ANALYSE DE L IMAGE. IÇ
C'est ce qui fait que la critique littéraire, poétique et philosophique, qui est sans doute la science des sciences, ou qui, parfaite, serait cela, n'est pratiquement, même réussie, que l'étroite analyse d'une intention. La critique idéale suppose la transposition de l'âme du critique dans l'image initiale et fondamentale de l'œuvre critiquée, dont il prend la mesure et devine la portôe. La critique idéale est un bond au centre vital d'un auteur, l'installation par effraction dans son moi et dans son soi, l'examen du déroulement de son imagination, le recensement de ses puissances latentes. Gœtbe, Sainte-Beuve, Maurras, voilà des critiques, sondeurs et prospecteurs de ces sources bouillonnantes, devenues ensuite des nappes tranquilles, où se mire et se modèle la postérité.
Mais le poète qui se prèle le mieux à l'analyse de la faculté imaginative est sans contredit Lucrèce, dans son De Natara Reratn, Physicien inspiré et i^luptueux, il a conçu la genèse de l'univers sous l'aspect d'une pluie d'atomes. Cependant que l'image de deux amants, enlacés et tran^^portés de jouissance, quitte rarement sa pensée ardente :
Affigunt avide corpus, junguntque salivas Oris et inspirant pressantes dentibus ora...
Tantôt il a recours à Vénus, pour mettre en mouvement et chaleur sa machine à expliquer le monde; et le bondissement de son rythme est calqué sur celui d'un cœur ou poserait une main de nymphe
dévêlue; tantôl il explique à Memmius sa physique ardue et compliquée, toute proche de la métaphysique, puis s'évade de là vers cette conjonction possible des corps, impossibb des âmes, qui fait nos délices et notre tourment. Le >erbe ici étreint Tépithète, comme l'amant étreint son amante. Là, Tépillièlc accolée au verbe désire un autre verbe, qui lui-même est occupé rudement, rauquement, avec une cpltliète qui n'est pas, de toute éternité, sa compagne. Phrase sonore et même magique, où se font écho, par le bois sacré, les vierges défaillantes et les durs satyres, et qui est comme la projection d'un désir hanté par les lois des nombres.
Une remarque est nécessaire : S'il m'arrive de citer ces auteurs classiques, à titre d'exemples et même d'expériences, c'est en tant que types achevés de ce qui existe chez le commun des mortels, d'une façon moins nette et continue. Car il n'est rien, chez Lucrèce, Shakespeare, Dante ou Virgile, que ne pui'^se. à la rigueur, concevoir et éprouver l'épicier du coin, ou la prostituée. Il s'agit, en ces derniers cas, d'un éclair, d'une lueur, ou dune phosphorescence d'images, alors que les maîtres des Ages y apportent de durables, d'éternels flambeaux. Ces maîtres totalisent les parcelles du commun, rangent et ordonnent leurs hérédismes, leurs c( ancestraux », afin de les lancer, de les couler dans le, flot pâteux et doré de leur verbe. Ils font frémir leur p3uple intérieur, avant de lui donner cfw voix, qui se conjoindront en une voix, la leur.
ANALYSE DE LIMAGE. ai
C'est ce qui explique que les pcètes les plus hauts, les écrivaiDS les plus puissants (pourvu qu'ils soient non spécialisés) soient accessibles même aux illtittrés. L'être le plus humble, le primaire le plus démuni, est naturellement avide de culture générale. Il y a, dans l'ignorant, une soif de connaissances, que n'étanchent ni les romans-feuilleions, ni les aventures extraordinaires, ni les films policiers du cinéma. Le socialisme est né du rêve de science et de philosophie qui hante l'ouvrier manuel, et que n'apaise pas, comme chez le paysan et le marin, la contemplation de l'horizon, de ciel, de terre ou de mer. Une rcfl.îxion, ingénieuse ou sage, a[)lanit, k tous les niveaux, les diflîcullés matérielles de la vie et panse les plaies de la misère, comme de la richesse. Mais alors que le riche a de quoi chercher une dérivation fausse et décevante dans la commodité extérieure ou le luxe, pa^rfois le pauvre, privé de ct^tte fallacieuse ressource, se replie sur ce véritable trésor intérieur qui ne coûte rien, ou presque rien, et qui soulage pour de bon.
La méditation, soutenue par un beau et bon texte, ou éveillée par le spectacle de la vie ambiante, voilà le vrai népenthès, et qui ne laisse pas apibti lui la désillusion de l'opium ou de la cocaïne.
Je me rappelle une conversation que j'ai eue avec Maurras, le, 28 mars 19 18, au moment de la marche des Allemands, qui venaient de bousculer une armée anglaise, vers Pnris. Mon angoisse patriotique était grande et, ne pouvant dormir, je cherchais un déri-
va tir h cette inquiétude dans Virgile et la plainte magnifique
Barbarus has segetes. . . . ,
car la vertu roborative de la langue latine s'accompagne ici d'une mystérieuse douceur, comparable à l'imminence d'un grand secret, dont la révélation va tout sauver : « Eh bien, me dit M&urras, dans ces âpres occasions, je préfère, à Virgile, Lucrèce ou Dante.
— Comment cela?
— En raison même de leur rigueur. Ils nous font loucher le fond de l'inespérance et, par là même, nous obligent à rebondir. »
Ce sont deux aspects différents d'une même vérité, qui est que l'image haute, versée par les poètes dans la coupe sacrée, peut et sait guérir l'image présente de l'invasion, de la servitude, de l'exil, de la mort même. C'est là le sens profond de ce mot (( les humanités », c'est-à-dire le répertoire de ce que l'homme a déjà discerné, reconnu, retrouvé ou surmonté, et le refuge suprême, aux heures où l'angoisse et le doute assiègent la raison chancelante. Je vous recommande ce critérium. Essayez d'ouvrir, dans une heure douloureuse, dans ime heure où l'âme demande secours, un Cervantes, un Rabelais, un Voltaire. C'est le néant. Prenez un Corneille ou un Pascal, vous sentirez la différence. Pour être franc, ni Bossuet, ni Sénèque, cependant recommandés, le second surtout, comme
ANAL'YSB D£ L image. aa
consolateur — c'était presque sa foncliou épistolairô — ne me disent rien, n'agissent sur moi. L'orage de Bossuet m'a l'air peint ou cartonné et le sloïcismé de SéD^èque me glace. Au 'lieu que Virgile m'élève au-dessus de mon tourment» dans une splendeur douce et apaisée, qui n'en laisse plus voir qu'une ligne brillante, rejoignant d'autres nobles inquiétudes. Je persiste à le considérer comme le magicien des magiciens et un séchcur de pleurs incomparable, lui le devin du &unt lacrymœ rerum.
Ce cboix du simulacre, du remplaçant ou du dérivant Imaginatif, varie ainsi avec les personnes. Mon père, torturé pendant de longues années, par des douleurs fulgurantes, lisait et relisait Virgile certes, qu'il savait par cœur (je n'ai pas connu de meilleur latiniste) mais aussi et surtout Montaigne, Michel, l'incomparable Michel, Je le vois, tenant cet exemplaire usagé, son compagnon fidèle, et faisant « ouïe )), (( aïe », tout en riant et savourant ces phrases retorses, pleines d'un suc qui coule avec le naturel, en spires et volutes capricieuses. Mon grand- père maternel, s'il était malade ou embêté, ouvrait son Horace, un petit bouquin des Odes, qui ne quittait jamais sa poche. Il tournait et retournait ces pierres translucides, qui reflètent en menu tant de choses. Jules Lemaître, lui, savezvous ce qu'il préférait pour s'évader de la souffrance physique ou morale? La Fontaine — cela se conçoit — mais, je vous le donne en mille... Candide! Oui, ce brouet noir et condensé de toutes les
déceptions et de toutes les amertumes d'ici-bas, servi dans des phrases alertes et pimpantes, faisait son régal aux jours sombres. Étonnez- vous, après cela, de la riante et proverbiale amertume des paysans riverains de la Loire, près de laquelle était ne ce délié entre les déliés, ce subtil entre les suraigus, Jules Lemaîtrel
L'homme le mieux doué et le plus optimiste a toujours un coin de son imagination qui souffre, désire ou regrette. Qui n'a pas sa petite nostalgie, ne fut-ce que d'une gracieuse passante entrevue, et qui emporte avec elle un lambeau d'émotion sensuelle ou de rêve? Si cet homme-là a l'oreille juste et le sens du rythme, il aura recours à la musique, ou au drame musical, qui est comme le réceptacle sonore d'un agglomérat d'inquiétudes hautes. En écoutant sangloter Beethoven, gémir Schumann et rugir Wagner, il songera musicalement, — (c'està dire les sons remplaçant les mots) : « Celui-là était plus sur le gril que moi. » La musique, notamment, charme le tourment d'amour par un étalage de frénésie amoureuse qui rend les amants les plus ardents comme honteux de l'exiguïté de leurs moyens. Que sont vos larmes et crispations solitaires, en présence de la Sonate à la Lune, des appels « à la lointaine aimée » ou des a Dichterliebe » ou de Tristan et Yseultl Un monsieur qui avait mal aux dents se trouva guéri du coup par le spectacle d'une vieille dame que tamponnait un autobus. C'était vous et moi, ce monsieur. Le prestige de la musi-
ANALYSE DE L*IMAGE. a5
que sur les nerfs à vif est iufini, comme le serait d'ailleurs ce profond silence, que celui qui a une bonne oreille peut peupler de toutes les harmonies célestes. Les images sonores d'un orchestre ou d'un instrument sont plus submergeantes que celles suscitées par une lecture ou un spectacle, mais elles ont conire elles leur vague imprécision, qui va quelquefois panser une plaie secondaire de l'âme, en laissant la principale intacte.
Un des hommes qui aient le plus vivement senti et exprimé le remède qui se trouve dans la musique est cet hérédo de Frédéric Nietzsche. Ses pages làdessus sont définitives. L'harmonie lui était évidemment nécessaire, pour accorder les personnages composites qui se disputaient son imagination et qui finirent, le tréponème aidant, par la dérégler et l'anéantir.
La contemplation prolongée de la mer, glauque ou noire sous un ciel gris, comma en Bretagne, bleue ou acier sous un ciel doré, comme en Provence, règle et apaise grandement la faculté d'imaginer. La vue, l'oreille, le sens spécial du rythme sont également envahis par cette immense pulsation mobile, qui va rejoindre en nous on ne sait quel mystérieux penchant à la cadence infinie :
Homme libre, toujours tu chériras la mer.
Les jeux des enfants, au bord de la mer sont particulièrement allègres et vifs, à cause de l'air salé et du sable, aussi de l'étendue sans limites, telle
a6 LE MONDE DBS IMAÔBS.
qii'uae (lerinission doatoa n'u^ pas. Lea jeux intérieurs de l'esprit humain retrouvent là plus tard, «n intensité mélancolique» quelque chose d'analogue à celte alacrité. On dirait que les parcelles brillantes ou moroses de Timaginatioa créatrice héréditaire se conformeut au moutonnement des vagues, qu'elles s'éclairent, puis s'éteignent devant la conscience, de la même façon.
La roule, principalement longeant un fleuve, joue un rôle analogue. Pendant vingt ans, chaque été j*ai fait, chaque jour, pendant un mois, ou deux, ou trois, le même trajet à pied au bord de la Loire, confrontant mes élals d'esprit avec ceux de Tannée précédente, constatant les points où j'avais progressé, ceux où ma réflexion élait demeurée en panne, dressant ainsi une carte assez complète de l'enfant et du jeune homme persistants et attardés dans l'âge mûr. Rien n'est plus profitable à l'âme que de s'enivrer ainsi d'introspection et de sentir son cas individuel se perdre dans l'immensité du genre humain, tel un ruisselet dans l'océan. J'ai fait ainsi, en vingt ans, deux constatations essentielles :
La première, que clîaque personnalité a deux vies qui se poursuivent parallèlement : celle des circonslances extérieures, des événements heureux ou malheureux, des apports de toute sorte. Puis celle des images, émanant du moi, qui se développe et se complique sous la surveillance attractive ou répulsive du soi, émanant, en dernière analyse, des ascendants. De ces deux vies, la plus intense est
ANALYSE DE l'iMAGE. 27
certainement la vie des images, qui uous domine et nous étreint et fait^de chacun de nous, un demisomnambule. Ces images constituent un immense cycle, qui a ses lois, ses réapparitions, ses disparitions, analogues aux lois qui régissent les astres. G*est une gravitation de parcelles animées, répandues à travers tout notre organisme et agissant sur cet organisme. Le langage articulé est un composé second de ces parcelles. Le style est un composé tierce. L'œuvre d'art, ou de science, un composé à la quatrième puissance.
La deuxième constatation est que la faculté héréditaire des images et réapparitions imaginatives est au complet dès le début de la vie, qu'elle fait partie, en conséquence, des survivances enfantines dans l'adolescence, l'âge mûr et la vieillesse. Le jugement se développe, qui est une emprise de plus en plus forte du soi sur les émanations du moi. Mais l'imagination demeure essentiellement à cinquante ans, bien qu'enrichie de nombreux apports, ce qu'elle était à quatre ou cinq ans. L'ascendant en nous ne s'amplilie, ne s'intensifie guère et cette dernière constatation apparaît, sous un certain angle, comme un corollaire de la précédente.
Or, il s'en faut que le langage articulé ait saisi dans les mailles de son filet toutes les images qui nous viennent de nos ascendants. L'immense majorité de celles ci ne se traduisent ni en mots, ni en signes, bien qu^elles affectent à la fois la conscience et l'organisme. La personnalité humaine est sans
a8 LE MONDE DES IMAGES.
cesse parcourue par un vaste courant d'images înexprimées et qui impressionnent d'autant mieux nos tissus, notre substance corporelle. L'équilibre de ces images intérieures, familiales, ethniques, s'appelle la santé. La rupture d'équilibre s'appelle la maladie. Le soupir, le gémissement, le cri, la contraction musculaire, les sueurs profuses, l'éjaculation sont, fort souvent, le résultat d'images errantes ou aggressives, que le soi n'a pas encore su condenser, agglutiner, exprimer en mots, en phrases, en style, et qui s'en tirent par l'effraction. Ce sont autant d'éliminations d'images qui, sans cela, deviendraient tyranniques et obsédantes, avant de devenir destructrices.
Certains états mentaux et moraux, accompagnés de manifestations organiques correspondantes, sont dus à l'enveloppement rapide du soi par un tourbillon d'images de même sens, ou de sens contraire. Je citerai comme contrastes, susceptibles d'ailleurs de se succéder, l'état pathétique et le fou rire.
Tous, nous avons connu des personnes qui excellent à dramatiser l'existence, qui éprouvent le besoin irrésistible de se passionner pour ou contre celui-ci ou celui-là, celle-ci ou celle-là, et qui ignorent les calmes joies de l'indifférence, au besoin cordiale. La puberté, et plus avant dans la vie, les poussées de l'instinct sexuel, grand fabricateur de figures internes (voir VHérédo) développent étrangement le pathétisme. Il en est de même de l'abstinence, quand elle n'a pas de dérivatif artistique.
^ANALYSE DE L IMAGE. ap
littéraire ou mystique. Le jeune homme, la jeune fille sont enclins à considérer l'existence squs Tangle du drame perpétuel ainsi que les vieilles filles et les solitaires. Julien Sorel, la Cousine Bette, Don Quichotte, madame Bovary, monsieur Joyeuse, du Nabab, voilà de bonnes observations de « pathétiques ». Amusants dans les livres, ces types en proie aux images exaltées sont, /dans la vie courante, fatigants, soit qu'ils demandent à Tamitié les transes et les gambades de la passion, soit qu'ils exigent des autres une participation continuelle à leurs antipathies et à leurs rancunes. Rapprochements, brouilles, réconciliations, rebrouilles, lettres de douze pages, scènes de colère, d'attendrissement..., les pathétiques sentimentaux ou sexuels excellent à ces exercices éliminatoires, qui donnent vite une courbature à leurs relations. Ils sont la plaie de leur entourage, de leurs ménages, de leurs voisins. Ils rentrent dans la catégorie de ceux qu'Alphonse Daudet appelait justement « les commères tragiques ».
Le pathétisme est un penchant fâcheux, qui devient, par l'usage, un besoin irrésistible. Il peut conduire au délire de la persécution. Ceux qui en sont affectés s'imaginent en effet que les autres participent à leur tourbillon. Ils cherchent partout des allusions, favorables ou blessantes, aux injustices dont ils se croient victimes, aux conjurations dont ils se supposent environnés. Celle-ci attache une importance au fait qu'on la salue ou qu'on ne
3o LE MO?fDE DES IMAOBS.
la salue pas, que les « un tel » la reçoivent ou ne la reçoivent pas. Elle divise l'univers en deux catégories inégales : les excellents, ceux qui la saluent et la reçoivent (peu nombreux, car elle est insupportable et mal élevée); ceux qui ne la saluent pas et ne l'invitent pas, placés immédiatement au-dessous — comme disait Banville — de la crotte de chien. Celui-là, malheureux en aflaires, parce qu'il rend la vie intenable à ses associés, attribue ses déboires aux jésuites, aux francs-maçons, selon ses opinions politiques, à des complots ténébreux et incessants. Nombreuses sont ainsi les marionnettes enfiévrées, qui s'agitent sur le théâtre de la société, au milieu de circonstances tranquilles, et qui sèment de couteaux, d'explosifs et de (ioles de poison une existence unie et plate. Ceux que le jargon médical appelle mythomanes ou « raconteurs d'histoires » appartiennent à cette catégorie, ainsi que ceux qui, attachant une importance exagérée à leur personnage, se scrutent et s'analysent infatigablement. L'homme normal, équilibré, sain d'esprit et de corps, marche paisiblement avec son ombre et ses pénombres, sans trop se soucier des travers, de l'ingratitude ou de l'indifférence d'autrui. Réduire au minimum le contact avec les imbéciles et les frottements avec les pathétiques des deux sexes, voilà un heureux et satisfaisant programme.
Qu'est-ce que le fou-rire, le véritable fou-rire, sensation que tout le monde connaît, «t qui fart
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qu*une même image înlérieure, comique ou exagérément Iragique, semble ne pouvoir s'user devant le rire? C'est un cxutoire dn patlïétisme. L'esprit se représente violemment, alors qu'il est tourné vers l'indilîérence, telle circonstance désordonnée, heureuse ou malheureuse/ mais extrême, qui met en mouvement, au paroxysme, toute la machinerie musculaire et glandulaire de la gaîté et de la satisfaction. Cela peut aller paradoxalement jusqu'à la fatigue et à la douleur. Ceux qui sont en proie au fou- rire et qui se repaissent de ses contorsions, larmes et grimaces, remarquent qu'il existe toujours à son origine, quelque chose d'inexprimé, d'inexprimable, où se réalimente sa frénésie. Ce quelque chose est un hérédisme, une imagination, une reviviscence pathétique. Quand l'image s'atténue et s'efface, le calme revient, mais instable, comme menacé à chacjne instant par une réapparition -burlesque, et accompagné de : « Oh que c'est bête... oh que ça fait mal... oh là là, mon Dieu », caractéristiques.
L'état de superstition chronique s'apparente également ail pathétisme. La superstition est une image, fugace, immobile ou obsédante, qui nous représente, comme liés à notre sort ou au sort d'autrui, des figures, des chiffres, des objets, des airs de musique, etc.. qui nous les fait rechercher — cas des philies — ou redouter — cas des phobies. Les joueurs, qui «ont des hérédos pathétiques, sont encombrés et accablés de superstitions. Les
naissance à la mort, la bobine se déroule de la sorte, pour recommencer à la génération suivante, sans lien héréditaire, visible ou supposé.
Conception enfantine et simpliste, qui a pesé (l'un poids continu sur les méthodes et travaux analytiques et synthétiques, de i85o à nos jours. On a perrectionné la recherche. On a laissé de côté l'instrument même dé la recherche, le mécanisme de rintelligence; il en est résulté, dans le domaine philosophique, une étrange stérilité. Ni la philosophie, ni la psychologie n'ont fait un pas depuis les travaux de Claude Bernard et le» utiles remarques de Ravaisson et de Lachelier. Les cons- . tructions ingénieuses, mais faibles, de Bergson, par le détour de l'insensibilité et de Tintuitivisme, nous ramènent à l'Inconscient germanique et à TaffaibUssement émotif de l'intelligence, où la rêverie remplace la raison. Cette stagnation est dangereuse quant à l'avenir, pour plusieurs motifs, dont le principal est qu'elle conduit à l'épuisement par manque de perspectives intérieures. La science et Fart se développent par bonds, dont le point de départ est tantôt une conception générale de l'univers, tantôt une conception générale de ce qui conçoit l'univers. L'introspection est à l'origine de tous les perfectionnements humains. Elle est le réservoir de la découverte, et je crois fermement que, bien réglée, elle peut devenir le mécanisme de la découverte à volonté. IjO- g nôti séauton est le fondement de la connaissance universelle.
SYNTHÈSE DE l'iMAGE. 35
Or, en examinant les images qui se succèdent dans la pensée de chacun de nous, en considérant comment elles 8*enchaînent dans le langage, la litté rature et les arts différents, ainsi que dans les sciences touchant à l'homme et à sa constitution, j*ai été amené à cette conclusion qu'elles forment, pour un même- moment de la vie individuelle, des ensembles, des figures, .des formes, ce que j'appelle des personimages (persona... /ma^o). Elles sont, ces images flottantes et mobiles, comme les pièces des déguisements ancestraux que revêt continuellement, successivement notre soi, comme des fragments de nos moi divers. Ce ne sont pas seulement les aspects physiques, moraux, les penchants et habitudes de nos ascendants qui revivent en nous par larges ondes, à la ressemblance et en prolongation de ces ascendants. Ce sont encore leurs systèmes verbaux, visuels, auditifs, tactiles, organiques, sexuels, et les images suspendues à ces systèmes, ainsi que les fruits le sont aux arbres. Ce que nous prenons pour des aspects séparés, des sensations séparées, fugitives, stables ou obsédantes, n*est que parties et débris ou reflets de personnages ranimant en nous les parents ou ascendants. Association d'idées, si vous voulez, mais comme la peau de notre main est associée à celle de notre visage, comme Tœil droit est associé à l'œil gauche et l'orteil droit à l'orteil gauche. Nous n'imaginons point fragmen tairement. Nous imaginons par système héréditaire, par personnage intérieur, par ancêtre, au gré du soi
3() LR MONDj: DES IMAOER.
évocateiir et régulateur, qui appelle, utilise, puis exorcise le fantôme ainsi convoqué, en détachant de lui telles parcelles brillantes, qu'il rend ensuite à la pénombre ou aux ténèbres, momentanément ou pour toujours.
,1e me rends compte de la difficulté immédiate qu'il y a à substituer cette conception nouvelle des images à l'ancienne, où l'esprit humain était envisagé comme un simple kaléidoscope. Des verroteries scintillantes, et diversement colorées, y prenaient, par le mouvement gyratoire, des arrangements géométriques variés et instables. Mais, outre que le cerveau n'est pas comparable à un tube rempli d'éclats de clinquant, disposés entre des miroirs et sections de miroirs, il y a, pour tout être sain et moral, une harmonie, une cadence et un repos de la vie intérieure, même active, même intense, qui suppose d'autres lois que mécaniques et d'autres figures que matérielles. La vitesse des personnes héréditaires, gravitant en nous, est infinie; l'ampleur et le nombre des images qui les composent soiat également infinis; les interférences, les rencontres, les brisements et éparpillements d'images sont fréquents. Cependant la raison, à l'état de veille, n'est ni obscurcie ni déviée par ces apparitions et réapparitions soudaines : et la logique court à son but, à travers ces feux d'artifices, sans en être, même légèrement, incommodée. Cela, c'est l'œuvre merveilleuse et immortelle, parce qu'intransmissible, du soi. [Nous avons étudié, dans l'Hérédo, les rap-
SYNTHÈSE DE l'iMAOK. 3;
ports réciproques du soi et du moi. Le présent ouvrage nous permettra de pénétrer dans ce monde des images qui constitue le moi. Un ouvrage ultérieur nous laissera — s'il plaît à Dieu — entrevoir Taction voulue et poursuivie du soi sur les multiples désordres du moi.
' De ces images, participant à la trame morale et corporelle des personnages qui nous parcourent, les unes sont traduites en langage extérieur ou exprimé, c'est-à-dire en images secondes ^ les autres demeurent à l'état vaporeux et nébuleux, constituant ce qu'on appelle des états d*âme, ou des états organiques et physiques. Chez la plupart des humains, ce domaine de rinexprimé est immense. Un Platon, un Plotin, un Épicure,un Montaigne, un Pascal, un Descartes, un Laënnec, un Shakespeare, un Pasteur, un Claude .Bernatd, un Mallarmé, un Arthur Rimbaud, un Robert Browning, un Moréas sont arrivés, par des prises de verbe ou de curiosité scientifique d'une rare complexité, à saisir ici et là Tinsaisissable et à pêcher quelques poissons des grandes profondeurs mentales et soma tiques. Mais la majorité des écrivains, des savants et des poètes^ même aigus et retors, n*ont pas été beaucoup plus loin que la pelure des personîmages. En psychologie, comme en mathématique, Toutil de l'analyse et de la synthèse, du différentiel et de l'intégral, est demeuré rudimentaire. La vue ne s'étend pas beaucoup au delà de l'extrême promontoire du langage intérieur, qui est comme le mutisme lucide du langage articulé. Cer-
38 LK MON ni; DES IMAGK».
tains, tels que Beethoven, ont bien essayé de la musique pour étendre le champ de l'introspection: mais la musique ayant toutes ses ondes sur le plan du rêve, n'a plus de perspective entre le réel et le rêve, et elle aboutit assez vite à rengourdissement intellectuel, qui rejoint le plaisir physique. On voit à quel point le problème de la pénétration plus avant, de la pénétration audelà des mots, « outrecuidante », est malaisé. Nous devons cependant l'aborder, si nous voulons nous rendre un compte approximatif du déroulement et de l'enroulement en nous des personimages, des fantômes involués qui font notre vie.
Je suppose que vous prononciez ou que vous épeliez le mot « colère », que vous lisiez, dans un bon auteur, une description des désordres de la colère. Aussitôt se présenteront en foule à votre mémoire les souvenirs de circonstances où vous vous êtes mis en colère, et, par le jeu du contraste, d'états tranquilles, placides, souriants, de votre personnalité. Souvenirs et états se traduisent, dans votre esprit, à l'aide de mots, d'abord spontanés, puis appliqués, par lesquels votre sdi cherche k prendre une notion aussi serrée que possible des circonstances concomitantes de votre moi. Ensuite, il vient un moment 011 cela se brouille, s'embrume et où il reste, au fond de votre pensée reviviscente, un résidu, à peine verbal, de ces troubles qu'englobe le terme générique de colère. C'est précisément ce résidu qui fait partie de la personimage dont le retour provoque
les accès. Tâchez de l'empêcher de bouger, ce résidu, devant la loupe de l'introspection. Avec un ►peu d'habitude et de contention, vous y parviendrez. C'est une inapulsivito analogue à un cri non encore proféré, à un muscle non encore bandé, sur le point de l'être, à la préparation d'une grimace, le tout prêt à répondre à l'appel, héréditaire ou personnel, d'images violentes. Mais ici, encore que l'atmosphère morale de la précolère et de la rupture de la sérénité instable demeure sensible à chacun de nous, avec son rouge au bord des yeux, sa saveur métallique et chaude dans la bouche et son alerte musculaire généralisée, ici le verbe commence à de venir défaillant, et l'expression glisse et fuit autour de l'image.
Répétez tout haut, puis tout bas, le mot « avarice ». Si vous avez des lectures, celles-ci viennent en aide à votre expérience et à votre connaissance personnelle du grand vice ralentisseur et destructeur de la vie. Plante, Molière, Ben Jonson mêlent leurs images à celles que vous vous faites do la soif insatiable de l'or (cupidité), ou de la fureur (car c'est une fureur lente) de ne pas le dépenser (avarice proprement dite). A cet appel, se développent en vous des personimages d'ascendants que possédait cette manie, superposées, renforcées ou diversifiées, qui vous plongent bientôt dans une sorte d'aura avaricieuse, où tintent et luisent toutes les conserves et cachettes, où frémissent tous les stigmates de la forme la plus dure, la plus possédante
\o LL MU;^D£ DK6 IMAGES.
de l'égoïsme. Cela jusqu'au moment où, par l'usure du verbe concomitant, il ne demeure plus, devant la conscience, qu'une sorte d'impulsion rapace et sournoise, légèrement colorée, légèrement guslative et tactile, presque innominée.
Ce même essai mental peut être recommencé, avec un résultat analogue, pour beaucoup d'états, lents ou rapides, violents ou atténués, de l'esprit sensibilisé par l'image, pour beaucoup de représentations morales et intellectuelles. La meilleure heure, pour ces exercices, est celle qui ptécède le sommeil, alors que nous nous libérons des soucis ou projets du jour, pour glisser à une sorte de vide indifférent de l'âme. J'ajoute qu'ils sont aussi, ces exercices, une bonne manière d'épuiser ces soucis, en remontant jusqu'à la greffe qu'ils prennent sur une personimage. C'est une vieille observation philosophique que nos inquiétudes, nos angoisses, nos mélancolies, simples ou compliquées, tiennent à l'intensité de l'image que nous nous en faisons. Cette intensité diminue beaucoup quand, examinant cette image elle-même, nous nous apercevons qu'elle fait partie d'un fantôme, d'une reviviscence héréditaire, qu'elle peut céder soudain la place à une autre, ou s'amincir, ou s'effilocher jusqu'à la rupture, en prenant des couleurs changeantes de plus en plus irisées, à la façon d'une bulle de savon.
Nul ne s'étonnera (surtout s'il a lu ce que je dis de r instinct génésique dans IHérédo) que l'amour
SYNTHÈSE DE l' IMAGE. /| i
soit le sentiment le plus évocateur en nous des personimages, soit qu'il les fixe, jusqu'à l'obsession et à la douleur, soit qu'il les dilacère en perversions, en phobies, en automatismes, en réflexes de tout genre; et qu'il en sème le champ, plus ou moins éclairé (selon l'intensité du 5ot), de la conscience.
Celui qui aime, quelle que soit la catégorie de son amour, aime l'image qu'il se fait de la personne aimée (voir Ovide, l'Art d'aimer), et cette image est, bien entendu, une personimage, suscitée par une ressemblance, ou l'illusion d'une ressemblance, un contraste, ou l'illusion d'un contraste. Telle est l'origine de toutes les variétés amoureuses, décrites par Stendhal et autres, depuis l'amour goût, l'amour fantaisie, jusqu'à l'amour ferveur et à l'amour mystique, ou mystico-sensuel. De là l'impression d'augment de la vie, de décuplement des forces, de hantise générale et peuplée, qui s'impose aux amants et qui les replie sur eux-mêmes, jusqu'à les arracher au monde extérieur. Ils sont proprement des somnambules, en perpétuel état de transe. Il y a un attrait, en même temps qu'un agréable tourment dans cet état, et sa cessation, par effacement graduel ou faille subite de la personimage, procure la sensation du désert, du néant, du silence mortel.
L'amour frénésie (et qui peut mener ses victinles au désespoir et au suicide) est un état tel qu'à la pensée de l'objet aimé, des personimages puissantes se succèdent, ardemment et violemment, dans l'esprit
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el dans l'organisme, au point de nous expulser prèsque do nous-inéme. Cet état, décrit par maint poctc lyrique, est plus fréquent qu'on ne le croit généralemcnl, ot il sévit surtout chez les tout jeunes gens (les deux sexes, do la quinzième à la vingtième année. 11 80 fait parfois, chez les deux amants, une polarisation identique des personimages, qui les apparente étrangement pour le plaisir, la douleur, ot la mélancolie résultant do la rencontre du plaisir par la douleur et inversement. Ce que sent l'un, Tautre le ressent; ce qu'exprime l'un, l'autre Tcxprime; ce que tait l'un, l'autre le lait. Tendues au même point, hantées au mômo point, les deux personnalités vibrent à l'unisson des personimages. Les rêves s'accolent et s'étreignent comme les corps, jusqu'à donner l'illusion, par la simultanéité, de la pénétration morale et de l'échange spirituel. C'est l'état de procréation perpétuelle ; et uous voyons ainsi la fusion des perrsonimages, c'est-à-dire des ascendants, préluder à la descendance, qui no sera que la projection du plan héréditaire sur le plan vital. Il n'est pas exagéré do dire que l'êlre nouveau, issu de ces deux séries d'êtres, est formé virtuellement par le désir assembleur d'images, avant même la copulation. Celle-ci no fait qu'incarner l'élan, la conjonction, la fusion de deux lignées ou cortèges imaginaires, congénitaux. L'amour do Dante pour Béatricç est le plus grand exemple connu d'une évocation infinie dos personimages par une seule image féminine. Le désir, sous sa forme la plus élevée, qui est aussi la
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plus nette, a déchaîné, dans le poète altissime, un torrent de personnages intérieurs, héréditaires, dont il s'est délivré par la poésie, en les nommant et désignant selon les circonstances, ses sympathies, ses antipathies et ses lectures. La Vila Nuova donne la clé de la Divine Comédie, comme les Sonnets de Shakespeare donnent la clé de son cœur tragique. Ouvrez Ronsard et vous reconnaîtrez vite que ce sont ses images, ses propres images, issues de sa lignée, qu'il aime, chérit, gourmande ou exalte, sous les noms de Marie, d'Hélène et de Cassandre. Quand Thomas de Quincey s'éprend pathétiquement de la petite Anne, de la petite prostituée Anne, dans les rues fourmillantes de Londres, c'est l'apparition en lui d'une personimage amplifiée par l'opium, singulièrement hasardeuse et impure, qui suscite cette immortelle dilection. Je dis immortelle, car la petite Anne, qui verse au poète érudit et défaillant un verre de porto épi ce, est à l'origine de toutes les Fantine et les Sonia du romantisme français et rusâe. En littérature, pays de la transmission frémissante, les personimages suscitent, d'un confrère à l'autre, des personimages à leur ressemblance; les poètes, les romanciers, les dramaturges, même les. philosophes, se fécondent entre eux par l'intermédiaire de leur lignée. Ils se repassent l'ancêtre dominateur ou inspirateur, en même temps que le fiambeau de Lucrèce.
En aucun do nous le passé héréditaire n'est jamais mort. Il revit, à chaque instant, par figures
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distinctes, quelquefois enchevêtrées, analogues à de fumeuses et fragiles apparitions de spectres, mais qui emprunteraient notre chair, et nous souffleraient leurs accents. Ces apparitions congénitales peuvent demeurer dans leur forme totale, puis disparaître ainsi de nôtre théâtre intime; ou s'effilocher en un peuple d'images premières, à la ressemblance humaine; d'images secondes, c'est-à-dire de mots ; d'images tierces, c'est-à-dire d'inclinaisons et de penchants; d'images quartes, c'est-à-dire de pressentiments, d'intersignes, de présages.
D'une façon générale, nos émotions dépendent de personimages complètes et définies; nos idées de personimages incomplètes, d'intersections, de rencontres, d'interférences de personimages; ces idées sont d'autant plus abstraites que ces intersections, rencontres, interférences, sont plus nombreuses. La raison sensibilisée nous en avertit. L'émotion nous remplit tout entier. Elle tient le cœur, la peau et l'esprit. Elle fait palpiter le premier, elle hérisse ou baigne de sueur la seconde, elle remplit le troisième d'une foule en rumeur. Chez l'homme elle a, "quant au désir, son signe sexuel indubitable. L'idée, au contraire, est comme limitée à un compartiment de nous-mêmes, l'entendement, et, dans ce compartiment, à une zone brillante, mais étroite. Le fait qu'elle commande quelquefois l'émotion, prouve seulement qu'elle est susceptible d'agir, par leurs intersections, ou rencontres, ou interférences, sur les personimages elles-^
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mêmes. Mais combien rare est cet ordre d'ébranlé ment> à côté de l'autre : celui de l'idée, même abstraite, par l'émotion ou le désir, tremplin de rémotion. Le savant, le mathématicien, l'astronome, quand ils plongent dans leurs froids calculs et dans leurs contemplations algébriques et stellaires, obéissent à l'impulsion d'une personimage émotive, sur laquelle leur attention n'est pas attirée, ou qu'ils oublient dans leur zèle laborieux.
Alors que je ne faisais moi-même qu'entrevoir rétendue et la complexité du problème héréditaire et son rôle dans la formation de la personnalité humaine, j'ai entendu un très grand médecin aborder ce thème délicat. Il y avait là d'autres médecins, des littérateurs célèbres, des artistes, qui l'écoutaient avec une admiration mêlée d'une demiincompréhension. Ce très grand médecin, d'ailleurs illustre, et d'une pénétration introspectlve extraordinaire (c'était la forme même de son génie) s'exprimait à peu près ainsi : « Étanf gamin, je suis entré un jour, par mégarde, dans la chambre où la bonne faisait sa toilette. C'était une frès jolie fille, dont les cheveux bruns pendaient sur les bras blancs, les épaules rondes et les reins nus. Ce spectacle inattendu provoqua en moi une érnôtion extraordinaire, où l'attrait du défendu se mêlait au sentiment précoce de la beauté. Il y a de cela une cinquantaine d'années. Or, écoutez ceci : quand je suis, encore maintenant, sur la piste d'une conjonction importante entre l'anatomie et la clinique,
quand je suis en genèse d'un schéma ou d'un problème malaisé, je revois ce dos gras, ces reins et leurs fossettes, ces cheveux noirs, ces bras ronds, et cela m'aide dans mon travail et je sais que la solution est proche. Comment cette vision sensuelle, après tant de temps écoulé, active-t-elle encore mon cerveau? Parce que ce genre d'émotion propulse ridée, la rend cohérente et (c'est cela le singulier) parfaitement claire ».
Je dirais, aujourd'hui que je commence à m'y reconnaître dans cet écheveau : « Parce que le désir, mon cher maître, suscitait en vous une personimage, qui elle-même en suscitait une autre, puis une autre, qui, elles, vous apportaient, par leur coopération, la clé du problème. Ainsi, des aides de laboratoire apportent leurs résultats au professeur, qui les groupe, les coordonne et en tire la conclusion. » Les hommes de génie seraient modestes, s'ils connaissaient le nombre et la qualité familiales de leurs auxilftiires intérieurs, de leurs artisans de reviviscence.
La persistance des impressions d'enfance — en matière surtout d'émotion sexuelle — demeure ainsi, au cours de là vie, une introductrice de protagonistes héréditaires, qui agissent à leur tour sur la procréation et la descendance. Les personimagejs se transmettent, en ligne directe et collatéraleûlent, avec plus ou moins de stabilité et de fréquence, d'adhésion et d'ampleur, de précision et de netteté. L'hérédo. chez qui le soi ne réagit guère, est sub-