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ainsi discerner deux courants. Ils sont très sensibles chez un poète tel que Baudelaire, par exemple, où ils se recouvrent, s'emmêlent, puis se séparent, comme deux tresses de couleur et de parfum différents, dans la chevelure de sa malabaraise. L'instinct génésique, suscitant les sensations lointaines issues de la race, est ce qu'il y a chez lui de plus évocatetir, de plus magicien. La sentimentalité, fille de la mémoire individuelle, que règle le soi, y est presque nulle, alors que chez un Lamartine, au contraire, elle est à la source de l'élan lyrique. Vous reconnaîtrez les évocations de la mémoire héréditaire, à quelque chose de profond et de nostalgique, qui apparaît entre les mots, plus que dans les mots, dans la pause respiratoire du vers, plus que dans son mouvement rythmique ; comme si une ombre au contour éclairé se tenait derrière une autre ombre crue, et la prolongeait d'une sorte de lumière diffuse. Pour des raisons que nous examinerons plus tard, quand il sera question du langage, il est d'ailleurs très difficile d'exprimer ces choses à l'aide de mots; attendu qu'elles résident entre les mots, au moment où le jet du style se concentre avant de s'élancer de l'esprit dans le verbe, et de s'y éparpiller en vocables.
Supposons le fils de parents et petit-fils de grands-parents nés aux Iles, sous le climat des tropiques, y ayant vécu, y ayant enregistré toutes les sensations de chaleur, de parfum, de volupté que l'on peut imaginer, ainsi que ces mystérieuses
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vibrations solaires dont l'influence psychique «si encore ignorée. A un tel héritier, chaque personimage, suscitée par l'impulsion créatrice du désir» apporte des lambeaux de mémoire ancestrale, de paysages auditifs et visuels, de propensions verbides et autres, qui prolongent la mémoire individuelle et lui donnent un long retentissement. Ainsi hanté et influencé, un tel héritier dispensera à son époque, dans ses poèmes, ou dans ses chansons, ou dans ses tableaux, le trésor accumulé de trois ou quatre générations. Ses morts collaborent avec les vifs et, près de ces morts, les endroits, les sites, les ambiances où ils fréquentaient de leur vivant. Ou bien, s'il s'agit d'un auteur dramatique, il fera dialoguer entre eux des éléments de ces deux mémoires, avec leurs timbres de voix différents, leurs aspirations opposées, leurs contrariétés, leurs contrastes, et rendra ainsi, pour un temps donné, l'existence terrestre h ses hérédofigur^s. C'est s^ns doute ce que voulait dire le vieux philosopha grec, quand il affirmait, dans un étonnant r^ecourci, que « tout est plein d'âmes et de démons ». Il est à noter que les Grecs étaient allés beaucoup plus loin que les Romains dans l'introspection, et que la recherche des lois de l'esprit était chez eux plus en honneur. La conception platonicienne des Idées se rapproche, par endroits, de celle des personimages.
Si ce qui précède est exact, nous devons ainsi rocoimaîlre,à la facullc de reviviscence ou mémoire.
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dçux perspectives : l'une immédiate, Tauire, loin^ taine, qui tanipt s'interfèrent et s'obnubilent mutuel* lement, quand elles sont de signe contraire, tantôt, quand elles sont de même signe, se renforcent et se multiplient. De mèo^e qu'\m flambeau, entre deux miroirs parallèles, donne une multitude d'images à des plans divers, de mâme une impression, une douleur^ une joie, un mot, placés entre le souvenir individuel et le souvenir ancestral, peuplent le champ de la conscience d'une foule d'impressions, de douleurs, de joies, de mots, presque indéfiniment refléchis. C'est le phénomène de l'écho intérieur, du souvenir quasi inépuisable. Chacun de nous promène ainsi, pendant toute son existence, quelques impressions renouvelées, dont la fraîcheur ou la brûlure ne semblant pas s'épuiser,, ni s'éteindre, comme si elles se ravivaient sans cesse au contact des événements. Ce sont là des reliquats de l'entre-deux-mémoires, des reflets multipliés par l'ascendance.
Un écrivain tel que Gœthe (à condition de plonger dedans, non de le parcourir, comme on le fait trop souvent) est, selon moi, un type achevé de double mémoire. Il lui doit cette atmosphère caractéristique de sagesse et de sérénité, sans froideur, qui émane de son œuvre immense. Le tourment même y demeure harmonieux, et, quand il nous peint un jardin, il y a, derrière, un autre jardin plus reculé dans le passé, qui semble le reflet du premier et cependant Téclaire doucement et, en
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quelque sorte, par dessous. Par une rencontre singulière, le contemporain de Goethe, Beethoven, (qui salue-t-on, vous ou moi? — disait Goethe) participe aussi à ce privilège, car c'en est un. Pour une oreille exercée, la Sonate Pathétique, par exemple, est un crescendo d'images sonores, concentriques à un autre crescendo, comme il arrive que le remords amoureux tourne dans Tamour, ou que l'attendris sèment contrebalte le désir dans le désir. C'est même ce qui fait son pathétique. Il appartenait au génie de Gœthe de doubler l'émotion immédiate par l'émotion sage, de placer Hélène derrière Marguerite, et les méditations d'Ottilie derrière le quadrille sensuel des Affinités Électives. Nous savons d'ailleurs, par ses aveux, qu'il entendait ses hérédités paternelle et maternelle chanter en lui, et qu'aucune parcelle de son esprit-corps n'était sans doute restée inexplorée de sa haute raison.
Mais c'est dans ses mémoires que cette synthèse d'une dualité (la mnémotechnique, donc la plus évocatrice!) est particulièrement remarquable. Le mouvement, vif par endroits, y est à l'ordinaire majestueux, et chaque circonstance, même petite, comporte unie haute leçon morale. Peu d'ouvrages autobiographiques échappent aussi complètement à l'humeur. Ensuite, c'est aux entretiens avec Eckermann qu'il faut se reporter, pour surprendre à nouveau le double courant mnésique de la personnalité de Gœthe, multipliée par celle de ses parents.
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Après la critique littéraire, Texpérience personnelle : j'étais tout jeune, j'avais neuf ans, quand je fis connaissance, pour la première fois, avec le domaine dit de « Montauban », à Fontvieille, aux pieds des Baux, où mon père écrivit les Lettres de mon moulin. C'est une fraîche demeure provençale, aveor dépendances rustiques, de limites indéterminées, au milieu des pins et de la garri«^ue. Le petit bonhomme que j'étais eut cependant, des son arrivée dans ce paysage nouveau pour lui, l'impression très violente, inoubliable, qu'il le connaissait déjà, et dans ses moindres détails. Je suis retourné souvent à Fontvieille; cette sensation s'est émoussée pour moi, non le souvenir de son extraordinaire intensité initiale. Avant que mon père ne m'eût fourni aucune indication sur leur emplacement, j'avais découvert, par moi-même, le ca^mard, son banc de pierre (tels quo deux vieux, très vieux amis retrouvés) et les fameux moulins. Je reconnaissais le goôt de l'air vif, l'odeur résineuse des pins, la distribution de la lumière, ainsi que dans. un conte de fées, et le chant strident des cigales. J'avais la •sensation fort nette d'une vie antérieure, qui était certainement celle de mon père, en- ce même endroit. Mais une pudeur farouche, comme il arrive chez les enfants, m'empêchait de faire la moindre allusion à cette émotion bizarre, qui me donnait tantôt envie de rire et tantôt envie de pleurer. Plus tard seulement, je m'en ouvris à Alphonse Daudet, qui me raconta avoir éprouvé une impression ana-
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logue dans une maison des environs de Nîmes, inconnue de lui, où son père et sa mère avaient habité avant sa naissance. Si chacun recherchait dans ses souvenirs personnels, on s'apercevrait, je crois, que ce phénomène est assez fréquent. C*est un cas type de mémoire héréditaire.
Ce qui se produit pour les endroits peut et doit se produire pour les circonstances. Certaines difficultés de la vie ne nous prennent pas au dépourvu, et nous en trouvons la solution avec une facilité qui semble résulter d'une expérience antérieure, héréditaire. Certaines joies, qui devraient être plus fortes qu'elles ne sont, nous paraissent émoussées, pour les mêmes raisons. L'attachement extraordinaire que certains Bretons et Provençaux, entre autres déracinés, éprouvent pour leur coin de terre natale (attachement tel qu'ils meurent parfois d'être trop longtemps éloignés de lui) tient vraisemblablement à une cause identique : à la longue, c'est-à-dire en deux, trois, quatre générations, un endroit, où nos pères, grands-parents, aïeux ont vécu, finit par faire partie de nous-mêmes, avec ses bruits, ses odeurs, ses reflets, et nous devient, non pas même psychologiquement, mais physiologiquement indispensable, comme l'air qu'on respire. L'immensité marine, souvenir cependant sans point de repère, procure aux marins, fils de marins, une nostalgie analogue, dont ils ne reconnaissent pas toujours la cause et qu'ils tournent en persistance et fidélité amoureuses. Car seule la femme peut remplacer la