I.E TROISIÈME JOUEUR
Oui. La veine a changé, je jette et j'amène deux.
//i> se remettent â jouer.
DON FÉLIX
J'ai gagné encore une fois, (à rinconnu.) Je n'ai pas compris ce que vous venez de dire et je ne sais pas si vous avez pris un ton doux ou rude pour me parler.
DON PIEOO.
Je voudrais vous entretenir seul à seul.
DON FÉLIX
Vous pouvez commencer si cola vous plaît, car je n'entends pas (luittcr pour vous celle honorable compagnie. Si c'est Dieu (|ui vous envoie pour travailler à ma conversion, ne perciez pas une occasion si belle de convertir tant de monde à la fois, tandis que j'attendrai humblement mon absolution.
DON DIEGO, avec colère et rejetant le pan de son manteaiu
Don Félix, ne connaissez-vous point don Diego de Pastrana.
DON FÉLIX
Lui non, mais liien une demoiselle, qui doit être sa sœuré
Ne savez-vous pas qu'elle est morte ?
DON KKLIX.
Que Dieu l'ail en sa sainle garde !
DON DIEGO
On dirait que vous ignorez son histoire et la cause de sa mort,
DON FÉLIX, d'un ton sarcastique.
Quelque fièvre sans doute !
DON DIEGO
Vous en avez mcnli !
ESPKONCEDA.
DON FELIX
Du calme, don Diego ! J'ai si peu de chance que si vous veniez à mourir maintenant, on dirait que c'est ma faute. Tout ce dépit ne sert de rien; si elle est morte, il faut en prendre son parti, car il est peu probable qu'elle ressuscite.
DON' IMEGO.
Je VOUS regarde, ne sachant, s'il me convient de souiller mon épée au contact de votre sang pervers, ou s'il ne vaut pas mieux vous étrangler de mes mains, et au lieu de vous provoquer en duel, vous arracher le cœur de la poitrine et la langue delà bouche pour les broyer sous mon talon. Vous faire rendre la vie et l'àme, sera pour moi une satisfaction bien mince ; je vous en donnerais mille, si je pouvais, pour vous les reprendre ensuite. Je veux t'ouvrir les veines et boire ton sang jusqu'à la dernière goutte, mais ma soif est si grande qu'il ne pourra l'élancher ! Misérable !
// tire son e'péi; tous les joueurs s'interposent.
A la porte le querelleur !
DON FÉLIX, se levant avec calme.
Kengaînez votre épée, don Diego, vous voyez que je suis maître de moi et que j'écoute vos injures avec une tranquillité (jui m'étonne moi-même.
DON DiEoo, acec une fureur concentrée et l'épée à la main.
Sortons 1 Sur ma foi, je suis résolu à vous tuer et la vierge Marie elle-même ne parviendrait pas à vous sauver. Mon dessein est si bien arrêté, mon ûme est si ferme dans son propos, que je sens ma colère même se calmer. Venez avec moi !
DON FÉLIX
J'y vais, mais si je vous tue, don Diego, il ne faut pas qu'un autre vienne me dcmanciei" compte de votre mort. Je suis ù vous à l'instanl. Attendez que je compte mon argent : un — deux — (« don Diego.) C'est mon gain, vous êtes cause que
je perds une somme considt3rable que j'allais gagner et
pourquoi ? dix — quinze — pour je ne sais quelle histoire d'amour — C'est un trésor que je perds — J'y vais tout de suite. Il est absurde à vous de vouloir que je vous tue, je vous le dis comme je le pense.
DON DIEGO
C'est le fait d'un lûche d'ôtre si bavard et si peu pressé.
DON FÉLIX
Un peu de sang-froid, don Diego. 11 n'est jamais trop tard pour se battre. S'il était question de toute autre chose, je vous pardonnerais de montrer de l'impatience. Demandez-moi, par exemple, de faire dire une messe pour ladéfimle, et à l'instant même, je
DON DIEGO
Quel goujat !
DON FÉLIX
Don Diego, mon crime n'est pas des plus noirs. Votre sœur était belle, je la vis, elle m'aima, sa flamme ne fit que grandir et si clic est morte, ce n'est pas ma faute. J'admire voire naïveté, caries femmes ne meurent plus d'amour aujourd'hui.
DON DIEGO
Étes-vous prêt ?
Le compte est fait. Allons !
DON DIEGO
Vous riez ? {d'ime voix solennelle.) Songez que vous allez mourir.
DON FÉLIX, sort après lui en empochant son argent avec indifférence.
11 y a treize cents ducats.
Ils se battent, et don Diego, frappé au cœur, expire sans pousser un cri. Le meurtrier remet tranquillement son épée au fourreau et s'éloigne. En traversant une ruelle, il aperçoit une femme voilée, agenouillée au pied d'un crucifix. Montemar, comme don Juan, son cousin germain, ne peut rencontrer jupe OH cotte sans que le diable le tente. Il s'approche de l'inconnue, et la trouvant jeune et bien faite pour autant qu'il peut en juger à la lueur incertaine de la lampe qui brûle devant l'image sainte, il lui demande la permission de la reconduire chez elle. Elle refuse, il insiste, elle menace, il rit, s'obstine et fait si bien qu'après l'avoir prévenu qu'il court à une perte certaine, elle se met silencieusement en marche, suivie à quelque distance par l'étudiant.
Alors commence une promenade fantastique à travers un dédale de rues tortueuses, enchevêtrées, interminables. Bientôt tout s'ébranle autour d'eux: les vitres tremblent, les portes grincent sur leurs gonds rouilles, les girouettes tournent en criant sur leurs
ESPRONCED.A. 29
axes, les maisons se mettent en mouvement, les clochers galopent en faisant tinter leurs cloches comme des mules de louage, suivant l'ingénieuse expression de don Félix. On sort de la ville, on traverse des camp;»gnes désolées, des déserts horribles où les sorcières font leurs incantations, des cimetières dont les morts se relèvent pour se livrer à des rondes fantastiques ; le vent siffle, l'orage gronde, des serpents de feu sillonnent l'air, en un mot, c'est une vraie nuit de sabbat. On rentre en ville et on s'engage dans un nouveau dédale de rues. Don Félix commence à trouver que la promenade est un peu longue, et le lecteur est peut-être du même avis.
« Une rumeur confuse frappe l'oreille de don Félix : c'est le piétinement rétjulicr d'une troupe de gens qui s'approchent. De temps en temps, ils s'arrêtent pour psalmodier une oraison, puis il vit briller dans le lointain une centaine de lumières et il aperrut de longues files d'hommes en habits de deuil qui s'avançaient en murmurant des prières d'une voix basse et lugubre.
Quand ils furent plus près, il reconnut (|u'ils escortaient un cercueil où gisaient deux cadavres.
Le cortège funèbre, avec son bruit confus de voix chuchotantes, s'avançant lentement vers eux, la dame voilée s'agenouilla et se mit à prier dévotement.
Debout, le chapeau sur la tête, don Félix regarda passer le cercueil d'un air indifîércnt. « Qui portez-vous lA à la sépulture, » demanda-l-ilde l'air insolent qui lui était habituel.
Quelle fut sa surprise, sa stupeur profonde, quand il vit avec un indicible etfroi que l'un était don Diego de Pastrana et l'autre. .. . Dieu puissant, l'autre c'était lui-même !. ..
30 ESPROiNCEDA.
C'clail lui, c'étaient bien ses traits, sa forme, sa figure, c'était lui à n'en pouvoir douter. Il hésite, il se louche, un instant il sent courir dans ses veines le frisson glacé delà peur.
Il était homme après tout, et ses nerfs frémirent un moment, il trembla, mais bientôt son cœur n^couvra sa vigueur prcmiùreet son indomptable courage.
« Pour Paslrana, dit-il, on fait bien le l'enterrer, mais pour moi, c'est une peine inutile et demain e me plaindrai de cette erreur.
Dites-moi, mon noir ami, qui donc allez-vous enterrer? — Don Félix de Montemar, l'étudiant endiablé, répondit le pénitent.
— Tu mens farceur ! — Nullement. — Alors dis-moi qui je suis, car il m'est impossible de comprendre comment je me trouve vivant ici et mort là-bas.
— Je ne vous connais point. — Pardieu ! si je me fâche misérable, je te ferai payer ton badinage de façon qu'une autrefois tu reconnaîtras Montemar.
Mais tout ceci n'est qu'une illusion de mes sens, une mauvaise plaisanterie du diable (jui s'amuse à faire aller le monde en dépit du sens connnun pour memystiticr.
Peste soit de ce hâbleur de don Diego et de ses fanfaronnades ! Une fois mort, il n'aura eu rien de plus pressé, que de s'en aller aux enfers raconter qu'il m'avait tué. »
En disant ces mots, il éclata de rire et tourna dédaigneusement le dos. »
Après une nouvelle marche forcée, variée par des incidents fantastiques queMontemar finit par attribuer
tSPUONCEDA, 31
aux i'uinécs du Malaga qu'il a bu dans la soirée, l'infatigable inconnue arrive devant une grande porte. Les deux battants s'ouvrent devant elle, et toujours suivie de l'étudiant, elle pénètre dans un vaste édifice qui tient du cloîtreet du Gampo-Santo. On parcourt d'interminables galeries, on descend un escalier tournant qui parait s'enfoncor dans les entraillesde la terre, et l'on arrive dans une salle immense, au milieu de laquelle se trouve un objet qui paraît être un lit, à moins que ce ne soit un tombeau. Des voix étranges, des bruits mystérieux se font entendre, des milliers de spectres remplissent la salle et parmi eux Montemar reconnaît sa dernière victime, don Diego de Paslrana, sa blessure béante à la poitrine.
« Alors la fiiiiire voilée de hlanc tendit la main au téméraire Monlcmar. Malpré son assurance, celui-ci ne put réprimer un frisson, quand il sentit le froid mortel de ce contact.
11 détiagea sa main de cette étreinte avec un blasphème, et la portant audacieuscment sur le voile de l'inconnue, il l'arracha cl lui (U'couvril Icvisatje.
iUfext son épouse ! s'écrièrent les spectres d'une voix joyeuse, c'est réponse qui vient de retrouver enfin l'e'poux de son choix ! cl les échos répétèrent : l'e'poux qu'elle nimern d'un amour étemel. »
Horreur ! au lieu du jeune et beau visage que Montemar s'attendait à voir apparaître, ce fut un crâne hideux qui tourna vers lui ses orbites sans regard et lui sourit de sa bouche sans lèvres; ses formes si belles n'étaient que des ossements décharnés, c'était à un
squelette qu'il devait sa dernière bonne fortune. «C'est ma sœur, lui dit don Diego, c'est Elvire que vous avez séduite et abandonnée et à laquelle vous allez être uni à jamais. > Certes la pers^^ective n'a rien de souriant et la coucîie nuptiale qui attend don Félix n'est pas un lit de roses. Cependant V étudiant endiablé conserve dans ce moment suprême son assurance, son aplomb imperturbable. Le vin est tiré, il faut le boire^ fût-il un peu amer ; le quart d'heure de Rabelais a sonné, il faut payer la note quelque lourde que paraisse l'addition. Voilà probablement ce qu'il se dit : aucune crainte, aucun repentir, pas la moindre faiblesse, ni l'ombre d'un bon sentiment ne s'éveille en lui à sa dernière heure, car il comprend qu'elle est arrivée et près de paraître devant Dieu ou devant le diable, il ne se soucie pas plus de l'un que de l'autre.
« Alors le pâle sqiieletle l'entoure de ses longs bras glacés et sordides, le presse contre ses os cariés et le couvre frénétiquement de ses caresses jalouses, sa bouche caverneuse cherche la bouche de Monteniar, il approche sa face décharnée, jaunCilre et répugnante de la joue de l'étudiant et la glace de son froid contact.
Don Félix sent l'étreinte de ces membres desséchés devenir d'instant en instant plus étroite, des flots de sueur baignent son front intrépide et sa fureur redouble avec son impuissance. C'est en vain qu'il lutte pour se dégager ; plus il se débat dans sa colère, plus l'horrible spectre le presse etl'étreintdans son désir inassouvi.
Et les fantômes commencèrent leur ronde furieuse, leur danse aérienne et fantastique dont l'esprit de l'homme ne peut suivre le mouvement rapide, semblable au tourbillon vertigineux (|ui entraîne les feuilles sèches cl les nuages de poussière que soulève le vent.
ESPHONCEDA, 33
Us élivcnl Ii'ui's iiKiins desséchées el de leur boiifiic sans l;in;;iic sort comme un ('■clio lugubre, une voix monolonc, informe, elVrayanle (|ui ressemlile aux liurlcnienls du vent •juand il s'engonllVe dans une caverne.
« Chantons ! s'écrienl-ils, chantons la gloire et le bonheur de l'épouse (|ui enlace pour jamais dans ses bi'as l'époux (pi'clle adore ! Que leurs bouches se joignent pour sceller leurs délices éternelles par une suave et amoureuse caresse, par un langoureux baiser d'amour !
Qu'unis pour jamais dans cet embrasscmenl, l'époux et l'épouse goûtent en paix les douceurs du repos éternel ! »
A côté de quolquos belles pages, on trouve dans VEtiidi mt de Scdamanque des endroits faibles et surtout beaucoup de longueurs. Espronceda insiste trop sur des idées^ qu'il aurait dû se borner à indiquer d'un trait. Le genre fantastique s'accommode moins qu'aucun autre de ces narrations un peu traînantes et de ces descriptions prolixes. Il ne faut point regarder trop longtemps, ni de trop près les êtres de l'autre monde : le mystère et la terreur qui doivent les environner, ne supportent point l'analyse. Les Allemands, qui resteront toujours les maîtres du guire, l'ont admirablement compris. Leurs fantômes apparaissent et disparaissent comme une fumée, leurs ballades passent connue un rêve.Gomnic Burger sait faire galoper, dans une nuit sinistre, le coursier fantastique de Lénore ou la mesni endiablée du féroce chasseur ! Goethe, plus bref encore, enferme son récit dans le cadre étroit de quelques vers. La raison n'est point satisfaite, ni la curiosité assouvie, mais les sens sont frappés et l'imagination éveill ;c se met à l'œuvre
pour compléter le tableau et lui donne des couleurs surnaturelles et des proportions gigantesques.
Le climat du midi ne convient point d'ailleu.s aux fantômes, et l'Espagne a toujours été pour eux une terre inhospitalière. Ce qu'il faut aux revenants, aux spectres et aux lutins, ce sont les vastes forêts humides, le fouillis sinistre et inextricable des halliers, les vastes marais où erre à la tombée du jour le feu follet perfide, les fleuves d'éméraude qui coulent entre des collines boisées et des rocs sauvages couronnés de donjons en ruines, les grèves désertes où viennent mourir avec une plainte monotone les flots d'un océan couvert d'éternels brouillards. Où voulez-vous que les fantômes se cachent dans les solitudes pierreuses de la Vieille-Castille, les plaines sablonneuses de la Manche ou les vastes pâturages de l'Estramadure ? Le soleil, leur mortel ennemi, les poursuit partout, les fond, les volatilise et les fait s'évaporer dans l'air comme de vaines fumées. Il n'est eau bénite, ni exorcisme qui vaille un rayon de soleil pour mettre en fuite une légion de spectres. On comprend que des esprits ainsi pourchassés perdent l'envie et le pouvoir d'effrayer les vivants.
Les ruines féodales des deux Castilles n'ont point de légendes comme les burgs des bords du Rhin, et si les vieilles cathédrales et les couvents déserts en ont quelques-unes, elles sont plus souvent goguenardes que poétiques, et ne témoignent pas toujours d'un respect bien profond pour les Saints et les Apôtres. Ainsi même dans ces siècles de foi ardente où catholicisme était pour les Espagnols synonyme de patriotisme, l'élan religieux de leur âme n'a pu triompher
ESPRONCEbA. 33
entièrement de la tournure positive et réaliste de leur esprit.
L'un des biographes d'Espronccda a prétendu qu'il s'était peint lui-même sous les traits de don Félix de Montemar. Je ne puis me rallier à cette opinion. Non, ce libertin sans entrailles^ ce comtempteur de toutes les lois divines et humaines, qui ne se sert de son intelligence que pour le mal, de son éloquence que pour la séduction, de son courage que pour le crime, et ne se relève un peu que par l'excès de son audace, non, un pareil misérable ne rappelle en rien le poète dont le cœur resta toujours sensible et bon, si parfois la tète fut mauvaise, le citoyen qui brava l'exil, la prison, la mort pour toutes les causes qu'il crût saintes, le penseur qui ne resta étranger à aucune des grandes idées de liberté, de civilisation, de progrès, l'homme enfin, auquel ce Dieu qu'il cherchait dans le doute et l'angoisse, pardonnera beaucoup, parce qu'il a beaucoup aimé.
L'œuvre capitale d'Espronceda, celle ou se révèle toute l'originalité, toute la puissance de son génie, celle qui devait mettre le sceau à sa réputation et faire briller son nom d'une gloire impérissable parmi ceux des plus grands poètes, c'est le Monde-Diable, la grande épopée philosophique et sociale à laquelle il consacra les dernières années de sa courte existence, et que sa mort prématurée l'empêcha d'achever.
ëÔ ESPRONCEDA.
Quelques critiques espagnols, épris d'une admiration bien naturelle pour le talent de leur jeune compatriote, et s'imaginant sans doute qu'on ne saurait bien faire sans faire comme un autre, ni être grand sans monter sur les épaules de quelqu'un, ont voulu comparer le Monde-Diable au Faust et faire d'Espronceda un autre Gœthe. Ce parallèle ne soutient pas un seul instant l'examen. Rien ne ressemble moins à la sereine objectivité, à l'allure posée et réfléchie, au calme philosophique du patricien de Francfort, que la verve indisciplinée, la passion fougueuse^ les élans d'enthousiasme et les bouffées de scepticisme du poète espagnol, qui seat couler dans ses veines le sang de trois races nurldionales que le mélange germanique a enrichi sans le refroidir.
Le Monde-Diable d'ailleurs ne rappelle le Faust, ni par la forme, ni par le fond, ni par la marche, ni par le but. La seule donnée commune aux deux poèmes, c'est la palingénésie du héros; encore s'accomplit-elle dans des conditions fort différentes.
Dans l'introduction, qui est sans contredit la partie la plus remarquable du poème, Espronceda nous transporte dans un monde fantastique, dont les régions imaginaires commencent aux limites extrêmes du monde où nous vivons. Là tous les esprits du mal, qui ont brisé leurs chaînes, se sont donné rendez- vous pour célébrer une fête digne de l'enfer. Le sabbat le plus effréné qui soit éclos sous une plume germanique pâhrait auprès de cette saturnale gigantesque. L'espace infini se peuple de légions de fantômes, d'esprits, de lutins, dont les formes variées à l'infini se croisent, s'entremêlent, se séparent, tourbillonnent; c'est un fourmillement vertigineux de lignes, de couleurs, de
mouvements. De ce chaos se dégage une rumeur sans nom, un concert épouvantaLle où se mêlent et se confondent tous loo bruits des élémonls, tous les cris de la nature, toutes les voix de l'humanité.
Enfin au milieu de la confusion, une forme plus colossale se dresse et on entend résonner une voix qui domine toutes les autres. C'est celle de l'ange déchu, du roi du mal. 11 nous révèle le secret de sa destinée, qui est en même temps l'idée mère du poème, telle qu'elle résulte de son titre : la loi fatale qui enchaîne le démon à ce monde, dont il est le moteur, à cette humanité, dont il est l'âme.
Toutes les parties de ce tableau sont traitées avec une vigueur de touche, un éclat de coloris dignes dos plus grands maîtres. On se sent ébloui^ le vertige vous gagne, et c'est avec un soupir de soulagement qu'on entend le cri du coq, et qu'on entrevoit à l'orient le premier rayon de l'aube qui dissipe ces visions infernales.
Le premier cliant nous conduit dans un modeste appartement, où lit à la lueur d'une lampe, un homme arrivé aux dernières limites de la vieillesse. Gomme Faust, il a demandé à la science le secret de la vie, et n'a trouvé que le doute et le néant. Il ferme son livre, et après un onuiia van if as des plus desespérés, il s'endort. Alors une vox mystérieuse fait entendre un chant mélancolique, qui est une des perles les plus pures de l'écrin poétique d'Espronceda. C'est la Mort, qui offre au vi.'illard ce qu'elle peut donner, réternel oubli dans le repos éternel. Mais une aulre divinité vient disputer le moribond à l'étreinte glacée de sa funèbre am .nie. C'est la Vie : elle fait avec le vieillard une alliance indissoluble, et lui donne non-seulement l'immortalité, mais encore une jeunesse éternelle.
38 ËSPRONCEDÂ-
Pourquoi cette immortalité du moment que l'auteur se borne à la peinture de la société contemporaine, et ne se propose point de suivre la marche de l'humanité à travers les siècles? L'intérêt dramatique y perd : la crainte et la* pitié que nous inspirent les périls du combattant, s'affaiblissent du moment que ses jours ne peuvent être en danger. Achille du moins était vulnérable au talon, et la feuille de chêne tombée sur l'épaule de Siegfried pendant qu'il se baignait dans le sang du dragon, laissait le passage au fer homicide.
Le deuxième chant, comme l'auteur a soin de nous l'apprendre lui-même dans une note, ne se rattache par aucun lien au reste du poème. C'est une élégie erotique qu'Espronceda a consacrée à la mémoire de cette Teresa, qu'il avait connue à Lisbonne. Tendre, passionné, amer tour à tour, il y déploie les qualités d'imagination et de style qui le distinguent. Tout cela n'empêche pas, qu'arrivé à la dernière ligne, on se demande d'où a pu venir à EsjDronceda la fantaisie étrange d'insérer dans le Monde-Diable cette composition fort belle en elle-même, mais qui ralentit et suspend la marche de l'action. Une autre question encore se présente à l'esprit. « Repose en paix! » dit le poète à celle qui fut sa maîtresse^ en lui dédiant ses vers : pourquoi donc déterrer cette triste mémoire, et ne l'élever d'abord jusqu'aux cieux que pour la laisser ensuite retomber dans la fange et lui faire subir les derniers affronts? Quelqu'aient pu être les torts de la pauvre Thérèse, ses fautes, ses vices mêmes, était-ce bien à son premier amant à les lui reprocher? Qui nous dira par quels degrés cette jeune fille si pure est arrivée au fond d'un gouffre d'abjection? et le premier de ces degrés, celui qui coûte le plus à
ESPRONCEDA. Sd
l'innocence, qui le lui avait fait descendre ? Problème redoutable, et qu'Espronceda eut peut-êlre craint de poser à sa propre conscience.
Je n'insisterai point ; les passions ont une logique et une morale à elles, qui diffèrent malheureusement de la logique rationnelle et de la morale absolue et il faut savoir pardonner quelque chose à un poète jeune, ardent et malheureux.
Après le puissant battement d'ailes avec lequel la muse d'Espronceda prend son essor au début du poème, on ne s'attend guère aux scènes de comédie bourgeoise par lesquelles s'ouvre le troisième chant.
Le héros rajeuni se réveille dans son appartement, situé à un troisième étage de la rue d'Alcala à Madrid. Ce vieillard érudit, ce philosophe qui avait épuisé jusqu'à la lie la coupe de la science, a tout oublié ; son passé, son nom et jusqu'à l'usage de la parole. C'est un homme enfant, le fils de la nature, tel que l'ont rêvé certains philosophes du 18'"*^ siècle, tel que Cook et Bougaiiiville l'ont trouvé aux îles de la Société, avant que les Européens y eussent importé la civilisation, Thypocrisie et les culottes. Faust lui, ne s'est vu rajeuni qu'à moitié, son corps il est vrai, a recouvré la force, la grâce et la fiaîcheur do la vingtième année, mais son Ame a gardé la science du monde et celle des livres, l'expérience et l'érudition ; c'est toujours celle d'un vieillard.
Débordant de jeunesse, de force et de santé le héros d'Espronceda se met à cabrioler dans sa chambre, qu'illumine un rayon de soleil. Au bruit qu'il fait, survient le proprié'aire de la maison, don Liborio, respectable bourgeois qui cumule la profession de bonnetier avec les fonctions de conseiller nmnicipal. Puis
40 ESPROiNCEDA.
arrivent successivement la femme de celui-ci, et les autres locataires de la maison. Toutes ces figures, qui ne reparaîtront plus dans la suite du récit, sont trèsvivantes et peintes de main de maître. Il faut lire dans Espronceda la scène tragi-comique qui suit, et qui grossit, défigurée, interprétée de mille manières par les passants qui s'arrêtent, des curieux qui s'informent, des badauds qui supposent, s'élève rapidement aux proportions d'un événement d'intérêt public. Le gouvernement s'alarme et prend contre une émeute imaginaire les mesures répressives les plus propres à faire naître des troubles réels. De là une confusion inexprimable, un tumulte sans nom : tout Madrid est sens dessus dessous.
En admirant la vérité, le mouvement et la vie qui régnent dans le récit de ces scènes de désordre, on se dit que l'auteur a dû trouver dans les agitations politiques de sa malheureuse patrie, plus d'une occasion de les étudier sur le vif. Le seul reproche qu'on pourrait faire au tableau, c'est d'être chargé et de tourner un peu trop à la parodie.
L'occasion était belle pour un républicain radical et quelque peu socialiste comme Espronceda, de se livrer à une charge à fond contre les nombreux ministères conservateurs, réactionnaires ou libéraux que l'Espagne a vus se succéder depuis l'établissement du régime constitutionnel ; aussi ne l'a-t-il pas laissée échapper. C'était son droit; mais il est regrettable qu'il se soit laissé emporter au delà des bornes de la bienséance et du bon goût. Charlatans hypocrites^ reptiles immondes, odieuses canailles, voilà quelquesunes des aménités qu'il rencontre sous sa plume. Ces violences de langage manquent leur effet sur un public
ESMlONCELiA, 41
littéraire, le seul que notre poète ait pu avoir en vue en écrivant son Monde- Diable. On n'exige pas précisément que la polémique politique et sociale ne soit qu'un pur assaut de courtoisie; mais le sarcasme grossier et l'injure brutale sont des fleurs de rhétorique qu'il faudrait laisser aux orateurs des clubs populaires et aux journalistes de bas étage.
Revenons au héros du poème, cause innocente de tout cet esclandre. A peine se voit-il dans la rue, qu'il est entouré par la populace, qui répond à ses témoignages de naïve sympathie par des huées et des coups de pierre. Enfin la garde arrive et le conduit en prison.
Là, son éducation marche à grands pas. En moins d'un an, il apprend à se vêtir, à parler, à chanter, à jjincer de la guitare, à jouer aux cartes et à manier le couteau. On voit que les règlements des prisons ne péchaient pas par un excès de sévérité en Espagne, du temps d'Espronceda.
N'ayant aucune notion du bien ni du mal, il se propose pour modèle les affreux gredins avec lesquels il est enfermé, et qui s'eflbrcent de l'initier en toutes choses. Plus fort, plus courageux, plus adroit que ses compagnons , Adam , car tel est le nom qu'on lui a donné, no tarde pas à les dépasser en tout, et finit par acquérir sur eux une certaine influence. Il en profite pour exercer en faveur du faible contre le fort, une justice distributive. Ici notre auteur nous paraît un peu en contradiction avec lui-mèuîe, car s'il n'admet pas d'idée innée, s'il refuse à son héros la notion du bien et du mal , il devrait lui refuser également celle du juste et de l'injuste, qui n'est certainement pas chez lui le produit des leçons qu'il reçoit de son entourage , surtout de celles du vieux Lucas , forçat
blanchi dans les présides, qui conçoit pour le jeune homme toute la sympathie dont est capable un pareil gredin, et s'efforce de le former à son image.
Ce Lucas reçoit tous les jours au guichet la visite de sa fille, la Salada, manola de bonne race, tendre et violente; extrême en tout, dans la haine comme dans l'amour , sachant donner un coup de couteau aussi bien qu'un baiser, superbe échantillon de cette race ardente, issue du mélange du sang goth et africain. Adam la voit, et en devient amoureux comme peut le devenir un hercule de vingt ans , vierge de corps et d'âme. Elle s'éprend à son tour du beau jeune homme et parvient à le faire mettre en liberté, en attendrissant l'un des juges par des moyens que l'on devine.
Rien ne peut se comparer à l'énergie brûlante, à la vigueur passionnée des accents que le poète a trouvés pour chanter les amours d'Adam et de la Salada. Il a peint en traits de feu cette ivresse du cœur et des sens, ce débordement de passion et de désir, ces appétits véhéments de l'âme et de la chair, qui précipitent l'une vers l'autre ces natures sauvages et incultes, mais généreuses et puissantes.
11 y a certes dans ces tableaux de quoi choquer le moraliste sévère, mais sans le révolter pourtant comme ferait le libertinage froidement raffiné ou la lourde bestialité de nos climats. Nous autres habitants du Nord , nous sommes condamnés à la chasteté comme au gros paletot. L'érotisme ne nous sied pas plus que la nudité. Ce n'est pas que je regarde la morale comme une affaire de climat et de milieu , mais la faute a des degrés infinis, et le débordement fiu-ieux d'une passion violente me parait plus excusable que le sensualisme réfléchi et prémédité.
S'il se trouvait quelque lecteur pudibond pour me faire un crime d'avoir, dans ma traduction du Monde- Diable^ reproduit avec fidélité quelques passages de cet épisode, empreints d'une ardeur trop voluptueuse, je lui répondrais que si l'art ne peut se passer de moralité , il n'a rien à voir avec la pruderie , que nul ne songe à châtrer Phidias, ni à voiler Titien, qu'enfin le burin du graveur ne peut se permettre d'altérer les contours qu'à tracés le pinceau du maître. C'est le cas de prier monsieur Tartufe de garder son mouchoir.
Le cinquième chant est présenté sous la forme dramatique. Il nous transporte dans une taverne du Lavapiés, le quartier de la populace, et nous fait assistera l'un de ces bals de bas étage, que l'on appelle à Madrid hailes de caudil.h cause de la lampe fameuse qui en fait l'unique éclairage. On chante, on danse, on boit, on échange des plaisanteries. Un prêtre défroqué joue de la guitare.
Dans un coin, Adam et la Salada sont assis à une table. Le jeime homme est préoccupé , rêveur ; en se promenant au Prado avec sa maîtresse, il a admiré le luxe et l'élégance des cavaliers qui galopaient dans ces belles allées , sur des chevaux fringants , il a été ébloui à la vue de ces dames charmantes et parées, si nonchalamment étendues dans leurs brillants carrosses. Il existe donc des hommes et des femmes tout à fait différents de ceux avec lesquels il a vécu jusqu'alors? En dehors, au-dessus de ce monde qu'il connaît, il y a un autre monde, plus beau, plus brillant, plus heureux ? Comment pénêtre-t-on dans ce monde? Comment vivent les êtres privilégiés qui l'habitent? Voilà les questions qu'il débat confusément dans son cerveau d'enfant intelligent. Il soumet
ses cloutes à la Salada, qui se trouve bien embarrassée pour lui répondre, mais qui s'en alarme, et y voit un sujet de crainte pour l'avenir.
Cependant un danger d'une autre nature la menace en ce moment même. Dans un coin de la salle se trouvent trois hommes, qui tout en buvant et en causant, paraissent épier les mouvements d'Adam et de la Salada. L'un d'eux est un ancien amant, que la manola a abandonné. Il se maîtrise pendant quelque temps, mais à la fm le dépit l'emporte sur la prudence, et s'approchant de l'infidèle, il veut lui balafrer le visage : elle pare le coup, tire le couteau passé dans sa jarretière, et le plante jusqu'au manche dans la poitrine du malheureux jaloux. Là-dessus, tout le monde se sauve, laissant au tavernier le soin d'expliquer l'affaire comme il le voudra ou le pourra à la police, c{ui ne tarde pas à arriver sur les lieux.
Au second tableau, nous sommes dans la chambre de la Salada. Adam est plus occupé que jamais de ce monde si brillant, à peine entrevu de loin, et dans lequel il voudrait pénétrer, comme dans un élément nouveau, où il lui semble qu'on doit vivre plus complètement, respirer et se mouvoir plus à l'aise. Ses idées vagues et flottantes se précisent et prennent une forme et un corps. La curiosité, la soif de jouissances nouvelles, l'ambition enfin s'éveillent en lui; le poussent vers l'inconnu et l'éloignent de la Salada. L'amour n'a qu'un temps, surtout quand il n'est qu'une passion sensuelle, et c'est presque toujours l'homme c|ui se lasse le premier, quand on ne lui laisse rien à désirei'.
Le cœur de la pauvre fille se brise en remarquant la froideur croissante d'Adam ; elle ne peut se faire à l'idée de ne plus être tout pour celui qui est tout pour
ESPKONCEDA. 48
elle. Elle se désole, pleure, éclate en plaintes, en reproches, en menaces. Le jeune homme, qui l'aime encore et dont la pensée seule lui est infidèle , et cela d'une manière inconsciente, n'a pas do peine à la rassurer. 11 parvient même à lui faire partager son enthousiasme pour cet avenir si riche en brillantes promesses et en illusions décevantes, vers lequel son esprit s'élance. Ils vont partir, ils vont quitter Madrid, et chercher ailleurs un monde nouveau, qui n'aura pas de peine, avouons-le en passant, à valoir mieux que celui dans lequel ils ont vécu jusqu'alors.
En ce moment survient un personnage que nous avons déjà rencontré dans la taverne du Lavapiés, et que Ton ne désigne que sous le nom du curé. Il est accompagné de six bandits do la plus belle eau, les amis de cœur et les compagnons d'aventures du bonhomme Lucas. Ils viennent proposer à notre héros de les accompagner dans une expédition, qui se présente sous les auspices les plus favorables. Il s'agit d'un vol à commettre dans riiôtel de la comtesse d'Alcira, jeune douairière riche à millions. La Salada fait ce qu'elle peut pour détourner Adam de les accompagner, elle essaie tour à tour, avec cet art inné dans la femme, les moyens de persuasion qu'elle a en son pouvoir : la menace, la supplication, la raison, la séduction enfin, la plus puissante, la plus irrésistible de ses armes. Adam liésite, mais le curé fait miroiter à ses yeux le luxe et la richesse du palais somptueux qu'ils vont dépouiller ; il parle de carrosses, de lambris dorés, d'ameublements magnifiques; il fait briller l'or, les bijoux, les pierreries devant l'imagination impressionnable du jeime homme.... Adam ira, moins pour voler, — sait-il ce que c'est que le vol? —
46 ÈSPRONCEDA,
que pour soulever un coin de ce voile qui le sëpatô des riches et des heureux.
Dans ce chant, j'allais presque dire, dans cet acte, on remarque une telle entente de la scène, un tel pathétique dans les situations et les sentiments, tant de vigueur, de précision et de naturel dans le langage, en un mot, une si parfaite intelligence des conditions du drame, que l'on peut affirmer sans crainte de se tromper, qu'Espronceda aurait remporté de brillants succès, s'il avait écrit pour le théâtre. Ainsi à chaque pas, le talent de ce jeune homme si richement doué par la nature, se montre sous un jour nouveau, et l'on se prend à regretter de plus en plus les circonstances malheureuses et plus encore les passions déréglées, qui l'ont fatalement écarté du droit chemin.
Le sixième chant s'ouvre par une description qui a le défaut de faire songer à ces vers si connus de Boileau :
« Ici s'offre un perron ; là règne un corridor ; Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or. Il compte des plafonds les ronds et les ovales ; « Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. » Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin, El je me sauve à peine au travers du jardin. »
Il y a un jardin aussi dans notre poème, mais au lieu de nous sauver par là, nous commettrons l'indiscrétion de pénétrer^ à la suite d'Espronceda, dans la chambre à coucher de la maîtresse du lieu, et un coup d'œil jeté sur la belle dormeuse nous récompensera de la patience avec laquelle nous avons écouté l'inventaire de son mobilier.... Nous n'en avons pas fini cependant avec le dit inventaire, car dans le salon
ESPRONCEItA. 47
voisin, nous trouvons Adam et ses compagnons, qui sont occupôs à le continuer pour leur compte, avec un soin que pourrait leur envier un commissaire-priscur. Notre liéros est redevenu plus que jamais le sauvage d'Otaïti que l'on sait. Il examine toutes choses avec une curiosité puérile, il touche à tout, finit par presser le ressort d'une horloge à musique, et fait jouer un carillon qu'il écoute avec ravissement. La comtesse, réveillée en sursaut entre tout effrayée dans le salon. Les bandits l'entourent et veulent la bâillonner. Mais Adam la trouve si belle dans son effroi, si séduisante dans le désordre de sa toilette, qu'il la prend sous sa protection, et met le couteau à la main. Une lutte s'engage. Au bout de quelques instants la plupart des adversaires du jeune homme sont mis hors de combat. Ils y auraient tous passé les uns après les autres, si le bruit n'avait enfin donné l'alarme.
La justice! s'écrie l'un des bandits. Ce mot produit sur Adam l'effet d'un puissant exorcisme. Toute une légion d'odieux souvenirs, brusquement évoqués, assaillent son esprit. La prison avec ses grilles et ses verrous, le riz à l'eau, la morue salée et le fouet des argousins. Il oublie tout : la belle comtesse, le palais somptueux, son rôle de chevalier errant, gagne le balcon et s'élance dans la rue avec l'agilité d'un chamois. Les autres l'imitent et chacun gagne le large, sans s'inquiéter de ce que deviennent ses compagnons.
Adam no connaît pas encore assez Madrid pour pouvoir retrouver son chemin, et il erre pendant quelque temps au hasard i)ar les rues obscures et solitaires do la capitale. Conmie il passe devant une maison,d'oii part un bruit do voix joyeuses et d'instruments de musique, son attention est attirée par une
i8 ESPRONCEDA.
fenêtre ouverte. 11 s'approche et aperçoit avec surprise un cercueil dans lequel gît une femme jeune encore, dont les flambeaux funèbres éclairent le beau visage flétri par le malheur et peut-être par le vice. Une vieille femme agenouillée murmure des prières, que parfois elle interrompt pour déposer un baiser sur le front de la morte. Dans la salle voisine, on entend le bourdonnement d'une guitare, des chants, des rires, un cliquetis de verres et de bouteilles et le piétinement des danseurs. Parfois la porte s'ouvre et donne accès à quelques jeunes gens, échauffés par le vin et le tumulte de l'orgie. Sans respect pour le triste appareil étalé sous leurs yeux , et qui contraste si étrangement avec la scène qu'ils viennent de quitter, ils raillent la pauvre vieille, et font de ce cadavre glacé l'objet de leurs indécentes plaisanteries et de leurs équivoques grossières.
Quel poète , quel peintre a jamais traduit par la plume ou le pinceau, un cauchemar plus terrible, une plus lugubre fantaisie? Poussé par une invincible curiosité, Adam frappe à la porte et demande à être introduit auprès de la vieille.
En présence de cette mère désolée et de cette jeune fille si belle dans le sommeil rigide de la mort, il rentre dans le rôle d'Amadis ou de don Quichotte, dont le cri fatal de la justice! l'avait fait naguère sortir si précipitamment. Il s'oû"re à la vieille pour aller lui conquérir l'élixir de vie, si ce précieux breuvage existe sur la terre, ou sinon, pour la conduire au pied du trône de Dieu, le maître tout-puissant de la vie et de la mort, qui ne pourra refuser aux larmes d'une mère de rappeler à l'existence sa fille tant adorée. A ce discours naïf, la vieille lève les yeux au ciel, ou plutôt
au plafond de la salle, et murmure quelques paroles entre ses dents. Est-ce une prière ou un blaspliême ? Espronceda n'en sait rien, et comme il est fatigué de raconter depuis si longtemps sans reprendre haleine et sans se livrer à ses digressions favorites, il prend congé de la vieille et termine là son sixième chant.
Une publication récente, le Grand Dictionnaire du XIX« siècle de M. Pierre Larousse, a donné une biographie d'Espronceda, et sous la rubrique Diable- Monde, un compte rendu du poème, dans lequel on lit ce qui suit :
« Dans sa fuite, seul et sépare des autres, il (Adam) va chercher un refuge dans une rue obscure; d'un côte, des chants d'orgie retentissent : ce sont des tilles qui passent une nuit joyeuse avec leurs amoureux dans une maison mal famée; de l'autre, le fugitif entend les lamentations d'une mère qui vient d'ensevelir sa fille et pleure près du cerceuil. Le poète se complaît pendant tout un chant dans ce contraste du rire et des larmes, de la douleur maternelle mise en face de la joie bruyanie et effrontée; puis, pris lui-môme du désenchantement de son héros, il déclare qu'il dédaigne de terminer son œuvre. La vieille femme invoque tour ù tour Dieu et le diable pour ressusciter sa fille, et le poème finit dans un ricanement de doute et d'ironie. »
Je cherche en vain dans le sixième chant, une phrase, un mot qui indique qu'Espronceda ait eu l'intention de terminer ainsi son poème, d'abandonner sans plus de façons l'entant chéri de ses rêves de gloire. Un fragment publié pour la première fois en 1870, autorise même à affirmer le contraire.
Tout l'article paraît avoir été écrit au courant de la plume après un examen fort superficiel. Je pourrais y relever bien des inexactitudes de détail, bien des
apprécialioas hasardées, mais, tel qu'il est, j'aime mieux savoir gré à son auteur de l'avoir écrit, et à M. Pierre Larousse, de l'avoir admis dans son Grand Dictionnaire. Ils ont commencé par là pour Espronceda l'œuvre de réparation et de justice que je viens compléter aujourd'liui.
Les Espagnols, comme les Italiens, ont en général écrit leurs poèmes épiques ou heroï - comiques en octaves ou strophes de huit vers de onze syllabes. Ce mètre a bien des avantages : moins monotone que les hexamètres allemands, plus musical que les vers blancs anglais, qui ne sont que de la prose plus ou moins cadencée et coupée en lignes à peu près égales, ces strophes, après avoir charmé l'oreille et suspendu l'esprit par le triple retour d'une rime alternative, se terminent par deux vers dont la rime plate laisse l'une et l'autre également satisfaits.
La sonorité grave particulière à la langue castillane contribue pour beaucoup à cette espèce d'agrément. Les voyelles pleines et éclatantes sont soutenues, si je puis m'exprimer ainsi, par un robuste squelette de consonnes articulées avec force et netteté. Des sons ronflants, sifflants ou gutturaux, dont l'oreille délicate pourrait regretter le retour trop fréquent, contribuent à donner aux mots une physionomie caractéristique et originale. Mais trop répétée, cette jouissance à la fois
ESPIIO.NCEDA. 51
nialériello et iiitelleciiielle finit par lasser; et il est aussi fatigant de lire les innombrables octaves de l'Araiicana ou du Bernardo, i[i\e la longue kyrielle d'alexandrins de la Henriade.
En outre, chaque octave formant en elle-même un tout plus ou moins indépendant de celles qui la précèdent ou la suivent, le poète est mis dans la nécessité d'y encadrer une idée également complète. par ellemême. Les idées se trouvent en général fort mal d'être étendues ainsi sur un lit de Procuste; il tant étirer les unes, en leur enlevant une partie de leur énergie ; il faut écourter les autres au grand dommage de la clarté. On peut, il est vrai, scinder des strophes par le sens, ou en accrocher plusieurs ensemble, mais alors l'effet nmsical est singulièrement diminué. Espronceda a parfaitement compris ces inconvénients, aussi ne s'est-il pas astreint à l'emploi exclusif de ce mètre, et a-t-il employé concurremment avec lui les vers libres, et les strophes de quatre vers, de huit ou de onze syllabes, à rimes mêlées ou alternai ives.
Une partie du cinquième chant est écrite en vers do romance. Dans ce mètre, propre à la versification espagnole, les vers pairs se terminent par des assonances simples, lorsque la dernière syllabe est accentuée, doubles, lorsque c'est la pénultième : amar, verdady mas, acâ ; caen, raie, ame , cârcel , etc. Il résulte un effet pénétrant et indéliiiissable du retour périodique de ces voyelles sonores , qui martèlent l'oreille avec une persistance, que l'on trouverait insupportable dans une rime, mais que la variété des consonnes qui les accompagnent, empêche de devenir fatigante.
Ce vers tire son nom des chants populaires dans
lesquels il est exclusivement employé, et dont rensenl-ble forme la véritable épopée nationale de l'Espagne, le Bomancero General.
Dans ces mètres variés, Espronceda a pris successivement tous les tons et parlé toutes les langues, depuis celle de la psychologie la plus raffinée et du lyrisme le plus imagé et le plus brillant, jusqu'au patois inculte, mais pittoresque et expressif, de la populace, jusqu'à l'argot ignoble des forçats.
Pour savoir jusqu'où peut s'élever le langage d'Espronceda, et jusqu'où il peut descendre, sans cesser un instant d'être naturel et vrai, lisez cette page admirable entre toutes, où il décore de tous les charmes de la poésie, de toutes les séductions de l'éloquence, l'exposition claire, précise et pour ainsi dire scientifique, des différents systèmes que la philosophie de tous les âges a conçus sur la nature de la divinité ; puis tournez quelques feuillets, et descendant de l'Empyrée dans le bagne, prêtez l'oreille aux discours C[ue tient l'oncle Lucas à son candide élève.
De la convenance parfaite des mots aux objets, des expressions aux idées, résulte une harmonie large et naturelle, qui coule à flots aussi pressés que la pensée elle-même, et fait participer les sens aux jouissances de l'esprit. Rien de plus éloigné de ces vulgaires onomatopées, produites par le rapprochement factice et laborieux de voyelles et de consonnes, amusement puéril où triomphent les poètes descriptifs de second et de troisième ordre, et que le chevalier de Piis a porté au dernier degré de la perfection ou du ridicule. Les effets obtenus par Espronceda sont tellement s pontanés, j'oserai presque dire tellement nécessaires, que malgré la différence du génie des deux langues,
ils ont souvent pu être conserves dans la traduction.
Les vers d'Espronceda coulent de source avec une abondance, une allure libre, une grâce prime-sautière qu'on chercherait en vain dans dos compositions limées, retouchées et péniblement rapetassées^ comme dit Régnier. Mais toute médaille a son revers, et la facilité avec laquelle Espronceda voyait les vers s'aligner sous sa plume, est cause qu'il n'a pas toujours su mettre de justes bornes à l'exubérance de sa verve. On remarque chez lui des longueurs, des redites, des constructions peu logiques, un emploi trop fréquent de certaines expressions, et surtout un grand abus du pléonasme et de l'épithète. Ces défauts deviennent plus sensibles encore dans la traduction, car le tissu fin et serré de la langue française se refuse à ces remplissages qu'admet la trame plus lâche de l'idiome castillan. J'aurais même porté quelquefois la main sur ce luxe équivoque, si je n'avais craint par là de changer la physionomie de l'œuvre d'Espronceda et de m'écarter de cette fidélité scrupuleuse, qui est le premier des devoirs du traducteur.
Espronceda possède un véritable talent descriptif, assez rare à ce degré chez ses compatriotes , et même chez les méridionaux en général.
Les poètes anglais, et surtout Byron, lui ont appris à peindre avec une puissance et un éclat incomparables ce qu'il a bien vu et bien compris : la mer, qu'il a eu l'occasion d'observer sous tous ses aspects dans ses fréquentes traversées, le ciel et les astres, vers lesquels les poètes lèvent volontiers les yeux par je ne sais quelle mystérieuse nostalgie de l'infini et de l'éternité, les grandes convulsions de la natiu'e, ces
54 ESPROXCEDA.
passions du monde physique qui répondaient si bien aux tempêtes de son cœur, la lumière enfin, qu'en vrai fils du midi , il aimait par dessus toutes choses , et à laquelle il doit quelques-unes de ses plus brillantes inspirations. Il excelle aussi à rendre en quelques coups de pinceau, avec une grâce, un fini inimitables, ces petits coins de la nature que l'habitant des villes a parfois sous les yeux. Je ne puis résister au désir ds reproduire ici une de ces miniatures.
« C'était une matinée d'avril, un gai rayon de soleil dorait la vitre, et le vont agitait doucement les fleurs qui dressaient avec fierté leurs corolles sur le rebord de la fenêtre et embaumaient l'air de leurs parfimis suaves.
Un papillon gai et folâtre, vrai lutin du printemps, dont il portait les couleurs et la riche parure, voltigeait en cercle entre la vitre et les fleurs, déployant au soleil le riche trésor de ses ailes de neige et de saphir poudrées d'or. La fleur parfimiée que berçait doucement le souflle du zéphyr amoureux.tandis que le papillon enchanté volait joyeusement autour d'elle dans des flots de lumière radieuse, semblait une image dorée de la vie et promettait un avenir plein d'illusions. Des fleurs, des parfums, des couleurs et de la lumière, voilà ce que rêve l'àme quand la vertu, l'espérance et l'amour la bercent de leurs chants. »
Voilà un papillon qui ne doit pas regretter que ses confrères ne sachent point peindre.
Mais la vie dos champs est toujours restée étrangère à Espronceda ; il ne comprend point la poésie douce et rêveuse des campagnes, des forêts , des vallons, des calmes hauteurs, des solitudes paisibles; il n'y a pas vécu et n'en pénètre point le sens inlimc. Ses paysages et ses saisons ont quelque chose de banal et de cosmopolite ; c'est toujours l'étç couronné d'épis,
l'automne avec ses pampres, les prairies émaillées de fleurs, le ruisseau qui murmure, les oiseaux qui gazouillent sous la ramée; les bois ombreux, les vertes collines qui ferment l'horizon, et le reste. 11 est rare qu'il nomme une fleur, une pLnte ou un arbre; il en connaît deux ou trois au plus, de ceux qui font partie des vieux décors et des accessoires vermoulus laissés par feu la poésie bucolique, mais je doute fort qu'il fût en état de distinguer un frêne d'un tilleul, ou un champ de blé d'un champ d'avoine.
Dans les portraits et les scènes de mœurs, il montre un talent d'observation, et même une tendance au réalisme; qui étonnerait si l'on ne se rappelait que le génie espagnol est essentiellement réaliste, dans les arts aussi bien que dans la littérature, quand il suit sa pente naturelle et ne s'égare pas sur les traces du classicisme gréco-latin, de la renaissance italienne ou du romantisme français mal compris.
La mort a barré la route à Espronceda, et a éteint à la fois les vibrations de sa lyre et les battements de son cœur, duns le temps même que les connaissances plus étendues, le talent plus mûr et p'us sage de l'âge viril, allaient enfin lui permettre de tenir les promesses de sa fougueuse adolescence. Rien dans les dernières pages de son poème inachevé ne trahit la lassitude : au contraire, le souffle du poète devient plus puissant et plus calme, son vol plus égal et plus soutenu, son talent plus sûr de lui. Le style même devient plus précis, plus serré, il se dépouille de tout clinquant, de tout luxe de faux aloi, et s'élève par degrés à une simplicité qui n'exclut ni la richesse, ni l'éclat. Faut-il en conclure que si Espronceda avait vécu, il lui aurait été donné d'accomplir sa tâche? Non, car le génie humain n'y pourrait suffire.
Étudier sur un homme abstrait l'effet de tous les milieux sociaux, dans lesquels il se trouvera successivement placé, suivre le développement d'une âme neuve, mais doule de facultés de premier ordre^ dans son voyage à travers la vie, assister à la formation et aux progrès de ses idées, de ses passions et de ses sentiments, peindre le monde intérieur et le monde extérieur, l'individu et la société, l'âme huiiiaine et l'univers, voilà le but que se proposait Espronceda. Il est probable que la lassitude se fût emparée de lui avant qu'il l'eût atteint. Mais s'il avait assez vécu pour achever, ce qui était dans la mesure de ses forces, la peinture de son temps et de son pays, la littérature espagnole contemporaine posséderait un chef-d'œuvre digne d'être placé au niveau de ces grandes épopées dans lesquelles se reflète tout un siècle, toute une civilisation, un drame humain et moderne pour faire pendant à la Divine Comédie du moyen âge.
Ne contestons point au poète l'honneur de son entreprise, ne le privons point surtout du bénéfice de sa fin prématurée, qui laisse entrevoir au delà de la carrière parcourue, un immense horizon noyé dans les brumes de l'avenir et les ombres de la mort.
Paul Agost.
Octobre 4876.