‹ Le monde des coquinsChapitre 59 sur 61 · LES MISÉRABLES DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

LES MISÉRABLES DE VICTOR HUGO

Le livre de Victor Hngo, — les Misérables, — est venu remuer de nouveau, et profondt^ment, une fange qui demeurait stagnante, à sa surface, depuis l'agitation apaisée des Mystères de Paris, d'Eugène Sue.

Ce livre, dont je n'ai à examiner ni le côté artistique, ni le côté littéraire, a été, du côté moral, comme un large fragment de rocher lancé, par une main de Tilan, du haut des tours de Notre-Dame, et tombé bruyamment dans le cloaque-océan des immondices parisiennes.

Son retentissement a été i)rofond, immense. Il s'est répercuté d'écho en écho, de langue en langue, jusqu'aux extrémités du monde civilisé ; — et, bien que le bruit en soit éloigné déjà, il dure encore; il durera toujours, peutêtre, en raison de l'éternité de sa cause.

Est-ce un mal ? est-ce un bien ?

Ce serait un mal, un grand mal, assurément, si, moralement, les doctrines do ce livre, — souvent erronées, — avaient rejailli en éclaboussures impures, dangereuses, aussi loin, aussi grièvement qu'on Ta dit.

3Iais il n'en est rien, en vérité ; et, à la seule exception

peut-être de l'impartiale appréciation de M. Vapereau, et de celle aussi, s'il m'en souvient, de M. Cuvillier-Fleury, la critique sur ce point s'est montrée aussi passionnée, aussi exagérée, aussi injuste parfois, que ses craintes ont été chimériques et hors de proportion avec le péril couru, avec le péril supposé.

Le gouvernement ne s'y est pas trompé, lui. Aussi, dans sa haute impartialité, dans sa saine appréciation des choses, n'a-t-il vu, et a-t-il bien fait de ne voir, aucun danger, pour les masses, dans la publication d'un roman de luxe en dix volumes, qui ne coûte pas moins de soixante francs.

En fit-on une édition à bon marché, que celle-ci, je le prédis, s'évanouirait en déception, en déconvenue, en attrape, aux mains de la curiosité populaire, qui, sur le tapage fait de la première, y chercherait, croyant y trouver, ce qui n'y est pas.

D'ailleurs, le génie aquilin de Victor-Hugo, sa manière audacieuse d'édifier une œuvre en dehors des règles reçues, sa manière non moins osée de l'écrire en dehors des voies battues, ses Contemplations, ses Rayons et ses Ombres, ses poésies comme ses romans, sont sans action aucune sur les multitudes. Les savants, les lettrés, les gourmets de style de haut goût, l'élite raffinée des adeptes s'en délectent seuls et s'en montrent friands. Voyez ses drames. Qui est-ce qui les applaudit : Ruy-Blas, les Burgraves, le Roi s* amuse, etc.? Le parterre, qui n'y comprend rien, n'étant pas à la hauteur, reste froid ou les siffle. E siffle même, et surtout, ceux de ces drames qui sont pris dans ses bas instincts ; — au point que Victor Hugo s'en est plaint lui-même, si je ne me trompe, dans une de ses préfaces, en fustigeant là-dessus le stupide vulgaire. Odi profanum vulgus et arceo,,.

Quand nos fils liront les Misérables, comme nous lisons aujourd'hui la Notre-Dame-de-Paris, ils riront, j'imagine, des terreurs de leurs pères, à la vue de ces monstres qui

nous font trembler et qu'ils reconnaîtront, eux, n'être que des moulins à vent, que des fantômes d'imagination, d'où ne peut sortir d'autre mal que le mal de la peur. Vous en doutez ! Approchons.

« Ce livre, c'est, d'un bout à l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les intermittences, les exceptions et les défaillances, la marche du mal au bien, de l'injustice au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu...» (ix, 482.)

Voilà le programme. En est-il de plus pur, de plus inoffensif, de moins effrayant, dans son emphase quelque peu gourmée ? « Point de départ : la matière ; point d'arrivée : l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la fin. »

Oui I Mais, s'exclame la critique, dans l'exécution, l'auteur démolit tout ce qu'il a l'air de vouloir édifier ; il attaque tout ce qu'on doit respecter ; il respecte tout ce qu'on doit mépriser ; il pousse au crime en prêchant l'impunité ; il excuse le vol ; il innocente la prostitution ; il réhabilite le forçat; il bat en brèche toutes les institutions sociales; il renverse l'échelle pénale. En un mot, il démolit, à la fois, la religion, les lois, la société, les bonnes mœurs...

Je n'ai rien omis, comme on le voit, des sévères accusations de la critique, — sauf celle, pourtant, de M. Barbeyd'Aureviily, le plus acerbe des contempteurs de l'œuvre hugonienne," qu'il qualifie, en propres termes, de « mauvaise action ; » — et celle, plus récente, de M. de Lamartine, qui l'appelle « le crime du talent, »

Soumettons froidement au creuset de l'ej^^men les atta-

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ques dirigées contre ce livre, que M. Coquille appelle « une aberration grotesque et des outres pleines de vent, » mais que M. Louis Veuillot, qui a bien aussi son autorité, je crois, qualifie de « puissant ouvrage, » de « véritable force de génie. »

Nous commencerons par la religion. Ab Jove princi^ pium.

On dit que Newton se découvrait toujours, en entendant prononcer ce grand nom, Dieu. Dans ce cas. Newton n aurait pu lire les Misérables que le chapeau à la main, dit à ce propos M. Vapereau.

C'est que, en effet, le nom de Dieu revient sans cesse, dans ce livre, à tel point que souvent on peut trouver que l'auteur en fait abus. Il le met à toute sauce, pourrait-on dire, et l'accommode aux plus excentriques caprices de sa plume; comme, par exemple, quand, voulant dégager la religion des superstitions parasites qui s'y mêlent, il appelle cela écheniller Dieu. »

A part cela; Victor Hugo ne peut qu'être loué des hommages qu'il rend à la Divinité ; aussi, un écrivain très-catholique, M. de Pontmartin, a-t-il écrit, dans le Correspond dantj que « l'auteur des Misérables a pris un soin qui l'honore à se séparer très-ouvertement de la philosophie matérialiste et athée, en mettant, à ce sujet, de nobles paroles sur les lèvres de son évoque Myriel... » « Ce n'est pas nous qui l'en blâmerons, » ajoute M: de Pontmartin. Ni nous non plus, ajouterons-nous, à notre tour.

Toutefois, à propos de monseigneur Myriel, de graves reproches ont été adressés à l'auteur des Misérables, On a surtout t^é d'irréligieux, d'irrespectueux envers l'Église,

le long et intéressant épisode qui le concerne, dans ce livre, ainsi que son angéiique sœur Baptistine. J'avoue que Monseigneur, admirable, à mon sens, dans tout ce que l'auteur raconte de lui, dans cet épisode, cesse complèlement de l'être en son point le plus saillant : — c'est lorsque Sa Grandeur s'agenouille benoîtement aux pieds du vieux Conventionnel, et lui demande humblement sa bénédic^ tionl...

Mais, est-ce bien là de l'irréligion? C'est bien plutôt de l'irraison, ce me semble, non à la charge de l'évêque, qui ne serait plus évêque s'il avait ravalé sa dignité de pontife jusqu'à cet abaissement, mais à la charge de l'auteur qui lui en a infligé l'humiliation, contre toute vraisemblance et tout bon sens.

A la vue de « cette auréole de saint » ainsi ternie , « la conscience proteste, comme à la vue d'un scandale, et crie à cette vieillesse sans tache de se redresser, « écrit à ce propos un critique indigné, Paul de Saint- Victor, grand admirateur pourtant de Victor Hugo.

Pour moi, à la vue de ce tableau de l'agenouillement, il ne m'est venu qu'une seule pensée, c'est que, pour le compléter, Victor Hugo eût dû mîtrer l'évêque du bonnet rouge du Conventionnel, et le lui faire léguer, par ce dernier, comme relique, dans son testament.

Ce qui efface, à mes yeux, cette grosse tache du livre des Mesérables, c'est le petit crucifix de cuivre que Jean Valjean accroche à un clou en face de son lit, disant : « Ce gibet-là est toujours bon à voir ; » — crucifix que, moribond, il contemple avec l'espoir et la résignation de la foi : « Voilà le grand martyr! » (x, 235-295).

Ce qui l'eiface encore, cotte tache, ce sont « les Évangiles, » que, dans son Clavde Gueux, Victor Hugo voudrait qu'on semât dans tous les villages. »

Ce qui l'efface surtout, ce sont ces belles [paroles du même ouvrage : « Quoi qu'on fasse, le sort de la grande

foule, de la multitude, de la majorité, sera toujours relativement pauvre, malheureux et triste. Mais, dans le lot du pauvre, dans le plateau des misères^ jetez la certitude d'un avenir céleste, jetez l'aspiration au bonheur éternel, jetez le paradis, contre-poids magnifique 1 Vous rétablissez l'équilibre. La part du pauvre est aussi riche que la part du riche. C'est ce que savait Jésus, qui en savait plus long que Voltaire. »

N'oublions pas, d'ailleurs, comme circonstance atténuante, ainsi que le fait justement remarquer l'écrivain catholique que j'ai déjà cité, que, dans le livre des J>fwéra6/e5, les seuls personnages intéressants, honnêtes, aimables, les seuls qui soient bien près de résoudre, par la charité et la bonté, le fameux problème de la misère, sont des personnages chrétiens, et que Jean Valjean doit à un prodige de mansuétude chrétienne la transformation miraculeuse* qui fait de lui le modèle de toutes les vertus. Quand Valjean veut dérober sa fille adoptive, et se soustraire lui-même à la méchanceté des hommes, en quel lieu se réfugie-t-il ? Dans un couvent.

On ne peut donc plus s'étonner, quand on a lu le livre, comme on a pu le faire avant de l'avoir lu, de lire, dans la Revue du Monde catholique, ces paroles de M. Louis Veuillot : « On sent, dans ce roman des Misérables, un souffle de justice, un souffle de foi chrétienne, et catholique, par conséquent ; — souffle court et mêlé, mais brûlant, parfois sublime. En présence des maux qu'il veut guérir, le génie se dégage des systèmes humains et vole vers les dictâmes du Christ... »

Voilà pour Virréligion.

Aux mœurs maintenant.

Certes, s'il y a quelque chose d'innocent, de candide, de pur, de chaste, d'idéal, de divin sur la terre, c'est bien l'amour, dans ce roman, qui n'entremêle au fil noir du sombre tissu de sa trame, que les flocons aériens des fils de la Vierge.

C'est au point qu'une femme de lettres, qui n'aime pas, à ce qu'il paraît, les amours filés de ces flocons-là, traite, dans un journal littéraire, de niaiserie, de janoterie, de fausse et fade bucolique, tout ce qui se rapporte dans le livre, à l'idylle de la rue Plumet; — idylle, en effet, qui laisse loin derrière elle, en fait de pudiques amours, les plus innocentes églogues de Virgile et de Florian, — idylle charmante à mes yeux, délicieuse à mes sens, qu'elle soulage, un moment, de l'oppression des miasmes de mauvaises mœurs, qu'exhalent les rayons d'étalages de certains de nos libraires, depuis quelque temps.

Ici, pas un mot qui choque, pas une image qui blesse, même dans la description des licences de l'orgie; môme dans la peinture des égarements de la prostitution.

Prostitution 1 A ce mot, le cœur se soulève, et l'indignation tourne en boue toutes les fleurs dont Victor Hugo n'a pas craint de couronner sa Fantine.

En ceci, comme en tout, Victor Hugo procède par extrémités, bondissant de Texlrëmité du bien à l'extrémité du mal, sans reconnaître entre elles d'autres nuances intermédiaires que celles de l'analogie, voir même de l'identité de nature. Sa plume, comme son esprit, agit à la façon du thermomètre, qui, sur un seul et même plan, va d'un point

extrême à Tautre de son échelle, en marquant le degré de température de l'atmosphère, tantôt chaud, tantôt froid, selon les caprices du temps, et, dans l'un comme dans l'autre cas, restant identique à lui-même ; — Système qui met le laid sur la ligne du beau, le faux sur la ligne du vrai, etc., tous deux provenant de la même origine, procédant tous deux d'un principe unique, ne différant entre eux, ne se rapprochant^ ne s' éloignant que par des nuances de degrés, de ton, comme l'ut et le si dans la gamme, le pôle nord et le pôle sud dans la sphère, le nain et le géant dans la stature humaine, etc.

C'est quelque chose comme cela, j'imagine, qu'a dû vouloir entendre Proudhon, dans cet axiome, exorbitant en apparence : « qu'une proposition n'est vraie qu'autant que la proposition contraire est vraie aussi. »

Que cela se discute en métaphysique, en scolastique, en idéologie, comme en physique, soitl jusqu'à un certain point, c'est peut-être soutenable. Mais, en morale, c'est, de tous points, absurbe, inadmissible, monstrueux. , Moralement donc, Victor Hugo a gravement erré, gravement péché, en brûlant, au pied de la pudeur tombée, salie, un encens, le même encens^ qui fume, et doit seulement fumer, sur l'autel de la pudeur debout, sans tache.

« Pèrel j'ai vu, cette nuit^ ma mère en songe. Elle avait deux grandes ailes. Ma mère, dans sa vie, doit avoir touché à la sainteté. — Par le martyre, répondit Valjean. »

(vii, no).

^ a Cosette, voici le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s'appelait Fantine. Retiens ce nom-là Fantine. Mets toi à genoux toutes les fois que tu le prononceras. Elle a eu en malheur tout ce que tu as eu en bonheur. Ce sont ' les partages de Dieu. » (x, 301).

Sainteté par l'impudicité 1 Martyre par la prostitution! Prostitution, un partage de Dieu /... Quel abominable abus, quelle détestable profanation de mots et de choses I

Mais ces mi)ts, mal sonnants, choquants, antinomiques, hurlant de se trouver de compagnie, sont-ils dangereux ? C'est là^ qu'on ne l'oublie pas, toute ma thèse.

Dangereux ? Nullement. Odieux, seulement. Ne craignez rien de leur contagion. EHe n'agira pas plus sur les filles honnêtes que l'exemple de dents vendues pour nourrir son enfant n'agira sur les filles perdues. Les unes et les- autres n'en seront que plus affermies, au contraire, à garder : celles-ci leur bouche intacte^ celles-là leur vertu.

C'est tout le fruit qu'elles retireront de la Vie de sainte Fantine, ex-vierge et martyre.

La morale sociale est-elle plus grièvement, plus dangereusement pour les masses, attaquée, que la morale privée, dans l'œuvre de Victor Hugo, — cette « épopée de la canaille, » comme l'appelle Lamartine ?

Pas davantage. J'ose même dire, encore moins.

Victor Hugo a dit, en parlant de lui : « J'ai vécu souriant, toujours plus adouci. »

Plus adouci î cela ne se voit guère, à l'àcreté fiéleuse de certaines productions de son exil.

Ce qu'il y a de sûr, pourtant, c'est que la distance est énorme, dans ce sens, entre Claude Gueux, œuvre socialiste et agressive de Victor Hugo, jeune homme, et les Misérables, œuvre sociale et relativement inoffensive, conservatrice môme, de Victor Hugo vieilli.

Qu'écrit-il aujourd'hui, par exemple, sur le droit que la populace, que la canaille s'arroge à l'insurrection ?

Nota. Canaille, populace, les mots sont de lui, osés déjà par ces vers fameux d'Auguste Barbier, qui les a anoblis :

La grande populace et la sainte canaille Se ruaient à llmmortalité.

« Il arrive quelquefois que, du fond de ses angoisses^ de ses découragements, de ses dénuements, de ses détresses, de ses miasmes, de ses ignorances, de ces ténèbres, cette grande désespérée, la canaille^ proteste, et que la populace livre bataille au peuple.

» Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie ^ ses voies de fait contre le droit, sont des coups d'état populaires', et doivent être réprimées.

» C'est là un de ces moments rares où, en faisant ce quon doit faire^ on sent quelque chose qui déconcerte, qui déconseillerait presque d'aller plus loin. On persiste, il le faut. Mais la conscience satisfaite est triste, et l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de cœur.

» Car, il y a toujours une certaine quantité de droit, même dans cette démence ; il y a du suicide dans ce duel ; ces mots qui veulent être des injures, gueux, canaille, populace, constatent, hélas I plutôt la faute de ceux qui régnent que la faute de ceux qui souffrent ; plutôt la faute des privilégiés, que la faute des déshérités.

» Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur et sans respect ; car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des misères. Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnifi<iences d'en-bas. Athènes était une ochlocratie? les

gueux ont fait la Hollande ; la populace a plus d'une fois sauvé Rome ; et la canaille suivait Jésus-Christ.

C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables, d'où sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole mystérieuse : Fex urhis, lex orbis, (ix, 6 et 7.)

A part « la faute de ceux qui régnent, la faute des privilégiés, etc., » phrases qui n'ont rien de bien incendiaire, que peut-on extraire de cette mélancolique contemplation sur les remuemeraents de la rue?

Rien autre chose, au fond, qu'une consigne de patrouille. Rien que ce mot d'ordre, inscrit par Louis-Philippe, ce roi-modèle de Victor Hugo, sur les drapeaux des gardes nationales du royaume : Libertéj ordre public.

Les conseils de Victor -Hugo aux prolétaires sont empreints du même esprit d'ordre et de modération.

Nota. J'ai tort de me servir du mot prolétaire, car, dans ses dix volumes, l'auteur ne l'a pas employé une seule fois. Le trouverait-il maintenant trop révolutionnaire ?

Voyez ce qu'il dit du travail et de la pauvreté :

« La pauvreté, dans la jeunesse, quand elle réussit, a cela de magnifique, qu'elle tourne toute la volonté vers l'effort et toute l'âme vers l'aspiration.

» Le jeune homme riche a cent distractions brillantes et grossières : les courses de cheveaux, la chasse, les chiens,

le tabac, les bons repas, et le reste ; — occupations des bas côtés de l'âme, aux dépens des côtés hauts et délicats.

» Le jeune homme pauvre se donne de la peine pour avoir son pain : il mange ; quand il a mangée il va aux spectacles gratis que Dieu donne : il regarde le ciel, l'espace, les astres, les fleurs, les enfants, l'humanité dans laquelle il souffre, la création dans laquelle il rayonne. Il regarde tant l'humanité qu'il voit l'âme ; il regarde tant la création qu'il voit Dieu.

» Et puis, chaque matin^ il se remet à gagner son pain ; et tandis que ses mains gagnent du pain, son épine dorsale gagne de la fierté, son cerveau gagne des idées;... et il bénit Dieu de lui avoir donné ces deux richesses, qui manquent à bien des riches : le travail qui le fait libre et la pensée qui le fait digne. » (v. 284.)

Voilà certes un passage qui mériterait d'être reproduit dans le pieux et excellent petit journal V Ouvrier, qui paraît sous le patronage de Monseigneur de Ségur.

En voici un autre sur la paresse qui ne mériterait pas mieux d'y briller :

« Tu entres par la paresse dans la plus laborieuse des existences. As-tu vu une machine qui est redoutable ? Cela s'appelle le laminoir. Il faut y prendre garde; c'est une chose sournoise et féroce ', si elle vous attrape le pan de votre habit, vous y passez tout entier; cette machine, c'est l'oisiveté. Arrête-toi, pendant qu'il en est temps encore et sauve-toi. Le travail est la loi; qui le repousse ami l'aura supplice. Tu ne veux pas être ouvrier; tu seras esclave. Le travail ne vous lâche, d'un côté, que pour vous reprendre de l'autre. Tu ne veux pas être son ami, tu sera son nègre. Tu ne veux pas de la lassitude honnête dos hommes, tu auras la sueur des damnés ; tu seras bête de somme dans l'atelier de l'enfer. » (vu, 227.)

Et plus loin. « Devenir un coquin, ce n'est pas commode. 11 est moins malaisé d'être honnête homme. »

a08 NOTES. — LES MISERABLES

Peut-élre dirait-on aussi bien dans la Morale en action; mais^ à coup sûr, pas mieux.

Arrivons à la pénalité.

Dans une admirable appréciation de l'œuvre de Victor Hugo, M. de la Ponterie, pénétrant le plus avant dans « la percée du livre, « y voit effacée, devant le prestige de la révolte, l'autorité de l'ordre légal ; contraste, dit-il, qui, à lui seul, est un péril ; et, de plus, le duel du droit social, représenté par Javert, l'intègre inspecteur de police, et de la conscience individuelle, représentée par Valjean, le forçat converti, « duel formidable qui aboutit à la condamnation du droit humain par Dieu. »

Que ce soit là, en effet, la conclusion philosophique qui ressorte de l'étude approfondie des dix volumes superposés de Victor Hugo, — peut-être bien.

C'est aussi celle qu'en tire un autre critique sérieux, — plus sérieux que le journal dans lequel il l'a produite, — M. Jouvin.

Mais, où est, et pour qui le péril ? Je ne le vois pas. C'est là un de ces abîmes de métaphysique juridique dans lequel il n'y a pas de risque que tombe jamais le commun des lecteurs du roman des Misérables.

D'ailleurs, il faut bien qu'on sache que la loi pénale, mesurant ses incriminations moins sur la moralité que sur la nocuité des actes, on no peut pas toujours dire que ce qui est criminel d'après le code, est toujours immoral en soi. C'est une question qui mérite qu'on s'y arrête, et sur laquelle je me propose de revenir ailleurs.

Le seul point qui ressorte saillant, pour tout le monde, du livre de Victor Hugo, c'est celui relatif à la proportionnalité des peines.

« Cinq ans de bagne pour un pain volé, — volé pour nourrir de pauvres petits enfants affamés ! C'est trop ! » dit tout le monde. Et, pour que ce trop le soit encore plus, on ajoute aux cinq ans du vol les quatorze années pour tentatives successives d'évasion, — en tout dix-neuf ans de chaîne^ — ce qui établit une disproportion excessive entre la peine subie et le délit commis.

De là, le violent réquisitoire de Valjean contre la société, qu'il traduit, pour ce, au tribunal souverain de sa conscience, — réquisitoire suivi de la condamnation, à huis clos, de la coupable, « à la haine de sa victime. » (i. 216).

Assurément, le seul coupable, en ceci, est Victor Hugo qui, pour fausser la balance de la justice sociale, a imaginé une peine dont la somme ne se trouve, pour un pareil cas, dans aucun de ses arrêts.

Disons, toutefois, à la décharge de l'auteur, qu'il a d'avance infirmé le sien par ce jugement de Valjean porté ainsi contre lui-même :

« Valjean reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni, n s'avoua qu'il avait c^ommis une action extrême et blâmable ; qu'on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain, s'il l'avait demandé ; que, dans tous les cas, il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail ; que ce n'est pas tout à fait une raison sans réplique que la faim. Que d'abord, il est très-rare qu'on meure littéralement de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et physiquement, sans mourir ; qu'il fallait donc de la patience ; que cela eût mieux valu, même pour les pauvres petits enfants; que c'était un acte de folie à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au collet la société tout entière, et de se figurer

qu'on sort de la misère par le vol ; que c'était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour sortir de la misère que celle par où l'on rentre dans l'infamie. » (i, 212.)

Rien de mieux pensé, rien de mieux dit; — et je ne trouve rien là qui sente « l'homéopathie par le vice, » mot injustement cruel, décoché par Lamartine contre Victor Hugo qu'il qualifie, malgré cela, dans le même Entretien, de « dieu de la plume, » et d'écrivain digne d'être (( le secrétaire de la conscience. »

« Aux yeux de Victor Hugo, écrit M. Jouvin, la créature humaine, quel que soit le milieu infect qu'elle ait traversé, si bas que la misère ou le vice l'ait fait déchoir, ne saurait être responsable de sa dégradation. Elle était et elle est d'avance, selon l'auteur des Misérables, et pour rappeler ici un de ses plus beaux vers :

Perle avant de- tomber et fange après la chute. »

La perle est l'œuvre de Dieu, la fange, l'homme, que la société pétrit de ses impitoyables mains. »

» La thèse 6g& Misérables, c'est donc, conclut M. Jouvin, la solidarité sociale et l'irresponsabilité individuelle. »

L'irresponsabilité individuelle, non ; mais la solidarité sociale, oui.

Cette solidarité qui peut la nier, — dans la mesure, bien entendu, qu'elle comporte?

Cette solidarité, beaucoup d'autres que Victor Hugo, et des plus autorisés, l'ont comme lui et avant lui, établie et démontrée sans pour cela provoquer la tempête qu'il a soulevée.

Moi-môme, dans un livre sur la Réforme des prisons, publié en 1838, j'ai écrit sur ce point une opinion souvent citée; et cette opinion, — quand M. Jules Favre, que je n'avais pas Tavantage de connaître alors, lui fit l'honneur de l'invoquer, à l'appui de la sienne, dans la fameuse séance de l'Assemblée nationale du 18 avril 1850, — ne souleva d'autre réclamation, au milieu du mouvement à droite, constaté par le Moniteur, que cette interruption d'un des membres de ce côté, M. Ch. Dupin : Cest exagéré! Faut-il donc écrire un roman, pour qu'une doctrine, produite sans bruit dans un livre sérieux, ou portée gravement à la tribune nationale, éclate tout à coup en orage menaçant?

La preuve que la société se reconnaît elle-même une grande part de responsabiliié dans la plupart des crimes qu'elle punit, c'est quelle travaille sans relâche à réformer celles de ses instititutions, reconnues vicieuses, qui les favorisent ou les engendrent, ou d'où ils paraissent provenir : Maisons de jeu, maisons de tolérance, loteries, bourses^ bagnes, prisons, théâtres, etc. ; — et qu'elle s'applique sans cesse à leur en substituer de contraires, dans le but d'en tarir la source, ou les sources : oisiveté, misère, ignorance, etc.

Je ne vois donc pas quel mal il y a dans ces paroles de Victor Hugo, sauf qu'on en doit restreindre la portée : c: Il faut bien que la société regarde ces choses, puisque c'est elle qui les fait. » — D'autant que, pour réformer la société, ce n'est plus à la façon d'Érostrate qu'il agit, comme dans Claude Gueux, mais à la façon de Ballanche.

Lisez plutôt :

« La philosophie sociale est essentiellement la science

et la paix. Elle a pour but et doit avoir pour résultat de dissoudre les colères par l'élude des antagonismes. Elle examine^ elle scrute, clic analyse ; puis, elle recompose. Elle procède par voie de réduction, retranchant de tout la haine. » (vu. 423).

Et plus bas : « Nous ignorons les maladies des civilisations antiques ; nous connaissons les inûrmités de la nôtre. Nous avons partout sur elle le droit de lumière ; nous contemplons ses beautés et nous mettons à nu ses ditformités. Là où est le mal, nous sondons, et, une fois la souffrance constatée, l'étude de la cause mène à la découverte du remède. Tous les travaux de la philosophie sociale doivent converger vers ce but. » (vu, 424).

Et plus loin : « Il dépend de la société de se sauver elle-même. C'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le constater, et le guérir ; c'est à cela que nous la convions. » (ix, 173).

Quand on met tant d'eau fraîche dans son vieux vin, où donc est le danger de l'ivresse?

Le danger, s'il n'est plus là, pour la société, il est bien certainement, dit-on encoj^e, pour la morale publique et ))ri\ ce, dans le vernis de vertu dont Victor Hugo se complaît à lustrdt le vice ; — il est dans le parfum d'inno— ^ cenco dont il aime à aromatiser l'infamie ; — il est daa-^ le piédestal d'estime qu'il ose ériger au mépris qu'inspic^^ ^ le forçat, etc.

Le « vernis de vertu, » je le cherche et ne le vois reluire nulle part sur le front d'aucun de ses coquins. Les Thénardier, ce groupe infâme, ne sont-ils pas conspués, vilipendés, stigmatisés, d'un bout du livre à l'autre, en vrais scélérats qu'ils sont? Et cet affreux quatuor de bandits, Gueulemery Montparnasse^ Bahet et Claquesous^ n'y sontils pas, de même que Bigrenaille, Boulatruetle, et toute la séquelle des gredins de Patron-Minette^ enveloppés d'une atmosphère constante d'horreur et d'exécration. Y a-t-il, pour eux un seul mot d'atténuation, d'approbation ou d'excuse l

Restent Fantine et Valjean,

De Fantine^ je ne dirai rien de plus ici que les quelques mots que j'ai dits plus haut à son sujet. Je remets à en parler ailleurs. La prostitution est une chute à part qui veut une appréciation à part. En attendant, lisez Parent-Ducbâtelet et gémissez.

Pour ce qui est de Valjean, à qui reviennent toutes les sympathies, sur qui se concentre tout l'intérêt, comme toute la philosophie du roman, franchement ce forçat libéré, ce forçat né et redevenu honnête homme, ne mérite-t-il pas, au plus haut degré, la réhabilitation et l'estime que l'auteur provoqué et obtient, dans toutes les âmes impartiales, pour sa faute expiée et rachetée ?

Croiriez-vous, par malheur, qu'une fois tombé, l'homme ne peut plus jamais se redresser debout, même quand c'est « une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière ? »

Croiriez-vous que l'homme « créé bon par Dieu, peut être fait méchant par l'homme, au point que sa nature, transformée de fond en comble et tout à fait, contracte des laideurs et des infirmités incurables, sous la pression d'une peine disproportionnée à sa faute, comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse ?

» N'y a-Ml donc pas, dans toute âme humaine, n'y 3^ait-il pas, dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une

première étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortelle dans l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, et faire rayonner splendidement, et que lé mal ne peut Jamais complètement éteindre? » (1,2^).

Nier cela, c'est nier le principe de toute Vertu sut la terre.

Nier la satisfaction à la justice humaine par l'expiation ; nier le rachat à la justice divine par le repentir, cette seconde innocence ; —

C'est plus que nier le principe virtuel de toute réforme pénitentiaire ; — et à quoi bon alors moraliser nos bagnes et nos prisons !

C'est nier le baptême, la confessicfti, la contrition, la communion à la table sainte ; c'est nier le pardon et la rémission des péchés ; c'est nier le dépouillement du vieil homme et le revêtement de l'homme nouveau; c'est nier le Christianisme tout entier ; —

Et, à quoi bon, alors, les exhortations évangéliqties aux détenus I A quoi bon les retraites religieuses dans les maisons centrales I A quoi bon le corps, le vrai corps du Christ donné en viatique au forçat sous la chaîne! A quoi bon le crucifix offert à baiser à l'assassin absous, montant de l'échafaud au ciel I — au ciel, où il y aura plus de joie, pour le recevoir, que s'il n'avait jamais failli I...

Ce n'est pas Victor Hugo, c'est l'Êvatngile qui le dit. Et c'est ce qu'à démontré M. Léon Aubineau, dans son beau livre : Les Jésuites au bagne; et aussi M. Eugène de Margerie, dans son intéressante nouvelle du forçat Pol Marie, insérée dans le journal le Monde.

DE VICTOE HUGO 315

En résumé donc, et sous les divers rapports que je viens d*indiquer, le livre des Misérables ne présente nullement, pour les masses, au point surélevé qu'on dit, le danger moral signalé par la critique.

La critique place aussi ce danger, de môme que le succès du livre, dans le seul nom de son auteur.

D'où cette conclusion, que : si toute autre signature avait été mise au bas du livre, il fut demeuré enfoui, ignoré, sous le tas de ses dix volumes.

Comme si la marque de fabrique n'y était pas empreinte à chaque page ! Comme si le génie hugonien ne l'avait pas armorié de l'indestructible cachet de son blason I

Il est des clartés, qui, fussent-elles estampillées Quinquet, ne peuvent appartenir qu'au soleil.

Des taches se voient dans le soleil. Cela l'empêche-t-il d'éclairer le monde?

Des taches se voient dans Victor Hugo. Cela doiMl faire fermer les yeux sur ses splendeurs?

Parmi ces taches, il en est une qui n'a point été vue, ou du moins qui semble n'avoir choqué personne. Et pourtant, à mes yeux, c'est la plus grande de toutes, du livre des Misérables. Cette faute est celle que couvre son titre.

Les Misérables t Qu'est-ce que ce mot ?

Je lis, à la page 277 du dernier volume, cette apostrophe à l'infâme Thénardier : « Tu es un coquin, un assassin, un misérable I »

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