ET LES TENEBREUX
gique et les États-Unis figurent, sans conteste, aux premiers rangs.
Eh bien I il est prouvé que le crime y suit, avec une constance et une régularité fatales, le mouvement progressif ascendant de Tindustrie et des lumières.
Pourne parler que de la France, et sans sortir de la période que Victor Hugo a lui-même choisie pour son thème, nulle part ailleurs, et à aucune époque antérieure, les lumières et Tindustrie n*ont été plus florissantes que dans l'intervalle des douze aimées qui se sont écoulées de 1825 à 1836.
Or, dans ce même intervalle, le nombre total des crimes et délits ordinaires, s'est élevé de 57,600 à 79,900, — ce qui fait une augmentation de près de ^p.0/0.
Durant le même intervalle, le nombre des récidives aplus que doublé.
Maintenant, voulez-vous savoir si, de l'époque dont nous parlons à l'époque où nous vivons, la pro- {ïression parallèle de la criminaUté et des lumières, delà criminalité et de la richesse, s'est ou non arrêtée? Lisez le dernier compte rendu de M. le Garde des Sceaux à l'Empereur (1) ; et ci-après le chapitre intitulé : Article additionnel au budget des coquins,
(i) Le dernier compte rendu de la justice criminelle, arrêté en 1862 pour Tannée 1860 constate une assez notable diminution dans le nombre des crimes, pendant cette dernière année et les neaf années précédentes. Mais cela tient à une meilleure police, et à une plus grande sévérité judiciaire dans la répression^ Malbenreusement, en compensation, le môme document établit, dans cette même période, un accroissement incessant dans les attentats contre les mœurs, surtout de ceux qui profanent Tcnfance. (Moniteur, mai 1862.)
ai LEB LUMINEUX
Tout cpci prouve qiie la misère morale suit pas 1 j pas l«»s (L'ycloppriuciits pro<3^-essifs de la richesse iih j toUo('tu(»ll(» ot de la ricliosse matérielle du pays.
Et co qu'il y a do plus frappant encore dans ce rf- 1 sultat, c'ost quo, loi*squ'on le fait descendre de sage' néialitc'î î\ son application partielle à chacun de nos déijai-tomcnta on particulier, on arrive à cette couclnsion : (|uc l(»s ^ir^pailcmonts les plus pauvres et, en même temps, les moins instniits, tels que ceux de la Creuse, de Flndre, du Cher, de la Haute-Vienne, de r Allier, etc., sont, en même temps, les plus moraux, c'est-à-dh'o ceux où il se commet le moins de vols, — taudis que le contrairo- a Ueu pour la plupart des dépai-tements qui ont le plus de richesse et d'in»; truetion.
Toutefois, hfttons-nous de le dire, ce résultat affligeant semble contredit par celui, plus consolant, qae fournissent les faits spéciaux relatifs au degré d'instruction des criminels pris individuellement.
Il résulte, en effet, de la moyenne des chifiOres que présente la statistique criminelle à cet égard, que, sur 100 accusés, traduits en cour d'assises, 60 n'ont reçu aucune instruction, et que 27 seulement savent lire.
Mais, qucî peut-on induire moralement de ce fait? Rien auti'o chose sinon qu'il y a, en France, plus d'ignorants que de gens instruits. La masse des crimes commis par des ignorants est la plus nombreuse, parce que la masse des ignorants est plus nombreuse aussi. — Voilà tout.
Pour que le résultat numérique qu'on oppose pût être de quel(|ue importance morale, il faudrait établir que la masse de la population, d'où sortent les
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Criminels qui n'ont reqn aucune instruction, est gépl^àienient plus instruite, et c'est ce qui ne se peut &;JMref Quand les trois quarts des prisonniers ne saul^iraieiit ni lire pi écrire, dit à ce propos le statisticien ■ .Guerpy, si, da|^ la masse de la populatiop, les quatre . .1 miiiquièmes des babitapts du même sexe et du même -J^e étaient entièrement illettrés, les prisonniers se trouveraient alors proportionnellemeut les plus instruits, et l'ignorance ne pourrait plus être regardée iCîomme la cause de leurs crimes.
Au surplus, c'est dans la prison même, et non dans les réponses faites par les accusés aux questions qu'on leur adresse, à la cour d'assises, sur le degré numérique de leur intelligence, qu'il faut aller puiser les i^enseignements positifs que ces réponses ne peuvent fournir sur le degré moral de leur instruction. Or, dans les prisons départementales, les plus effrontés coquins sont toujours ceux qui ont aiguisé dans les écoles l'instrument de leur inte^nence.
11 en est de même dans les prisons d^raris, où le petit nombre de niais qui s'y trouve passé, pour ainsi dire, ii^iperçu, au milieu du nombre considérable d'babiles qu'on distingue dans les Collèges de Pan- Un (1).
n en est de même dans les maisons centrales dont ceux des directeurs qui paraissent s'être livrés, avec le plus de soin, à l'étude pratique de l'influence de l'instruction sur le moral des détenus, sont à peu près unanimes pour attester que cette influence est toute de désordre et de démoralisation. ^
(1) Nom 4'argot donné aux prisons de Paris.
Elle produit le même effet dans les bagnes.
Du reste, la statistique des récidives démontre, aiijoiu'd'hui, à n'eu pouvoir plus douter, que plus le crime commis suppose de perversité dans le mal, et plus il suppose aussi d'instruction dans le coupable.
Certes, il m'en coûte de bouleverser ainsi les teintes noires ou claires dont la théorie avait imaginé de colorier la carte de France, il y a 40 ans. Mais ce n'est pas ma faute à moi, si les chiffres positifs de la statistique des faits sont venus contredire, après coup, les calculs à priori de la statistique spéculative des idéologues et des romanciers.
Maintenant, faut-il conclure de là que l'ignorance a poiu" tiffet d'affaibhr les penchants criminels, chez rhonune, tandis que l'instruction a pour effet de les fortifier et de les accroître?...
A Dieu ne plaise que je profère jamais im tel blasphème ; car ce serait blasphémer Dieu que de nier que l'inteltoBuce humaine soit la plus admirable faculté que rSomme ait reçue de l'inteUigence divine.
C'est par l'intelligence, en effet, que Dieu a fait l'homme à son image, et qu'il a élevé sa nature audessus de celle des animaux.
Cultiver l'inteUigence, la perfectionner, l'étendre est donc remplir les fins mêmes du Créateur.
C'est faire de l'intelligence la reUgion de l'esprit, comme la foi fait de la conscience la rehgion du cœur.
L'ignorance n'est que l'irréhgion de l'inteUigence, et cçtte irréUgion-là ne peut qu'engendrer autant de mal que l'autre.
Si l'irréhgion de la foi détruit, dans le cœur de
rhomme, le sentiment moral, la conscience divine du devoir; l'irréligion de Tintelligence dérobe à son esprit Taperception humaine, la conscience intellectuelle de son utilité.
L'homme n'est méchant que parce qu'il n'est conscient ni du bonheur, ni de l'intérêt qu'il y a à être bon.
Le mal qui vient de l'intelligence vient donc imiquement du mode de culture, et non de la culture même de son champ d'action.
Le mode de culture actuel vicie ou neutralise la semence dans son germe, et ne fait produire au sol que des firuits inutiles ou dangereux.
Tout, en effet, dans l'enseignement de nos écoles, est sacrifié aux agréments du corps, de la mémoire ou de l'esprit; rien, ou presque rien n'y est réservé pour le développement des facultés de l'âme, des qualités, des vertus du cœur.
On peut être habile ou savant quand on en sort; mais, à coup sûr, on n'est ni plus modéré, ni plus sobre, ni plus moral, ni plus chrétien, ni plus vertueux, ni plus instruit des devoirs de l'homme en société.
Or, qu'est-ce que la science, c'est-à-dire la religion de l'esprit, sans la morale, c'est-à-dire la reUgion du eœuri
Qu'est-ce surtout que cette science qui consiste à savoir, d'une manière imparfaite, — pour les uns, lire, écrire et compter, — poiu? les autres, un peu de physique, et de chimie, — pour d'autres, un peu de grec ou de latin I
Croyez-vous, quand l'âge des passions, le besoin d'un état, les tourments de l'ambition, les illusions
de la gioit^e, etc., seront vcmts pont* ces jtpiihes hotnmes, qui n'ont appris, dans leur enfance, que les éléments pour ainsi dire mécaniques de rinstructioîi primaire, ou qui n'auront emprunté à l'instruction secondaire que le reflet de la lumière douteuse et blafarde d'un demi-savoir, croyez-vous qu'ils seront sufBsamment éclairés poiur se garantir des attaques du vice et des pièges des mauvais désirs 1
Ils le seront d'autant nsfcis qu'ils croiront jplus l'être, car « la peste de l'IiShme,' c'est l'opinion de savoir, » dit Montaigne ; et leur chute sera d'autant plus rapide que l'instruction qu'ils auront reçue l'aiu^ précipitée par plus de besoins nouveaux non satisfaits.
L'éducation seule peut donner à l'instruction une direction convenable et faire de cet instrument intellectuel un instrument dé moralité. «Les mœiirs naissent de l'éducation, disait Royer-CoUard ; l'éducation seule les crée et les perpétue, parce que seule elle enseigne véritablement le devoir en le réduisant en pratique. Sans l'éducation, l'instruction n'est qu'un instrument de ruine. »
Or, c'est d'éducation qti'on s'occupe le moins partout. Partout on apprend à bien dire, nulle part on n'apprend à bien faire. La science des mots y a ses degrés, ses diplômes, songrand-maitre. La science des choses n'a rien de tout cela, et par choses y entends ici non celles qui n'impriment dans le cerveau que des létta'es mortes, mais celles qui laissent au fond du cœur l'impression toujours vivante de principes utiles toujours en actidii;
La pratique du bien, c'est là là vraie science.
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Toute autre science sans celle-là est ignorance dangereuse. Nulle autre science que celle-là ne peut préserver l'esprit de l'homme des pernicieuses hallucinations de Tégoïsme.
C'est ce qu'a parfaitement exprimé, d'ailleurs, M. le Garde des Sceaux, Delangle, dans son rapport à l'Empereur, du mois de mai 1862 : « Les comptes de la justice criminelle, y dit (te ministre, indiquent l'aptitude plus ou moins grande des accusés à lire et à écrire; mais la possession de ces connaissances, surtout au faible degré où elles existent chez la plupart d'entre eux, ne saurait être un signe certain de progrès correspondants dans les notions de morale religieuse, qui, seules^ peuvent refréner les instincts criminels. »