HYPPOLITE LUCAS
Le livre de M. Moreau-Ghristophe est fait pour effrayer tous les cœurs que l'auteur des Misérables a attendris. M. Victor Hugo est consolant dans son système. Tout ce monde de misérables qu'il fait voir, s'agitant dans le troisième dessous du théâtre social, peut, selon lui, à l'aide d'une bonne direction donnée à ses facultés, monter sur la scène et réussir dans les rôles d'honnêtes gens ; des héros peuvent sortir de ces natures enveloppées d'ombres^ et sur lesquelles ils ne s'agit que de répandre la lumière à flots. M. Moreau-Christophe, ancien inspecteur général des prisons, ne partage pas malheureusement ces croyances généreuses, et, peut-être trop passionné pour la science des Gall et des Spurzheim, voit une foule de cerveaux mal pétris qui, des bienfaits de l'éducation, ne retirent que la ruse et l'audace, degré de plus qu'ils ajoutent à l'échelle de leurs méfaits.
Nous eussions préféré que M. Moreau-Christophe ne s'appuyât que sur les observations morales qu'il a été à môme de faire en visitant les principales prisons de l'Europe; mais il a été entraîné à rechercher à quels signes on peut reconnaître les coquins.
Et ne deyrait-on pas, à des signes certains, Reconnaître le cœur des perfides humains?...
Ces signes, M. Moreau-Christopho s'est complu à les détailler minutieusement. Le front, les cheveux, les yeux, les sourcils, le nez, les oreilles, les joues, la bouche, les dents et jusqu'au menton ont passd dans l'analyse. Jamais passeport n'a ëté plus exact, à moins que ce ne soient les passeports italiens, où la voix elle-môme est notée, ce qui caractérise bien un peuple musical.
Qui le croirait : le genou lui-mémo a son langage ; h genou charnu révèle la vertu débile et la mollesse de caractère; mais je me permets de faire ici une réflexion. S'il s'agit d'une femme et qu'elle montre son genou, cette infraction aux lois les plus ordinaires de la bienséance et de la modestie, me paraît constituer tout d'abord une atteinte à la vertu plus significative encore que tout le reste. Ce signe là me paraît pouvoir dispenser de l'autre.
Rappelez-vous maintenant l'œuvre de Grandville, car si Lafontaine, comme le fait remarquer spirituellement M. Moreau-Christophe, a prêté aux bêtes le langage des hommes, Grrandville a prêté aux hommes le visage des bêtes. Ce Grandville était un grand moraliste, qui n'a prétendu rien moins que de nous tenir en éveil contre les loups, les tigres, les lions, les vautours, les pies, les renards et les dindons à forme humaine que vous pouvez rencontrer à chaque pas. Il n'y a pas à batailler, chacun a l'esprit de la bête à laquelle il ressemble, et que d'hommes ressemblent aux bêtes !
Toutes ces analogies offrent des signes certains à l'observateur, selon M. Moreau-Christophe ; tant y a qu'il est à craindre que la description faite par l'auteur ne jette le trouble dans les relations du monde, et qu'on ne s'occupe désormais qu'à s'assurer, son livre en main, si l'on n'a pas des coquins pour amis.
Voyez-vous d'ici un grand nombre de personnes s'examiner avec inquiétude et rompre avec d'anciennes connaissances dont, jusque-là, la physionomie ne leur avait paru annoncer rien de fâcheux et de fatal?
moralistes 1 qui ne voyez les hommes, comme les commissaires de police et les juges d'instruction, que par leurs mauvais côtés, savez-vous bien qu'avec votre monde d'honnêtes gens et votre monde de coquins, vous créez une armée anti-sociale comme celle des gladiateurs romains, toujours prête à vous dévorer.
Je voudrais que tout tendît à prouver aux hommes qu'ils sont même meilleurs qu'ils ne sont ; qu'on ne traçât pas une ligne de démarcation infranchissable entre ceux qui ont failli et ceux qui sont restés honnêtes, et qu'on no marquât pas du sceau d'une réprobation permanente une classe d'individus, en la mettant d'avance en suspicion sur des signes, plus ou moins problématiques, et en la rejetant de la société, comme si on la plongeait dans les cercles d'un enfer où elle se débat, et d'où elle surgit ainsi que d'un gouflfre pour épouvanter les honnêtes gens.
Mais, répondra M. Moreau-Christophe, « ce sont là des chimères I tout ce que vous dites, je l'ai dit, je Tai pensé moi-même ; mille systèmes pénitentiaires ont été mis en avant, et ma*statistique est là. Tous les ans, deux cent mille délits, et les mêmes à peu de chose près et dans les mêmes proportions, se reproduisent sur la surface de notre beau pays, le plus civilisé du globe. Ce n'est pas moi qui ai inventé la statistique. »
Je courbe la tête sous la statistique, sans être convaincu, et à propos de ces deux cent mille coquins qui se manifestent tous les ans, il m'est venu, pas plus tard qu'hier, une singulière frayeur. Je me trouvais au Champ-de-Mars, au milieu de deux cent mille personnes attirées par le ballon Nadar, et je me disais : Si les deux cent mille coquins de M. Moreau-Christophe étaient réunis ici, comme les
n LES CRITIQUES
montagnards de M. Scribe, je n'aurais rien de mieux à foire que de quitter cette terre avec M. Nadar, qui, du moins, est un honnête garçon, malgré la couleur de ses cheveux. [La Nation,)