A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
7, rue du Croissant, 7
Le 16 novembre 1885, le Congrès pénitentiaire international se réunissait pour la sixième fois à Rome.
Mes fonctions à la Grande-Roquette et à Mazas, et surtout mon intimité avec l'abbé Crozes, qui a bien voulu me faire profiter de son expérience d'un demi-siècle, m'ont permis d'étudier sur place le Monde des prisons.
C'est à cette science de praticien, qui ne s'apprend pas dans les livres, mais au contact des gardiens et des détenus, que je dois d'avoir été interrogé par ceux qui ont représenté la France dans ce Congrès. Mes amis m'ont vivement engagé à reproduire mes conversations.
Je les ai d'abord publiées dans la Nouvelle- Revue, qui m'a offert l'hospitalité avec une cour-
toisie parfaite. J'ose espérer que le public qui lit fera à ce volume l'accueil qu'ont fait à mes articles les lecteurs de la Revue.
Pour mettre en lumière les mœurs de ce monde, je serai obligé d'étaler au grand jour des difformités et des plaies, dont pourra s'effaroucher la pruderie de quelques-uns. Déjà plusieurs se sont choqués qu'un prêtre laisse glisser sous sa plume des expressions du genre « réaliste » ; ce que le directeur d'une feuille catholique très en vue traduisait en reprochant à la préface de mes Souvenirs de la Roquette * d'être a trop littéraire » pour un prêtre. Un de mes anciens élèves, qui tient avec un talent réel, mais trop rageur, la plume de critique littéraire dans un grand journal, n'a vu dans ces études qu'une réclame d'un goût douteux.
Aux uns et aux autres je demande de me lire avec la même bonne foi et le même respect de la vérité et de mes lecteurs que j'écris. J'écris un traité d'anatomie morale. J'écris pour être lu et compris ; de là certains détails techniques sans lesquels ce traité serait inintelligible.
Chaque fois que j'ai eu occasion de causer du Monde des prisons, même avec des personnes
1 Souvenirs de la Petite et de la Grande -hoquet te, par l'abbé r '. Moreau, 6e édition. J. Rouff et (X Paris, 1884.
que leurs fonctions semblaient devoir préserver d'erreur ou de puérilité, j'ai toujours été frappé de voir combien ce monde est peu connu.
L'ouvrage le plus consciencieux est celui de M. Maxime du Camp. Encore s'en dégage-t-il une odeur de greffe qui le rend monotone. On sent que M. du Camp n'a pas vécu son ouvrage.
Ceux-là seuls savent parler des prisons qui y vivent. Or, esquisser une réforme, signaler un abus, chercher à éclairer les chefs est un crime qui .entraîne la révocation. « Faites- vous tuer, si bon vous semble , a écrit un homme d'esprit, en terminant le journal de quelques années de sa vie, mais ne vous dévouez jamais. »
Ceux qui abandonnent l'administration se hâtent de l'oublier et, s'ils y ont appris quelque chose, de ne le raconter à personne.
Quant aux détenus, ils sont encore plus obligés que leurs gardiens d'observer de Conrart le silence prudent. Un cri, et la police les bâillonnerait. Tout le monde a lu cet épisode, dans les Misérables :
«... Le lendemain de sa libération, à Grasse, Jean Valjean avait vu devant la porte d'une distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait. On les accepta. Il se mit à
l'ouvrage. Il était intelligent, robuste et adroit; il faisait de son mieux; le maître paraissait content.
« Pendant qu'il travaillait, un gendarme passa, le remarqua et lui demanda ses papiers. 11 fallait montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail. Un peu auparavant, il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils gagnaient à cette besogne par jour; on lui avait répondu : « Trente sous ». Le soir venu, comme il était forcé de repartir le lendemain matin, il se présente devant le maître de la distillerie et le prie de le payer. Le maître ne proféra pas une parole et lui remit quinze sous. Il réclama.
« On lui répondit :
« — C'est assez bon pour toi. »
« Il insista. Le maître le regarda entre les deux yeux, et lui dit :
« — Gare le bloc ! »
Silence dans les rangs !
Ce silence, que je m'explique quand la Bastille était debout, a-t-il aujourd'hui sa raison d'être? Je ne le crois pas. Je crois même qu'il est du devoir de chacun de dire ce qu'il sait, ce qu'il a vu, les réformes qu'il croit bonnes, utiles, nécessaires. Il y va de notre sécurité : la question
pénitentiaire étant un corollaire de la question sociale.
A l'époque où la mémoire de Calas fut réhabilitée, le duc d'A... demandait à un habitant de Toulouse comment il se faisait que le tribunal de cette ville se fût à ce point trompé; ce à quoi ce dernier répondit par le proverbe connu :
a — Il n'y a pas de bon cheval qui ne bronche. »
« — A la bonne heure, répliqua le duc, mais toute une écurie ! »
J'imagine qu'au fur et à mesure que mes lecteurs feuilleteront ce livre, ils demeureront stupéfaits, comme je le suis moi-même, que la réforme pénitentiaire soit enrayée par ceux-là même qui ont mission de l'assurer; et que la bonne volonté d'hommes du mérite de M. Herbette, de M. Gragnon, de M. Nivelle, de M. Naudin, de M. Boissenot — je ne cite que les plus en évidence — soit tenue si longtemps en échec par des subalternes sans autorité, qui ne devraient, par conséquent, avoir aucun crédit.
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