Le monde-diable. Traduit de l'espagnol
En dépit du proverbe qui conseille d'attendre le soir avant de dire si la jouinoe a été bonne ou mauvaise, il me semble qu'on ])eut affirmer dès à présent que la seconde moitié de notre siècle sera moins féconde que la première en ouvrages d'imagination. La poésie smiout paraît avoir fait son repos de sa stérilité. Nul astre éclatant ne surgit à l'horizon, tout au plus y voit-on luire quelques pâles satellites et quelques étoiles de deuxième grandeur.
La harpe mélancolique du Nord, la lyre d'ivoire des poètes de la Grèce et même le bon vieux violon des chansonniers gaulois restent suspendus aux arbres du chemin, attendant le passage d'une autre génération, moins préoccupée d'intérêts matériels, moins avide de bien-être et de jouissances.
Nous ne sommes plus au temps où l'on se passionnait pour et centre un drame ou une ballade. Les cordes les plus élevées de l'âme humaine paraissent détendues et ne vibrent plus au souffle de la poésie. Nos contemporains n'ont plus l'envie ni le loisir de lire des vers : quand on a couru tout le jour après la pièce de cinq francs ou le billet de mille, il faut d'autres délassements que des stances ou des alexandrins.
Les poètes semblent l'avoir compris et désespérant de faire entendre leur voix au milieu du vacarme assourdissant d'une civilisation tout industrielle, ils ont pris le parti de se taire, prouvant en cela plus de bon sens qae le vulgaire ne leur en suppose.
Je ne me fais donc aucune illusion au sujet de l'accueil qui attend l'œuvre à laquelle j'ai entrepris de faire passer les Pyrénées. J'ai été soutenu dans cette tâche par l'idée d'un double devoir que nul ne paraissait empressé de remplir , celui de rendre justice à un homme de talent malheureux en étendant les bornes de sa notoriété, et celui de procurer en même temps quelques jouissances délicates au peu de personnes qui y attachent encore du prix. Dans son pays, où l'on ne lit guère, Espronceda a trouvé et trouve encore quelques lecteurs ; s'il pouvait en être de même dans les pays de langue française, je me croirais amjjlement récompensé de mon travail.
Au printemps de 1810, au plus fort de la guerre de l'Indépendance espagnole, le colonel Espronceda traversait les plaines de l'Estramadure à la tête d'un régiment de cavalerie, dont le gouvernement national de Cadix lui avait confié le commandement. Sa femme enceinte avait voulu le suivre dans les marches et les contremarches que nécessitaient les combinaisons de la stratégie. Arrivée au petit village d'Almendralcjo, elle fut prise des douleurs de l'enfantement et mit au
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monde un fils, qui reçut le nom de José; c'était le futur poète. Elle devait être bien accidentée, bien orageuse cette existence qui commençait ainsi au milieu des tourmentes d'une lutte acharnée et terrible! Quand les Français eurent été rejetés au delà des Pyrénées, et que l'Espagne put jou'r enfin de la paix et de l'indépendance si chèrement conquises, en attendant patiemment que la liberté et le progrès vinssent à leur tour, les parents d'Espronceda allèrent se fixer à Madrid. Quand l'enfant fut en âge, on l'envoya faire ses classes au collège de San Mateo, qui jouissait d'une grande réputation et la méritait. L'une des chaires de cet établissement était alors occupée par un homme fort distingué, don Alberto Lista. Prêtre tolérant et éclairé, savant aimable, érudit sans pédantisme, il avait mené de front l'étude des lettres et celle des sciences, et s'était fait connaître par de nombreux ouvrages de critique, d'histoire et de poésie, cultivant les genres les plus divers, toujours avec succès, mais sans s'élever au premier rang dans aucun. C'était en un mot l'homme de talent qu'il fallait pour élever un homme de génie. Il sut deviner les heureuses dispositions de son élève, et ne négligea rien pour l'encourager à en tirer parti. Les progrès d'Espronceda furent rapides : non pas qu'il se montrât bien assidu, mais tout en ne travaillant que par boutades et à ses heures, il n'avait point de peine à dépasser ses camarades. La littérature, la poésie surtout l'attirait invinciblement, et il composa dès lors beaucoup de vers, qui sans être dignes de se voir transmis â la postérité, étaient incomparablement supérieurs à ceux que l'on fait d'ordinaire sur les bancs. ]\Iallieureusement pour lui, ce ne fut pas seulement dans l'étude
qu'Espronceda montra une précocité extraordinaire même en Espagne, où cependant la plante humaine croît vite aux rayons d\m soleil presqne africair. Bientôt les calmes jouissances du travail intellectuel, les émotions pures de la poésie ne lui suffiront plus. Il lui fallait la vie active avec ses agitations, ses combats, sa fièvre continuelle.
L'exaltation de ses opinions libérales le poussait vers la politique militante, carrière dangereuse, s'il en fût, sous le règne de Ferdinand VII, et il n'avait pas accompli sa quatorzième année, qu'il se faisait affilier à la société des Numanti)is.
Mal lui en prit : atteint par la réaction absolutiste de 1824, il fut arrêté avec la plupart de ses compagnons, traduit devant une commission militaire, et ne dut qu'à son extrême jeunesse d'en être quitte pour un exil temporaire à Guadalajara. Là , dans le calme et la solitude du monastère qu'on lui avait assigné pour résidence, il conçut le projet de doter sa patrie d'un poème épique, et se mit à l'œuvre sans plus tarder. 11 choisit pour époque le commencement de cette lutte de huit siècles, que les Espagnols appellent avec tant de justesse la reconquista, et pour protagoniste. Pelage, le héros des Asturies. Le diraije? cette épopée eut le sort de la plupart des poèmes conçus en rhétorique, dans les âges reculés où l'on faisait encore des vers au collège : elle resta inachevée. Cependant Espronceda se remit à y travailler plus lard et n'abandonna jamais tout à fait l'idée de la mener à bonne fin, mais la plus grande partie de l'œuvre s'est égarée dans les voyages fréquents et précipités de l'auteur, dans les vicissitudes continuelles de son existence vagabonde de bohème et de proscrit. Quel-
ques-uns des fragments qui nous restent sont Irèsremarqualjles , indépendamment de toute considération pour l'âge de l'auteur, et révèlent une conception déjà puissante, une verve intarissable et un grand talent descriptif.
Enfin le terme de sa réclusion arriva et il put retourner à Madrid; mais la surveillance tracassière de la police de Galomarde ne larda pas à lui devenir insupportable. Pour y éctiapper, il résolut de s'expatrier et se rendit à Gibraltar, où il s'embarqua pour Lisbonne. A son arrivée dans cette ville, il lui restait deux réaux, qu'il jeta dans le Tage , ne voulant pas, comme il le disait, entrer dans une si grande capitale avec un capital si mince.
Alors commencèrent vraiment les temps difficiles, et bien souvent il dut regretter amèrement la patrie absente, les douceurs du foyer domestique et jusqu'au modeste réfectoire du couvent de Guadalajara. Faulte d'argent, c'est douleur nonpareille, dit Panurge, et cela est plus vrai encore au dix-neuvième siècle qu'au seizième, mais il est des hommes pour qui la pauvreté, la misère même vaut encore mieux que l'opulence. Espronceda était du nombre. La lutte constante avec les nécessités matérielles, l'obligation de conquérir au jour le jour le droit de vivre dut contribuer à lui faire attacher quelque prix à l'existence, et retarder les progrès de ce scepticisme incurable, de cette mélancolie profonde, de ce dégoût de toutes choses qui formeront plus tard le fond de son humeur.
Ce fut à Lisbonne qu'il rencontra cette Teresa, à laquelle il a consacré le deuxième chant de son Monde-Diable . cet hymne de désespoir qui interrompt la marche du poème comme un long sanglot.
Espronceda aima comme il faisait toutes choses ; avec la fougue de son cœur de poète, de son cerveau exalté et de son tempérament de feu et jamais les liaisons éphémères où il gaspilla plus tard sa vie et sa jeunesse, ne purent effacer de son âme le souvenir de ce premier amour, qui plana sur tout le reste de son existence.
Le désir naturel de s'éloigner le moins possible du sol natal, avait déterminé un grand nombre de réfugiés espagnols à choisir Lisbonne pour lieu de leur résidence. Le cabinet de Madrid s'inquiéta de ce voisinage, et insista auprès du gouvernement portugais afm d'obtenir leur éloignement. Aussi Espronceda se vit-il bientôt forcé de parcourir une nouvelle étape sur le chemin de l'exil. Il se rendit à Londres, et là , dans cette noire cité, sous ce pâle soleil et ce ciel brumeux, si différent de celui qui l'avait vu naître, il se mit étudier, dans leur langue, les grands poètes anglais qu'il n'avait pu jusqu'alors qu'entrevoir vaguement à travers des traductions incolores, faites pour la plupart de seconde main sur des versions françaises. Byron l'attirait surtout; en s'efforçant de le comprendre , il arriva à se comprendre mieux lui-même, et trouva dans cette étude la révélation de son propre talent.
Malgré la différence de race, de milieu et de position sociale, il y a une grande analogie morale et intellectuelle entre l'auteur du Don Juan et celui du Monde- Diable. Fiers tous les deux jusqu'à l'orgueil, conscients de leur propre valeur, très-sensibles à la critique en affectant de la mépriser, ils étaient amis aussi dévoués qu'adversaires implacables, ennemis jurés de toutes les tyrannies, en révolte contre toutes les conventions
KSPRONCED.A. il
sociales , défenseurs nés de tous les faibles et de tous les opprimés. Ils no surent mettre de bornes ni l'un ni l'antre aux élans impétueux de leur âme, à la fougue désordonnée de leurs passions et arrivèrent au dégoût de toutes choses par l'abus de tout, au scepticisme par l'excès d'enthousiasme, au désespoir enfin par la grandeur démesurée de leurs espérances. Pour qu'il ne manquât rien à la ressemblance, le noble pair d'Angleterre professait des opinions radicales, et le jeune démocrate espagnol avait dans l'âme une noblesse native, qui se manifestait dans son langage et ses manières, et imprimait un cachet de distinction à sa physionomie si belle et si expressive. Ils avaient une facilité égale pour l'étude, et aussi une aversion insurmontable pour le travail régulier qu'elle exige. Leur conception était subjective presque au même degré, et ils regardaient le monde extérieur à travers le prisme de leur propre individualité, qui l'illuminait d'une lumière éblouissante, mais souvent trompeuse et le revêtait de couleurs toujours brillantes, mais fausses parfois.
En choisissant Byron pour son maître et son modèle, Espronceda ne s'écarta pas do la voie que la nature elle-même lui avait tracée. 11 ne l'imita point et lorsqu'il fit comme lui, c'est parce qu'il aurait dû se contraindre pour faire autrement. Dans un autre art, le Grcco força et faussa son génie pour éviter de ressembler au Titien , et devint extravagant pour rester original. Espronceda se montra exempt de cette faiblesse d'esprit : il avait do lui-même une idée trop haute pour craindre que la postérité le prit pour un copiste vulgaire. Il est telle stroi)he do lui que l'en pourrait attribuer à Byron, et que celui-ci n'eût certes pas désavouée. En voici un exemple :
12 ESPROiNCEDA.
« J'espère qu'un joui' mou buste servira d'ornement au salon, au café ou à la l)Outiquc du coiffeur.
Ou bien encore on me trouvera sur la loilclle de quelque beauté transformé en flacon, et le ventre plein de l'eau de senteur dont la jeune vierge se sert pour embellir son visage ; une étiquelle en français, collée sur mes pieds, dira si c'est de l'eau de roses ou de l'eau de Cologne. Une gloire pareille a été réservée h Napoléon à la fin de sa carrière. »
Je cite ces vers, parce que la similitude des procédés do style y est frappante, mais, en général, c'est dans les digressions humouristiques, dans la satire légère qu'Espronceda reste le plus au-dessous de son modèle. Dans un genre plus élevé, Byron a écrit peu de pages qui surpassent en énergie passionnée, je dirai presque féroce, le Chant des Cosaques ou la scène de défi de VEtudiant de Salamanqne, en éclat et en richesse d'imagination l'introduction du Monde-Diable, en vigueur dramatique le cinquième chant de ce poème, enfin en tristesse indicible, en douceur navrante les beaux vers dans lesquels Espronceda a rendu séduisante et poétique la mort elle-même ; « La mort, le vaste effroi de toute créature! » Quoique la patrie de Byron se montrât plus hospitalière pour le poète que celle de Gamoëns , il n'y trouva point les ressources matérielles sur lesquelles il avait compté pour sortir de cette vie de bohème qu'il menait depuis son départ de Madrid, vie qui est, il est vrai, compatible avec le bonheur tant que durent la jeunesse et la santé, mais qui n'est pas exempte de ces mécomptes, de ces humiliations auxquelles une âme fière comme celle du jeune espagnol devait être particulièrement sensible.
Il se décida à partir pour la France , où il espérait
être plus heureux, et il se trouvait à Paris quand éclata la révolution de Juillet. Étant donnés ses opinions et son caractrre, il ne pouvait rester spectateur impassible do celte lutte entre un peuple qui revendiquait ses libertés, et la réaction aveugle qui voulait les confisquer. Aussi fit-il bravement le coup de feu pendant les trois journées, et ce ne fut pas sa faute si la colonne de Juillet ne compte pas un nom castillan parmi ceux des martyrs auxquels elle doit assurer une obscure immortalité.
Il prit part également au coup de main que tentèrent quelques patriotes espagnols dans le nord do la Péninsule, et après la malheureuse issue de cotte échauffourée, il s'engjgea dans la légion polonaise. Par malheur pour les projets belliqueux du jeune révolutionnaire cosmopolite, le gouvernement de Louis-Philippe, qui ne tenait pas à se compromettre à l'égard de la Russie, finit par dissoudre la légion.
Sur ces entrefaites^ un revirement dans le sens libéral s'était opéré dans la politique de Ferdinand VII. Pour assurer le trône à sa fille et contre-ljalanccr l'influence du parti apostolique, qui patronait don Carlos, la reine Marie-Christine s'était vue obligée de s'appuyer sur les libéraux, si longtemps porsécutés. A la compression à outrance de Calomarde, avait succédé le despotisme éclairé de Cea-Bormudez, et de toutes parts les exilés rentraient en Espagne.
De retour à Madrid , Espronceda entra dans les gardes du corps, qui étaient alors une véritable pépinière d'officiers. Tout alla d'abord le mieux du monde. 11 était rempli de zèle pour le service et montrait les plus heureuses dispositions pour sa nouvelle carrière. Mais bientôt son humeur frondeuse lui joua un
mauvais tour, en lui faisant oublier que les gardes du corps n'ont pas précisément pour mission de censurer les actes du pouvoir qu'ils sont appelés à servir. Une pièce de vers, dans laquelle le ministère n'était pas épargné, fat lue dans un banquet et couverte d'applaudissements. Elle circula ensuite sous le manteau, et ne tarda pas à être connue de tout le public madrilène, qui la trouva fort de son goût. Elle eut moins de succès auprès de Gea-Bermudez , qui fit casser le garde irrévérencieux, et lui assigna pour résidence la ville de Cuellar. Ce fut là qu'Espronceda écrivit un roman historique intitulé Sancho Saldana ou le châtelain de Cuellar, qui ne contribua guère à sa réputation.
Après la mort de Ferdinand VII (Septembre 1833) le gouvernement espagnol entra décidément dans les voies constitutionnelles, et Espronceda put revenir dans la capitale, où il partagea son temps entre les agitations fiévreuses de la politique militante et la dissipation la plus effrénée.
Quel gaspillage d'esprit et de cœur, et que ces belles années de force et de jeunesse eussent été mieux employées à produire une de ces œuvres qui font la gloire d'un siècle et d'une nation ! Jamais le moment n'avait été plus favorable au libre essor d'un talent jeune et vigoureux comme celui d'Espronceda. Le vent était au romantisme. Le souffle germanique, réchauffé au soleil de la France, était venu fort à propos renouveler l'atmosphère stagnante qui régnait sur le Parnasse espagnol.
Alors on vit se produire un mouvement qui put faire espérer une renaissance dos beaux jours du grand siècle littéraire de la Péninsule. Tandis qu'une
ESPRONCEDA. Vô
plcïade d'auteurs dramatiques, les G'ilyZaralc, les Breton de los Herreros, les Castro, les Hartzenbusch, les Rivas et bien d'autres ressuscitaient le théâtre, qu'on croyait enterré avec Moratin et Ramon de la Gruz, d'autres, Zonilla en tète, essayaient de créer une nouvelle poésie lyrique. En même temps les humoristes, Lara et Alesonero donnaient plus de vie, d'audace et d'actualité à leurs essais commencés déjà sous le règne précédent ; Toreno et Lafuonte Aicantâra se livraient aux sérieuses études de l'histoire, et chaque jour les discussions des Gortès ouvraient à des orateurs énergiques et brillants, une vaste carrière qui jusqu'alors leur avait été interdite.
Quoique la condiiion des gens de lettres se soit bien amélioréo en Espagne depuis le temps de Cervantes, il s'en faut beaucoup ciu'elle soit devenue brillante. Le public est si restreint , que les auteurs dramatiques sont à peu près les seuls dont les œuvres soient passablement rémunérées, encore pour en vivre faut-il qu'ils produisent beaucoup, Espronceda est donc excusable d'avoir sacrifié jusqu'à un certain point les intérêts de sa gloire aux nécessités de l'existence présente et d'avoir écrit durant cette période moins de vers que d'articles de journaux.
Il fut d'abord attaché à la rédaction du Sigh, organe du libéralisme le plus avancé. Ce journal avait eu plus d'une fois maille à partir avec la censure préalable, lorsqu'un beau jour elle s'avisa de mettre le veto sur le contenu entier d'un numéro. Que faire? D'après le conseil d'Espronccda , on se décida à publier le journal en blanc, en donnant seulement le titre des articles. Le pouvoir se fticha , et le Sigio fut supprimé.
En 1834 et 1835, Espronceda quitta à diverses reprises la plume pour le fusil, et prit une part active à toutes les tentatives insurrectionnelles crui éclatèrent à cette époque. Après l'insuccès définitif du mouvement, il se vit contraint de quitter la capitale pour échapper aux poursuites dirigées contre lui. Enfin le pronunciamiento de septembre 1840 appela au pouvoir ses amis politiques et vint lui ouvrir de nouveaux horizons. Quoiqu'il ne déguisât nullement ses opinions républicaines et qu'il ne se fît pas faute d'accuser le nouveau cabinet de tiédeur et de modérantisme, il fut nommé secrétaire de la légation d'Espagne à la Haye.
Espronceda était moins fait encore pour la diplomatie c|ue pour la politique. Il ne trouva qu'un vide affreux dans le formalisme étroit, l'étiquette surannée et les petites intrigues qui sont la vie des chancelleries, et revint en Espagne profondément dégoûté. Il accepta alors le mandat de député aux Corfès que lui confièrent les électeurs de la province d'Almeria; mais il ne lui fut pas donné de le remplir longtemps. Le climat froid et humide de la Hollande avait porté un rude coup à sa santé , déjà compromise par les excès de tout genre qui avaient presque épuisé en lui les sources de la vie. L'hiver de Madrid , avec ses brusques variations do température, et les vents glacés du Guadarrama, mortels aux constitutions affaiblies, firent le reste. Espronceda fut atteint d'une angine et quatre jours après, le 23 février 1842; l'Espagne littéraire apprit avec une douloureuse stupeur, qu'elle venait de perdre celui de ses fils sur lequel elle fondait les plus grandes et les plus légitimes espérances.
Les poésies détachées d'Espronceda, publiées dans divers journaux et recueils périodique^, n'ont été réunies en volume qu'après sa mort. Ses premiers essais manquent d'originalité et trahissent l'inexpérience et les hésitations d'un jeune homme qui cherche sa voie. A ces compositions assez faibles, en succédèrent bientôt d'autres qui portent l'empreinte irrécusable du talent.
La Chanson du Pirate exprime en beaux vers l'enthousiasme du forban pour son existence aventureuse et indépendante. Malgré ses beautés réelles et les éloges exagérés qu'en ont faits les critiques espagnols, cette composition me paraît bien au-dessous de celles que le même sujet a inspirées à Byron.
Le Chant du Cosaque respire d'un bout à l'autre une énergie sauvage ; c'est l'ivresse de la tuerie, du pillage, de la destruction. Les strophes s'élancent d'une allure rapide et tumultueuse, comme le galop désordonné dos guerriers d'Attila ou de Gengis-Khan. Il est regrettable que ces couleurs si vives manquent de vérité, et que ce portrait si bien peint ne soit pas ressemblant. Les Cosaques de la poésie lyrique sont aussi faux que les Grecs de tragédie et que les villageois d'opéra comique. Sans doute, les paysans soldats de la Ru?sie méridionale sont quelque peu pillards et ne se piquent point d'un excès de sensibilité envers les ennemis, ni d'une galanterie bien raffinée à l'endroit des dames; mais de là à la fé'rocité sanguinaire qu'on leur attribue, il y a loin. 11 n'est pas rare de voir des Cosaques du Don escorter
18 ESPROiNCEDA.
fort dévotement des processions , et se prosterner le front sur les dalles devant les icônes byzantines , et l'on étonnerait fort ces chrétiens fervents, ces orthodoxes convaincus en leur apprenant que les poètes leur attribuent, comme Béranger, l'intention de fouler aux pieds, les sceptres et les croix, ou comme Espronceda, de transformer les autels en tables pour leurs banquets.
Si Espronceda ne connaît le Cosaque que par ouïdire, en revanche les occasions ne lui ont pas manqué pour étudier le mendiant sur le vif, dans un pays où il est autochtone, et dont le climat et les mœurs paraissent convenir admirablement à son développement libre et spontané. Écoutons le Mendigo :
« Le monde est à moi; je suis libre comme l'air, les autres travaillent et moi, je mange. Chacun se sont ému de compassion lorsque j'implore d'une voix dolente la charité pour l'amour de Dieu.
Les pâtres se serrent volontiers autour de leur foyer pour me faire une place et je partage sans souci leur frugal souper. Une autre fois , assis dans la cuisine , que remplit une odeur délectable , je me régale de la desserte d'une table de grand seigneur.
Que le vent mugisse, que la pluie tombe à torrents, que m'importe ! Le bois sec pétille joyeusement dans la cheminée, cl libre je m'endors sans haine et sans amour.
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Enveliippû dans mes haillons, je suis la satire du luxe; Je me venjîc des heureux du monde en m'allachanl à leurs pas cl en obsOdanl leurs regards de mon aspect repoussant.
I-a jeune licaulé, riche de sa brillante parure et de l'amour qu'elle inspire, enivrée des plus suaves parfums, ne peut échapper à ma porsi'-culion : il faut (lu'ellc me regarde et me fasse passer un bon moment en aspirant mon odeur pcnc- Irante.
Il n'y a pour moi ni liier, ni demain; j'oublie le bien comme le mal, rien ne m'inquiète, ni ne m'afflige; peu m'importe si mon asile de demain sera le jialais ou l'hôpital.
Je suis exempt de soucis comme de souvenirs. Que d'autres aspirent aux richesses ou ù la gloire : je suis content de vivre au jour le jour. Qu'on fasse des lois, qu'on les change ; qu'on crée des rois , qu'on les renverse ; que m'importe ? je suis pauvre,.ct par crainte du chfilimeni, tout le monde me fait du bien.
Je trouverai toujours un asile et jamais il ne me manquera un lit à l'hôpital, ni une fosse, où l'on puisse jeter mon cadavre.
Le monde est à moi; je suis libre comme l'air, les autres travaillent et moi, je mange. Chacun se sent énui de compassion lors(|ue j'implore d'une voix dolente la charité pour l'amour de Dieu. »
Voilà l)ien le mendiant esp ignol , le besacier sans vergogne, comme sans humilité, pour qui la mendicité
est une position sociale et une position qui en vaut bien une autre, le parasite insouciant pour qui demain n'existe pas, ^ qiiién ha visto manana ? dit le proverbe espagnol ; demain , qui l'a vu ? l'héritier direct en un mot des perfections picaresques, qui donnent un cachet inimitable aux gueux de IMcndoza et de Quevedo. C'est aussi le mendiant de tous les temps et de tous les pays, l'indigent qui reçoit de toutes les mains et mange à toutes les tables , sans scrupule et sans reconnaissance.
Un autre mérite de ce morceau , c'est qu'à l'exception de V odeur pénétrante de son héros , Espronceda a su être vrai sans se laisser entraîner à ce réalisme de détail qu'affectionnent ses compatriotes, peintres ou écrivains. Cervantes et Murillo ont peint aussi des mendiants , et l'ont fait de main de maître, avec une originalité, une verve, une vérité incroyable, mais avec un luxe de détails dont la crudité touche parfois à l'ignoble. Ils ne vous font grâce, ni d'un ongle sordide, ni d'ime plaque teigneuse, ni d'un ulcère purulent, ni d'une loque imbibée de sanie. Si vous en voulez la preuve, allez voir la Sainte Elisabeth pansant un teigneux, ou si le voyage de Madrid vous paraît trop long , lisez la nouvelle de Rinconete et Gortadillo , un chef-d'œuvre moins connu que le Don Quichotte, mais qui porte aussi bien que cet immortel roman la marque indéniable de la griffe du lion.
Le Condamné à mort et le Bourreau sont des réquisitoires poétiques contre la société , qui s'arroge le droit de punir des crimes, dont, suivant Espronceda, elle est seule responsable.
Le condamné est assis dans son cachot sur une botte de paille, ayant à ses côtés le vieux moine à
moitié endormi, qui est chargé de le réconcilier avec le ciel. Mais il n'écoute pas ses exhortations, il prête vaguement l'oreille aux rumeurs que le vent de la nuit lui apporte en passant sur la cité, aux clameurs joyeuse de l'orgie qu'on célèbre dans une maison voisine, à h psalmodie nasillarde des pénitents qui demandent Ja charité pour Vâme de celui gui va mourir, aux coups sinistres du marteau qui dans le lointain cloue la charpente du gibet. Le passé, le présent l'avenir, to;it ce qu'il a vu, pensé, aimé, souffert, toute sa vie repasse devant lui et le drame de l'existence se joue une seconde fois dans son cerveau sous la forme d'un hideux cauchemar. Il n'oublie qu'une seule chose, son crime, et malheureusement Espronceda paraît l'oublier comme lui. Prêtons maintenant l'oreille aux plaintes éloquentes du bourreau ;
« Voué au mépris des hommes, je suis la viclime de leurs forfails; c'csl moi qu'ils haïssent pour ne pas avoir à se haïr les uns les autres. Ils m'onl fait l'instrument de leur rancune, le ministre de leur vengeance cl ils se sont dit : déchargeonsnous sur lui de la honte qui nous revient. Que notre malédiction soit gravée sur son front, et que, chargé de l'exécration de la société entière, il ne Irguc à son fils pour tout héritage qu'un pain pétri de fiel et de sang et les armoiries où sont giavés les symboles d'une ignominie éternelle.
On élève un piédestal à celui qui prononce la sentence de
mort Qui a fait de l'homme le juge de l'homme? Pcut-étie
s'imagine-l-il que le bourreau n'est pas un honmic et qu'il est privé de tout sentiment humain ; ils ne voient pas que je suis comme eux créé à l'image de Dieu. Connue on jette un faible animal ù la bote féroce , qui l'ait craquer ses os sous une dont inexorable, de même on me livre à moi, instrument du génie du mal , l'homme dont on a décidé la mort. »
On ]e voiî, ce sont toujours les mêmes sophismes, dont l'application nous mènerait, par le chemin le plus court, au droit de tout faire préconisé de nos jours par quelques publicistes ; j'entends au droit de tout faire pour les forts , car les faibles se verraient bientôt réduits au droit de tout supporter. Ainsi dix siècles de luttes, d'évolutions, de révolutions, de travaux, de progrès aboutiraient en fin de compte au rétablissement du faustrecht des jours les plus ténébreux du moyen âge ?
Je ne fera i pas^ à l'exemple de Joseph de Maistre , du bourreau la clef de voûte de l'édifice social : je crois au contraire que la forme du châtiment doit varier avec le progrès de la civilisation et l'adoucissement des mœurs. MaiS; dût l'exécuteur s'en aller sans retour, dût le geôlier le suivre dans son exil, et la prison s'écrouler après l'échafaud, le droit de punir n'en restera pas moins entier, et n'en sera pas moins appliqué en pratique par ceux mêmes qui le nient ou le désavouent en théorie.
D'après la tendance humanitaire et sociale des vers que j'ai cités plus haut, on doit supposer qu'Espronceda a voulu mettre en scène l'exécuteur des hautes œuvres tel qu'il existe de nos jours, c'est-à-dire un monsieur bien couvert très-comme il faut et dont la besogne se borne à tirer de temps en temps une espèce de cordon de sonnette ou à presser un ressort devant un public mêlé , où dominent les voyous et les balayeurs de rues, les prostituées et les dames à la mode.
Le passage suivant, au contraire, nous fait songer au bourreau traditionnel , vêtu de cuir fauve ou de drap rouge, tenant d'une main sa hache reluisante,
et de l'autre un rouleau de bonnes cravates de chanvre.
« I.a lorliirc (|ui l)i'isc les os, les gémissements entrecoupés du patient, le prinecmonl des muscles sous le iranchanl de la hache, voilà mes pl;iisirs et nul bruit ne m'est plus a^iréable (|uc celui d'une tète qui roule sur le pavé dans une mer de sang. »
L'Etudiant de Salamangue est un conte fantastique, beaucoup plus important par ses dimensions que les compositions que je viens d'analyser. Le héros^ don Félix de Montemar est un étudiant impie, joueur et débauché qui fait tout ce qu'il est possible de faire, excepté étudier; sans autre but que le plaisir du moment, et sans autre loi que sa fantaisie. Gomme il est du reste brave jusqu'à la témérité, beau comme le jour et aussi éloquent que ce Bélial, dont la langue, comme dit le poète,
« Dropi/d manna, and could make llte worsl appcar The betler reason, »
il n'est vertu, pour solide et bien gardée qu'elle soit, qui puisse lui résister. La plus malheureuse et la plus intéressante de ses victimes, c'est Elvirede Pastrana, qui l'aimait véritablement et qui est morte de son abandon. Elle a un frère, don Diego, qui est allé guerroyer en Flandre. En apprenant la honte et le deuil de sa famille, il revient altéré de vengeance, se met à la recherche du séducteur, le rencontre dans un tripot où il joue un jeu d'onfcr, et le piovoque à un combat sans merci. Cette scène est traitée avec une grande vigueur :
« Un homme entra enveloppé dans un manteau, le clvipeau enfoncé jusqu'aux sourcils, le visage irrité ; son pas ferme, son atlilude allière trahissaient la fière décision de son'àme ; il était pâle, ses sourcils froncés et son regard sinistre parlaient d'une douleur profonde et d'un dessein irrévocable de donner la mort ou de la recevoir. C'était une figure mystérieuse et fatale. Son âme, abreuvée d'amertume, ne respirait que la vengeance et brûlait d'une soif inextinguible, que le sang seul pouvait étancher. Sans dire une parole, sans même incliner la tête, il s'approche de don Félix, et debout en face de lui, le visage irrité, il le regarde dans le blanc des yeux. Don Félix regarda à son tour le sombre personnage qui le couvait du regard. Il ne baissa poml les siens, et l'on vit errer sur ses lèvres un froid et sarcastique sourire.
DOX FÉLIX.
De quelle tapisserie êtes-vous descendu, mon brave homme? Vous êtes si bien couvert, que l'on entrevoit à peine le bout de votre nez entre la cape et le chapeau.
DON DIEGO
Dieu, don Félix, je m'attendais de votre part à celte impertinence déplacée.
DON FÉLIX, au troisième joueur, sans faire attention à don Diego.
Vous avez perdu !