CHANT III
« Hélas! Postumus, que la fuite des années est rapide! > s'écria le poète latin, qui sentait que le temps impitoyable lui enlevait ses forces et son courage, et que la vieillesse allait venir. Et en vérité il est triste de voir que les heures s'enfuient pour toujours et avec elles les douces espérances qu'elles détruisent sans jamais écouter nos plaintes. Fatalité ! impitoyable fatalité! La jeunesse passe, la vieillesse arrive et rien n'arrête notre pas qui nous mène en droite ligne à la froide tombe! Voilà ce que je me disais ce matin en me rasant, et je m'affligeais de voir que les boucles noires de ma chevelure se desséchaient comme des cendres chaudes et commençaient à blanchir cà et là. Et mon cœur affligé disait un triste adieu à ma jeunesse, tandis que je repassais dans ma mémoire l'histoire du temps si joyeusement perdu, et j'accordais à mes cheveux blanchissants le tribut d'un douloureux soupir, en pensant que plus jamais de belles mains ne joueraient avec leurs boucles.
Maudite trentième année^ âge funeste d'amères déceptions!
Hommes graves, pardonnez-moi ma folie, vous qui voyez sans amertume et comme une chose toute simple, les années passer les unes après les autres et qui
ne vous révoltez jamaiâ contre le deslin. C'est insensé, j'en conviens; mais je ne saurais me résigner à me trouver vieilli en me regardant dans mon miroir, et je voudrais bien découvrir la raison qui nous oblige à voyager ainsi sans trêve ni repos dans ce monde plein de mystère.
Quoiqu'il en soit j'aurai toujours un faible pour les femmes : ce sont elles qui donnent du charme et de la variété à ce sentier de la vie bordé de tant d'épines; or les cheveux blancs et les yeux baignés de larmes n'ont jamais eu le don de leur plaire. Lycées de la Grèce, monuments fameux dont à peine iJ reste aujourd'hui quelques traces, s'écriait Lope de Vega en déplorant la maturité de sa soutane, si vous avez succombé sous les coups du temps pour donner un exemple de la folie des hommes, il n'est pas étonnant qu'en atteignant la trentaine on se trouve avoir des cheveux blancs !
Adieu, jeunesse, amours, plaisirs! adieu, belles aux doux yeux, femmes enchanteresses dont les lèvres de carmin convient à l'amour l'âme passionnée ! Heureux celui qui peut soupirer et s'enivrant de votre haleine, entendre de doux mensonges tomber de voire bouche charmante ! Ah ! pour toujours adieu ! ma poitrine sanglote en disant ce mot fatal : vaine illusion, mon faible cœur vous adore toujours, mais ma tète se couvre de cheveux blancs.
Le soleil resplendissait à l'orient et dorait de ses rayons les plaines de saphir; l'aurore déroulait ses draperies d'argent et faisait ruisseler ses trésors sur les prairies d'éméraude, qu'elle émaillait de fleurs; la
dis LE MONDE-DIABLE.
nature débordait d'amour, l'air s'emplissait de suaves parfums, le soleil, qui montait à l'horizon, couronnait d'une vague auréole le tableau harmonieux que formaient les petites vagues lascives de la mer sereine et les cimes ondulantes des arbres de la forêt ombreuse.
Dans l'année où j'écris, qui est la quarantième de ce siècle qu'on appelle positif, notre vieillard s'éveilla un beau matin, non plus avec un front ridé et des cheveux blancs, mais jeune, fort et plein d'ardeur. Son triste cœur, qu'animait à peine un faible battement, palpitait avec force et le sang bouillonnait dans ses veines gonflées qui pouvaient à peine le contenir. Il sentait une vigueur nouvelle dans ses muscles que la chaleur vitale avait abandonnés. Dans l'exaltation de son imagination, sa pensée prenant un essor effréné, lui faisait voir dans l'avenir un essaim d'images sans nombre colorées d'or et d'azur.
Le cœur débordant d'espoir, l'âme exempte d'inquiétude et enivré du plaisir futur, l'esprit sûr de lui-même et s'élançant à la poursuite de ses glorieuses illusions, la mémoire débarrassée de souvenirs^ l'heureux adolescent, rajeuni de corps et d'âme, était tout entier à l'espérance.
Aucun nuage n'obscurcissait le ciel où volait sa pensée audacieuse; ses sentiments, ses désirs, tout était nouveau et pur : derrière lui, le courant de l'oubli emportait ses anciens souvenirs, pour laisser couler à grands flots la source limpide de la vie.
Il en était au premier battement du cœur, à la première éclosion de la pensée, à la première illusion de
l'âme : son regard ne se tournait pas vers le passé, qui avait fui et que cachait le voile de la mort, car pour lui le passé était descendu dans la tombe et le souvenir de son nom même était enseveli dans l'éternité : c'était un autre homme qui se réveillait.
Le nom est un tourment, qui en doute? Le passé tout entier est enchaîné pour jamais au nom qui reste présent à notre pensée, et un nom seul suflît pour retracer à notre souvenir toute une douloureuse histoire. Le nom, c'est le fd qu'on saisit dans l'échcveau ; c'est le nom qui garde le dépôt des illusions, des plaisirs et des peines de cent générations qui sont arrivées au terme de leur carrière et dont il ne nous reste plus que le nom. C'est le clou où sont accrochés les lambeaux déchirés et déteints de notre existence, semblables aux débris d'un étendard qui parle de la gloire passée : car le nom c'est l'homme et c'est notre nom qui décide de notre sort ; il s'incarne en nous, s'unit à noire existence par des liens indissolubles, s'assimile à notre essence immortelle pour ne faire qu'un avec notre être et arracher notre mémoire à l'oubli. C'est ainsi que l'histoire passée et l'existence d'autrui viennent s'ajouter à notre passé et à notre existence pour nous faire vivre par le souvenir des temps écoulés, de la vie de ceux qui [ne sont plus en même temps que de la nôtre.
Il me semble que je fais ici de la métaphysique pure et que je divague tout simplement, car je l'assure, lecteur, que je ne comprends plus un mot de ce que je dis. Pour revenir à mon histoire, noire vieil ami se réveilla si différent de lui-même, si bien en
point, si fort et si dispos qu'il aurai fait envie à un moine d'autrefois. Je ne parle pas de ceux d'aujourd'hui qui, maigres, décharnés et le ventre creux, regrettent la paix et l'abondance de leurs couvents. -
Sa joue brune reluit de santé, entre le carmin de ses lèvres on voit briller l'émail de ses dents, ses cheveux noirs comme l'ébène poli flottent en boucles ondoyantes sur ses épaules, et de ses yeux noirs jaillissent des regards étincelants. La puissance de sa pensée illumine son front radieux, et un rayon de la lumière divine donne à son visage le mouvement et la vie. Ses épaules sont larges, sa poitrine dilatée, des muscles de fer recouvrent sa charpente vigoureuse : en lui la force s'unit à la beauté pour former un ensemble merveilleuï, ouvrage de la sagesse divine^ à affronter impunément le tourbillon des siècles sans être entamé par leur choc.
Et le cœur, l'âme, l'imagination!... Oh! l'aurore la plus pure et la plus sereine du doux avril que couronnent les fleurs, ne serait que nuit noire auprès de leur rayonnement.
Mais nous, hélas ! qui sommes nés pour pleurer , qui suivons la raison pas à pas et recevons les impressions les unes après les autres ; nous qui n'arrivons à la jeunesse qu'après avoir traversé l'enfance , il nous est impossible de comprendre le bonheur et la pureté d'une âme vierge. Qui de nous ne cache quoique douleur au fond de sa poitrine ? Et qui n'a senti couler sur son visage des larmes de douleur ou de colère ?
Le plus jouno et le plus heureux n'a-t-il point quelqu'idée importune qui trouble le calme de son âme et en voile la clarté?
Ainsi notre premier père Adam Mais, laissons
là de froides comparaisons, qui ne feraient que nous tourmenter l'âme par le souvenir de meilleurs jours et surtout de celte matinée fatale et à jamais déplorable où Eve montra tant de faiblesse ou tant de vigueur, et et tendit la main vers la pomme
Arrête-toi ici ma plume. Pourquoi revenir au paradis puisque le destin n'a pas voulu que je fusse Adam , mais bien Espronceda, et que je ne suis ni le premier homme ni le second, mais Dieu sait le quantième, car j'ignore absolument mon numéro. Je m'amuse sur cette terre si joyeuse et si variée, comme le serin dans sa cage,à chanter le Monde-Diable, poème éloquent et pompeux, au lieu de m'entretenir là-bas avec le serpent. Ce reptile superficiel, sans esprit ni instruction, n'est après tout qu'un être de mauvaise foi doué d'une langue emmiellée, et qui aurait bien pu me séduire comme Eve, pour me pervertir et me déshonorer à jamais. Enfin il n'y avait en ce temps-là ni chaires ni collèges.
Laissons également ces digressions qui deviennent de plus en plus longues et ennuyeuses : à mon avis elles font tache dans les meilleurs ouvrages, qu'elles rendent fiistidieux en embarrassant à tout propos le lecteur patient : pourtant c'est le défaut des auteurs consciencieux qui négligent l'effet pour amender la conscience du lecteur par leurs avis et leurs dissertations.
m LE MONDE-DIADLE.
Donc notre héros devenu un jeune homme plein de force et d'ardeur, se leva de son lit , ivre , transporté, hors do lai, le visage rayonnant de la joie dont son âme débordait.
C'était une matinée d'avril, un gai rayon de soleil dorait la vitre et le vent agitait doucement les fleurs qui dressaient avec fierté leurs corolles sur le rebord de la fenêtre et embaumaient l'air de leurs parfums suaves.
Un papillon gai et folâtre, A'rai lutin du printemps, dont il portait les couleurs et la richu parure, voltigeait en cercle entre la vitre et les fleurs, déployant au soleil le riche trésor de ses ailes de neige et de saphir, poudrées d'or. La fleur parfumée que berçait doucement le soufîle du zéphir amoureux, tandis que le papillon enchanté volait joyeusement autour d'elle dans des flots de lumière radieuse, semblait une image dorée de la vie et promettait un avenir plein d'illusions. Des fleurs, des parfums , des couleurs et de la lumière, voilà ce que rêve l'âme quand la vertu, l'espérance et l'amour la bercent de leurs chants.
Le vent apportait une rumeur joyeuse qui s'élevait confusément de la rue. C'était le bruit des passants qui allaient à leurs affaires, se répandaient dans la ville et mêlaient leur bourdonnement aux mille bruits des ateliers. Le vacarme, montant comme une joyeuse harmonie jusqu'à la cbambre du jeune homme, égayait encore et charmait sa pensée.
O monde dissimulé et trompeur, qui eûl pu croire
CHANT TROISIKME. 1"23
que tant do bonheur se cachait au troisième étage d'une maison do la rue d'Alcda? Mais tout se change on jardins enchantés quand c'est une imagination heureuse et pleine de magiques illusions qui conduit le pinceau, et il n'est si riant paysage qu'une âme abreuvée d'amertume ne transforme en un désert aride, où régnent la désolation et la mort.
Le monde est hon^ il est bon, il eut très-bon! a dit un poète de mes amis, mais il faut le voir en gros et pronîener ses regards sur le ciel, les champs, la mer, le fleuve, les hommes, sans s'inquiéter des détails, ni s'arrêter à examiner les choses à loisir, car les plus belles fleurs ont des épines et l'on trouvera une tache à la topaze la plus pure et la plus transparente, à la perle la plus fine, si l'on y regarde de trop près.
Ainsi, il ne faudra donc rien examiner et laisser aller le monde comme il lui plaira ? Mais tout accepter,- et faire bon marché de tout, ne serait-ce pas jouer un sot personnage? Placer la vertu dans un juste milieu, c'est se condamner à l'ennui à perpétuité. D'un autre côté, se mettre à tout explorer et prend';e notre essor vers les cieux, quand nous avons tant de peine, pauvres nains que nous sommes, à nous élever ù quelques pouces du sol ; entreprendre la lutte, quand nous ne savons que pousser des cris et agiter nos bras impuissants, n'est-ce pas un ridicule excès de i)résomption? Poursuivons donc notre route et bornons nous à faire le plus de bruit possible en traînant par le monde notre squelette revêtu de nuiscles, de nerfs
ot d'épiderme, et notre âme, dont je ne sais au juste le domicile : allons toujours, sans savoir où.
Cependant notre héros se promenait dans sa chambre, gesticulant, gambadant et cabriolant in natura- Ubus comme un vrai sauvage, et sans respect pour la pudeur. C'est ainsi que le père commun dos hommes se promenait dans les plaines et sur les collines fleuries de l'Eden, sans page ni arquebuse, et aussi sans sa femme, au moins le premier jour : c'est ainsi que dans les villages de la Castille et de la Manche vagabondent encore aujourd'hui les enfants laids, mal lavés et de couleur fuligineuse. Il faisait un tel tapage, qu'à la fin son propriétaire arriva à moitié endormi. Ce propriétaire frisait la cinquantaine; c'était un homme grave, sensé, et que les siens regardaient même comme spirituel. Il était bonnetier, électeur, partisan en politique du progrès raisonnable, et membre de notre héroïque ayuntamiento. Il devait cette charge à sa réputation de probité, et à la haine qu'il portait dans ses convictions réformistes, aussi bien au parti conservateur qu'aux trois ou quatre fauteurs que compte parmi nous l'anarchie. Ces derniers cependant l'inquiétaient davantage : pour leur échapper, il se serait donné au diable^ et il avait persuadé à sa femme que ce sont des gens qui n'ont rien à perdre.
Dans ses moments perdus, il lit les Ruines de Palmyre derrière son comptoir. Il aspire à se former une saine morale , et à se rendre utile à la patrie dans sa profession. Son jugement droit lui a fait choisir pour
religion la religion naturelle. Il prend en pitié son aïeul, qui après tout ne fut qu'un esclave, et dans son mépris pour les préoccupations et les vues mesquines des hommes d'autrefois, il rend grâce à Dieu qui a fait luire enfin pour le monde des jours meilleurs. Tout en faisant ainsi de la philosophie, il tient ses comptes, et veille aux intérêts et à la propreté de la ville. De temps en temps quelque escapade vient troubler la paix de son ménage, car sa femme s'est mis dans la tête de devenir jalouse jusqu'à la fureur : elle donne à cette jalousie des proportions tout à fait déraisonnables; mais pourtant on dit dans le quartier que malgré son âge il est chaud comme braise, ami de la joie et quelque peu paillard.
Attiré par le bruit le prudent conseiller municipal entre dans l'appartement, le sourcil froncé, grommelant et pestant contre les incartades do son locataire. A son avis, il sied mal à un homme de cet âge, qui a déjà un pied dans la tombe, de s'amuser comme un enfant à pousser des cris et à faire des culbutes.... mais ce que don Liborio, (car tel est le nom de notre régidor), ne peut parvenir à comprendre, c'est qu'un homme qui lui doit au moins quatre mois de loyer, se permette de faire un pareil esclandre.
r> Est-il possible, don Pablo, » dit-il en entrant sans remarquer que son hôte n'étiit plus le même, « est-il possible que le diable s'empare de vous dès le matin ? Vive Dieu, je vous trouve fort plaisant!.... Il sied bien à un vieillard qui compte plus d'années qu'un bois de palmiers, de se conduire comme un échappé de l'hôpital des fous, et de faire plus de bruit à lui seul que
toulo une légion de moutards,... Eccrvelé que vous êtes! que ne vous montrez vous aussi leste à me payer vos quatre mois et dix-huit jours de loyer? »
Ayant ainsi parlé, le mécontentement peint sur le visage, il tourna dédaigneusement la tète, et avança la lèvre, ce qui lui donna l'aspect sévère d'un homme justement irrité.
Mais l'hôte improvisé, lançant une interjection, qu'il accompagne d'un saut de carpe digne d'Auriol le fameux acrobate, barre le passage au grave régidor et se pend à son cou avec une amoureuse frénésie. Telle est la sympathie qui unit les membres de la famihe humaine, qu'il brûle du désir de faire connaissance avec l'être inconnu dont l'aspect étrange vient de frapper ses yeux. Il le saisit jDar les deux joues et lui lève la tête pour bien le regarder en face, et fixant sur lui son regard brillant se met brusquement à lui rire au nez avec tant de bruit, que le petit régidor n'est plus maître de sa colère.
« Comment, à moi, sacrebleu! r s'écrie dans sa fureur le pauvre conseiller^ en considérant ce grand escogriffe qui le comtomplc avec une joie sauvage ; cet Hercule sans pudeur, ce Samson peu vêtu, qui l'accable de brutales caresses, le regarde longuement avec une curiosité étrange, et que ses gestes et le son de sa voix paraissent jeter dans une espèce de gaieté farouche, qui tient du délire. Frémissant de colère et d'impuissance, don Liborio s'efforce en vain de répri-
CHANT TUOISlKMt. 127
mer los extravagances de ce Ijarbaro folâtre et audacieux. Il ne sait quelle contenance garder et se deriandc par où est entré cet énergumènc, qui l'a amené, ou pir quel prodige,son pacifique locataire a subi une transformation pareille.
Cependant le joyeux intrus le làte en riant, lui rend tout mouvement impossible, et dans sa brutale tendresse, le traite comme l'enfant fait de sa poupée. C'est en vain que le propriétaire se plaint, menace, supplie et fait succéder les imprécations aux raisonnements, rien ne le louche, il pousse des hurlements inarticulés, promène ses mains sur le visage de sa victime et le pince çà et là.
Quel homme sérieux se vit jamais dans une situation aussi critique? Sa dignité est compromise, et l'autorité dont la société l'a revêtu est mck:onnue et foulée aux pieds!
Le jeune homme le soulève dans ses bras pour l'examiner, et le voyant petit et mal fait, il le regarde avec un sourire où l'ironie se mêle ù la tendresse. Il se figure, cir rien n'égale la présomption humaine, qu'un pouvoir providentiel le lui envoie pour le distraire et lui tenir compagnie.
A la fin ses exclamations furent telles, et tels les cris du propriétaire, que tous les voisins accoururent à ce vacarme épouvantable. La femme du régidor arriva la première, comme c'était son devoir. Elle n'avait que trois nuuds au chignon, deux roses, l'autre écarlalc. Dans son empressement à venir voir qui faisait ce tapage, elle était montée sans avoir |)ris le
temps d'agrafer sa robe, qui découvrait par megarde son dos noirâtre. Pourtant elle avait mis négligemment le chignon et les trois nœuds, parce qu'il faut toujours paraître à son avantage, et qu'une femme fait honneur à son mari par une toilette décente et un extérieur convenable. En même temps qu'elle, arriva un jeune peintre, autre Appelles pour le talent, mais que sa mauvaise étoile avait fait venir à Madrid, pour y laisser tout son argent aux mains d'un escroc. Aussi n'y peignit-il point, n'ayant pas de quoi s'acheter une toile et des pinceaux. Il habite la mansarde, loin des bruits et des pompes de ce monde, et près du ciel, d'où vient l'inspiration. Mais pour la raison que l'on sait l'inspiration lui devient inutile, et son profond génie se trouve stérilisé. 0 monde prosaïque et vil si le peintre demande quelque chose à Dieu, ce n'est pas de l'inspiration, mais des écus.
Le locataire du premier, qui était un médecin flegmatique et matérialiste, monta avec le plus grand caluie. Entre autres, vint encore un jeune journaliste romantique qui, le désenchantement dans l'âme et des bottes vernies aux pieds, s'occupait à écrire des feuilletons. Tantôt il célébrait les héros trépassés, tantôt il rédigeait des notices sur le Mogol , le tout à un réal la ligne. Il s'en allait par le monde en quête de sensations nouvelles, pleurant ses illusions perdues et maudissant les femmes.
Cependant notre héros a enlevé au propriétaire son bonnet grec, et tout épanoui de joie et d'orgueil, s'en est couronné le front d'un air crâne. Il se promène dans la chambre avec son bonnet pour tout vêtement,se
pavanant ot prenant des poses, car il y a toujours un brin de coquetterie dans l'être le plus inculte. En nièinc temps il toise effrontément son propriétaire des pieds à la tête, sans faire attention à ses cris furieux, qu'il suppose sans doute lui 01 re habituels, et sans s'inquiéter du vacarme infernal de ceux qui montent l'escalier.
La porte entre-bâillée s'ouvrit tout à coup, les voisins entrèrent pêle-mêle, et se trouvèrent en présence du propriétaire, qui ne pouvait plus parler et de notre Hercule, qui continuait à faire dos extravagances. La femme à demi-morte d'épouvante et de douleur, se met à crier à l'assassin, car l'amour s'exagère toute chose, et la passion ne permet pas déjuger sainement.
A la vue du secours qui lui arrivait, le propriétaire voulut faire le brave, et reprenant sa dignitf' et son bonnet, il parut dans une attitude adaptée à la circonslance, et promena sur le groupe des voisins un œil indifférent. Le )ii]Hl aclmirari, qu'il a rencontré un jour dans un traité de philosophie, est devenu sa maxime favorite.
Il étendit le bras leur montrant l'énergumène, et les yeux de sa chaste épouse, tromblante encore d'effroi, prirent la même direction. Tcrribile visu! Spectacle abominable! La pudique matrone vit en
rougissant Que vit-elle, pour que l'ivoire de ses
joues prit la couleur des roses, et qu'elle se cachât les yeux ?
Muscs, dites ce qu'elle vit!... La bible raconte que
430 LE MOiNDE-DlABLE.
Dieu créa l'homme à son image, et présenta Adam nu à sa compagne, sans cju'elle rougît ou s'effarouchât. Depuis on a dit que l'homme est le plus beau de tous les êtres ; mais, à mon sens, cela ne deviendra incontestable que lorsque les animaux auront désigné des experts.
L'image de l'homme ou de la femme reproduite par le pinceau se vend très-cher, pourvu que le tableau soit bon, et nous estimons la statue de l'athlète qui se livre nu à ses exercices. Mais quand il s'agit déformes réelles, il faut les couvrir par décence d'un frac , de gants, d'une paire de bottes et d'un chapeau de castor.
Ce n'est pas que je me plaigne de porter des vêtements, surtout maintenant que nous sommes en liiver, ni que je refuse d'admettre que la vue d'un homme nu , puisse offenser la pudeur : surtout si ce n'est pas un mari, un beau-frère^ un gendre ou un beaupère. Dans ce cas, la femme n'a rien à se reprocher: les liens de la parenté lui servent d'excuses.
La femme de notre conseiller municipal.... Mais comment avouer son âge et le nombre des années qu'elle a passées dans la boutique, sans descendre au rôle de flatteur, ni manquer aux devoirs que m'impose la galanterie? Voyant ses scrupules de nonne^ la renommée fit la terrible révélation par cette exclamation irréfléchie d'un des voisins :
w Tant de pudeur à cinquante ans! > O vertu infatigable de la matrone! Après tant de combats et de désillusions, dans ce monde pervers qui protège le vice avec ses artifices et ses crimes, le temps qui sape
les plus durs rochers, ne put jamais rien contre sa vertu. Oh! heureux don Liborio! oh! femme incomparable !
Devra-t-ello fuir sans même regarder ce malfaiteur ou cet aliéné? Faudra-t-il qu'elle laisse son Liborio au pouvoir de cette bête féroce dans une position qui menace de devenir si critique ? A Dieu ne plaise : si Liborio doit mourir clic mourra avec lui. — Pour moi qui veux terminer ce chant par des octaves je vais célébrer d'une voix timide ce grand dévouement. '
La pauvre femme rougit en se voyant forcée de regarder de la tête aux pieds un homme nu, qui n'était pas son mari. Quoiqu'elle fut modeste et vertueuse, une pensée lui vint à la suite de cet examen, car la femme la moins éveillée, a toujours quelque chose d'artiste au fond du cœur.
En contemplant les chairs blanches, les formes robustes et majestueuses de ce fou, elle se rappela en soupirant les flûtes informes du pauvre régidor. Les comparaisons sont toujours odieuses et si je ne me trompe, je crois avoir lu dans les archives de Simancas, que jamais le mari ne gagne aux parallèles.
Que les beaux-arts sont dangereux et qu'il est plus dangereux encore de les aimer! Combien de belles femmes se sont perdues pour avoir étudié leur mari en détail. Les molécules conçues par Descartes et les atomes lumineux qu'émettent les étoiles, ne peuvent donner qu'une fliible idée de la division infinie à laquelle une femme soumet son malheureux époux pour l'analyser.
Tandis que pour son mari elle se sert do la méthode analytique, elle applique la synthèse à tout autre mâle. C'est ainsi qu'elle arrive à trouver chétif lemari le plus robuste, et qu'elle voit un athlète dans le plus débile galant. L'un a le cœur rachilique, chez l'autre il déborde de poésie ; le premier ne trouve que des accents rudes et soporifiques, la voix du second est pleine d'amoureuses douceurs.
Pour moi je trouve ce jugement équitable, et ne m'inquitte pas si les maris peuvent y tro iver à redire: ils ont fait un pacte avec le monde, et leurs droits sont constatés. S'ils ont pris femme^ leur devoir est ipso facto de se soumettre à leur sort : le mari qui s'en prend à sa femme, fait comme moi quand je m'en prends aux murs de mon appartement.
La pensée qui traversa l'esprit de la digne épouse du conseiller ne fut, à la juger sans passion, qu'un péché véniel. N'était-il pas naturel que l'honnête matrone regretta de trouver son époux moins étoffé, et d'un aspect moins noble et moins vigoureux que son hôte?
Elle regretta encore autre chose, mais je veux ignorer quoi, puisqu'elle ne se l'avouât pas à elle-même, et qu'après tout cet homme n'était, dit-on, qu'un insensé. Il avait fait sur elle une telle impression, que depuis lors elle n'eût plus que du dédain pour un courtaud de sa boutique, qui pourtant n'était pas mal en chair.
Molheur à la femme qui a reçu la beauté en peirtaye !
CHANT TROISIÈME. i33
Mais la vérité, s'il faut la dire dans une matière si épineuse, c'est... je demande pardon de la liberté que va prendre ma plume d'ordinaire si respectueuse, et il est bien convenu^ ami lecteur, que la chose restera entre nous... Dois-je révéler ce qui est un secret, moi qui me suis toujours piqué de discrétion ?
Quel est cet homme? Qui l'a amené? Où est le vieillard qui habitait cet appartement ? D'où et comment celui-ci est-il venu dans ce costume ? La veille au soir, don Liborio avait vu le vieillard se retirer dans son appartement, il avait dressé son compte, et maintenant voilà qu'au moment où il vient voir qui fait ce bruit, il trouve une espèce d'énergumène nu comme un ver.
Cependant tous examinèrent l'homme, qu'ils prirent pour un fou, et ils s'avouèrent qu'ils n'avaient jamais vu tant de beauté ni de désinvolture. Ils l'auraient regardé avec complaisance si l'effroi que leur inspira sa présence inattendue, n'avait gâté, même chez la bonne dame, le plaisir qu'ils trouvaient à le voir.
Lui étonné et ravi à la fois, les regarde d'un œil paisible, le sourire de la bienveillance sur les lèvres, et leur montre le propriétaire, qui se tenait un peu en avant des autres. Il veut de nouveau lui donner l'accolade : déjà il le caresse du regard et tend vers lui les bras. Don Liborio effrayé recule en poussant des cris.
Sans rien comprendre à cette répugnance ni au caractère peu sympathique de ces exclamations, le
m LE MOISDE-DIABLE.
jeune homme s'impatiente, et dans sa gaieté prévenante, il se rapproche d'un bond du groupe que forment les voisins. Tous commencèrent d'un même mouvement une retraite précipitée, et le plus vaillant d'entre eux, l'audacieux régidor descendit au moins c'nq degrés d'une seule enjambée.
Se retirer n'est pas fuir, et il n'aurait pas été sage d'engager une lutte aussi inégale^ avec un foa d'apparence athlétique capable de faire quelque sottise, ils descendent précipitamment en criant : * Il faut le lier! » La mesure eût été excellente, s'il se fût trouvé quelqu'un pour l'exécuter. En attendant il s'élance avec la légèreté d'un daim et se prépare à franchir un palier d'un seul bond.
Oh! confusion! En le voyant tout à coup se précipiter du haut en bas de l'escalier, ils descendent tous en désordre, hors d'haleine, et poussent des cris de terreur. La troupe épouvantée dégringole pêle-mêle; le régidor veut sauter, s'embarrasse dans les pieds du médecin, veut se retenir à son épouse et tombe avec elle.
Le médecin roule à leur suite accroché à la cheville du maître de la maison. Le peintre, dont on vient d'écraser les cors aux pieds, se donne à tous les diables. Au milieu de cette bagarre infernale, le poète a perdu une illusion, car la dame vient de lui montrer je ne sais quoi, et de plus il s'est donné une entorse.
Un attroupement se forme, la rumeur va croissant, le i)orche se remplit de monde et le tumulte redouble. Chacun émet son opinion qu'il donne pour certaine.
On questionne, on répond au liasard : l'un dit que c'est un voleur, l'autre prétend qu'on insulte le peuple do Madrid en arrêtant un do ses régidors, et que celui-ci opposo une énergique résislance aux sbires qui veulent s'emparer de sa personne.
La multitude augmente et forme la queue, et déjà une effrayante nouvelle s'en va terrifier le ministère : le monstre qui donne tant de soucis et de tracas au ministre le plus audacieux, le croqucmitaine du gouvernement, l'anarchie, vient de risquer un pied et de déployer sa bannière.
On donne Tordre d'apprêter les canons, de faire des patrouilles, do doubler les postes ; les réunions publiques sont interdites, on fait des perquisitions et des arrestations; certaines phrases sont prohibées; on observe les allures et les costumes des anarchistes déguisés, on forme des listes de leurs noms.
L'ordre est donné de publier la loi martiale au son du tambour, et de faire main basse sur tous les citoyens qui ne sont pas à l'abri du soupçon. L'autorité est chargée de veiller sur le siège du congrès souverain, et d'étendre, sous poine de destitution, une protection spéciale sur l'hôtel des postes.
On envoie dos circulaires dans les provinces et on insère dans la gazette des milliers do discours lamentables contre l'acharnement opiniâtre des clubs; on montre les autels renversés, la société qui s'écroule, le trône chancelant et les trois ou quatre malfaiteurs que l'on sait, s'empnrant du pouvoir et anéantissant la propriété.
Horrible tableau, tableau épouvantable, que l'on peint chaque fois que résonne le rugissement du monstre appelé anarchie, j'encadre ici ton éloge pour l'éternité. Tu es devenu notre pain quotidien, l'alphabet éternel, le vade-mecum universel de tout ministre qui arrive au pouvoir!
Oh! que de fois depuis quelques années ces éloquentes péroraisons ont ému d'inquiétude et d'effroi nos compatriotes et même les étrangers ! Le monde va très-mal ; mais cela n'empêche pas que les gens n'en soient arrivés à toucher les choses du doigt, et que cent trônes pourraient crouler sans arrêter la société dans sa marche.
0 vous qui avez gouverné et gouvernez encore, troupeau de vieilles femmes sottes, imbéciles et perdues de vices! cette cupidité qui vous égare, vous fait voir partout des précipices et des ruines! Pensez-vous que le monde pourrait sortir de ses gonds inébranlables, s'il tournait un peu plus vite, parce que votre pas à vous est traînant et paresseux comme celui d'une troupe de reptiles craintifs!
Quel vaste plan, quelle noble pensée a été engendrée par votre cerveau ramolli? Quel sentiment fier et généreux a jamais trouvé d'écho dans votre cœur? Quelles paroles d'espérance sont sorties de votre bouche corrompue? Quel noble avenir le monde peutil se promettre de votre gouvernement impur ?
Passez, passez comme un fléau dévastateur, vermine qui dévorez l'espoir de nos moissons! Votre
souffle mortel éteint la flamme de l'enthousiasme dus qu'elle commence à briller. Passez! fuyez! votre contact salit et corrompt toute chose; nous n'avons rien à attendre de vous, odieuse canaille que vous êtes, rien, que de la misère, de la faim, de la petitesse et de la prose.
Assez, silence ! bavards hypocrites, tourbe de charlatans érudits, aussi pauvres d'actions glorieuses que riches de paroles vaines : ministres qui commandez à des armées d'employés et de portiers, parasites éternels de la nation, assez : mon cœur éclate d'indignation, ma langue ne trouve plus de paroles et ma patience est à bout.
Tandis que le ministère sonne l'alarme , que les troupes s'assemblent dans leurs casernes, et que les passants regardent bouche béante les aides de camp galoper par les rues ; tandis que le gouvernomcnt provoque l'émeute par ses proclamations et ses placards, et que la ville est parcourue en tous sens par le préfet avec sa ronde, le capitaine ghiéral, le gouverneur et d'autres autorités dont les noms ne sauraient trouver place dans mes vers, mais qui finiront bien par mettre la main sur toi, ô monstre, quelque soin que tu prennes de te cacher au fond de ton affreux repaire: les vagues de la foule grossissant à vue d'œil, comme celles de la mor au souffle du vent qui rugit, inondent la rue d'Alcala tout entière.
Le tumulte discordant allait en croissant; chacun voulait savoir et les rumeurs mensongères prenaient des proportions démesurées; on se poussait, on résis-
tait, on se coudoyait, on se marchait sur les pieds, chacun se dressait sur les orteils pour dominer la foule et voir si l'on découvrait quekjue chose; hommes, voitures et tomhereaux arrêtés pêle-mêle; s'alignaient en files interminables.
Gomme un bois de palmiers dont les cimes élégantes et pressées les unes contre les autres, s'inclinei.t au souffle du vent qui l'enveloppe de ses ailes immenses, la multitude entassée dans la large rue d'Alcala, ondule avec un mouvement sourd et un profond rugissement, au choc de sa propre impulsion.
Le tumulte et le brouhaha s'apaisent, recommencent et redoublent. Une terreur panique dont tout le monde s'étonne circule mystérieusement et gagne de proche en proche. Au milieu de ce rassemblement où tout est confusion et angoisse, les intérêts et les passions contraires font résonner l'insulte et la menace, et se fraient un passage à la force des coudes et du poignet.
Gonnne on voit par un jour d'été, du sein d'un nuage noir descendre une trombe qui tourbillonne avec violonce, faisant pleuvoir les pierres autour d'elle et jetant au vent les épis dorés qu'elle entraîne dans son remous irrésistible : ainsi la populace en démence se disperse brusquement et fuit à la débandade en bousculant tout sur son passage. L'un court à droite, l'autre à gnuche, et nul ne sait cù il va.
Si eonuTie moi, le lecteur a pris quelquefois plaisir au bruit et au mouveiuent d'iuie de ces bagarres
[)0pu1aire3, el s'il a observé à loisir et avec attention, il lui sera arrivé de voir des gens qu'une panique telle a saisi au moment critique, que deux heures après ils courent encore sans que leur élan se soit ralenti.
La foule qui un instant auparavant entassait ses rangs pressés, se disperse dans toutes les directions comme une troupe de passereaux effrayés fuient la plaine pour regagner les hauteurs voisines. Chacun ne songe qu'à soi et sourd à l'apiDel de son voisin, le laisse se tirer d'aiïaire comme il peut, tous crient à l'aide , nul n'en donne; et la confusion grandit dans la précipitation de la fuite.
Ici résonne une voix avinée, là s'entendent les cris perçants d'une dame éperdue, les chiens aboient et les flots de la foule inondent toutes les rues. L'artisan interrompt son travail, le marchand inquiet appelle ses commis; portes et contrevents se ferment et ajoutent un nouveau bruit au vacarme universel.
Il faut voir avec quelle précipitation chacun met sa boutique et ses m.archandises en sûreté! Gàet là dans la foule un citoyen se donne beaucoup de peine pour affecter le courage et la sérénité. Il conjure la multitude qui l'entoure de conserver le calme et le sangfroid, et tout en parlant, il jette autour de lui des regards qui démentent l'assurance de ses paroles.
D'autres plus audacieux, mais malintentionnés, se plaisent à augmenfer le désordre; ils s'éançi-nt au phn épais de la foule pour y jeter l'émoi, puis ils i)rennent la fuite dans le but de redoubler la confusion, et heur-
tent violemment les spectateurs les plus patients et les plus pacifiques, qu'ils bousculent en feignant l'épouvante.
Tandis que chacun de son côté contribue à augmenter la bagarre, que les uns pérorent, que les autres racontent leurs hauts faits, des groupes se forment çà et là et se répandent en menaces et en imprécations, pour prendre la fuite au moindre bruit. Ceux-ci se frottent joyeusement les mains, ceux-là s'arrêtent pour reprendre haleine et s'efforcent de rendre à leur chapeau bossue sa forme primitive. Au loin le tambour bat la générale.
On voit sortir de leur maison quelques gardes nationaux prêts à affronter la mort; le front sévère et le geste menaçant ils accablent l'émeute de leurs malédictions. L'époux se sépare de sa compagne avec un adieu prononcé d'une voix martiale puis au milieu des cris d'alarme et des roulements du tambour, il charge son fusil et ajuste sa baïonnette.
En attendant l'arrivée des bataillons le ministère expédie des ordres par milliers, et tiraillé en tous sens, finit par ne prendre aucune résolution. L'un veut qu'on ait recours au canon, l'autre aimerait mieux une charge de lanciers, un troisième se tait, hésitant s'il faut préférer la lance ou la mitraille.
Gomme on voit des torrents de lave descendre le long des flancs d'un volcan embrasé, et se répandre on longues traînées de feu sur le sol qui frémit, ainsi
CHANT TUOISII'ML. 1-41
la cohue populaire, hurlante, frénétique, afiblée de terreur, inonde de ses flots pressés les rues de Madrid.
Tout à coup les personnes qui attendaient encore à la porte du régidor virent sortir, à leur grand étonnement, un liomme nu qui courait à toutes jambes, poursuivi par un autre, gros et court, fort légèrement vêtu, couvert de poussière, les cheveux au vent, et donnant toutes les marques d'une vive contrariété et d'une colère impuissante.
A leur suite, on vit paraîlre une femme aux habits en désordre, puis six ou sept personnages qui paraissaient fort effrayés, et criaient d'une voix tremblante : « arrêtez le fou! » Pendant ce temps, ce dernier, ivre de joie, la flice rayonnante, parcourait la rue en !)ondissant avec tant de grâce et de légèreté que c'était un plaisir de le voir.
L'apparence étrange de cet liomnie nu, qui courait comme le vent, la précipitation et les cris de ceux qui le poursuivaient, persuadèrent aux spectateurs qu'ils avaient alfaire à un fou de la plus dangereuse espèce. Sans plus de réflexion, ils gagnèrent le large en toute hfde, et ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent mis une distance respectable entre eux et l'objet de leur terreur.
Dès que le calme fut un peu revenu, les moins clairvoyants s'aperçurent que leur fuite était sans motif, et les plus courageux revinrent sur leurs j)as. Chacun voulut savoir de quoi il s'agissait, et l'on s'empressa autour de notre propriétaire, car c'étaU lui et notre héros rajeuni qui causaient tout cet esclandre-
Le groupe se met à questionner le maître de la maison, et à discuter les points obscurs de celte histoire. Cliacun perd son latin à vouloir tirer l'affaire au clair : on écoute les explications, mais les fortes têtes ne s'en contentent point, et voudraient aller au fond des choses. On ne comprend rien à ce que raconte don Liborio.
« Voici le fait, disait celui-ci : ce jeune homme est un vieillard qui était hier mon locataire et qui est devenu fou ce matin. — Savez-vous bien que vous nous contez là des absurdités ! — Ce que je dis est la vérité pure. — Quelle sotte obstination ! c'est vous qui êtes fou! — Messieurs, je ne ris pas, et je n'ai pas l'habitude de parler à la légère : hier à minuit c'était encore un vieillard.
— Allons, le régidor n'a plus ses cinq sens. — Tout cela est impossible. — Personne ne viendra-t-il à mon aide! s'écria la dame, c'est un vaurien, un réactionnaire, un voleur, un anarchiste. Il a voulu assassiner mon mari. — Et il vous aurait violée par dessus le marché si vous n'y aviez pris garde, lui répondit un drôle à mine éveillée qui égayait le groupe de ses saillies.
— J'ai dit qu'il était vieux, mais je ne dis pas qu'il ne soit pas jeune à présent. — Allez, et que le diable vous emporte! — Et voilà qu'il se sauve... — Vous vous contredisez. — Je me contredis? non, je ne me contredis point! — Qu'il le prouve ! s'écriait le loustic à figure railleuse, allez, bravo homme, allez cuver votre vin. »
Cependant noire jeune homme frais eclos poursuit sa course, s'arrête pour repartir en poussant des cris joyeux. Il regarde gaiement de tous côtés, rien ne l'effraie, et tout ce qui l'entoure lui inspire un nouvel enthousiasme, il voudrait examiner et toucher tout ce qui frappe ses regards, tout ce qui s'agite autour de lui. C'est ainsi que l'enfant; dans ce charme ineffable que répand sur lui l'amour de sa mère, regarde la lumière avec ravissement.
Pauvre âme innocente que le monde occupe et amuse comme un gracieux jouet, qu'il s'arrête à contempler avec une joie candide et enfantine ! La lumière et les hommes qu'elle éclaire forment an ensemble qui le frappe comme un monde idéal, qu'un magicien se serait plu à évoquer d'un coup de sa baguette.
La ville, le peuple, le soleil, les couleurs, les sons, toute cette confusion, tout ce tumulte lui paraît un concert harmonieux et splendide. C'est ainsi que les fleurs variées dont avril émaille les champs, confondent leurs formes et leurs couleurs sous le souffle du vent qui les agite.
La beauté de son âme se reflète sur toutes ces choses, l'amour dont son cœur déborde se répand sur elles, son esprit leur communique sa fraîcheur et son imagination les revêt de son brillant coloris. Toutes ont pour lui l'éclat do la nouveauté, sa gaieté leur prête un aspect joyeux, et son âme se rtjouit en retrouvant sa propre image dans le miroir du monde extérieur.
Le monde avec son agitation et son changement
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continuels^ ses bruits variés, ses rumeurs joyeuses, lui apparaît comme un théâtre magnifique mis en mouvement par quelque pouvoir surnaturel. Le soleil lui semble une lampe qui se balance au gré du vent, et il prend les figures qui se croisent rapidement autour de lui, pour l'œuvre de quelque habile statuaire, animée par des ressorts cachés.
Son âme se suffit à elle-même, il sent battre joyeusement son cœur, et satisfait du plaisir qu'il éprouve, il n'en cherche pas l'explication : il poursuit l'illusion du plaisir sans se rendre compte du plaisir lui-même, car personne ne se rend compte d'une jouissance que lorsqu'elle est passée.
Pauvre âme innocente, qui ne sait pas que l'enfance seule est protégée par son innocence, qui ignore que le monde est sans pitié et qu'il tourne en dérision l'innocence même! Ame pleine de foi, semblable à l'oiseau qui voltige de branche en branche avec un doux ramage, sans que sa grâce puisse désarmer le chasseur!
Dans les convulsions douloureuses de l'effervescence populaire, son esprit enivré d'une joie indicible, ne voyait qu'une danse charmante,unc pantomime amoureuse. Les vociférations épouvantables lui paraissaient des hymnes, et il se réjouissait du spectacle gai et animé qu'offraient la terreur et les courses désordonnées de la foule.
Il s'élance pour prendre part au plaisir général ; plus rapide que le vent, il perce la foule et se jette au plus fort du tumulte. On se presse autour de lui mais
les sentiments du public ne rinquiètent'pas plus que sa propre nudi'.é. Tantôt il se voit le centre d'un groupe serré, tantôt il traîne sur ses talons une ineuto de gamins.
Il lit ce jour rétonncmcnt de la ville et le scandale de tous les gens raisonnables : son aspect robuste donna parfois à réfléchir à la populace qui le suivait. Les entants couraient à toutes jambes, les femme ; jetaient des cris aigus en le voyant nu comme un ver; mais on prétend que plusieurs ne purent so cacher les yeux si vite, (qu'elles n'eussent eu le temps de bien le regarder.
Cependant la multitude commençait à le serrer de plus près; un individu doué d'an mauvais caractère voulut lui faire voir combien d'affabilité et d'attentions gracieuses il faut s'attendre à rencontrer dans le commerce de l'espèce humaine, et crut faire une excellente plaisanterie en lui jetant des pierres dirigées avec une intention porfide, afin de lui faire connaître la douleur, et de lui apprendre qu'il n'y a pas de plaisir qui en soit exempt.
Tandis que le pauvre garçon, à peine entré dans le monde, se réjouissait de vivre et sympathisait avec toute chose, tandis qu'il souriait avec afïabilité en jetant autour de lui di-s regards pleins de sérénité et d'innocence, la populace brutale se mit à lui lancer des projectiles à pleines mains, car l'homme (|ui soulïre n'a pas de plus grande jouissance que de faire soutlrir les autres.
Il sent la douleur et aussitôt le pourpre de la colère envahit son visage souriant, ses traits se contractent et prennent une expression farouche: il jette sur la foule des regards irrités. Toute cette lâche canaille prend la fuite, puis se retourne pour le lapider impitoyablement de loin en criant: « Au fou! » Cédant de nouveau à leur terreur abjecte, ils se remettent à fuir en le montrant au doigt.
N'en est-il aucun parmi nous 'qui se souvienne du jour, où tout enfant, il perdit sa première illusion, du jour où il sentit la première fois la douleur, de la main cruelle qui lui infligea la première blessure? Hélas ! depuis ce temps pas un jour ne s'est écoulé sans amener une souffrance nouvelle et l'âme tii aillée en tous sens par des sentiments contraires a fini par s'habituer à ses tourments.
Mais, hélas ! cette douleur fut si aiguë que l'âme en frissonna jusque dans ses plus secrètes profondeurs. De tous les coups que nous réservait l'injustice de la fortune, ce fut là le plus rude. Lorsqu'aux premiers balancements du berceau, le cœur innocent et sans défiance s'ouvre à l'amour, à l'illusion divine, oh! comme elle le déchire, la première épine qui vient s'y clouer !
Et plus tard!... C'est ainsi que notre héros, âme d'enfant dans un corps d'homme, trouve tout ce qu'il voit, nouveau , resplendissant et orné d'une grâce charmante; Il court au plaisir que le monde lui offre comme un appât trompeur , prêt à prodiguer en
échange les trésors de tendresse et de bonté; mais au lieu du plaisir promis, il ne trouve que la soLifirance,
Qu'il soit tranquille : le monde va rendre à son âme le service que la fumée rend au saucisson. Il le trempera dans une saumure ; il la dilatera, l'allongera, lui donnera la forme voulue, l'endurcira au point qu'elle trouvera de la douceur au contact d'une râpe.
La douleur du jeune homme a été profonde, car il a compris par combien de cruautés et d'injustice ces liommes ont payé son innocent amour. Ce n'est pas le corps, c'est l'âme qu'ils ont blessée, car si son âme est d'un enfant son intelligence est d'un homme, et Dieu l'a doué d'assez de raison et de jugement, pour qu'il comprenne le tort qu'on lui a fait.
Son premier sentiment fut la colère, puis la douleur physique se changeant en douleur morale, il regarda la foule avec une tristesse mêlée de douceur comuîe pour implorer sa pitié. Peut-être dans sa douleur cherche-t-il une mère dont les caresses adoucissent. Mais hélas! les hommes ne sont point faits pour le rôle de mère, et c'est tout au plus si celui deph'e leur convient.
Un détachement de soldats survint fort à propos pour disperser la foule; charmé et reconnaissant, notre héros s'abandonna tout entier au plaisir que lui procurait la vue de ces hommes armés. On lui demande d'où il vient, pourquoi il est nu, quelle est sa demeure. Lui qui ne sait point parler, ne leur répond pas. Il se contente de les regarder et les suit sans savoir où ils le mènent»
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Et où le mènent-ils? En prison, car c'est un crime que de manquer d'habits. Cependant il prend plaisir à regarder les couleurs dont ces hommes sont vêtus et enchanté du poli et de l'éclat d'une baïonnette, il en saisit la pointe avec un empressement fébrile; mais son innocente curiosité ne lui valut qu'une blessure à la main.
Ce fut sa seconde douleur, et à l'avenir nous nous abstiendrons d'en faire le compte. Dieu ne nous a pas mis sur la terre pour nous amuser, et ce n'est qu'à grand renfort de verges et de férule, que l'enfant apprend son alphabet. C'est ainsi que la raison se forme, et que l'expérience développe peu à peu le jugement ; c'est ainsi en un mot que le monde apprend à vivre à ceux qui ne le savent pas.
Fin du chant troisième.