EDMOND TEXIER
Le Monde des coquins, titre alléchant, livre curieux. L'auteur, M. Moreau-Christophe, ancien inspecteur général des prisons, a vécu pendant vingt ans au milieu de son sujet. Pour le montrer tel qu'il est, ce monde des coquins^ que Victor Hugo appelle le troisième dessous social , l'auteur n'a eu besoin que de se souvenir. Les prisons, les maisons pénitentiaires et do correction, les bagnes, il a tout visité. Mieux que pas un, il a pu sonder les profondeurs du gouffre-enffer où s'agitent tant de misères, de corruption, de passions viles, tant de crimes I «
Dans la première partie de ce livre, — la plus importante à mon avis, — l'imagination n'a aucune part. L'auteur a causé avec les condamnés, fouillé les rapports offi-f ciels, les écrous, puis il a lié sa gerbe, et il dit aujourd'hui au public : « Voilà ma moisson. »
Les conclusions de l'auteur du Monde des coquins sont diamétralement opposées à la thèse qui sert de poutre maîtresse à i'édifice des Misérables. « Misère 1 admirable et terrible épreuve dont les faibles sortent infâmes, dont les forts sortent sublimes; creuset où la destinée jette un
homme toutes les fois qu*elle veut avoir un demi-dieu ou un coquin. » Ainsi dit Victor Hugo.
M. Moreau-Christophe, au contraire, est convaincu que c*est le crime qui est le père de la misère, et que si, par un prodige, la misère était tout à coup supprimée, le crime, au bout d'un certain nombre d'années, repeuplerait le monde de misérables. La faim, au dire de l'ancien inspecteur général, serait fort innocente de tous les vols qu'on lui impute, les vols de comestibles ne comptant que pour une proportion minime, un pour cent, dans la totalité des vols commis, et la statistique constatant que sur les comestibles volés les trois quarts au moins sont dévorés par la gourmandise.
A ce sujet, l'auteur cite le cadre du vol en Angleterre. Ce cadre, dressé par la statistique, comprend quarante-trois catégories d'objets volés de toute nature. Ce n'est qu'au treizième rang qu'on voit figurer les comestibles de luxe; quant au vol de pain, il ferme la liste, il est de tous le moins fréquent.
Ainsi de ce monde abject, que Victor Hugo appelle le monde des misérables et M. Moreau-Christophe le monde des coquins, le vrai pourvoyeur ne serait pas la faim, mais l'appétit brutal des passions.
Et maintenant est-il besoin de défmir le monde des coquins, ce monde tout grand ouvert aux déclassés, aux dévoyés, à tous ceux qui sont sortis du droit chemin ? Ce monde se renforce de tous les fruits secs, de toutes les non-valeurs sociales. Qui a glissé et ne s'est pas relevé à l'instant môme est à perpétuité précipité dans cet égout collecteur où se déversent, par mille canaux souterrains, les épluchures, les égouttures, les immondices, tout le résidu de la société. Là grouillent péle-mêlo l'habit noir et le haillon, la robe de soie et la robe de bure, l'homme des villes et l'homme de la campagne, celui qui a reçu l'éducation des collèges et celui qui n'a jamais appris à hre. Tous
les rangs, toutes les conditions, toutes les profesmonS) tous les vices.
De ces vices pourvoyeurs des prisons et des bagnes, le plus grand, le plus fécond, celui qui incessamment grossit cette immonde population, c'est le vice paresse. En langage d'argot, leur nom à tous ces gens sans nom e&i pègre, dérivée du mot latin pigritia, mère de tous les vices et de tous les crimes. Les coquins se connaissent, ils s'estiment ce qu'ils valent, ils se donnent le nom qu'ils méritent. Haute et basée pègre, telles sont les deux grandes divisions de ce sous-monde qui a aussi son aristocratie.
Les coquins ne sont pas des gens bâtis tout d'une pièce. Us sont plutôt roseaux que chênes ; ils font à la civilisation les concessions les plus larges ; ils changent de peau, d'allures, d'habitudes et même de manière de travailler selon le temps et les circonstances. Tel industriel qui jadis arrè^ tait les diligences sur les grandes routes s'est rabattu sur les villes, où il se contente d'exercer son petit commerce dans le périmètre circonscrit de la police correctionnelle. L'inclémence des temps Ta fait trébucher de l'assassinat dans l'escamotage. On fait ce qu'on peut«
Paris, rebâti de fond en comble et renouvelé, a détruit tous ces quartiers malsains, — rues étroites et sombres où florissait le bouge, où s'étalait le tapis franc, où pullulaient les haillons. — Ne pouvant faire autrement, le coquin a pris son parti de cette transformation radicale. Lui aussi il s'est fait une façade en rapport avec la façade des rues nouvelles ; il a rejeté la blouse, la casquette, le pantalon de toile ; les tabourets boiteux ne lui vont plus, ni les brocs égueulés de Paul Niquet. Il s'attable en des salles plus conformes aux exigences du comfort moderne. C'est un surcroît de dépense, mais il ne lésine pas ; il se remboursera sur l'ennemi, je veux dire sur les honnêtes gens.
Tous les moralistes se sont arrêtés avec stupeur devant ce terrible problème du crime et tous se sont efforcés de
le résoudre. De la lumière, disent ceux-ci; des gendarmes, disent ceux-là. S'il nous était permis d'élever notre faible voix dans ce concert de solutions, nous proposerions de marier les deux moyens indiqués comme remèdes : de la lumière et des gendarmes. [Le Siècle.)