CHAPITRE PHEMIEK
/ ANALYSE DE l'iMAGE : LES SENS ET AU DELA
J'ai écrit, dans les propositions qui forment la conchision de rHérédo, que' l'homme vit et meurt de ses images. En elTet, il y a un rapport étroit, attesté par un nombre considérable de phénomènes faciles à constater, entre les images qui viennent à l'esprit et les fonctions organiques. Le désir procède par images, qui mettent en mouvement le système érectile, vaso-moteur, glandulaire et musculaire. La peur est le résultat d'une image, qui agit sur la vessie, le système sudoripare et l'intestin. Tout le monde connaît le phénomène de la chair de poule. Le rire et les larmes, les mouvements de contraction ou de dilatation du cœur et des gros vaisseaux dérivent de nos images intérieures, succédant aux images du dehors, ou spontanées. L'imagination commande le corps plus que le corps ne commande
lO LE MONDE DE8 IMAGES.
rimagination. Une inclinaison heureuse des images fait la vie agréable et intéressante, malgré ses traverses. Une inclinaison malheureuse des images la fait amère et gâchée. Il serait donc plus juste d'appeler l'imagination la maîtresse que la folle du logis. Elle détermine la plupart de nos actions, tantôt en accord avec le soi et la raison (quand il s'agit des hérédismes sages), tantôt, dans le cas contraire, en désaccord avec eux. Dans le premier cas, l'homme garde le contrôle de lui-même — compos sui — dans le second il le perd.
Qu'est-ce que l'image?
Je réponds : c'est une émanation du moi, d'un des éléments du moi: présence, état d'esprit, aperçu de caractère ou de tempérament, aspiration vague. L'homme imagine sans cesse et sans répit, tantôt au premier degré, c'est-à-dire d'après sa rêverie, ou le spectacle qu'il a sous les yeux, ou l'ébranlement de ses sens; tantôt au second degré, c'est-à-dire à l'aide du langage, intérieur ou exprimé, qui est lui-même un vaste tissu ou feutrage d'imaginations antérieures, héréditaires et personnelles ; tantôt au troisième degré, c'est-à-dire pendant le sommeil, ou ce sommeil mêlé à la veille, qui constitue le tran-tran de l'existence intellectuelle et morale. A ces trois degrés, l'imagination ne cesse pas d'agir sur l'organisme et de le modifier. Elle est le perpétuel sculpteur et modeleur des agencements moléculaires et cellulaires, qui constituent nos organes. Nous imaginons avec la moelle, le
ANALYSE DE L IMAGE. il
foie, les reins et les os, aussi bien qu'avec le cerveau. Il y a pas d*acte d'imagination somatiquement isolé. Sans doute ne percevons-nous pas toutes les répercussions organiques de nos images, pour la bonne raison qu'elles sont quelquefois trop vastes et quasi universelles, ou bien infiniment petites, presque imperceptibles. Cependant, en nous appliquant, nous pouvons les suivre assez loin. Que celui, par exemple, qui a peur, examine le fourmillement minutieux de la peur, qui va du cœur aux doigts de pied et à la pointe des cheveux, et il sentira et il percevra la solidarité de ce réseau physiqomoral, que seul maintient et réfrène un soi solide, un commandement venu de la raison et de l'équilibre par la sagesse, joint au vigoureux tonus du vouloir.
Nous entendons dire journellement de celui-ci, de celui-là : « C'est i^n imaginatif . . . », ou « il n'a pas d'imagination », « c'est un efiFet de son imagination », ou « faut-il qu'il ait peu d'imagination! » En effet, la faculté d'imaginer existe chez tous les hommes, mais non au même degré. Il y a ceux chez qui elle intervient à titre d'incident, d'épisode ou d'accident; ceux chez qui elle est consubstantielle à la réflexion et qui ne pensent que par images, personnelles ou ances traies, ou mipersonnelles mi-ancestrales, et que par constructions imaginaires. Les rêveurs, les poètes nés, les hommes d'action, appartiennent à cette seconde catégorie. Chaque peuple, chaque race, chaque tempe-
rament a sa propension imaginative, corrigée plus ou moins par le bon sens et la conscience de la réalité immédiate. Il ne faut pas conclure de là que rimaginalion soit toujours opposée au bon sens. Elle peut se faire son meilleur auxiliaire et l'étendre alors jusqu'au génie.
[l est diverses formes d'images, selon qu'elles sont éveillées dans l'esprit par la vue, l'ouïe, le loucher, l'odorat, le goût, ou par une fonction organique, ou par le trouble de cette fonction, ou par un conflit d'hérécjismes, ou par ime modification, ime transformation, lente ou brusque, de la personnalité. Nous les passerons rapidement en revue.
Les images éveillées par les présences sensibles ont généralement une courte durée. Faites Texpérience suivante : mettez-vous, de préférence un jour de beau soleil, devant une fenêtre bien éclairée, dont la vitre dessine un losange ou une ellipse, ou mieux une succession de figures géométriques, séparées par un liséré de plomb. Regardez en face, avidement, puis fermez les yeux. Sur un fond obscur apparaîtra une figure brillante, correspondant à celle de la vitre, qui ira peu à peu se déformant, puis s'estompant, non sans se joindre et se mêler à un certain nombre d'autres images, qui seront celles fournies synchroniquement par le travail incessant de la pensée. Vous distinguerez ainsi, dans cette sorte de chambre obscure, la superposition d'un souvenir visuel immédiat et de souvenirs antérieurs, jusqu'à ce que, après bien des combinai-
ANALYSE DE l'iMAGE. i3
sons, l'image claire et géométrique de la vitre ensoleillée s'efiface. C'est là un aperçu sommaire du travail d'efflorescence continuel, qui s'effectue au sein de notre conscience, et s'entrelace au spectacle sensible du monde extérieur. La vie mentale est un tissu double, composé d'impressions venues du dehors et du dedans, aux combinaisons brillantes et presque infinies. Elle est la conjonction perpétuelle de notre personnalité en voie de formation et des fantômes de nos ascendants. Nous sommes, vous et moi, une circonstance présente baignée dans le passé, lancée vers l'avenir, une déflagration continue d'images anciennes, associées étroitement à des images récentes, le tout sous le contrôle du soi. Cette expérience de l'oeil peut ôtre renouvelée pour l'oreille, le goût, le tact ou l'odorat, avec cette différence que la vue, est chez la plupart des gens, le sens le plus exercé. Quel que soit le domaine sensible, l'observateur de soi-même discernera tonjours assez vite le souvenir de la sensation immédiate d'avec la réminiscence déjà éloignée ou lointaine. Le phénomène est trop courant pour que j'y insiste davantage. Néanmoins, je recommande cet exercice aux débutants en psychologie introspective, comme le plus propre à leur faire comprendre l'infinie richesse de la conscience. Ces trésors ignorés ne sont comparables qu'aux trésors inemployés de notre volonté. La plupart des gens quittent ce monde sans se douter du torrent d'images qui les a traversés et du torrent de petites
l4 le monde des images.
décisions utiles qu'ils auraient pu prendre, et qu'ils ont négligées. Ma conviction, appuyée sur la réflexion, est que les mieux doués d*entre nous n'utilisent pas le centième de leur volonté et ne jouissent pas du millième de leur spetacle et tourbillon intérieur. Cela est peut-être mieux ainsi, la suractivité intellectuelle pouvant conduire au désordre les natures mal équilibrées.
Pour être moins fréquentes et moins importantes que les images centrifuges, qui vont du moral au physique, les images centripètes, qui vont des organes à Tesprit, n'en existent pas moins. Les fonctions fécales, digestives et sexuelles, inspiraient la muse d'un Zola, au point de lui masquer le reste du monde. Le marquis de Sade et ses émules sont des obsédés de l'instinct sexuel et Ja bibliographie obscène, par son étendue et sa monotonie, témoigne suffisamment de ce genre d'aberration. Mais, à côté de ces cas fréquents, une question plus importante se pose : les organes du corps humain délèguent-ils, à l'état normal ou pathologique, des images à l'esprit, transmettent-ils des messages à l'esprit, plus précis et plus circonstanciés que l'impression de la santé générale, ou d'un malaise indéterminé P D'après certaines observations médicales — au premier rang desquelles celles du savant docteur Paul Sollier — il semble bien que cette transmission ne soit pas un mythe. Il existe des cas, dûment constatés, de malades voyant avec netteté, dans leur foie ou dans leur vessie, la formation d'un calcul
ANALYSE DE l'iMAGE. l5
OU d'une tumeurj^Cette endoscopie indéniable ne serait alors que l'exagération d'un phénomène plus répandu qu'on ne le croit : l'aperception intime de nos organes. L'esprit humain, aidé de l'attention, serait capable de faire, pour son propre organisme, ce que font couramment les rayons X. Il y aurait des regards intracorporeb.
Les conflits d'hérédismes, de réapparitions congénitales au sein de la méditation et de la mémoire, donnent lieu à des images tourmentées, que connaissent bien les hésitants, les douteurs, et, en général, les abouliques. Que de fois, au moment d'agir, de prendre une détermination quelconque, voyons-nous se lever, dans notre entendement, ' l'image antinomique de celle qui allait nous mouvoir, aussi nette, aussi tentante que celle-ci. A son appel, les raisons contre viennent contrebalancer les raisons pour. Une sorte d'inhibition se produit devant le déclic de la volonté, et, dans le doute, l'inertie l'emporte. Ces alternatives sans solution amènent à la longue, en se reproduisant, une véritable parésie du vouloir, qui finit par altérer la personnalité et retentir sur le soi. La médecine commence seulement à s'en occuper, mais les raisons, étant psychologiques, échappent à l'influence des drogues et, souvent aussi, de la suggestion. On ne suggère en général que ce qui préexistait, dans l'être suggéré, invisiblement, à l'état de penchant. Les illusions, sur cette question de la suggestion, de l'école de la Salpêtrière et de celle de Nancy, ne
i6 LE MONDE DES IMAGES.
sont qu'un fourmillement d'erreurs, dues, pour la plupart, à l*clat de mensonge et de dissimulation chronique de ces demi-endormis que Ton appelait des hystériques.
Les images dont la genèse est actuellement la plus obscure sont celles qui tiennent à la transformation, lente ou brusque, de la personnalité. Je crois cependant, pour les avoir longtemps suivies et observées, dans la littérature et dans les hommes, qu'elles sont très répandues et fréquentes. Elles se caractérisent ù la Ibis par leur fugacité et par leur répétition. Elles nous assaillent ainsi que de harcelants moustiques, qui espacent ou précipitent leurs piqûres. Elles agissent à la façon d'un bombardement discontinu, mais persistant d'atomes, au sein d'une combinaison chimique. C'est pourquoi on les confond volontiers, tantôt avec une impulsion brusque, tantôt avec une obsession arithmétique, nostalgique ou sexuelle. Elles s'en distinguent par plusieurs signes : le principal et le plus frappan de ceux-ci est une sensibilisation générale de l'esprit et du corps, une sorte de courte euphorie ou dysphorie, accompagnée d'une illusion de compréhension globale des choses et des gens. C'est, dans le cas euphorique, comme si un monde nouveau s'ouvrait au sein de la conscience, parmi une délicieuse fraîcheur et nouveauté de l'entendement. Il n'est aucun d'entre nous qui ne se rappelle avoir connu cet état intérieur, indépendant, semble-t-il, de tonte circonstance extérieure, et qui se renou-
ANALYSE DE l'iMAOE. 17
velle à courts intervalles, avec une intensité décroissante. Mutatis mutandis, il en est de même pour le cas de dysphorie, également soudain, suivi également de répétitions de moins en moins vives. J'attribue ces cercles voluptueux ou douloureux, qui vont s'élargissant et s'atténuant, h la transformation de la personnalité, des divers assemblages du moi héréditaire, qui constitue l'écorce de la personnalité, dont le noyau immuable et immortel est le soi. Les ancêtres heureux et équilibrés donnent Teuphorie, les ancêtres malheureux et déséquilibrés la dysphorie, sans motifs apparents, qui accompagnent le changement de décor intérieur.
Chez Shakespeare, Molière et Balzac, la pluie d'images de cette nature constitue le ressort comique et tragique. L'image shakespearienne est courte, et, en quelque sorte explosive. Elle éclaire tout un pan de la nature humaine, ou du personnage qui la porte. Elle ne tient pas à la trame de la tragédie, mais elle l'illumine en la déchirant. L'image balzacienne est diffuse et heurtée. Elle se prolonge sous l'image suivante, et s'insère sur l'image antécédente, ainsi que s'imbriquent les tuiles d'un toit. L'image molièresque est cohérente, poursuivie et divisée, par le dialogue, entre les principaux protagonistes. C'est ainsi que chaque auteur, méritant ce nom, possède un type et comme un point dentellier d'images, reconnaissable entre tous les autres, et qui constitue en somme ce que Ton appelle le style. Ce style, qui est l'homme, est aussi et surtout l'image.
LC MONUB DES IHAGLS. S
i8 LE MONDE DES IMAOBS.
Il est des îmac^es uniquement intellectuel les. Il en est d'émotives. 11 en est qui participent de Tinteliect et de Témotion, au premier rang desquelles les mystiques. Sainte Thérèse et Jean de la Croix, Citherine Emuirich, sainte Catherine de Sienne en olFrent d éclat an Is exemples. Le plus grand fourmillement d'images connues, gouvernées par un soi majestueux, est le Dante, comparable à un soir d'été, profond et clair, avec un formidable orage au lointain. Certaines œuvres, les Géorgiques par exemple, semblent dérivées d'une seule et intense image de la campagne romaine au soleil couchant.' D'autres, comme le Cîd, apparaissent illuminées par une seule image de juste vengeance. D'autres, comme les Pensées de Pascal, sont le développement poursuivi du spectacle intérieur, sublime et désolé, de notre Sauveur sur ïa Croix. La plupart des monuments de Tespril humain, que les âges se transmettent comme chefs-d'œuvre, sont ainsi formés d'une grande et puis^sante image-reine, à J*inrieur de laquelle gravitent dfîs images secondaires, à sa ressemblance ou à sa contrariété, elles-mêmes constituées d'images tierces ou quartes, puis fragmentaires, dont Tarrangetnent et Temboîtement demeure harmonieux. J'estime que ces monuments furent conçus d'un coup, réalisés par le développement successif, par les étapes d^une métaphore soudaine; tels les échos succédant, de rythme en rythme et d'onde en onde, à l'effusion pathétique d'un grand cri.