CHAPITRE VI
LE MOT ET CE Qu'iL ÉVOQLE
Le mol ost l'image d'une image. 11 est aussi une grefle de la mémoire individuelle sur la mémoire héréditaire. Il est enfin une emprise du soi sur les personimages composant le moi. Ces trois définitions se complètent sans se contredire.
Le mot est l'image d'une image : quand j'évoque, quand je prononce, quand j'écris le mot « cheval », je vois l'animal que ce mot représente et j'entends les sons qui le forment. Col ensemhle verbal fait partie lui-même de souvenirs, où la silhouette d'un cheval, le graphisme correspondant à cette silhouette, et les sonorités qui la traduisent, sont rappelés. Puis, au delà de ce slade, ou si vous préférez de cet écho, il ) a l'idée a bs Ira lie du cheval, qui vient de la mémoire héréditaire, où sont enregistrées, depuis phisieurs générai ions, de nouinicuses formes de clit'vaux. Mais c (t>t 1«'- soi in\i-.mir, <réal ur et régtilaieur, qui va [>rciidre le mut cHL\ai, 1 image d\in cheval, l'image du che\ai, pour le situer dans
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une phrase comparable à un ensemble de mouvements, et le restituer ainsi à la vie. Le mot est suscité par une sensation, une émotion, un état d'àme, dans une personimage ou un ensemble de personimages, et il s'épanouit en faits et en gestes. C'est une petite machine qui accumule, qui multiplie, qui transmet après multiplication. C'est la plus grande invention de l'être humain.
Au cours d'une étude célèbre sur l'aphasie (qui est la diminution ou la perte du langage articulé, ou d'une partie de ce langage), Charcot a montré que le mot était vu, eniendu, parlé et écrit. D'où cécité verbale, surdité verbale, aphasie et agraphie, qui sont quatre formes des troubles du langage. Ceci nous montre que le mot est une synthèse, faisant, lui-même, partie d'une synthèse, de ce que nous appelons une ou plusieurs personimages. Lire, à ce sujet, ce chef-d'œuvre, la Sémantique, de Bréal, sur la signification diverse, superficielle ou profonde, du mot et de la locution adverbiale. Quant au titre fameux et discuté de l'ouvrage de Darmesleter, la Vie des mots, il signifie simplement que les mots sont des détachements, des applications résumées de la vie à travers l'humain, aux vicissitu'les duquel ils participent.
Les tout petits cn'anls commencent par manifester des sentiments, qu'ils traduisent ensuite à l'aide de mots. Ces sentimenis eux-mêmes sont sou \ ont provo {ués chez e ix par des paroles de leurs parents ou de leurs nourrices, paroles dont ils
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devinent le sens, moitié d'après le geste qui les accomp<igne, moitié d'après l'éveil de leur mémoire héréditaire. I/enfant retrouve en lui une partie du langage. C'est ce qui explique ses rapides progrès. C'est la formule de Pascal quant au Verbe divin : (( Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé. » Une partie considérable du langage, l'hérédilaire, i)réexiste dans le nouveau-né. Celte partie survit en général à la disparition du langage articulé> au cours des diverses aphasies et amnésies. Elle permet la rééducation rapide.
Le mot, image d'une image, suscite, appelle une autre image. Si rapidement qu'il se déclenche dans l'esprit, avant de se déclenclier sur les lèvres, il est précédé d'une phase d'incubation, dite avant-mot, suivie d'une autre phase d'épanouissement, dite après-mot. Nous" allons les examiner Tune et l'autre, dans la mesure où la conscience, exercée et vigilante, les saisit.
Quand nous passons d'une préoccupation à une autre, d'un travail à un autre, d'un interlocuteur à un autre, nous éprouvons une sorte de franchissement, d'élan, qui précède en nous l'élocution, et même l'interjection. C'est l'état d'avant-m(5t, toujours occupé par une image, si brève soit-elle. Cette image reprise par la circonstance, qui elle aussi est une image, devient le mot. Presqu'aussitôt nous le prononçons. Entre les deux phases, si promptes soient-elles, il y a la place d'une courte émotion, que connaissent bien tous les orateurs, les
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plus expérimentés, comme Jes plus médiocres, et tous les causeirs. Ils la connaissent, parce qu'elle peut s'accompagner d'obnubilation et d'un vertige, où le mot nous fuit. Toute aphasie, même minuscule, même ultra éphémère, est une éclipse dans Tavant-mot.
L'interjection est en quelque sorte l'expression musculaire, déjà verbale, de l'avant-mot, accompagnée d'une émotion vive. Le « ah », le « oh ». le <( hélas », le « Dieu », le «. Ciel », le « aïe », le « bigre », etc. sont, dans une autre langue, des témoignages, des vestiges de l'état d'avant-mot, très sensible chez l'enfant, chez le convalescent, chez le vieillard, peu sensible, sinon complètement recouvert, chez l'homme bien portant et loquace. L'attention prolonge l'avant-mot. La précipitation le raccourcit à l'excès, sans cependant le supprimer tout à fait.
Au moment de l'avant-mot, la sensation, l'émotion, le désir, la circonstance fécondent la mémoire héréditaire (système de personimages), qui transmet aussitôt à la mémoire personnelle un conglomérat verbal et figuré, que cette dernière façonne en mot. Je ne puis mieux comparer cette opération mentale et physique qu'à la mise au point, presque instantanée, de l'ébauche par le statuaire. Le mot sort de l'image seconde, tout chaud encore de la transformation. Cette é«nission verbale s'accompigne d'un plaisir, sensible même au milieu du méconlente.ment et de la colère, et qui augmente avec la vio-
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lorine du mol al lie l'image qui l'accompagne. La parole accélère en général les échanges de Torganisme. L'avant mot prépare ces échanges, comme le J.oniis musculaire prépare le mouvement.
L'avant-mot se décomposerait donc de la façon suivante :
T* Évocation, par le soi, de la personimage, ou de la conjonction des personimages.
2" Reprise de cette évocation par le soi (impulsion créatrice) et l'instinct génésique, qui la transforment on image secondaire, ou mot.
3" Emission du mot.
Dans les troubles mentaux graves, notamment au début de la paralysie générale, cette phase de l'avantmot est altérée d'une façon caractéristique, qui permet le diagnostic immédiat. Cette altération aaartbriqne, ou. si vous préférez, dysarticulaire, a sa correspondance dans l'écriture, en tenant compte, naturellement, du léger retard de l'écrit sur le parlé.
La phrase étant un assemblage de mots, réglé et harmonisé par la mémoire héréditaire d'une part, dé l'autre par le soi, tout ce que nous disons ici du mot s'applique à la phrase et à un ensemble de phrases; avec cette seule différence que la complexité des personimages évoquées et utilisées va rroissant. On remarque, chez les jeunes enfants, qui s'essaient à parler, des combinaisons fréquentes, des indexions, des chants, des accents, des pauses, des césures gcsticulaires des parents et des grandsparent«. ^K*pendant que l'intensité de leurs regards
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cl de leurs mimiques complète ces évocations héréditaires.
Le balbutiement, le bégaiement, le bredouille ment, l'hésitation sur certaines consonnes et certaines syllabes, sont des troubles passagers, portant sur l'avant- mot, tenant au tremblottement de la mémoire héréditaire, ou de la mémoire personnelle devant un soi peu actif. Ces troubles sont plus • tenaces dans le premier cas que dans le second. Ils se remarquent chez les hérédos. Chez les timides (l'origine de la timidité est tantôt un défaut physique, tantôt une difficulté d'élocution, qui inhibent la décision volontaire) certaines locutions bizarres, telles que « n'est-ce pas », « est-ce pas », ou « le... le chose », ou « tout de même' », sont intercalées dans la période d'avant-mot et hachent comiquement le discours. Parfois aussi, un geste quelconque, passant à l'état de tic, vient en aide à l'expression de la pensée, au réveil de la double mémoire.
D'une façon générale, les termes concrets sont des prélèvements attractifs opérés par le soi sur une même personimage, les termes abstraits des prélèvements attractifs opérés par le soi sur une série de personimages, à l'aide d'un rayonnement plus intense ou plus durable. Ces termes, transmis héréditairement, deviennent h leur tour des images d'images d'images, des figures au deuxième et au troisième degré, qui gagneront en amplitude ce qu'elles perdront en pénétration et en vigueur. On
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arrive ainsi à concevoir une métaphysique, qui deviendrait en quelque sorte musicale, et où la sonorité des mots primerait l'idée contenue dans «es mots. C'est là un des nombreux labyrinthes qui nous arrêtent sur le chemin du mystère. Plus le verbe s'éloigne de l'homme, pour pénétrer dans les choses, et moins il devient précis. L'outil s'émousse à mesure que l'ouvrier avance. Il lui reste, il est vrai, le pressentiment, lequel commence où le mot défaille, dans l'a près-mot.
Revenons à la construction verbale de la phrase. Du point de vue philosophique, celle-ci peut être considérée comme un seul mot, morcelé en plusieurs tronçons, que traverse le signe de l'action, c'est-àdire le verbe, à la façon d'un fil reliant les perles d'un collier. C'est par le verbe, ou ce qui en tient lieu, que le soi agit sur le langage. Le verbe peut être considéré comme le reliquat et le conglomérat des actions de nos ancêtres, lui-même étant principe du mouvement. Quelle que soit, selon les langues, la place du verbe dans la phrase, jusqu'à lui l'effort verbal monte. Aussitôt après lui, il décroît et l'image circonstancielle s'efface et disparaît dans l'esprit. L'image héréditaire correspondante y demeure un peu plus longtemps, pour s'effacer elle-même à son tour. C'est ici la phase de l'aprèsmot, infiniment brève ou prolongée, selon qu'un autre avant-mot interviendra pour la couper, on qu'elle se poursuivra dans le silence intérieur", ou extérieur.
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Si le langage est la principale invention de l'homme, il est aussi la plus perfectionnée et la plus personnifiée. Non seulement chaque peuple a son langage, mais, dans chaque peuple, chaque profession et chaque province a son idiome et ses idiotismes, chaque famille, chaque individu a ses habitudes linguistiques, phonétiques, graphiques, accompagnées de gestes appropriés. C'est une .grande merveille, à laquelle nous ne prêtons pas assez d'attention, que cette possibilité de se comprendre immédiatement, que possèdent en commun plusieurs millions d'hommes et qui leur permet, aux heures critiques, de se rassembler en un seul, sous l'action d'une seule image, d'un seul mot : la patrie.
L'évocation consécutive au mot et à l'agglomérat d^mots qu'est la phrase, se produit par l'oreille, ou la vue, ou certaines combinaisons tactiles et autres, en usage chez les aveugles et les sourds-muets. Afin de ne pas compliquer les choses, nous supposerons, au coura de cetle étude, qu'il s'agit de sujets normaux. L'évocation, consécutive au mot concret, nous représente un objet ou un être déterminé, faisant partie de notre mémoire personnelle. L'évocation, consécutive au mot abstrait, nous représente l'objet d'un objet, ou l'être d'un être, faisant partie de là mémoire héréditaire. C'est pourquoi cette deuxième évocation est nulle chez Ja plupart des humains dénués de toute faculté introspective et demeure vague chez une élite. Répétez le mot « vo-
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lonlé », le mot « iiitelligeiico o, le mot « négation » et suivez les images qu'ils soulèvent dans notre esprit-corps, images accompagnées de mouvements.
Pour le vocable « volonté », par exemple, vous voyez la forme graphique, ou imprimée, du mot, et vous entendez sa sonorité. Il s'y joint la sensation diffuse, atténuée, d'un effort, d'une application, sensation qui se précise, mais aussi se limite, par l'évocation d'une personne volontaire de votre famille, de votre entourage, de l'histoire, etc.. ou d'un acte déterminé, témoignant de cette volonté. Enoncez ces simples mots « la volonté de faire le bien » . L'abstrait se complique d'un autre abstrait, et ses hérédofigures d'autres hérédofigures, correspondant au mot « bien )). Songez maintenant à ce que cette locution banale, du prédicateur ou du moraliste, comporte de représentations mentales, accompagnées de pointes, d'incursions dans l'organisme ; car l'énoncé d'un mot, même isolé, nous met toujours dans une disposition physique correspondante, et l'avant- geste ou tonus correspond à Tavant-mot. Existe-t-il ailleurs, je vous le demande, une machine aussi complexe et d'un rendement aussi riche?
Qiiand l'Église, dans son magnifique langage (preuve, à lui seul, de qaid divinam) révèle que le (( Verbe s'est fait chair », elle énonce l'extension miraculeuse d'un phénomène courant. Il n'est pas un instant, dan« la vie de chacun de nous, où le verbe n'agisse sur le corps. Le langage articulé est
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une incarnation. Il descend des images et personimages héréditaires, pour régler nos mouvements et nos échanges, qu'il léguera ensuite à nos descendants.
L'habitude que j'ai de la parole en public m'a permis de faire, dans cet ordre d'idées, un certain nombre d'observations, que j'énoncerai brièvement ici :
I** Insensible en général dans la conversation courante, la phase d'avant-mot devient quelquefois sensible, ou même douloureuse, pour l'orateur en public. Un trou apparaît soudain dans sa pensée, rempli de vagues linéaments de souvenirs, quelquefois fort indifférents, ou d'une sorte de pâte verbale embryonnaire. Il faut alors un effort de volonté, accompagné de sueur et de tressaillements, pour franchir ce stade douloureux.
2** Souvent, chez qui parle en public, le mot appelle le mot, par simple sonorité ou affinité dans une même personimage, et entraîne la pensée, devenue serve, dans une direction imprévue. L'intervention du soi n'est jamais plus sensible que dans un discours tendant à persuader et à émouvoir, ayant .un commencement, uti milieu et une fin. L'orateur véritable doit rester le maître de ses images et de leur enchaînement.
S"" Quand l'orateur parle, ses personimages, se succédant en lui et l'animant, se transmettent par l'ouïe et la vue à son auditoire, oii elles font lever des personimages analogues, les unes en accord.
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les autres en rébellion. Un heureux résultat est atteint quand Tunanimité se l'ait, par une vague (l'émotion communiquée, entre toutes ces hérédoiigures, ainsi qu'entre les divers instruments d'un orchestre.
4** Quels que soient Taudileur et l'auditoire, il se produit, de Tun à l'autre, des passages de l'attention à rinatlention et de la réceptivité à la non réceptivité. Le même phénomène se produit, au théâtre, entre les acteurs et les spectateurs. L'art consiste à utiliser et exploiter à fond les périodes d'attention et de réceptivité, à franchir, sans insister, les autres.
5** La fatigue oratoire (si particulière, et que Gambetta comparait, assez exactement, à celle qui suit la conjonction amoureuse) est la somme de toutes les petites dépressions de l'après-mot. Cette fatigue, tenant aux mêmes causes, est bien connue de l'écrivain, auquel elle peut, dans les cas extrêmes, communiquer une sorte de vertige.
Mon père me racontait, à ce sujet, que les dernières lignes d*un chapitre ou d'un livre correspondaient toujours, chez lui, à une sorte de dépression générale, accompagnée du sentiment de la délivrance. Extrêmement laborieux, se levant parfois à quatre heures du matin pour commencer sa tâche (notamment à- Champrosay, quand il travaillait à Jack,) il utilisait cette griserie cérébrale, que donne l'évocation continue des parcelles d'une hérédofîgure ou de plusieurs hérédofigures. Le concret, chez lui, l'emportait de beaucoup sur l'abstrait ; mais le don prin-
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cipal d'Alphonse Daudet, qui fut l'apanage de fort peu d'écrivains, était la communication émotive de l'aura de ses personimages, allant jusqu'à l'hallucination et à l'illusion de présence. Je ne vois à lui comparer, à ce point de vue, que Dickens (moins incisif et pénétrant que lui), et Dostoiewsky (moins pondéré, moins réfléchi). Cette puissance d'évocation sensible, sous les feux d'une lucide raison, c'est tout le génie d'Alphonse Da»udet. J'ai écrit, naguère, là-dessus un dialogue sur l'imagination, entre mon père et moi, que l'on trouvera à la suite de l'ouvrage intitulé Alphonse Daudet.
Je pense que la mémoire héréditaire était, chez mon père, particulièrement puissante. Elle débordait même sur le songe, pendant le sommeil. On trouvera, dans ses Notes sur la vie, des récits de rêves à goût de réel, qui constituent indubitablement des témoignages de mémoire héréditaire, ou « grande mémoire. » C'est ce qui explique que son observation s'accompagnât fréquemment d'intuition et que sa puissance d'évocation fût si grande. Les spectacles de cent ans, ou de cent cinquante et deux cents ans, prolongés en nous, réveillés par les circonstances, avec le halo qui les environnait, ont une autre intensité que les spectacles de vingt, trente, quarante ans, de la mémoire personnelle. C'est la vieille eau-de-vie royale, à côté du vulgaire troix-six, ou du cognac de trois ans.
Puisqu'il est ici question de rêve, chacun connaît l'importance énorme que prend tout à coup un mot
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dans un songe. Il semble qu'il donne la clé d'un grand mystère, dont notre conscience dormante est tout éblouie. Il sonne, ce mot souvent très ordinaire, comme le trépied de la pythonisse; et la désillusion est grande, au réveil, de le voir reprendre ses dimensions et son rang. C'est alors, n'en doutez pas, un mol venu d'une personimage, détaché d'elle avec ses prolongements physiques et son ébranlement nerveux. Quelquefois ce n'est pas un mot, c'est une phrase qui nous trouble ainsi, ou une constatation en forme d'aphorisme, ou une simple interjection. iMême à l'état de veille, il peut arriver qu'un mot, perçu par nous dans une circonstance donnée, aille rencontrer son congénère, vibrant en nous héréditairement, tel un obus, au cours de la bataille, rencontre dans l'espace un autre obus. Ici il ne saurait y avoir éclatement, mais bien prolongation émotive.
L'influence mystérieuse du mol (t je t'aime », constatée par tous les poètes et tous les amants, n'a sans doule pas une autre origine. Nos ancêtres ont aime, ils ont été aimés. Leurs images en nous portent avec elles ces troubles et ces délices, souvent accompagnés d'angoisse et d'amertume, et le mot qui les exprime pleinement. Quand, à noire tour, nous aimons, elies accourent, ces personimages, aliiiées à la Ibis par le soi cl par i'inslinct génésique. Nous parlons, nous seulons, nous éprouvons par eiles, ccpcdd.jiil que l'oiijrl aimé se tient Jà, IVcuiiabaiiL devdut nous, cuuc nosbiao. On peut dire
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que toute leur ascendance pousse à leur conjonction les humains amoureux, dans les cas jugés irrésistibles et quasi foudroyants, beaucoup moins rares qu'on ne le suppose.
Le mot est donc une évocation semi-héréditaire, semi éducative, qui évoque à son tour des figures et d'autres mots, c'est-à-dire d'autres figures de figures. Si l'on pouvait mettre bout à bout tous les propos que tient ou que fixe, par l'écriture, un individu donné, même très ordinaire, au cours de son existence, on aurait là une carte mêlée de ses impressions et émotions et de celles transmises par son ascendance, comparable à un de ces manuscrits palimpsestes, où une écriture en recouvre une autre, d'une autre époque. Sur ce manuscrit, les réapparitions les plus anciennes sont soumises à l'inlluence du désir, dont nous connaissons la double origine, mi-personnelle (impulsion créatrice), micongénilale (instinct génésique).
Ceci posé, il est des mots chargés d'orages et d'événements joyeux ou tragiques, comme des personnes vivantes, dont ils sont, pour une part, l'émanialion et le reliquat. Il est des assemblages do mots, qui peu>oiit inlluer, en bien ou on mal, sur la destinée. L'abracaJabra des sort:iers du moyen âge revêt une inierprélation nouveiL' et moderne. Certaines n' lei (le fausse \ie, ceii.'ins [>aravloxes, IVéquenl.s . liiv. le-» beiétl.)N caraj^ '• .>i>, unij-, Js d'un toii J'au;uiii.;, peuvcni avoir une acl.on lâcheuse sur des cucs jcuueSr iinpie&ûioaaabici ou le^^eis. La
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connaissance des lois intrapsychologiques de la succession des images rejoint ici la règle morale et lui donnne un fondement intellectuel.
De tous les orateurs que j'ai entendus, le plus saisissant, bien que parfois inégal, était notre cher ami Henri Vaugeois, fondateur, avec Maurras, de notre mouvement d'Action française et directeur politique du journal de ce nom. D'imagination plus représentative et plus émotive que celle de Vaugeois, je n'en ai pas connu. Son extraordinaire rapidité de conception allait tout de suite au cœur des choses et au centre des préoccupations de son public. Dans ses meilleures périodes, une forme, coulée d'un jet ardent et sûr, revêtait une pensée logique, appuyée sur une Vaste culture et* sur l'amour spontané du * prochain. Étant donné qu'il improvisait constamment, la période d'avant-mot et d'avant- phrase était chez lui singulièrement béante, remplie de gestes fins et délicats des mains, comme modelant la personimage accourue à l'appel du désir. Celle-ci changeait brusquement, à la façon d'une image succédant à l'image sur l'écran du cinéma, et, avec elle, l'élocution changeait de rythme, le feu du regard se trouvait modifié, la direction du raisonnement devenait diflérente, les trouvailles et bonheurs d'expression gagnaient encore en intensité.
On comprenait, en écoutant ce Vaugeois enflammé, puis sagace et persuasif, que le verbe est un prélèvement imagé, fait sur les ancêtres animateurs, et une sorte d'arrachement de l'idéale substance héré-
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ditaire. Le mot est évoqué par Timage ^t, à »Oîi tour,. il évoque Timage, quelquefqie danç une série très différente de celle qui lui a donné naissance. D où la puisjsance communicative 4^ la convictiqn et de la sincérité.
Rarement un esprit ose être ce qu'il est,
a dit Boileau dans un vers célèbre. L'épueil de Tart oratoire, c'est la ron^ron et le convenu, con^me J'épueil de Tart de Técrivain, c'est le cliché et Tapprêt. Le choix du mot, articulé ou écrit, est une opération mentale rapide, où le soi joue un rôle prépondérant
On s'en rend compte dans la composition littéraire, mieux à loisir que dans la composition oratoire. Parfois, alors que quelques minutes auparavant, l'écrivain se croyait miitrci de son sujcl. il hésite et demeure à sec devant son papier, l'cisprit désert, ainsi qu'une lande. Ça ne vient pas. II tourne et retourne les vocables dans sa lête, sans préférence pour l'un ou pour l'autre, comme on trie des sous de cuivre sur un comptoir. C'est que le désir est éteint, aussi bien dans l'impulsion créatrice du soi que dans Tinslinct génésique du moi. Mais voici qu'au fond de sa mémoire individuelle, en conjonction avec la parcelle correspondante de sa mémoire héréditaire, une étincelle verbale s'alluma tout à coup. Il n'en faut pas plus. Transmis par une image d'image, par un terme juste ou ardent, l'ébranlement se oommunique à oes régimes de mots que
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sont les phrases, composantes elles-mêmes du style. Elles accourent et se déposent sur le papier, 1^1 un >ol de papillons de couleur, dont il est douloureux et joyeux d'épingler les ailes. Désormais la machine est en train. L'auteur s'échauJBTe, il va de l'avant. Au delà du paysage qu'il vient de peindre, du sentiment qu'il vient d'exprimer, de la silhouette qu'il vient de tracer, il aperçoit ime course fugitive d'autres paysages, d'autres sentiments, d'autres silhouettes, qu'il n'a pas le temps de saisir, mais qui lui laissent, en s'évadant, une impression de pénétration et de vigueur. Les enchaînements du monde ne sont pas loin, ces concordances mystérieuses qui relient, à travers la mémoire individuelle, les points sensibles d'une mémoire générale, qui semble être celle de l'humanité. Nous savons maintenant que c'est, plus modestement, celle des ancêtres. Des tâtonnements harmonieux de Chateaubriand aux immortels « pleurs de joie » de Pascal, c'est toute la gamme des apparitions littéraires, telles qu'elles se produisent dans l'âme de l'homme de lettres, entre sa plume, sa main, son encre et ses souvenirs.
Buffon a dit du style, avec beaucoup de raison, dans une maxime mal comprise et mal interprétée, qu'il était « l'homme même », c'est-à-dire la spécifité humaine. Celui qui n'écrit pas, qui n'écrira jamais, qui n'a jamais écrit, a cependant un style, par le fait, seul et nu, qu'il exprime sa pensée à l'aide de mots. Chez l'homme, l'articulation de la