, et la commande.

Je Fai dit ailleurs : le crime ne fait pas le criminel, il le manifeste.

De même, la misère ne fait pas le misérable, dans le sens en mauvaise part du mot, elle le manifeste.

Quand le pauvre volé, ce n'est pas parce qu'il est pauvre, c'est parce qu'il est dépravé.

« Pauvreté n'est pas vice » est un proverbe qui ne cesse d'être vrai que quand c'est le vice qui devient pauvre.

Alors, la pauvreté, fille du vice, devient mère du vice, à son tour; et ce qui sort d'elle, corrompu à sa source, est corrompu comme elle.

Mais ce n'est pas elle qui a engendré le vice la première, c'est le vice qui l'a subornée et désbonorée, et qui lui a fait porter des enfants semblables à leurs père.

A cet engendrement réciproque du vice et de la misère, de la misère et du vice, à ce commerce in^ cestueux, monstrueux, de fille à père, de mère ù^ fils, de frères à sœm*s, quel Maltbus aura la puissance et le courage d'opposer son moral restreint?

Quel CEdipe saura, et nous donnera le mot dQ l'énigme des questions sociales que le sphinx de la civilisation moderne pose, en ce moment, devant nous, sous menace de mort, du fond des boues dorées de la Nouvelle Babylone si énergiquement décrites par Eugène Pelletan?...

« Questions sévères, questions poignantes, qui sollicitent à cette heure toutes les intelligences, qui uous

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tirent tous tant que nous sommeg"par le pan de notre habit, et qui nous barreront un jour si complètement le chemin, qu'il faudra bien les regarder en face et savoir ce qu'elles nous veulent. »

Ce qu'elles nous veulent, ces questions, l'auteur des Misérables le leur a demandé, et il n'a su que nous en laisser le problème sans solution.

Avant lui, gavais tâché de faire plus, dans mon livre : Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes; 3 volumes pubhés, il y a dix ans déjà, chez l'infatigable chercheur de solutions économiques, l'inteUigent éditeiu' Guillaumln.

Mais ce n'est pas le heu de traiter ces graves questions ici.

Ici, je n'ai qu'à les effleurer, à l'occasion, en ce qui se rapporte spécialement au monde des coquins, dont nous allons, maintenant, plus particuLièrement parler.

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